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24/06/2023

ANNAMARIA RIVERA
Dino Frisullo, un militant hors norme

 Annamaria Rivera, 20/6/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Intervention lors d'une rencontre de commémoration “Vingt ans sans Dino Frisullo”, organisée par l'association Senza Confine (Sans Frontière) à Rome le 20 juin, à l’occasion de la Journée des réfugiés

L'un des nombreux et grands mérites de Dino est d'avoir parfaitement saisi que le sens de la “grande histoire” peut être retracé dans les “petites histoires” de domination, d'oppression, de discrimination d'une population, d'une minorité, d'un groupe, mais aussi dans le malheur et les drames de chacun·e de ses membres, de chaque réfugié·e, de chaque migrant·e, de chaque opprimé·e : la “petite” histoire d'un exilé étouffé dans la cale d'un bateau peut nous en dire plus sur le monde d'aujourd'hui qu'une froide dissertation géopolitique. Donner un sens et une valeur politique générale à ces “petites histoires”, c'est en somme saisir le sens profond du présent et des processus de mondialisation. 


Dino Frisullo (5 juin 1952 - 5 juin 2003)

S’occuper, comme l'a fait Dino, d’ un groupe de migrants bangladais, d’une collectivité de demandeurs d'asile, d’une minorité opprimée comme la minorité kurde, d’un groupe de Rroms déportés, prendre en charge leurs besoins existentiels et pas seulement politiques, lire leurs “petites histoires” comme des indices et des effets prégnants de la “grande histoire” : c'était pour lui la seule façon possible de pratiquer un savoir critique et un engagement social et politique adaptés au présent, et libres de toute politicaillerie et de tout enfumage idéologique.

Sa propension à regarder le monde à travers les yeux des autres était le fruit, rationnel mais aussi émotionnel et sentimental, d'un engagement qui n'avait pas expurgé la pietas et qui se nourrissait de rigueur morale, de sensibilité et de connaissance : un engagement totalisant et radical, généreux jusqu'à l'autodissipation, intransigeant jusqu'à l'obstination : en un mot, toute son existence en tant qu'engagement.

Dino était un militant hors norme, très différent du modèle qui s'était imposé au cours des années 1970 : parce qu'il savait combiner l'obstination, l'entêtement, inflexible et parfois même irritant, auxquels personne ne pouvait échapper (être réveillé au milieu de la nuit par lui qui vous investissait d'un problème urgent était assez courant), avec la douceur et la mansuétude, parce qu'il ne connaissait ni sectarismes ni idéologismes, parce qu'il ne pouvait en aucun cas être enrégimenté par un quelconque comité central, même celui de la plus ouverte des formations politiques de la nouvelle gauche, parce qu'il était irrévérencieux non seulement à l'égard des puissants mais aussi à l'égard de tout pouvoir, même celui d'un leadership de mouvement. Tout cela se combinait avec une sorte de légèreté ironique dans la façon dont il se présentait aux autres : son style était aussi celui d'une séduction et d'une douceur désarmantes, qui réussissaient souvent à arrêter des fleuves et à déplacer des montagnes. 

C'est surtout grâce à lui que nous avons fondé, ensemble et avec beaucoup d'autres, le Réseau antiraciste, une expérience brève et intense de liaison entre les associations antiracistes de toute l'Italie, qui a duré de 1994 à 1997. Une expérience que lui et moi (nous en étions les porte-parole), mais aussi d'autres camarades (mais pas tous, malheureusement) ne cesseront jamais de regretter. Parce qu'il s'agissait d'un antiracisme éclairé et radical, qui anticipait de plusieurs années des analyses, des thèmes et des revendications que certains considèrent aujourd'hui comme inédits : les personnes migrantes et réfugiées en tant que sujets exemplaires de notre époque, le thème de la citoyenneté européenne de résidence, la bataille pour le droit de vote et la civilisation des procédures administratives concernant les étrangers*, la critique des camps d'État.

C'était l'époque du premier “gouvernement ami” et la voix dissonante du Réseau antiraciste allait bientôt être réduite au silence.

Ce que peuvent dire celles et ceux qui l'ont fréquenté et qui ont vécu avec lui des saisons fertiles de lutte, c'est que son absence brille aujourd'hui de manière aussi aveuglante qu'un soleil inexorable qui ne se couche pas, pour paraphraser un poème de Jorge Luis Borges.

Aujourd'hui, devant le flux continu des exodes qui ont pour épilogue la mort en mer de centaines de réfugié·es ou le retour forcé aux tragédies et aux persécutions auxquelles ils·elles ont tenté d'échapper, on se surprend à penser : bien sûr, l'activisme frénétique de Dino ne parviendrait pas à lui seul à vaincre notre faiblesse politique et l'arrogance grossière et féroce des entrepreneurs politiques du racisme.

Mais combien nous manquent et combien nous seraient précieux, précisément à ce stade, ses dix communiqués par jour qui arrivaient dans toutes les rédactions et dans tous les coins d'Italie, son entêtement inflexible et irritant auquel personne ne pouvait échapper, son travail obstiné de vieille taupe qui découvre, met en lumière et dénonce les injustices et les crimes contre les damnés de la terre, sa capacité à opposer des données, des chiffres, des faits au baragouin des experts en xénophobie et en racisme.

NdT
* En Italie, c'est la police qui gère toutes les démarches administratives des étrangers, par exemple concernant l'état-civil, qui, pour les nationaux, est géré par les administrations communales

 

Présentation du livre In cammino con gli ultimi (En marche avec les derniers) le 29 juin à Bari

23/06/2023

AMIRA HASS
Pour expulser efficacement les envahisseurs palestiniens [!], un bon colon doit apprendre l’arabe

Amira Hass, Haaretz, 6/6/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Apprendre l'arabe parlé pour mieux chasser les agriculteurs et les bergers palestiniens de leurs terres. C'est la dernière mutation de la motivation des services de renseignement de sécurité pour l'étude de l'arabe en Israël. Tel est le message exprimé lors d'une conférence d'introduction à un cours en ligne d'arabe parlé, rédigé et promu par un homme de 28 ans, né aux USA, qui vit dans l'une des colonies de Cisjordanie en expansion constante, au nord de Ramallah.

Le concepteur du cours a invité trois “spécialistes du domaine”, comme il les appelle, à parler de l'importance de l'apprentissage de la langue : Mordechai Kedar (conférencier retraité de l'université Bar-Ilan et ancien officier du renseignement militaire), Ariel Osterreicher (ancien officier de liaison auprès du coordinateur des activités gouvernementales dans les territoires, aujourd'hui assistant exécutif de l'attaché de défense d'Israël aux Philippines) et le premier orateur, Shabtay Kushelevsky, l'un des fondateurs de la milice connue sous le nom d'Hashomer Yosh (Yosh est un acronyme hébreu courant pour Judée et Samarie, les noms bibliques des régions de Cisjordanie ; il possède une ferme non autorisée dans le sud de la Cisjordanie). 

Shabtay, son chien juif et ses moutons juifs

 

Lors de la conférence Zoom, j'ai entendu parler de l'importance d'apprendre l'arabe du point de vue de la sécurité, du renseignement et de la sociologie régionale.

Les bénévoles de l'organisation font partie d'une machine bien huilée qui, avec l'encouragement et le soutien de l'État et des institutions chargées du maintien de l'ordre (les forces de défense israéliennes, la police israélienne et le ministère de la défense), est responsable des violences qui chassent les bergers et les agriculteurs palestiniens de leurs terres en Cisjordanie.

Lors de la conférence Zoom (à laquelle je me suis inscrite en utilisant mon nom complet et en payant pour trois participants), j'ai entendu parler de l'importance de l'apprentissage de l'arabe du point de vue de la sécurité, du renseignement et de la sociologie régionale. Le concepteur du cours m'a également parlé de l'importance de la mousse du café arabe et du fait que « beaucoup de gens ne savent pas à quel point la culture arabe et la langue arabe sont liées par un lien indéfectible » [ça alors, vraiment ? NdT].

Je n'ai pas entendu dire que l'arabe valait la peine d'être appris parce qu'il est riche et beau, une langue sémitique qui nous enseigne ses racines communes avec l'hébreu. Et il va sans dire que je n'ai pas entendu que c'était la langue des Palestiniens, les natifs de cette terre. Selon Kushelevsky, ils sont de toute façon des “envahisseurs”. Voici ce qu'il a dit lors de la conférence, édité si nécessaire pour des raisons de clarté et de style :

« Le judaïsme est la religion la plus agricole du monde : le calendrier tourne autour des événements agricoles. Hashomer Yosh est une organisation qui s'est donné pour mission d'aider les agriculteurs, en particulier les planteurs et les bergers, car en plus d'encourager toutes les formes d'agriculture juive et le retour au judaïsme, ils gardent également des territoires pour nous.

« En termes de droit, chaque agriculteur a des moutons qui vont aux pâturages. Nous avons un problème insensé dans tout le pays, pas seulement en Judée et en Samarie, et c'est l'invasion des terres. Chaque invasion de terre par les Arabes nécessite une sorte de hangar, et deux ans plus tard, vous avez un quartier entier que vous ne pouvez pas expulser. Si un agriculteur parvient à empêcher cette histoire de deux chèvres et d'un abri, il a empêché une invasion.

« La totalité de [la ville de] Bnei Brak, voisine de Tel-Aviv, représente [29 400 acres = 12 000 ha]. L'ensemble des colonies [juives] de Judée et de Samarie représente environ [260 000 acres= 105 000 ha]. Chaque ranch, quant à lui, occupe en moyenne [4 000 acres=1618 ha]. En d'autres termes, une seule famille contrôle la superficie d'une ville de taille moyenne, et aucune invasion [arabe] ne s'y produira. Quelque 200 ranchs d'une seule personne contrôlent environ [800 000 acres-323 000 ha].

"S'occuper des moutons est le travail le plus difficile au monde. N'importe quel enfant de 4 ans peut déplacer les moutons d'un endroit à l'autre. C'est ce qu'a fait Rachel [dans la Bible], qui a trouvé un mari. La région est magnifique, notre terre - étonnante : grottes, sources, ravins... mais vous êtes complètement seul. Tous nos ancêtres étaient des bergers. Moïse, le roi David, tous étaient des bergers.

« Les éleveurs de moutons possèdent les moutons, mais ils ne s'occupent pas nécessairement de la garde des troupeaux. Souvent, les éleveurs font appel à un berger, qui est un as et qui est en contact avec la nature, mais il ne reste que six mois, car c'est très monotone. Quelques-uns s'accrochent pendant un an. En Suisse, par contre, il faut être avec les moutons pendant trois ans pour devenir aide-berger.

« Le berger connaît le territoire. C'est-à-dire toutes les plantes du territoire et ce que chaque plante fait aux moutons. Par exemple, il est très sain pour les moutons de traverser une oliveraie [appartenant à des Palestiniens, comme l'expérience nous l'apprend]. Mais pas plus de 15 minutes, car la quantité devient alors toxique.

« Le berger connaît chaque ravin, chaque colline, chaque point d'eau. Il connaît aussi l'arabe parlé sur le terrain : Dieu soit loué, cette région se rétrécit et nous y entendons de plus en plus d'hébreu. Il y a dix ans, 70 % des moutons du pays, et pas seulement en Judée et en Samarie, étaient des moutons non juifs. Aujourd'hui, 60 % sont des moutons juifs. Ils occupent l'espace qu'ils sont censés occuper.

« Bien sûr, le berger connaît aussi la langue parlée dans les champs, le berger arabe qui crie quelque chose ou le clan que vous rencontrez en chemin. Si nous voulons nous emparer de la terre et la posséder, la connaissance de la langue est un élément important du rôle de propriétaire.

« Nous, à Hashomer Yosh, nous avançons sur le sujet des cours d'arabe pour les volontaires, afin qu'ils soient capables de s'orienter sur le terrain. Lorsqu'un berger [juif] rencontre un berger arabe et qu'il peut parler plus que l' « arabe des postes de contrôle » que nous connaissons tous grâce à notre service militaire, qu'il sait faire la différence entre les moutons et tout ce qui a trait à l'orientation sur le terrain, cela réduit considérablement les frictions. La dernière chose que nous voulons, ce sont des bagarres à coups de pierres. C'est la différence entre le ciel et la terre, être avec les moutons quand on connaît l'arabe et quand on ne le connaît pas. C'est encore plus important que de déplacer les moutons vers la gauche ou la droite. C'est ce qui préservera nos vies, les moutons et la terre ».

“Fascinant”, a commenté le concepteur du parcours en guise de remerciement à Kushelevsky.

 

GIDEON LEVY
Comparer des morts d’Israéliens et de Palestiniens

Gideon Levy, Haaretz, 22/6/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

L'ambassadeur usaméricain en Israël, Tom Nides, a osé mardi, 30 jours avant la fin de son mandat, tweeter quelque chose de vrai. Il a mentionné dans un même souffle - difficile de croire à un tel courage - les victimes de l'attaque israélienne contre le camp de Jénine et les victimes de l'attaque palestinienne contre la colonie d'Eli en Cisjordanie.

Un soldat israélien réagit sur les lieux d'une attaque près de la colonie d'Eli, dans le nord de la Cisjordanie, mardi. Photo : AHMAD GHARABLI - AFP

 Le tollé en Israël a été immédiat. L'ambassadeur (israélien) Mike Herzog, que l'on n'entend pas beaucoup, a déclaré depuis Washington qu'“une condamnation équilibrée n'honore pas les victimes”. Le journal Yedioth Ahronoth a qualifié la déclaration de l'ambassadeur de “comparaison scandaleuse”, comme s'il s'agissait d'un fait plutôt que d'une position discutable, tandis que la droite hurlait comme à son habitude.

Le recul de l'ambassadeur n'a pas tardé. Le lendemain, Nides a dénoncé séparément le “meurtre insensé” commis à Eli, mettant fin au mélange interdit - en Israël - de ceux qui sont sacrés et de ceux qui sont impurs. À Jénine, il s'agissait de terroristes, dans la colonie d'Eli, il s'agissait d'âmes pures, c'est-à-dire de Juifs.

Nahman Shmuel Mordoff

Sedil Naghniyeh, 15 ans, se tenait sur la terrasse de sa maison dans le camp de réfugiés de Jénine avec son père Adnan pour observer ce qui se passait. Un soldat des FDI lui a tiré une balle dans la tête sous les yeux de son père et, mercredi, elle a succombé à ses blessures. Pourquoi l'ambassadeur des USA ne peut-il pas la mentionner dans le même souffle que le colon Nahman Shmuel Mordoff, qui avait deux ans de plus qu’elle et qui a été tué à Eli ? Son sang est-il plus rouge ? Le tuer est-il plus infâme ? De quelle manière ? Et pourquoi l'ambassadeur Herzog pense-t-il que la comparaison entre les deux ne rend pas hommage aux victimes ? Parce que le sang juif a été mélangé à d'autres sangs ? Sedil a été victime d'une attaque imprudente et incontrôlée des FDI. L'armée est convaincue qu'au cours de ses “rafles”, dont la plupart sont inutiles et illégitimes, elle est autorisée à commettre n'importe quel méfait, y compris à tirer sur tout ce qui bouge.

Sedil a été tuée au cours de la résistance des combattants du camp de Jénine contre l'invasion des FDI et de leur tentative de se protéger et de protéger leur camp contre les attaques israéliennes, qui consistent à arracher les gens à leurs maisons et à semer une terreur incessante dans le camp. Tout meurtre d'un Palestinien n'est pas légitime, même au cours d'une action militaire, même s'il s'agit d'une action des FDI, et toute résistance n'est pas illégitime.

Nahman a été victime d'une opération violente menée par des combattants palestiniens pour se venger des meurtres commis à Jénine et en guise de résistance contre la colonie d'Eli, le restaurant et la station-service qui ont été construits sur des terres palestiniennes spoliées.

Il serait préférable de ne pas couper les cheveux en quatre sur le plan éthique et de ne pas se demander quel meurtre était le plus infâme. Nous devrions plutôt affirmer que Sedil et Nahman ont été des victimes choquantes et inévitables d'une réalité intolérable, à laquelle il faut mettre fin.

Bien entendu, les Israéliens ne s'intéressaient qu'aux victimes israéliennes et ignoraient les sept victimes palestiniennes de Jénine, qui n'avaient ni nom, ni histoire, ni photo, ni visage humain. Ils étaient tous des “terroristes” et c'est tout. Dago, le chien des FDI qui a été blessé et hospitalisé à côté du sergent-major Y., a subi des procédures d'imagerie avancées, sa photo a été publiée et il a reçu plus d'attention que Sedil dans sa mort.

Bibi au chevet de Dago, l’héroïque chien juif de l’unité canine Oketz K-9 de l'armée d'occupation, au centre médical Rambam d’Haïfa, le 19 juin. Photo Kobi Gideon/Service de presse du houvernement israélien


Sedil et son père Adnan

Sedil était une jolie fille, née et élevée dans le camp de Jénine. Son père est le directeur de la maintenance du Théâtre de la liberté du camp. L'ancien directeur du théâtre, Jonathan Stanchek, un Israélien résidant actuellement en Suède, a pleuré Sedil mercredi. Sa famille avait été sa voisine proche pendant les dix années où lui et sa famille ont vécu dans le camp. Ce n'est que l'été dernier qu'il a accueilli Adnan dans sa ferme en Suède.

Stanchek dit qu'il n'a jamais entendu le père prononcer un mot de colère contre les Juifs ou les Israéliens, bien qu'ils aient détruit sa maison à trois reprises, que son frère ait été tué, que son fils soit en prison et que sa fille soit décédée mercredi. Sedil était une amie de Yasmin et Yemiro, les enfants Stanchek. Elle jouait au Lego avec Yasmin et s'occupait de Yemiro. Stanchek a écrit que Sedil était une fille merveilleuse. Parfois, quand elle jouait avec sa fille, les deux filles simulaient être assises dans un café - le genre de café qui n'existe pas dans le camp de Jénine et dont il est difficile de rêver.

21/06/2023

OFER ADERET
Révélations sur les efforts de la milice sioniste Lehi (Groupe Stern) pour convaincre les nazis de l’aider dans son combat pour un “État juif totalitaire”

Ofer Aderet, Haaretz, 21/6/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

La Haganah a interrogé des membres du Lehi* en 1942 - et les transcriptions récemment publiées mettent en lumière un chapitre sombre de l’histoire de la milice d’extrême droite : « Stern a dit qu’en temps de guerre, il n’y a pas de place pour les sentiments ».

Avraham “Yair” Stern, chef de la milice du Lehi, et les documents récemment révélés. Montage photo : Aron Ehrlich

En 1942, des combattants de la Haganah ont enlevé Efraim Zetler, membre de la milice du Lehi, devant la maison de son père à Kfar Sava. « Ils l’ont conduit en voiture pendant une heure... en le tenant, en lui bandant les yeux et en lui liant les jambes », a raconté son père plus tard. « En chemin, ils ont changé de voiture, puis l’ont emmené dans un verger et dans une usine d’emballage où ils l’ont assis sur des cartons vides, les yeux bandés ». Au cours des vingt jours suivants, Zelter, âgé de 18 ans, a été interrogé sur son rôle dans le groupe extrémiste, dirigé par Avraham "Yair" Stern, qui sera tué par les Britanniques plus tard dans l’année.

Les transcriptions de l’interrogatoire de Zetler, qui ont été rendues publiques le mois dernier par les archives de l’État d’Israël, contiennent des informations sur un chapitre sombre de l’histoire de Lehi, à savoir ses liens avec l’Allemagne nazie.

« Nous communiquerons avec toute puissance militaire prête à aider à l’établissement du royaume d’Israël, même s’il s’agit de l’Allemagne », déclare Zetler aux interrogateurs stupéfaits. « La seule condition est que nous recevions des armes, afin de pouvoir nous rebeller contre les Anglais », a-t-il ajouté.

« Si l’Allemagne accepte de nous aider à combattre l’ennemi numéro 1, les Anglais, nous ferons équipe avec elle »,  a-t-il poursuivi en disant à propos de l’Allemagne : « Ce n’est pas un ennemi des Juifs en Israël » : Le Lehi coopérerait avec elle si elle aidait les clandestins à « obtenir cette terre ».

« Nous devons nous battre contre les Anglais... Je crois que c’est la voie à suivre. L’Angleterre est notre ennemi" » a-t-il ajouté.


Combattants de la Haganah dans la forêt Balfour [créée par des colons sionistes en 1928]. Photo : Zoltan Kluger / GPO

L’interrogatoire de Zetler a eu lieu environ deux semaines après la conférence de Wannsee à Berlin, au cours de laquelle les responsables nazis ont discuté de la mise en œuvre de la solution finale. Quatre-vingt-un ans plus tard, il est encore difficile de comprendre comment les Juifs de la Terre d’Israël ont pu croire à l’enrôlement de l’Allemagne nazie dans la lutte pour “libérer la patrie” de la tutelle britannique.

L’idée avait été évoquée pour la première fois deux ans plus tôt par Stern, le chef du Lehi qui prônait une résistance violente à la domination britannique. Son point de vue contrastait avec celui de la majorité du Yishuv, qui avait abandonné la lutte contre les Britanniques lorsque la Seconde Guerre mondiale avait éclaté pour se joindre à la lutte contre leur ennemi commun, l’Allemagne nazie.

« Une stratégie kasher qui se solde par un échec est mauvaise ; une stratégie “erronée” qui se solde par une victoire est la plus strictement kasher de toutes », expliquait Stern.

Un pacte avec le Reich allemand

Fin 1940, des agents du Lehi rencontrent un fonctionnaire du ministère allemand des Affaires étrangères à Beyrouth. Le document qu’ils présentent propose, entre autres, une coopération entre la milice juive et les nazis. Il propose la « participation active du Lehi à la guerre aux côtés de l’Allemagne », citant un “partenariat d’intérêts” entre « la vision allemande du monde et les véritables aspirations nationales du peuple juif ».

Le document précise également que « la création de l’État juif historique sur une base nationale totalitaire, dans une relation d’alliance avec le Reich allemand, est compatible avec la préservation de la puissance allemande ».

Les nazis ne prennent pas la peine de répondre. À l’époque, ils préfèrent Haj Amin al-Husseini, le mufti palestinien de Jérusalem, qui s’est réfugié en Allemagne pour fuir les Britanniques et tente d’enrôler les Arabes dans le soutien à Hitler. Haj Amin espérait que le chef allemand les aiderait à chasser les Britanniques.

Efraim Zetler : «  Nous communiquerons avec toute puissance militaire prête à aider à l’établissement du royaume d’Israël, même s’il s’agit de l’Allemagne ». Photo : Lehi Heritage Association

Contrairement aux nazis, la Haganah était très intéressée par les tentatives du Lehi de se lier d’amitié avec l’Allemagne. Deux dossiers des archives de la Haganah, intitulés « L’Irgoun et le Lehi avec les puissances de l’Axe (Seconde Guerre mondiale) » ont été rendus publics le mois dernier.

« Vous ne vous souciez pas du fait que l’ensemble du Yishuv [communauté juive de la Palestine mandataire], à l’exception de votre bande, s’oppose à votre façon de faire ? », demande l’interrogateur, ce à quoi Zetler répond : « Le Yishuv a-t-il jamais voulu connaître notre philosophie ? Il est facile de nous traiter d’assassins ». Il ajoute qu’il considère Stern comme un “prophète”.

Zetler était le frère cadet de Yehoshua, l’un des principaux responsables des opérations du Lehi. Après que la Haganah a terminé son enquête, il a été libéré, mais a ensuite été arrêté par les Britanniques et envoyé dans des camps d’internement au Soudan, en Érythrée et au Kenya. Après la création de l’État d’Israël, il est revenu, s’est engagé dans les Forces de défense israéliennes et a participé à la guerre d’indépendance. En 1950, il a été tué par une mine terrestre.

À peu près au même moment où Efraim a été interrogé, un autre membre de la milice, Yaakov Hershman, a également été kidnappé par la Haganah et interrogé dans un verger. Il fut interrogé sur les valeurs idéologiques fondamentales du Lehi, comme il l’avait entendu de Stern. « Nation, pays, patrie et alliés », répondit-il.


Yaakov Hershman : « Le but de l’organisation est de régner ». Photo : Lehi Heritage Association

Un interrogateur lui a alors demandé ce qu’il entendait par “alliés”, ce à quoi Hershman a répondu : « Des forces extérieures qui sont prêtes à nous aider à résoudre par la force des armes la question des Juifs en Terre d’Israël ». Lorsqu’on lui a demandé de préciser, il a expliqué : « Le but de l’organisation est de régner. Les Britanniques règnent aujourd’hui.... Qui aurait certainement intérêt à ce que l’Angleterre ne soit plus là ? ». Il a ensuite cité ceux qui pourraient l’aider, parmi lesquels “l’Axe”.

À ce moment-là, l’interrogateur a demandé à Hershman : « Cela ne signifie-t-il pas que [Stern] vous prépare à jouer le rôle de Quisling en Terre d’Israël ? » Il faisait référence à Vidkun Quisling, le premier ministre norvégien pendant l’occupation allemande, qui a collaboré avec les occupants nazis. Son nom est devenu un synonyme de “collaborateur” ou de “traître”.

Hershman a répondu : « Peut-être ».

L’interrogateur continue sur sa lancée. « Comment expliquez-vous que vous puissiez accepter cette idéologie ? C’est difficile à comprendre. Une personne prépare les juifs, les sionistes, à la venue de l’ennemi numéro 1 du peuple juif, à entrer en contact avec cet ennemi et à recevoir de lui le pouvoir de gouverner ? »

Hershman répond : « Ce sont des hommes dévoués à une idée qu’ils pensent être juste. Ils considèrent que la prise du pouvoir est le moyen de résoudre la question juive de la manière qu’ils pensent être la bonne, par la force des armes... peu importe la manière dont ils utilisent cette force ».

Flirt avec l’Axe

Yaacov Poliakov, fondateur et officier supérieur du Lehi, a raconté à ses interrogateurs de la Haganah une réunion qu’il avait eue avec Stern. « Stern nous a parlé de la question des relations... Il voulait lancer des appels d’offres... et il nous a dit que nous devrions tendre la main, sous certaines conditions, aux pays étrangers.... pour qu’ils donnent de l’argent et des armes aux Juifs ».

Yaacov Poliakov, fondateur et officier supérieur de la milice Lehi. Photo : Lehi Heritage Association

Selon Poliakov, Stern « a donné un exemple de la guerre précédente » - la Première Guerre mondiale - en disant que « les Juifs se sont battus pour l’Angleterre et, dans le même temps, quelqu’un négociait avec l’Allemagne au cas où elle gagnerait ».

Poliakov a cité une réunion avec Stern. « Nous l’avons bombardé de questions : S’il y a des pays que vous avez à l’esprit, ce sont bien l’Allemagne et l’Italie, qui persécutent les Juifs. Il nous a répondu qu’en temps de guerre, il n’y avait pas de place pour les sentiments : Il faut travailler avec ceux qui donnent de l’argent et des armes. ...Il a également dit que la plupart des Juifs travaillaient avec les Anglais, pourquoi ne pas passer un accord avec un pays ennemi de l’Angleterre, et au cas où [l’Allemagne] gagnerait, tout se passerait bien ».

Poliakov a ajouté que la milice de l’Irgoun avait également envisagé de coopérer avec l’Allemagne nazie. Il a affirmé que Ya’akov Meridor, commandant de l’Irgoun de 1941 à 1943 et plus tard membre de la Knesset et ministre du Likoud, lui avait dit : « Nous avons nous-mêmes essayé - nous avons commencé. Nous avons perdu nos liens avec l’Allemagne. Nous ne voyons rien de mal à entretenir des relations avec l’Axe. Si cela peut nous apporter l’indépendance, nous sommes prêts à passer un accord avec le diable en personne ». Même l’“élite” de l’Irgoun avait “flirté avec l’Axe”, a déclaré Poliakov à ses interrogateurs.


Place du Lehi à Petah Tikva, avec le salut de la milice. Photo : Dr. Avishai Teicher

Les nazis n’étaient pas les seuls partenaires que la droite sioniste de la Palestine mandataire avait recherchés pendant la Seconde Guerre mondiale. L’un des documents récemment sortis des dossiers de la Haganah s’intitule “Sur l’orientation italienne”.

On peut y lire : « Un homme a été informé par ses connaissances du parti révisionniste [de Jabotinsky, ancêtre du Likoud, NdT] qu’il existe un courant au sein du parti qui veut renforcer les liens avec les Italiens, parce que la victoire du fascisme est garantie, de sorte que nous devons nous préparer à la possibilité d’une coopération avec l’Italie plus tard. Ils envisagent de faire la différence entre Hitler et Mussolini dans ce domaine ».

Le document, qui n’est pas signé et ne contient pas d’autres détails, affirme que les principaux partisans de cette croyance étaient le poète et futur député du Hérout, Uri Zvi Greenberg, et Abba Ahimeir, l’un des leaders idéologiques de la droite. Le document affirme également que Zvi Mareseh, qui était responsable des finances du Lehi, a déclaré “lors d’une fête privée” que « ce ne serait pas terrible si les Italiens occupaient le pays. Nous pouvons conclure un accord avec eux ».

Un autre membre du Lehi interrogé par la Haganah était Menachem Berger, qui devint plus tard le chef de l’Association du Barreau d’Israël. Au cours de son interrogatoire, il a déclaré que “plusieurs amis” avaient parlé “de contacts avec l’Axe”, parmi lesquels Stern lui-même et Yitzhak Shamir, un membre du Lehi qui devint plus tard premier ministre d’Israël. Cependant, Berger a déclaré que lorsqu’il a montré de l’intérêt pour cette question, on lui a répondu : « Il ne s’est rien passé, sauf une tentative de contact qui a échoué ».

NdT

*Le Lehi (acronyme hébreu pour Lohamei Herut Israel, “Combattants pour la liberté d’Israël”, baptisé par les Britanniques The Stern Gang (La bande à Stern/Le Groupe Stern) fut un groupe paramilitaire sioniste actif entre 1940 et 1948. Auteur de nombreux attentats contre les Britanniques et les Palestiniens, il fut dissous en 1948 par le jeune État israélien pour avoir assassiné le comte Folke Bernadotte, médiateur spécial des Nations Unies en Palestine et le colonel français Sérot, chef des observateurs des Nations Unies. Après la mort de son premier dirigeant Avraham “Yair” Stern en février 1942, l’organisation fut dirigée par un triumvirat : Yitzhak Shamir, futur Premier ministre israélien, Israël Eldad et Nathan Yalin Mor. La nouvelle direction réorienta l’idéologie de l’organisation dans un sens se voulant “anti-impérialiste” et en soutien de l’Union soviétique. La milice se transforma en un éphémère “Parti des combattants” qui eut un député à la Knesset. Après sa dissolution, une partie des membres rejoignit le parti Hérout, certains comme Nathan Yalin Mor, le Parti communiste. Yitzhak Shamir ira, lui, au Mossad, puis au Hérout, avant de devenir Premier ministre. Le tireur du commando ayant assassiné Bernadotte, Yehoshua Cohen, deviendra le garde du corps personnel de Ben Gourion après le retrait de celui-ci de la vie politique dans le kibboutz de Sde Boker. En 1980 Le gouvernement de Menahem Begin a institué le ruban des anciens du Lehi, qui peut être attribué officiellement à tous les anciens membres qui souhaitent le porter. On peut le trouver en vente sur ebay pour 200 $ ou 160 £…


 

 

20/06/2023

LUIS CASADO
Leurs vessies, nos lanternes

Luis Casado, 20/6/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Les experts observent que les doctrines politiques sont obsolètes et que nous naviguons à vue. Où va le monde ? À en juger par la régression européenne... vers le fascisme. La question est de comprendre le pourquoi du comment, dit Luis Casado, et il suggère de ne pas tourner autour du pot...

Les vicissitudes caricaturales du gouvernement chilien ont donné lieu à une avalanche d’interprétations, de chroniques et d’analyses, le plus souvent dépourvues de l’humour qui est le propre du populo.

 

Un “gabrielín » (petit Gabriel) en laine créé par l’entreprise artisanale Ñuke Lanas, que le maire de Maipú, Tomás Vodanovic, avait promis d’offrir à celui qui était alors candidat en 2021

Le président de ce qui reste de la République lui-même - si friand d’aphorismes -, faisant allusion à la gestion malheureuse des urgences sanitaires par le sous-secrétaire aux réseaux de soins, s’est fendu d’un autre : « En ce moment, il n’y a pas de place pour les courbes d’apprentissage ». Peut-être que son subconscient l’a trahi et qu’il faisait référence aux résultats lamentables de l’éducation dans le pays qu’il préside.

 

Ou encore la décision incompréhensible et malheureuse du ministre de la culture qui, sans consulter son président, a rejeté l’invitation faite au Chili par la Foire du Livre de Francfort d’être le pays « invité d’honneur » en 2025. « Il est insensé de dépenser une telle somme d’argent », a répété M. De Aguirre.

 

Ou peut-être voulait-il suggérer au député Mellado [Renovación Nacional de l’ancien président Piñera, droite, NdT] que, lorsque l’exécutif convoque une réunion des pouvoirs de l’État au palais présidentiel pour discuter du renforcement de la lutte antiterroriste – suite à l’explosion de pétards inoffensifs sur des relais de téléphone, évidemment attribuée immédiatement aux Mapuches - , il n’est pas conseillé d’introduire des magnétophones de contrebande avec la saine intention de diffuser les inepties de l’aréopage qui nous gouverne. Apprenez, Mellado, apprenez !

 

Je dois admettre que le caractère misérable de ce qui précède n’est pas propre au Chili. Aux USA un type comme Raúl Torrealba [autre membre de Renovación Nacional, sous enquête pour détournement de fonds publics comme maire, NdT] pourrait être candidat à la présidence. En Espagne, Alberto Núñez Feijóo [président du Partido Popular], le candidat de droite au poste de premier ministre, propose de supprimer le ministère de la culture. En Finlande, le gouvernement a nommé sept ministres fascistes, et non des moindres. Dans l’UE, deux ectoplasmes, Ursula von der Leyen et Josep Borrell, occupent la présidence et les affaires étrangères, ce qui donne la mesure de la subnormalité des subnormaux.

 

Il est temps d’expliquer le pourquoi et le comment du comportement débile de ces héros demeurés. C’est à ce stade qu’il faut arrêter de prendre les enfants du bon Dieu pour des canards sauvages et de nous faire prendre les vessies pour des lanternes.

 

Dans son célèbre essai L’illusion économique, Emmanuel Todd écrit:

« Nous vivons aujourd’hui l’aboutissement logique de l’absurdité ultralibérale qui, voulant « libérer l’individu » de tout carcan collectif, n’a réussi qu’à fabriquer un nain apeuré et transi cherchant la sécurité dans la déification de l’argent et sa thésaurisation. En l’absence de groupes actifs, définis par des convictions collectives fortes - ouvrières, catholiques, nationales -, les hommes politiques du monde occidental sont réduits à leur taille sociale réelle, par nature insignifiante » (p. 24).

Je ne peux que souligner l’année de la publication du livre à Paris : 1998. Il y a exactement un quart de siècle.

 

À l’époque, les USA étaient dirigés par Bill Clinton, mis en accusation par la Chambre des représentants pour parjure et obstruction à la justice pour avoir dissimulé sa liaison avec Monica Lewinsky, une stagiaire de la Maison Blanche âgée de 22 ans.

 

La Russie était présidée par un alcoolique notoire, Boris Eltsine.

 

En Allemagne, le chancelier Gerhard Schroeder était un social-démocrate qui entretenait de bonnes relations avec la Russie et qui est devenu par la suite président de la compagnie pétrolière russe Rosneft. Son parti, le SPD, a entamé une procédure d’expulsion. Ce n’est pas Schroeder qui a changé, mais le SPD : dans les années 1970, Willy Brandt avait noué de bonnes relations avec l’URSS.

 

Le gouvernement espagnol était dirigé par José María Aznar, un guerrier : non seulement il prétendait que personne ne pouvait lui interdire de conduire en état d’ivresse, mais il était l’un des rares à croire à la blague des “armes de destruction massive” de Saddam Hussein et à accompagner Bush Jr. et Tony Blair dans l’invasion illégale [Kofi Annan, SG de l’ONU, dixit] de l’Irak

 

Signe des temps... en France, nous sommes passés de De Gaulle à Chirac, puis à Sarkozy (actuellement mis en examen pour escroquerie et vol), puis à François Hollande (qui, le soir, quittait l’Élysée en scooter - muni d’un casque - pour rendre visite à sa maîtresse)... et enfin Emmanuel Macron (ou Micron, c’est selon...).

 

En Grande-Bretagne, la statue de pierre de Winston Churchill, l’homme qui n’avait rien d’autre à offrir que “du sang, de la sueur et des larmes"” a cédé la place à celle, déjà tragique, de Tony Blair, puis à la caricature pathétique de Boris Johnson et, aujourd’hui, à celle de Rishi Sunak.

 

Au Chili, où nous avons eu le privilège d’élire Salvador Allende, dont la dimension morale, les qualités d’homme d’État et le courage héroïque étaient inégalés, nous sommes descendus jusqu’au tortueux Patricio Aylwin, et avons poursuivi la descente avec Ricardo Lagos jusqu’à Gabriel Boric, dont le niveau intellectuel nous fait regretter jusqu’à Michelle Bachelet, ce qui n’est pas peu dire.

 

Comme on le voit, Emmanuel Todd était fondé à écrire : « ...les hommes politiques du monde occidental sont ramenés à leur taille sociale réelle, par nature insignifiante ».

 

Pour comprendre la dissociation entre la société réelle et la croûte politique parasitaire, Emmanuel Todd propose de ne pas se limiter à ses éléments économico-culturels. Il y ajoute une autre dimension dont il est un spécialiste reconnu : la dimension anthropologique. La lecture des deux volumes de son livre L’origine des systèmes familiaux, - mille pages chacun -, exige un minimum de dévouement et d’intérêt pour la tâche.

 

En résumé, Todd affirme que les caractéristiques des structures familiales, élément anthropologique par excellence, déterminent les particularités du capitalisme dans lequel nous sommes immergés, y compris ses limites, ses faiblesses et les lacunes qui le mènent à sa perte.

 

Il convient de prêter attention à l’évolution historique des structures familiales qui, pour ne rien arranger, sont souvent diverses et variées au sein d’un même pays : il est rare de trouver une nation chimiquement pure, même si les Japonais et les Allemands s’en réclament.

 

En simplifiant à l’extrême, il y a des pays dans lesquels les structures familiales “de souche”, caractérisées par l’autorité parentale et l’égalité entre frères et sœurs, sont prédominantes. Dans ces pays, on a tendance à considérer l’égalité d’appartenance nationale comme un élément important de la cohésion sociale. Dans d’autres pays, souvent anglo-saxons, la famille “nucléaire”, dans laquelle le fils aîné monopolise la succession, prévaut et l’inégalité est acceptée comme une évidence. Voilà, le sujet est d’importance, je ne peux pas faire le résumé en moins de cent pages.

 

En évitant les vessies, il me semble nécessaire d’évoquer quelques éléments économiques du désastre actuel, ce qu’Emmanuel Todd appelle la réalité et l’illusion de la mondialisation. C’est une réalité, dit Todd, et il y associe « la libre circulation des biens, des capitaux et des personnes, une baisse des revenus du travail non qualifié puis qualifié, une augmentation des inégalités, une baisse des taux de croissance et finalement une tendance à la stagnation ».

 

Le naufrage d’un bateau de migrants au large de la Grèce a fait 700 morts, pour la plupart des femmes et des enfants, tandis que la subvention allemande de dix milliards d’euros à INTEL pour l’implantation d’une usine de semi-conducteurs à Magdebourg montre que les capitaux ne circulent pas seulement librement, mais dans des cercles de plus en plus étroits.

 

Comme chacun le sait, ou devrait le savoir, dans le domaine de la théorie, nous devons à David Ricardo (1772 - 1823) la thèse des avantages comparatifs qui produisent des échanges économiques entre deux pays inégalement dotés en facteurs de production. Ainsi, dans son exemple, le Portugal et l’Angleterre produisent du tissu et du vin, mais à des prix différents. Naturellement, la spécialisation d’un pays dans la production de vin, et de l’autre dans celle de tissu, génère un échange bénéfique pour les deux.

 

Marx - qui, en lisant ceci, riait aux éclats - appelait ce type d’analyse des “robinsonnades” : les économistes construisent généralement des théories sur la base d’un ou deux producteurs, Robinson Crusoé d’un côté et, éventuellement, Vendredi de l’autre. Marx avait raison : il suffit de regarder les résultats de siècles d’échanges inégaux entre le sud de la planète et “le nord instable et brutal”. Ce que nous voyons en Amérique latine, en Afrique et en Asie n’est pas le résultat d’échanges gagnant-gagnant, mais le fruit du pillage, du vol et de l’exploitation.

 

Lorsque Ursula von der Leyen se rend en Amérique du Sud, ce n’est pas en raison d’“avantages comparatifs”, mais pour la simple raison que l’UE ne produit pas de lithium. Lula au Brésil et Fernández en Argentine ont raison de demander à Ursula : « Et nous, Brésiliens et Argentins... quelle sera notre part ? »

 

Les partisans de la mondialisation ont trouvé une version perfectionnée de la thèse de Ricardo dans le modèle dit de Heckscher-Ohlin, noms auxquels Paul Samuelson est parfois associé. Un trio qui est à l’humour ce que les Trois Stooges étaient à l’économie. Rien ne contribue plus à la crédibilité de l’économie que les mathématiques. Conscients de cela, Heckscher et Ohlin ont élaboré un théorème qui porte leur nom. L’étudier, que dis-je, l’évoquer, vous habille des atours de l’économiste distingué. Voyons un peu.

 

La base du commerce n’est pas toujours la même et dépend de la combinaison de cinq conditions nécessaires et suffisantes pour que le commerce ait lieu ou non. Je n’invente rien, je ne fais que mettre la science pure sous vos yeux éblouis. Un conseil : portez des lunettes de soleil. Voici les conditions :

1.- les pays ont des fonctions d’utilité agrégées homothétiques et ce sont les mêmes pour tous les pays ;

2.- Les fonctions de production diffèrent d’un bien à l’autre mais sont identiques d’un pays à l’autre ;

3.- les dotations relatives en facteurs de production sont les mêmes dans tous les pays ;

4.- La concurrence pure et parfaite existe sur tous les marchés ;

5.- Les fonctions de production sont linéaires et homogènes.

 

Kwassa ? C’est cela même. À partir de la clarté époustouflante de ce qui précède, les économistes expliquent tout, y compris les raisons pour lesquelles le dollar monte ou descend, ou pourquoi Raúl Torrealba a mis les mains dans la caisse, ou pourquoi Alexis Sánchez termine sa carrière à Tocopilla alors que Perpète-les-Oies est si près de Trifouillis.

 

Ceux qui s’y connaissent (pas en Alexis... mais en économie), vous diront que la théorie de Heckscher-Ohlin assouplit (sic) la troisième condition et établit que les bases des échanges réciproques sont dues à la présence de dotations relatives de différents facteurs de production entre les pays.

 

Exemple : votre putain de pays produit du cuivre parce qu’il y a des gisements de cuivre - et maintenant de lithium - alors que d’autres pays ont du capital, un capital qu’ils ont accumulé pendant des siècles en volant le cuivre..., une merveilleuse coïncidence qui prouve le génie de Heckscher et d’Ohlin, et de temps en temps de Samuelson. En Suède, on obtient un prix Nobel pour bien moins que ça.

 

Certes, les Suédois sont disciplinés et suivent le patron partout où il va, c’est pourquoi ils ont offert pas moins de cinq prix Nobel aux promoteurs de l’ultralibéralisme et de la mondialisation, dont Milton Friedman, qui affirmait que les USA ne devaient rien à personne parce que « la dette est exprimée en dollars et les dollars, c'est nous qui les fabriquons ». Personne n’a pu savoir si le Nobel lui a été décerné pour son impudeur, son cynisme ou pour avoir présenté des vessies comme lanternes.

 

Vous avez maintenant suffisamment d’exemples pour montrer qu’en termes d’incompétence, d’irresponsabilité, d’ineptie politique et de gâchis digne d'être immortalisé dans le bronze... le Chili a une sérieuse concurrence dans différentes parties du monde, même dans les pays les plus insoupçonnés.

 

Ce génie nous a menés là où il nous a menés. L’ultralibéralisme retourne là d’où il n’aurait jamais dû sortir. La mondialisation menace de détruire les conditions d’existence de la vie humaine sur la planète, c’est pourquoi les plus audacieux exigent que l’on achète désormais des voitures électriques... pour lesquelles l’électricité n’est pas encore produite. La vague de privilèges qui accompagne la détérioration des conditions de vie de la grande majorité de la population (les statistiques disent que nous sommes 80 %) pose des défis sans précédent. Le fait que les gens - compte tenu de ce qu’ils ont vécu - ne croient plus en la mère qui les a portés, que les burnes et les valseuses monopolisent l’intérêt général, que le désir de consommation a développé un individualisme exacerbé qui dissout la cohésion sociale, tout cela est le résultat de la domination incontestable du capitalisme.

 

Il y a un peu plus d’un siècle, Lénine et les bolcheviks tentaient de prendre le ciel d’assaut et se donnaient pour programme la révolution sociale. Nous n’avons pas beaucoup progressé, puisqu’aujourd’hui l’audace extrême consiste à concéder ce qui reste. Et à exiger le tri de vos déchets dans des poubelles de couleurs différentes : pour sauver la planète.

 

En d’autres termes, nous sommes en train de nous faire enlaterner la vessie.