Mkhaimar Abusada est professeur de
sciences politiques à l’Université al-Azhar de Gaza, détruite par les bombes
israéliennes en novembre 2024, et actuellement déplacé au Caire
Lorsque j’ai rencontré Yahya Sinwar
en 2018, il se voulait pragmatique. Mais il a ensuite inversé le scénario, en
orchestrant l’attaque du 7 octobre qui a choqué Israël et le monde entier, avec
des répercussions catastrophiques pour les habitants de Gaza. Qu’est-ce qui
alimente sa réflexion et quel est son objectif final - pour lui-même, pour
Israël et pour les Palestiniens ?
Je n’ai rencontré Yahya Sinwar
qu’une seule fois. C’était en août 2018, dans son bureau de la ville de Gaza.
Il venait d’être élu président du Bureau politique du Hamas à Gaza. Son
attitude était détendue alors qu’il était assis avec un groupe de commentateurs
politiques, d’universitaires et de journalistes, tous originaires de Gaza.
Photos John Minchillo/AP, Mohammed Salem/Reuters photoshoppées par Anastasia Shub
Il m’a dit qu’il avait suivi mes
commentaires politiques sur Al-Jazeera depuis la prison israélienne, où il
avait passé 22 ans pour avoir tué des « collaborateurs »
palestiniens. C’est en prison qu’il a appris à parler couramment l’hébreu et,
comme il aime à s’enorgueillir, à connaître la société israélienne.
Si son équipe nous avait convoqués,
c’était pour faire le point sur la « Marche du retour », ces
manifestations hebdomadaires qui rassemblaient alors des dizaines de milliers
de personnes le long de la barrière frontalière entre Israël et Gaza, dans le
but de briser le siège économique israélien de la bande de Gaza.
Il a déclaré que les manifestations
se poursuivraient jusqu’à ce que le siège de Gaza soit levé. À l’époque, il
tenait des propos qui donnaient l’impression qu’il pouvait être considéré comme
un personnage pragmatique, favorable à des trêves et désireux de gouverner.
Mais un discours qu’il avait
prononcé plus tôt, en mars 2018, semble aujourd’hui préfigurer le 7 octobre. Il
aurait alors déclaré que la Marche du retour ne s’arrêterait pas « tant
que nous n’aurons pas supprimé cette frontière éphémère », faisant
vraisemblablement référence à la clôture entre la bande de Gaza et Israël. (Il
a fait des commentaires similaires sur la frontière « à éradiquer »
dans un autre discours). Les marches ont marqué, selon lui, « le début
d’une nouvelle phase de la lutte nationale palestinienne sur la voie de la
libération et du retour ».
Dans un discours prononcé en 2022,
Sinwar a également mis en garde contre une guerre de religion si la mosquée
al-Aqsa était menacée, menaçant de déclencher une bataille majeure.
Sinwar, âgé d’environ 62 ans, est
considéré comme l’un des rares responsables du Hamas à avoir eu connaissance du
plan ultrasecret d’invasion d’Israël. Ce plan, qui concrétisait sa vision d’un
franchissement de la frontière, a abouti à la mort de quelque 1 200 Israéliens,
pour la plupart des civils, et à la prise en otages de quelque 250 personnes vers
Gaza. L’enregistrement et même la diffusion en direct de l’attaque massive
contre les Israéliens étaient destinés à susciter la peur et la perte de
sécurité au-delà des personnes physiquement touchées, mais aussi dans la psyché
israélienne dans son ensemble.
Aujourd’hui, bien sûr, Sinwar est
l’homme le plus recherché d’Israël. On pense qu’il se cache dans les
profondeurs de Gaza, quelque part dans le labyrinthe des tunnels du Hamas.
Selon certaines informations, il pourrait se trouver dans les tunnels entourant
le camp de réfugiés de Khan Younès, son lieu de naissance et le site de
certains des combats les plus violents de ces dernières semaines, alors que la
chasse à l’homme s’intensifie.
La stratégie du Hamas, qui a
consisté à capturer un grand nombre d’otages, indique qu’il souhaitait disposer
de la monnaie d’échange la plus forte possible pour mettre fin à la guerre à
Gaza au moment où il le souhaite, et pas seulement pour obtenir un accord
d’échange d’otages contre des prisonniers. L’insistance du Hamas sur le fait
qu’il n’y aura pas d’autres négociations sur l’échange de prisonniers sans la
fin de la guerre signifie qu’il utilise les otages israéliens comme une carte
pour arrêter la guerre et sauver le Hamas de l’anéantissement israélien.
Saleh Al-Arouri, le chef adjoint du
Hamas, qui a depuis été assassiné à Beyrouth, avait accordé une interview à
Al-Jazira le 7 octobre.
Il a déclaré : « Nous avons un
objectif principal : notre liberté et la liberté de nos lieux saints ». Il
a également déclaré que le grand nombre d’otages capturés conduirait à la
libération de prisonniers palestiniens : « Ce que nous avons entre les
mains permettra de libérer tous nos prisonniers. Plus les combats se
poursuivront, plus le nombre de prisonniers augmentera ».
Si l’objectif de l’attaque était
également de remettre la cause palestinienne sur le devant de la scène, c’est
certainement ce qui s’est produit à la suite de la guerre et de l’indignation
suscitée par le nombre catastrophique de Palestiniens tués par les
bombardements israéliens - un piège que Sinwar aurait tendu à dessein. Il
savait exactement ce qu’une attaque du type de celle du 7 octobre provoquerait
de la part d’Israël.
Le Hamas a frappé au moment où le
monde s’attendait à une normalisation entre Israël et l’Arabie saoudite et il a
retourné le scénario, cela n’intéresse plus personne. Au lieu de cela, il a
fait du conflit israélo-palestinien la question centrale, après des années
pendant lesquelles les Israéliens ont essayé d’éviter de l’affronter de front.
Pour comprendre les objectifs de
Sinwar aujourd’hui, il faut comprendre les forces qui l’ont façonné dans son
enfance. Il est né au début des années 1960. Comme la plupart des gens de sa
génération, il a grandi dans un des camps de réfugiés disséminés dans la bande
de Gaza. Soixante-dix pour cent de la population est constituée de réfugiés et
de leurs descendants.
Sa famille est arrivée à Gaza en
provenance de la ville palestinienne côtière d’Al-Majdal Asqalan, qui est
aujourd’hui la ville israélienne d’Ashkelon. C’est la ville la plus visée par
les barrages de roquettes du Hamas au cours de cette guerre.
Yahya Sinwar s’exprime lors d’un rassemblement à Gaza en avril 2023.Photo: IBRAHEEM ABU MUSTAFA/ REUTERS
À Khan Younès, comme dans d’autres
camps, les conditions de vie étaient désastreuses, les services de santé et
d’éducation étant médiocres. Les maisons des réfugiés, dont beaucoup n’étaient
que des tas de décombres après les bombardements israéliens, étaient généralement
des structures de 50 à 60 mètres carrés sur un seul étage, recouvertes de tôle
et de plastique : il y faisait un froid glacial en hiver et extrêmement chaud
en été.
Ce n’est qu’après la création de
l’Autorité palestinienne en 1994 qu’elles ont été transformées en bâtiments à
plusieurs étages. Lorsque Sinwar était enfant, l’eau était stockée dans de
grands tonneaux noirs en plastique sur le toit, car elle était très rare.
L’occupation israélienne a commencé à Gaza après la guerre du Proche-Orient de
1967, alors que Sinwar avait environ cinq ans. Le régime israélien a privé les
Palestiniens de leurs droits fondamentaux et a imposé une surveillance étroite
de leur vie politique.
Depuis Khan Younès, il pouvait voir
comment les colons juifs du bloc de colonies voisin, le Gush Katif, avaient
pris le contrôle de sa plage et l’avaient rendue interdite à lui et à ses jeunes
camarades Palestiniens.
La politique de feu Yitzhak Rabin,
qui consistait à « briser les os des Palestiniens » pendant la
première Intifada, qui a éclaté alors qu’il avait environ 25 ans, l’a
probablement radicalisé davantage.
À cette époque, un nombre croissant
de Palestiniens perdent espoir dans la capacité de l’OLP à mettre fin à
l’occupation israélienne. Expulsée de Beyrouth en 1982, l’OLP n’est plus que
l’ombre d’elle-même après la dispersion de ses principaux dirigeants et
militants dans des pays arabes lointains comme le Yémen, le Soudan, la Tunisie
et l’Algérie. Ce vide dans la lutte palestinienne contre l’occupation a permis
à un autre mouvement de voir le jour.
Sinwar a participé dès le début à
la création de cette nouvelle organisation, le Hamas. Il a rejoint son aile
militaire, les Brigades al-Qassam, et a été à l’origine de la création du
service de sécurité al-Majd, chargé de torturer et de tuer les Palestiniens qui
collaboraient avec Israël. Il a été surnommé [par qui ?, NdT]« le
boucher de Khan Younès » pour sa brutalité.
Il s’est fait connaître pour son
rôle dans l’arrestation, l’exécution et l’étranglement de collaborateurs
présumés. Il a déclaré à ses interrogateurs israéliens qu’il avait tué au moins
quatre hommes et enterré l’un d’entre eux vivant.
Dans la prison israélienne, Sinwar
lisait des livres sur le sionisme et Israël. Il se considère comme un expert de
la pensée israélienne.
Yahya Sinwar au moment de son arrestation en 1989
Avant d’être libéré dans le cadre
de l’accord d’échange contre Gilad Shalit en 2011, il a promis à ses codétenus
du Hamas de les faire sortir.
Il ne lui a pas fallu longtemps
pour se hisser au sommet du Hamas à Gaza. Il a fait de la lutte contre la
corruption au sein du Hamas une stratégie clé. Le fait qu’il ait réussi à
évincer certains fonctionnaires corrompus a renforcé sa propre popularité.
Sinwar a travaillé sans relâche à
la conclusion d’un autre accord d’échange de prisonniers avec les corps de deux
soldats israéliens tués à Gaza en 2014, et de deux autres Israéliens, Hisham
al-Sayed et Avera Mengistu.
Mais les dirigeants israéliens se
sont retirés des négociations, estimant que le prix était trop élevé et qu’ils
n’étaient pas prêts à répéter les erreurs de l’accord Shalit, où de nombreux
prisonniers palestiniens libérés, comme Sinwar, sont redevenus de dangereuses
menaces pour la sécurité d’Israël.
En plus de diriger le Bureau
politique, il a renforcé les liens avec l’aile militaire du Hamas, dont son
frère Mohammed est une figure de proue. Sinwar a déclaré, après l’offensive
israélienne de mai 2021, que seuls cinq pour cent du réseau de tunnels du Hamas
avaient été endommagés. Dans un autre discours, il a appelé les Palestiniens à
utiliser des fusils, des couteaux ou des haches pour tuer des Israéliens.
En lançant une attaque aussi
ambitieuse contre Israël, il a sans aucun doute voulu humilier ce pays, en
révélant qu’il est, comme le Hamas l’appelle souvent, une « maison
d’araignée », c’est-à-dire une maison faible et fragile, qui peut être
facilement vaincue.
Cela dit, certains civils
palestiniens qui paient le prix de cette guerre brutale critiquent Sinwar et le
Hamas en silence, mais il n’est pas sûr de le faire publiquement à Gaza même.
Ceux qui le font vivent à l’étranger.
Sinwar représente le Hamas dans les
négociations sur les otages. Tout accord doit passer par lui, tant qu’il est
encore en vie et qu’il est l’homme le plus fort de Gaza.
Si, à la fin de cette guerre, un
accord conduit à la libération de tous les prisonniers palestiniens des prisons
israéliennes, il s’agira de l’accord d’échange de prisonniers le plus important
de l’histoire du conflit israélo-palestinien qui, comme d’autres l’ont dit,
serait l’ultime de toutes les images de victoire palestinienne à ce jour.
S’il survit à cette guerre, il
écrira probablement un autre chapitre de sa vie en manœuvrant contre ses
ennemis internes et externes. Dans le cas contraire, il mourra convaincu
d’avoir gagné une bonne place au paradis et que l’histoire se souviendra de lui
comme de l’homme qui a choqué non seulement Israël, mais le monde entier.
Le Hamas, lui, lui survivra.
Yahya Sinwar devant les ruines de sa maison à Khan Younès, détruite par des bombes israéliennes le 17 mai 2021, et dont Netanyahou a annoncé triomphalement qu’elle était "encerclée"... en décembre 2024
Note: le même jour, l'Union européenne a ajouté Yahya Sinwar (Hamas) à sa liste de terroristes, sur laquelle figuraient déjà, depuis le 8 décembre 2023, Mohammed Deif et Marwan Issa (voir liste complète)
“Au cours des
derniers mois, des militants houthis basés au Yémen se sont livrés à des
attaques sans précédent contre les forces militaires des États-Unis et les
navires maritimes internationaux opérant en mer Rouge et dans le golfe d'Aden.
Ces attaques correspondent à la définition du terrorisme telle qu'elle figure
dans les manuels.Elles ont mis en
danger le personnel américain, les marins civils et nos partenaires, compromis
le commerce mondial et menacé la liberté de navigation. Les États-Unis et la communauté
internationale ont été unis dans leur réponse et ont condamné ces attaques avec
la plus grande fermeté.
Aujourd'hui,
en réponse à ces menaces et attaques permanentes, les États-Unis ont annoncé la
désignation d'Ansarallah, également connu sous le nom de Houthis, en tant que Terroriste
Mondial Spécialement Désigné (Specially Designated Global Terrorist).Cette désignation est un outil important pour
empêcher le financement terroriste des Houthis, restreindre davantage leur
accès aux marchés financiers et les tenir pour responsables de leurs
actes.Si les Houthis cessent leurs
attaques dans la mer Rouge et le golfe d'Aden, les États-Unis réévalueront
immédiatement cette désignation.
La
désignation prendra effet dans 30 jours, afin de nous permettre de nous assurer
que des exclusions humanitaires solides sont en place pour que notre action
cible les Houthis et non le peuple du Yémen. Nous mettons en place des
exclusions et des licences sans précédent afin d'éviter toute répercussion
négative sur le peuple yéménite.Le
peuple du Yémen ne doit pas payer le prix des actions des Houthis.Nous envoyons un message clair : les cargaisons
commerciales vers les ports yéménites, dont le peuple yéménite dépend pour son
approvisionnement en nourriture, en médicaments et en carburant, doivent se
poursuivre et ne sont pas couvertes par nos sanctions.Cela s'ajoute aux exclusions que nous
prévoyons dans tous les programmes de sanctions pour les denrées alimentaires,
les médicaments et l'aide humanitaire.
Comme l'a
dit le président Biden, les États-Unis n'hésiteront pas à prendre d'autres
mesures pour protéger leur peuple et la libre circulation du commerce
international.”
Le problème n'est pas seulement économique. Sous le couvert de la guerre et avec l'aide du gouvernement d'extrême droite, l'armée israélienne a dangereusement modifié sa conduite dans les territoires occupés - elle veut Gaza en Cisjordanie
Trois
heures et demie. Trois heures et demie de Jénine à Toulkarem. En trois heures
et demie, vous pouvez prendre l’avion pour Rome ou conduire jusqu’à Eilat. Mais
aujourd’hui, en Cisjordanie occupée, c’est à peine suffisant pour aller en voiture entre
deux villes voisines.
C’est le
temps qu’il nous a fallu cette semaine pour aller de Jénine à Toulkarem, soit
35 kilomètres. Depuis le début de la guerre à Gaza, au bout de chaque route
palestinienne de Cisjordanie il y a une barrière métallique verrouillée. Waze
vous indique d’emprunter ces routes, mais même cette application intelligente
ne sait pas qu’il y a une barrière verrouillée au bout de chacune d’entre
elles.
S’il n’y a
pas de barrière verrouillée, il y a un barrage routier « respirant ».
S’il n’y a pas de barrage respirant, il y a un barrage étrangleur. Près de la
gare ottomane de Sebastia, des soldats de réserve empêchent les Palestiniens d’emprunter
le moindre chemin de gravier. Près de Shavei Shomron, les soldats autorisent
les déplacements du sud vers le nord, mais pas dans la direction opposée.
Pourquoi ? Parce que.
Les soldats
du barrage suivant prennent des selfies, et toutes les voitures attendent qu’ils
aient fini de se photographier pour recevoir le geste dédaigneux et
condescendant de la main qui leur permettra de passer, tandis que l’embouteillage
recule sur la route.
Le barrage
d’Einav que nous avons traversé le matin a été fermé à la circulation dans l’après-midi
par les soldats. Impossible de savoir quoi que ce soit. Le barrage de Huwara
est fermé. La sortie de Shufa est fermée. De même que la plupart des voies de
sortie des villages vers les routes principales. C’est ainsi que nous avons
voyagé cette semaine, comme des cafards drogués dans une bouteille, trois
heures et demie de Jénine à Toulkarem, pour atteindre la route 557 et retourner
en Israël.
Telle est
la vie des Palestiniens en Cisjordanie ces jours-ci. « Cela pourrait être
mieux / cela pourrait être un désastre / bonsoir le désespoir et bonsoir l’espoir
/ qui est le prochain dans la file et qui est dans la prochaine file »
(Yehuda Poliker et Yaakov Gilad). Le soir venu, des milliers de voitures dont
les conducteurs se sont simplement arrêtés sur le bord du chemin, victimes de l’abjection,
s’alignent le long des routes de Cisjordanie. Ils sont là, impuissants et
silencieux. Il faut voir la peur dans leurs yeux lorsqu’ils parviennent à s’approcher
du barrage ; le moindre faux pas peut entraîner leur mort. De quoi vous faire
exploser.
Cela peut
vous faire exploser de voir qu’Israël fait maintenant tout pour pousser la
Cisjordanie à une nouvelle intifada. Ce ne sera pas facile. La Cisjordanie n’a
ni le leadership ni l’esprit combatif de la seconde intifada, mais comment ne
pas exploser ?
Quelque 150
000 ouvriers qui travaillaient en Israël sont au chômage depuis trois mois. On
peut aussi exploser devant l’hypocrisie de l’armée. Ses commandants avertissent
qu’il faut permettre aux ouvriers d’aller travailler, mais l’armée israélienne
sera la principale responsable du soulèvement palestinien s’il éclate.
Le problème
n’est pas seulement économique. Sous le couvert de la guerre et avec l’aide du
gouvernement d’extrême droite, les FDI ont modifié dangereusement leur conduite
dans les territoires occupés : elles veulent une autre Gaza en Cisjordanie.
Les colons
veulent Gaza en Cisjordanie afin de pouvoir chasser le plus grand nombre
possible de Palestiniens, et l’armée les soutient. Selon les chiffres de l’ONU,
depuis le 7 octobre, 344 Palestiniens ont été tués en Cisjordanie, dont 88
enfants. Huit ou neuf d’entre eux ont été tués par des colons. Dans le même
temps, cinq Israéliens ont été tués en Cisjordanie et à Jérusalem-Est, dont
quatre par les forces de sécurité.
La raison
en est que, ces derniers mois, les FDI ont commencé à tirer depuis les airs
pour tuer en Cisjordanie, comme à Gaza. Le 7 janvier, par exemple, l’armée a
tué sept jeunes qui se tenaient sur un îlot de circulation près de Jénine,
après que l’un d’entre eux a apparemment lancé une charge explosive sur une
jeep et l’a manquée.
Il s’agissait
d’un massacre. Les sept jeunes étaient membres d’une même famille, quatre
frères, deux autres frères et un cousin. Cela n’intéresse pas Israël.
Aujourd’hui,
les FDI déplacent des forces de Gaza vers la Cisjordanie. L’unité d’infiltration
Douvdevan est
déjà sur place, la brigade
Kfir est en route. Ces forces reviendront en Cisjordanie, stimulées par les
massacres aveugles perpétrés à Gaza, et voudront poursuivre leur excellent
travail dans cette région également.
Israël veut
une intifada. Peut-être même qu’il l’obtiendra. Il ne devra pas feindre la
surprise lorsqu’elle se produira.
La juge a estimé que la
municipalité n'avait pas fourni de motif justifiable pour le licenciement,
ajoutant que l'attaque du Hamas et la guerre à Gaza ne modifiaient pas « les
limites de la liberté d'expression des enseignants »
Meir
Baruchin en 2020. Photo : Emil Salman
Un tribunal israélien a ordonné
lundi à une municipalité du centre d'Israël de réintégrer un enseignant après
l'avoir licencié d'un lycée pour avoir publié des messages anti-occupation sur
les médias sociaux.
Le tribunal régional du travail
de Tel Aviv a également ordonné au ministère israélien de l'Éducation de
supprimer la réprimande officielle figurant dans le dossier personnel de Meir
Bauchin, ce qui l'empêche de chercher du travail dans d'autres lycées.
Il a été licencié du lycée
Yitzhak Shamir de Petah Tikva le 19 octobre. Baruchin, qui est titulaire d'un
doctorat en histoire et qui enseigne dans des lycées du pays depuis trente ans,
publie régulièrement des messages contre l'occupation sur sa page Facebook.
Le 8 octobre, un jour après le
massacre du Hamas, Baruchin a écrit sur Facebook : « Aujourd'hui encore,
le bain de sang en Cisjordanie se poursuit », écrivant le nom et l'âge des
Palestiniens tués et ajoutant : « Nés sous l'occupation et y ayant vécu
toute leur vie, ils n'ont jamais connu un seul jour de vraie liberté, et ils ne
l'auront plus. Ce soir, ils ont été exécutés par nos braves garçons ».
Une dizaine de jours après le
début de la guerre, la municipalité de Petah Tikva - qui emploie les
enseignants des écoles publiques de la ville - convoque Baruchin pour une
audition. Le lendemain, il est licencié pour « incompatibilité » et « mauvaise
conduite ».
Selon la municipalité, Baruchin a
publié des « déclarations inappropriées » sur les réseaux sociaux,
dont un « soutien à des actes terroristes ». Baruchin a saisi le
tribunal pour contester son licenciement, affirmant notamment qu'aucun de ses
supérieurs ne lui avait demandé de s'abstenir de toute remarque politique sur
sa page Facebook.
La juge Sharon Shavit Caftori a
estimé que la municipalité n'avait pas fourni de motif justifiant le
licenciement, ajoutant que l'attaque du Hamas et la guerre à Gaza ne
modifiaient pas « les limites de la liberté d'expression des enseignants ».
En outre, elle a rejeté
l'affirmation selon laquelle les messages anti-occupation de l'enseignant, qui
étaient « tous visibles depuis des années », exprimaient un soutien
au terrorisme.
« Bien que ses opinions
soulèvent des critiques difficiles à l'égard des actions des forces de défense
israéliennes et qu'elles décrivent les morts du côté palestinien », a
écrit la juge, » le Dr Baruchin n'a pas exprimé dans ses messages son
soutien aux actes terroristes perpétrés par le Hamas contre l'État d'Israël.
Même s'il a exprimé son point de vue sur les actes de terreur, il a précisé -
lors de l'audience de licenciement, sur sa page Facebook et devant le tribunal
- qu'il ne soutenait en aucune façon les atrocités commises par le Hamas ».
« Étant donné qu'il n'existe
aucune restriction à la liberté d'expression des enseignants en dehors de
l'enceinte de l'école lorsqu'il s'agit d'exprimer des opinions personnelles et
politiques », écrit la juge, « nous avons du mal à accepter la
position de la ville, qui sous-entend que les événements de la guerre modifient
les limites de la liberté d'expression des enseignants ».
Après le renvoi de Baruchin du
lycée, le ministère de l'Éducation lui a adressé une « convocation »
qui l'obligeait à se soumettre à une audience avec le directeur général du
ministère avant de pouvoir occuper un poste dans une autre école.
Le tribunal a décidé qu'en
annulant son licenciement, cette convocation était également annulée. La juge
Shavit Caftori a déclaré qu' « aucune lettre de plainte n'a été
présentée par un élève ou un parent » et qu'il n'est donc pas clair
comment il a été prouvé au ministère de l'Éducation « que le comportement
de Baruchin a un effet néfaste sur les élèves ».
Outre le renvoi, la municipalité
de Petah Tikva a déposé une plainte contre Baruchin auprès de la police, et il
a été arrêté début novembre, soupçonné d'avoir « révélé l'intention de
trahir le pays ».
Il a été libéré cinq jours plus
tard sans avoir été inculpé. Lors d'une audience visant à prolonger sa
détention, le représentant de la police a affirmé que « concernant
l'attaque terroriste, il a téléchargé la photo d'un terroriste, en a fait
l'éloge et a décrit ses actions comme des actes de désespoir, décrivant la
routine de la vie des Palestiniens. Dans un autre message concernant une
attaque de véhicule, il a écrit qu'il était impossible de dire que le
conducteur était un terroriste ».
Baruchin a déclaré à Haaretz
que « la décision est un point lumineux dans la situation sombre dans
laquelle nous nous trouvons depuis quelques mois, où les citoyens israéliens
qui expriment leur opposition à ce qui se passe à Gaza sont politiquement
persécutés, publiquement condamnés, perdent leurs moyens de subsistance et,
dans certains cas, sont jetés en prison ».
L'avocat Amit Gorevich, qui a
représenté Baruchin devant le tribunal du travail, a déclaré : « Pas un
seul des arguments de la municipalité n'a été accepté. Nous devons applaudir le
tribunal, qui a courageusement statué en faveur de la liberté d'expression des
enseignants et contre les licenciements politiques ». Dans le cadre de son
jugement, la Cour a ordonné à la municipalité et au ministère de l'Éducation de
prendre en charge les frais de justice de Baruchin à hauteur de vingt mille
shekels [4 850€].
La municipalité de Petah Tikva a
déclaré qu'elle avait l'intention de faire appel de la décision et de demander
à en retarder l'exécution. Selon la municipalité, « la procédure de
licenciement s'est déroulée en bonne et due forme », tandis que le
tribunal « s'est abstenu de traiter la question de fond concernant les
déclarations graves de l'enseignant et s'est concentré sur les procédures
disciplinaires. Il convient de noter que le Dr Baruchin enseigne à des lycéens
qui se préparent à s'enrôler dans l'armée israélienne, ce qui crée une certaine
confusion, en particulier en ces temps de guerre ».
Lors d'une audience tenue le mois
dernier, la juge Shavit avait critiqué la conduite de la municipalité dans la
procédure de licenciement de Baruchin. « J'ai été surprise de constater
qu'il n'y a aucune preuve ni documentation pour certaines des affirmations de
la municipalité », a-t-elle déclaré aux représentants de la mairie, « vous
n'avez pas présenté un seul document. C'est ahurissant. Vous êtes un organisme
public et la tête de la ville bafouille. Une entité publique ne peut pas se
permettre d'agir de la sorte ».
Montage d’Aron Ehrlich à partir de photos de Miriam
Elster, Gil Cohen-Magen/AFP, X.
Israël a réagi à sa « défaite évidente »
face au Hamas sur le champ de bataille numérique en achetant pour la première
fois un système technologique capable de mener des campagnes d’influence de
masse en ligne, selon de nombreuses sources ayant connaissance du dossier.
Le système peut, entre autres, créer automatiquement
des contenus adaptés à des publics spécifiques. Cette technologie a été achetée
dans le cadre d’une tentative plus large des organismes israéliens, tant civils
que militaires, de remédier à ce que certaines sources ont qualifié « ’ « échec
de la diplomatie publique d’Israël » à la suite du massacre perpétré par
le Hamas le 7 octobre et de la guerre qui s’en est suivie.
Selon huit sources différentes actives dans les
domaines du renseignement, de la technologie, de l’influence en ligne et de la
diplomatie publique, Israël était mal équipé pour faire face à la guerre des
médias sociaux qui a éclaté le samedi noir. Il en est résulté une « crise
de crédibilité » qui, du point de vue de Jérusalem, a entravé la capacité
des forces de défense israéliennes à agir contre le Hamas sur le champ de
bataille réel.
Bien qu’il ait été initialement conçu en termes
militaires comme une solution aux besoins en matière de renseignement et de
guerre psychologique, des sources indiquent que le système est actuellement
exploité par un bureau gouvernemental. La raison en est que l’establishment de
la défense s’inquiète de l’exploitation d’une technologie « politique ».
Selon des sources bien informées sur les efforts de
diplomatie publique d’Israël - la « hasbara », comme on l’appelle en hébreu - le système est destiné à contrer ce qu’elles
et les chercheurs appellent une « machine à haine » en ligne bien
huilée qui diffuse systématiquement de la désinformation anti-israélienne et
pro-Hamas, des informations erronées, le négationnisme du 7 octobre, ainsi que
des contenus ouvertement antisémites.
Ces messages ont été soutenus par des campagnes
technologiques menées par des forces iraniennes et même russes. Selon certaines
sources, ces campagnes ont non seulement sapé les efforts déployés par Israël
pour rendre compte des atrocités commises par le Hamas, mais elles ont
également porté atteinte à la logique de la guerre et à la crédibilité du
porte-parole de Tsahal, en particulier auprès des jeunes Occidentaux.
Ce n’est que lundi que le Shin Bet israélien a révélé
que l’Iran exploitait au moins quatre faux canaux sur les médias sociaux
israéliens dans le cadre de sa guerre psychologique et de ses opérations d’influence
visant Israël. Parmi eux, un faux réseau en ligne révélé précédemment par Haaretz,
qui a également contribué à amplifier les vidéos du Hamas sur l’attaque du 7
octobre et qui a depuis travaillé à provoquer le public israélien sur des
questions liées à la guerre.
La première campagne est déjà lancée. Elle n’a
cependant rien à voir avec la guerre et se concentre plutôt sur l’antisémitisme.
Israël, par l’intermédiaire du bureau du Premier
ministre, qui contrôle la direction de la diplomatie publique et d’autres
organismes, a rejeté toutes les affirmations contenues dans cet article.
Le front PsyOp
La première heure de la guerre a révélé à quel point l’establishment
de la défense israélien était désespérément mal préparé à gérer les plateformes
de médias sociaux comme Instagram et TikTok, et même les applications de
messagerie comme Telegram, car l’internet (et la société israélienne) a été
inondé de vidéos filmées par le Hamas documentant ses propres atrocités.
Les travailleurs et les entreprises israéliens du secteur des hautes
technologies se sont immédiatement mobilisés pour combler le vide : Dans le
cadre d’une « salle de guerre » bénévole, des technologies de
cartographie des plateformes de médias sociaux ou même des capacités de
reconnaissance faciale ont été développées non pas pour influencer, mais pour
aider à identifier les terroristes et à retrouver les otages, pour ne citer que
deux exemples.
Cependant, avec le temps et l’intensification de la
guerre, ces capacités passives se sont avérées ne représenter que la moitié de
la bataille : Israël avait également des besoins actifs et n’avait pas la
capacité de diffuser des informations. Selon certaines sources, l’establishment
de la défense, et plus particulièrement la communauté du renseignement, a
découvert qu’il existait un « besoin national urgent » d’influence
pour contrer la guerre de l’information du Hamas, dans un contexte de
destruction et de mort généralisées à Gaza.
L’objectif était de contrer ce que les sources ont
qualifié d’efforts non
authentiques pour délégitimer Israël en ligne : des actions de mauvaise foi
qui, selon les chercheurs, ont également bénéficié d’un soutien algorithmique
de la part des plateformes de médias sociaux.
Depuis le début de la guerre, il y a 100 jours, le
Hamas a mené une campagne de communication publique extrêmement réussie, que
des sources décrivent comme une
« PsyOp », c’est-à-dire une opération d’influence « psychologique ».
Outre les terroristes qui ont infiltré les communautés israéliennes le 7
octobre, le Hamas a également amené des « reporters » [guillemets
de l’auteur, NdT] pour diffuser des émissions en direct depuis les
kibboutzim.
Depuis lors, des canaux de communication
semi-officiels - dont le plus performant est Gaza
Now, qui compte des millions d’abonnés sur Telegram [1 898 890
au 17/1/2024, NdT] - sont devenus la principale source d’informations en
provenance de Gaza, documentant les attaques israéliennes depuis le terrain.
L’unité du porte-parole des FDI s’est avérée limitée
dans sa capacité à contrer activement ce flux apparemment sans fin de documents
visuels diffusés par le Hamas et ses mandataires. En outre, au fil du temps,
les Israéliens ont constaté que ces efforts de propagande étaient également amplifiés
sur les médias sociaux par divers utilisateurs pro-palestiniens, dont beaucoup
agissaient de bonne foi.
Les fonctionnaires israéliens et les chercheurs
spécialisés dans les médias sociaux soulignent la distinction entre trois
formes de contenu en ligne à cet égard :
1. Les messages anti-israéliens exprimant un soutien
politique aux Palestiniens et s’opposant au comportement d’Israël, qui relèvent
de la liberté d’expression ;
2. Les contenus faux, trompeurs ou haineux qui vont à
l’encontre des politiques internes de confiance et de sécurité des médias
sociaux et qui peuvent être supprimés par les équipes de modération s’ils sont
signalés ;
3. Les contenus violents, graphiques et
pro-terroristes qui sont considérés comme illégaux et peuvent être retirés à la
suite d’une demande officielle du ministère israélien de la Justice.
Des volontaires civils israéliens ont tenté de
défendre la cause d’Israël en ligne et de signaler les messages qui enfreignent
les règles des plate-formes. En théorie, le ministère des Affaires étrangères
et la Direction de la diplomatie publique sont censés contribuer aux efforts
officiels de hasbara. Cependant, malgré des années de financement généreux et
de prestige, qui, selon certains, ont engendré un excès de confiance, ces
organismes sont arrivés tardivement dans le jeu et, selon certaines sources,
ont été jugés peu pertinents pour répondre aux nouveaux besoins de l’establishment
de la défense.
Ne s’attendant pas à bénéficier d’un soutien massif en
ligne, les responsables israéliens affirment que le soutien populaire plus
large à la cause palestinienne a été détourné avec succès par le Hamas pour
affaiblir la position d’Israël d’une manière sans précédent. Les autorités
israéliennes affirment que l’ampleur du contenu produit par le Hamas et ses
affiliés, ainsi que sa portée organique - en particulier parmi les jeunes Occidentaux
- ont pris Israël au dépourvu.
Soutenues par des algorithmes connus depuis longtemps
pour donner la priorité aux contenus polarisants, les vidéos de propagande du
Hamas et les points de discussion sont devenus viraux encore et encore : Les
diffamations scandaleuses à l’encontre de Tsahal et les tentatives infâmes de
justifier le déni des crimes du Hamas contre les civils israéliens se sont
rapidement transformées en attaques systématiques contre la crédibilité de l’armée
[sic].
Malgré les efforts israéliens, notamment les
tentatives civiles et officielles de cartographier et de signaler ces contenus,
et même les contacts personnels entre les dirigeants locaux du secteur des
hautes technologies et les responsables des médias sociaux à l’étranger, un
déluge de faux contenus graphiques, violents ou antisémites a inondé l’internet
au cours des deux premiers mois et demi de la guerre.
Selon certains chercheurs, environ 30 % des contenus
considérés comme les plus graphiques, les plus violents et les plus illégaux
restent en ligne.
L’antisémitisme et l’incitation à la haine contre les
juifs sont devenus un autre problème majeur en ligne, ont noté les chercheurs
et les fonctionnaires - une autre ramification de la façon dont la guerre a
pris Israël au dépourvu.
« Il ne s’agit même pas de notre droit à réagir
aux événements du 7 octobre comme nous l’avons fait en tant qu’armée, ni même
de lutter activement contre le négationnisme en matière de viol ou de contrer
des informations manifestement fausses », a expliqué un ancien haut
responsable des services de renseignement. « Il s’agit d’une bataille sur
la légitimité même d’Israël à exister en tant qu’État doté d’une armée. En ce
sens, le Hamas a déjà gagné ».
Une leçon de Ben Laden
Au fil des semaines, les responsables de la défense se
sont rendu compte qu’Israël n’avait aucun moyen de répondre activement aux
efforts en ligne du Hamas.
« La Hasbara est une chose - c’est quand j’explique
pourquoi mon camp est bon et l’autre mauvais. Mais l’influence, c’est autre
chose : il s’agit de notre capacité à créer une perception ou une conception
qui sert mes intérêts en tant qu’État. L’influence est la capacité à déplacer
ou à faire basculer quelqu’un, à le faire passer d’un point A à un point B »,
explique un ancien haut fonctionnaire de la communauté israélienne du
renseignement.
Selon eux et d’autres personnes qui ont parlé à Haaretz,
« Israël a été pris complètement au dépourvu le 7 octobre à cet égard ».
Les unités de guerre psychologique existantes se concentraient presque
exclusivement sur l’arabe et le farsi et n’étaient pas adaptées à cette guerre
particulière.
Alors que le Hamas a inondé les médias sociaux d’images brutes et
graphiques des combats, les FDI ont répondu par des modèles 3D complexes et des
infographies très élaborées montrant l’infrastructure terroriste située sous le
site. Au lieu de donner du crédit aux affirmations de l’armée, elles n’ont fait
qu’alimenter les accusations de manipulation.
Le premier incident qui a contribué à souligner ce
problème a été l’explosion du 17 octobre à l’hôpital Al Ahli Arab dans la ville
de Gaza, dans laquelle le ministère de la Santé, contrôlé par le Hamas, a
immédiatement déclaré que 500 personnes avaient été tuées. L’attaque a été
attribuée à une frappe aérienne israélienne, ce que les FDI ont immédiatement
réfuté, diffusant pendant des jours des enregistrements audio et vidéo
suggérant qu’il s’agissait d’une roquette palestinienne défectueuse. L’incident
est devenu l’une des plus grandes batailles de diplomatie publique de la
première phase de la guerre, déclenchant des émeutes dans le monde musulman.
Une semaine plus tard, lorsque des groupes de défense
des droits humains ont confirmé qu’une roquette palestinienne mal tirée était
vraisemblablement à l’origine du problème, le mal était déjà fait et le
scepticisme à l’égard du récit israélien et des responsables des forces de
défense israéliennes n’a fait que croître.
Les hôpitaux de Gaza et l’utilisation qu’en fait le
Hamas allaient devenir un point de ralliement essentiel pour les efforts d’influence
d’Israël - preuve que le Hamas est actif au plus profond des centres civils et un
signe clair qu’il utilise des habitants innocents de Gaza comme boucliers
humains.
La bataille physique autour de l’hôpital Al-Shifa,
également dans la ville de Gaza, a coïncidé avec une autre bataille numérique.
Alors que le Hamas a inondé les médias sociaux d’images brutes et graphiques
des combats, les FDI ont répondu par des modèles 3D complexes et des
infographies très élaborées montrant l’infrastructure terroriste située sous le
site. Au lieu de donner du crédit aux affirmations de l’armée, elles n’ont fait
qu’alimenter les accusations de manipulation.
Le « QG terroriste du Hamas » sous l’hôpital
Al Shifa, selon une « infographie » qui a provoqué un éclat de rire
mondial
Plus les forces israéliennes pénétraient dans les
tunnels et les bunkers du Hamas situés sous l’hôpital principal de Gaza, moins
ce récit semblait s’imposer dans la perception internationale de la guerre.
« Une lacune majeure a été révélée en termes de
capacité à mener une campagne d’influence vis-à-vis de missions spécifiques : l’objectif
était de donner à Israël le temps d’agir et de montrer autant que possible les
véritables atrocités commises par le Hamas - mais nous n’avions tout simplement
pas les moyens nécessaires », déclare un autre ancien responsable des
services de renseignement à propos du premier mois de la guerre.
Et puis Oussama ben Laden est réapparu - du moins, en
ligne. Le moment décisif pour qu’Israël comprenne l’ampleur du problème est
arrivé lorsque la tristement célèbre « Lettre à l’Amérique » du
fondateur d’Al-Qaida, datant de 2002, est soudainement devenue virale sur
TikTok à la mi-novembre. Dans cette lettre, il justifie les attentats du 11
septembre comme une punition pour le soutien des USA à Israël, tout en
utilisant un langage explicitement antisémite et éliminationniste [sic].
Lorsqu’il est devenu évident que les efforts officiels
d’Israël en matière de hasbara n’avaient que peu d’effet et qu’Israël avait
pratiquement perdu la bataille de l’opinion publique, une course à l’armement
pour les ressources numériques s’est engagée pour aider à diffuser des
informations et du contenu parallèlement au porte-parole de Tsahal afin de
contrer les opérations en ligne du Hamas.
« Tout le monde a reçu des appels, c’était fou »,
déclare une source active dans les campagnes d’influence politique. « C’était
également stupide. Il faut du temps pour mettre en place une bonne opération :
on ne peut pas agir comme on le ferait dans une campagne de marketing ».
Les responsables ont contacté des entreprises locales
et des prestataires de services actifs à l’étranger, leur proposant de les
aider volontairement en publiant en ligne des documents recueillis à partir de
caméras de sécurité dans les communautés israéliennes et de caméras GoPro
portées par des militants du Hamas, qui ont permis de documenter le massacre du
7 octobre.
Plus tard, certaines de ces vidéos ont effectivement
été divulguées en ligne, aux côtés de vidéos filmées par des soldats de l’armée
israélienne combattant dans la bande de Gaza. Le mois dernier, Haaretz a
révélé que le Département d’influence de la Direction des opérations des FDI,
qui est responsable des opérations de guerre psychologique contre l’ennemi et
les publics étrangers, gère une chaîne Telegram non attribuée appelée « 72
Virgins – Uncensored » (72 vierges - non censuré). Cette chaîne montre les
corps de terroristes du Hamas en promettant de « briser les fantasmes des
terroristes ».
South
First Responders, un autre groupe Telegram actif en anglais [85 357
abonnés, et quelques centaines en arabe, français et russe, NdT], a
également publié des vidéos exclusives de l’attaque du Hamas. La chaîne semble
également être la première à publier des vidéos de l’exécution de Joshua
Mollel, un ressortissant tanzanien tué lors de l’attaque du Hamas.
La famille de Mollel a été informée de son décès trois
jours avant la diffusion des vidéos montrant son assassinat. Elle a été invitée
à se rendre en Israël pour voir les preuves, mais entre-temps, des vidéos de
son enlèvement et de son meurtre sont apparues « en exclusivité » sur
la page, puis sur des comptes de médias sociaux israéliens, y compris du
ministère des Affaires étrangères. Elles ont été publiées avec le hashtag « Black
lives don’t matter » pour le Hamas. Le père de Mollel a déclaré à Haaretz
que leur publication avait porté préjudice à sa famille.
« Du point de vue d’Israël, il s’agissait de
diluer la valeur des vidéos diffusées par le Hamas et de permettre à Israël de
publier son propre contenu sur le terrain », a expliqué l’une des sources.
Le système est destiné à contrer ce que les chercheurs
et eux-mêmes ont appelé une « machine à haine » en ligne bien huilée
qui diffuse systématiquement de la désinformation anti-israélienne et pro-Hamas.
Le paradoxe de la hasbara
La question posait un défi de taille du point de vue d’Israël
: le Hamas avait réussi à utiliser non seulement la mort et la destruction bien
réelles à Gaza, en exploitant la crise humanitaire pour gagner les cœurs et les
esprits, mais aussi à utiliser des armes de désinformation contre Israël : le
négationnisme du viol, les fausses affirmations concernant le nombre de morts
israéliens ou le rôle des tirs amis des FDI dans les pertes civiles au festival
de musique Nova, et d’autres encore, ont tous réussi à s’enraciner en dépit du
fait qu’ils étaient faux [sic] et malgré les tentatives répétées de les
démystifier.
Selon des informations obtenues par Haaretz,
quelques semaines après le début de la guerre, Israël a mis en place un « forum
de la hasbara » qui se réunit chaque semaine et qui comprend des agences
gouvernementales, des bureaux et des ministères, ainsi que des organismes
militaires, de défense et de renseignement - dont Tsahal, le service de
sécurité Shin Bet et le Conseil national de sécurité -, des entreprises
technologiques, des initiatives civiles de bénévolat et même des organisations
juives.
Des fonctionnaires de différents organismes, dont la Direction
de la diplomatie publique et le ministère des Affaires de la diaspora, chargés
de lutter contre l’antisémitisme à l’encontre de la communauté juive mondiale,
se sont entretenus avec différentes entreprises et fournisseurs de technologie
actifs dans diverses campagnes de masse en ligne. Les ressources sont une
chose, explique une source de renseignements, mais il faut aussi un système
pour les gérer.
Les systèmes d’influence de masse peuvent souvent
causer des ennuis à leurs opérateurs, et leur exposition publique peut
gravement nuire à la crédibilité de leurs clients. Chaque trimestre, des
plateformes de médias sociaux comme Meta révèlent de telles opérations et sapent
leur capacité à continuer à fonctionner efficacement.
L’une des sources a expliqué le dilemme que pose l’achat
d’une telle technologie du point de vue d’un organisme de défense : « D’une
part, vous voulez que l’échelle vous permette d’amplifier efficacement votre
message principal. D’autre part, la sécurité opérationnelle est essentielle ».
Selon d’autres enquêtes publiées dans le passé, le
fonctionnement d’un tel système nécessite également une certaine
infrastructure.
Israël a donc décidé d’acheter une technologie
existante plutôt que de prendre le risque d’en développer une de manière
indépendante. Un certain nombre d’outils et de programmes civils développés
pour les campagnes commerciales et politiques ont été achetés : un système de
cartographie des audiences en ligne, un système capable de créer
automatiquement des sites web, entre autres, ainsi que des contenus adaptés à
des audiences spécifiques, un système de surveillance des médias sociaux et des
plateformes de messagerie, et d’autres encore. Israël espérait ainsi lancer des
campagnes qui feraient progresser le message principal d’Israël et
amélioreraient la perception globale.
Un système d’influence de masse en ligne a été révélé
l’année dernière dans le cadre de l’enquête sur la « Team
Jorge » menée par TheMarker et Haaretz, et publiée au
niveau international dans le cadre du projet « Story Killers » initié
par Forbidden Stories. Dans cette affaire, un groupe d’Israéliens
vendait à des clients privés des services de désinformation et d’ingérence
électorale, dont certains comprenaient l’utilisation d’un logiciel inédit pour
les campagnes d’influence en ligne.
Les sources soulignent que ce n’est pas le cas d’Israël
aujourd’hui. Alors que ces campagnes étaient politiques, agissaient de mauvaise
foi et utilisaient de fausses informations pour tromper les gens, l’objectif
ici est d’amplifier les vraies informations [sic] face à la
désinformation bénéficiant d’un soutien non
authentique.
Tout au long de ce processus, les sources affirment
que les risques liés à l’achat ou à l’exploitation d’un tel système étaient
clairs, tant pour les responsables civils que pour ceux de la défense. Ces
risques s’accompagnaient également de craintes d’ingérence politique de la part
du cabinet du Premier ministre qui, outre la Direction de la diplomatie
publique, supervise également d’autres organismes ayant examiné la possibilité
d’acheter des technologies d’influence. La télévision israélienne a rapporté le
mois dernier qu’un « organe de sécurité important » censé diriger les
opérations d’influence d’Israël s’est inquiété d’une éventuelle utilisation
abusive ou d’interventions politiques.
En fin de compte, les systèmes sélectionnés ont été
achetés par des intermédiaires. Selon des sources qui ont parlé à Haaretz,
il a également été décidé qu’un ministère gouvernemental, et non un organisme
de défense, serait chargé de l’utilisation du système.
Outre le ministère des Affaires de la diaspora et la Direction
de la diplomatie publique, le ministère des Affaires étrangères et même le
ministère des Affaires stratégiques, qui a été créé pour lutter contre les
efforts de délégitimation - dont le plus célèbre est le projet d’influence
anti-BDS Kela Shlomo (La
fronde de Salomon), qui a échoué - s’occupent tous théoriquement de la
hasbara.
La première campagne créée par le système est déjà en
ligne. Cette campagne n’est pas en hébreu et ne porte pas du tout sur la
guerre, mais plutôt sur l’antisémitisme et la lutte contre les récits
antisionistes.
Le bureau du Premier ministre a démenti le rapport et
a déclaré en réponse : « Israël mène ouvertement ses importants efforts de
hasbara au niveau international ». Les affirmations soulevées dans ce
rapport, a déclaré un porte-parole, « nous sont totalement inconnues et n’ont
jamais eu lieu ».
Le ministère israélien des Affaires de la diaspora a
déclaré qu’il finançait certaines campagnes civiles, mais, comme la Direction
de la diplomatie publique, il a nié l’utilisation d’un tel système.
Néanmoins, des sources continuent d’exprimer leur
inquiétude à ce sujet. On ignore quel organisme israélien supervisera l’utilisation
du système au fil du temps, et ce qu’il adviendra finalement de ce système et
des diverses ressources numériques achetées ou créées pendant la guerre.
« L’influence est devenue une question
stratégique, mais elle n’a pas encore été prise en compte - ni au niveau
national, ni au niveau militaire, ni même parmi les volontaires civils »,
a déclaré une source bien informée. « Tout le monde doit être synchronisé,
mais au lieu d’une seule voix, nous avons trois voix différentes qui tirent
dans des directions différentes », a-t-elle ajouté, déplorant le triple
désordre des ministères dirigés par des politiciens, des organismes de défense
et des initiatives privées de citoyens et d’entreprises technologiques.
« Les premières semaines de la guerre ont été
chaotiques : les organes gouvernementaux se sont chamaillés entre eux pour des
questions de crédit et de territoire. Les civils, en particulier les
travailleurs des entreprises de haute technologie et de relations publiques
actifs dans les “salles de guerre volontaires”, les ont vraiment couverts. »
Après des mois d’efforts bénévoles, y compris l’investissement massif de
ressources par des entreprises locales de technologie et de publicité, le
ministère des Affaires de la diaspora a, selon certaines sources, finalement
commencé à financer des projets civils et l’effort bénévole est en train de se
réduire, la Direction de la diplomatie publique intervenant pour tenter de
synchroniser tous les projets non militaires.
« C’est comme si Israël avait découvert l’internet
pour la première fois ce samedi d’octobre », explique une source des
services de renseignement. « Israël n’a jamais vraiment considéré qu’il s’agissait
d’un domaine dans lequel il devait être actif. Cela prend du temps. Mais il n’y
a pas de planification à long terme, tout comme pour l’éducation : aucun
investissement. »