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27/05/2023

GREG GRANDIN
Henry Kissinger, un criminel de guerre, est toujours en liberté à 100 ans

Greg Grandin, The Nation, 15/5/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Greg Grandin (1962), membre du comité de rédaction de The Nation, est un historien usaméricain, professeur d’histoire à l’université de Yale et auteur de nombreux ouvrages. Il a notamment écrit Kissinger’s Shadow: The Long Reach of America’s Most Controversial Statesman (Metropolitan Books, 2015) et The End of the Myth : From the Frontier to the Border Wall in the Mind of America (Metropolitan Books, 2019), qui a reçu le prix Pulitzer 2020 pour la non-fiction générale.

Nous savons aujourd’hui beaucoup de choses sur les crimes qu’il a commis quand il était en fonction, qu’il s’agisse d’aider Nixon à faire échouer les négociations de paix de Paris et à prolonger la guerre du Viêt Nam, ou de donner son feu vert à l’invasion du Cambodge et au coup d’État de Pinochet au Chili. Mais nous savons peu de choses sur les quatre décennies qu’il a passées au sein de Kissinger Associates.

Henry Kissinger aurait dû tomber avec les autres : Haldeman, Ehrlichman, Mitchell, Dean [les plombiers du Watergate, NdT] et Nixon. Ses empreintes digitales étaient partout dans le Watergate. Pourtant, il a survécu, en grande partie en jouant sur la presse.


Illustration de Steve Brodner

Jusqu’en 1968, Kissinger avait été un républicain de Nelson Rockefeller, bien qu’il ait également été conseiller au département d’État dans l’administration Johnson. Selon les journalistes Marvin et Bernard Kalb, Kissinger a été stupéfait par la défaite de Richard Nixon face à Rockefeller lors des primaires. « Il a pleuré », écrivent-ils. Kissinger pensait que Nixon était « le plus dangereux de tous les hommes en lice à avoir comme président ».

Kissinger n’a pas tardé à ouvrir une voie détournée vers l’entourage de Nixon, en proposant d’utiliser ses contacts à la Maison Blanche de Johnson pour divulguer des informations sur les pourparlers de paix avec le Nord-Vietnam. Encore professeur à Harvard, il traite directement avec le conseiller en politique étrangère de Nixon, Richard V. Allen, qui, dans une interview accordée au Miller Center de l’université de Virginie, déclare que Kissinger, « de son propre chef », a proposé de transmettre des informations qu’il avait reçues d’un assistant qui participait aux pourparlers de paix. Allen a décrit Kissinger comme agissant de manière très discrète, l’appelant depuis des téléphones publics et parlant en allemand pour rendre compte de ce qui s’était passé pendant les pourparlers.

Fin octobre, Kissinger déclare à la campagne de Nixon : « Ils sabrent le champagne à Paris ». Quelques heures plus tard, le président Johnson suspend les bombardements. Un accord de paix aurait pu permettre à Hubert Humphrey, qui se rapprochait de Nixon dans les sondages, de prendre le dessus. Les collaborateurs de Nixon ont réagi rapidement en incitant les Sud-Vietnamiens à faire échouer les pourparlers.

Grâce aux écoutes téléphoniques et aux interceptions, le président Johnson a appris que la campagne de Nixon disait aux Sud-Vietnamiens de « tenir jusqu’après les élections ». Si la Maison-Blanche avait rendu cette informationpublique, l’indignation aurait pu faire basculer l’élection en faveur de Humphrey. Mais Johnson hésite. « C’est de la trahison  », a-t-il déclaré, cité dans l’excellent ouvrage de Ken Hughes, Chasing Shadows : The Nixon Tapes, the Chennault Affair, and the Origins of Watergate. « Ça ébranlerait le monde ».

Johnson a gardé le silence. Nixon a gagné. La guerre a continué.

Cette surprise d’octobre a donné le coup d’envoi d’une série d’événements qui allaient conduire à la chute de Nixon.

Kissinger, qui a été nommé conseiller à la sécurité nationale, conseille à Nixon d’ordonner le bombardement du Cambodge afin de faire pression sur Hanoi pour qu’il revienne à la table des négociations. Nixon et Kissinger étaient prêts à tout pour reprendre les pourparlers qu’ils avaient contribué à saboter, et leur désespoir s’est manifesté par la férocité. L’un des collaborateurs de Kissinger se souvient que le mot “sauvage” a été utilisé à maintes reprises lors des discussions sur les mesures à prendre en Asie du Sud-Est. Le bombardement du Cambodge (un pays avec lequel les USA n’étaient pas en guerre), qui allait finir par briser le pays et conduire à la montée des Khmers rouges, était illégal. Il fallait donc le faire en secret. La pression exercée pour garder le secret a fait naître la paranoïa au sein de l’administration, ce qui a conduit Kissinger et Nixon à demander à J. Edgar Hoover de mettre sur écoute les téléphones des fonctionnaires de l’administration. La fuite des Pentagon Papers de Daniel Ellsberg a fait paniquer Kissinger. Il craignait qu’Ellsberg, ayant accès aux documents, puisse également savoir ce que Kissinger combinait au Cambodge.

Le lundi 14 juin 1971, le lendemain de la publication par le New York Times de son premier article sur les Pentagon Papers, Kissinger a explosé en s’écriant : « Ça va totalement détruire la crédibilité américaine pour toujours.... Ça détruira notre capacité à mener une politique étrangère en toute confiance.... Aucun gouvernement étranger ne nous fera plus jamais confiance ».

« Sans la stimulation d’Henry », écrit John Ehrlichman dans ses mémoires, Témoin du pouvoir, « le président et le reste d’entre nous auraient pu conclure que les documents étaient le problème de Lyndon Johnson, et non le nôtre ». Kissinger « a attisé la flamme de Richard Nixon ».

Pourquoi ? Kissinger venait d’entamer des négociations avec la Chine pour rétablir les relations et craignait que le scandale ne sabote ces pourparlers.

Pour attiser les rancœurs de Nixon, il a dépeint Ellsberg comme un homme intelligent, subversif, aux mœurs légères, pervers et privilégié : « Il a épousé une fille très riche », a dit Kissinger à Nixon.

« Ils ont commencé à s’exciter l’un l’autre », se souvient Bob Haldeman (cité dans la biographie de Kissinger par Walter Isaacson), « jusqu’à ce qu’ils soient tous les deux dans un état de frénésie ».

Un artiste du subterfuge : Bien que le Watergate ait été autant son œuvre que celle de Nixon, Kissinger s’en est sorti indemne grâce à ses admirateurs dans les médias. Ici, avec Lê Đức Thọ, le dirigeant du FNL du Sud-Vietnam, avec lequel il a reçu le Prix Nobel de la Paix en 1973. Lê Đức Thọ a refusé le prix, et Mister K. ne l'a jamais réceptionné. (Photo Michel Lipchitz / AP)

Si Ellsberg s’en sort indemne, dit Kissinger à Nixon, « Cela montrera que vous êtes un faible, Monsieur le Président », ce qui incite Nixon à créer les Plombiers, l’unité clandestine qui a procédé à des écoutes et à des cambriolages, y compris au siège du Comité national démocrate dans le complexe du Watergate.

Seymour Hersh, Bob Woodward et Carl Bernstein ont tous publié des articles accusant Kissinger d’être à l’origine de la première série d’écoutes téléphoniques illégales mises en place par la Maison Blanche au printemps 1969 pour garder le secret sur les bombardements du Cambodge.

Atterrissant en Autriche en route pour le Moyen-Orient en juin 1974 et découvrant que la presse avait publié davantage d’articles et d’éditoriaux peu flatteurs à son sujet, Kissinger a tenu une conférence de presse impromptue et a menacé de démissionner. Tout le monde s’accorde à dire qu’il s’agissait là d’un coup d’éclat. « Lorsque l’histoire sera écrite », a-t-il déclaré, apparemment au bord des larmes, « on se souviendra peut-être que certaines vies ont été sauvées et que certaines mères peuvent dormir plus tranquilles, mais je laisse cela à l’histoire. Ce que je ne laisserai pas à l’histoire, c’est une discussion sur mon honneur public ».

La manœuvre a fonctionné. Il « semblait totalement authentique », s’extasie le New York Magazine. Comme s’ils reculaient devant leur propre acharnement à dénoncer les crimes de Nixon, les journalistes et les présentateurs de journaux télévisés se sont ralliés à Kissinger. Alors que le reste de la Maison Blanche se révèle être une bande de voyous à deux balles, Kissinger reste quelqu’un en qui l’Amérique peut croire. « Nous étions à moitié convaincus que rien ne dépassait les capacités de cet homme remarquable », a déclaré Ted Koppel, d’ABC News, dans un documentaire de 1974, décrivant Kissinger comme « l’homme le plus admiré d’Amérique ». Il était, ajoutait Koppel, « le meilleur atout que nous ayons eu ».

Nous en savons aujourd’hui beaucoup plus sur les autres crimes de Kissinger, sur les immenses souffrances qu’il a causées pendant les années où il a occupé des fonctions publiques. Il a donné son feu vert à des coups d’État et permis des génocides. Il a dit aux dictateurs de tuer et de torturer rapidement, a vendu les Kurdes et a dirigé l’opération bâclée d’enlèvement du général chilien René Schneider (dans l’espoir de faire échouer l’investiture du président Salvador Allende), qui s’est soldée par l’assassinat de Schneider. Après le Vietnam, il s’est tourné vers le Moyen-Orient, laissant cette région dans le chaos, ouvrant la voie à des crises qui continuent d’affliger l’humanité.

En revanche, nous savons peu de choses sur ce qui s’est passé plus tard, au cours de ses quatre décennies de travail avec Kissinger Associates. La « liste des clients » de la société est l’un des documents les plus recherchés à Washington depuis au moins 1989, lorsque le sénateur Jesse Helms a demandé en vain à la voir avant d’envisager de confirmer Lawrence Eagleburger (un protégé de Kissinger et un employé de Kissinger Associates) au poste de secrétaire d’État adjoint. Plus tard, Kissinger a démissionné de son poste de président de la Commission du 11 septembre plutôt que de soumettre la liste à l’examen du public.

Kissinger Associates a été l’un des premiers acteurs de la vague de privatisations qui a suivi la fin de la guerre froide dans l’ex-Union soviétique, en Europe de l’Est et en Amérique latine, contribuant à la création d’une nouvelle classe oligarchique internationale. Kissinger avait utilisé les contacts qu’il avait noués en tant que fonctionnaire pour fonder l’une des entreprises les plus lucratives au monde. Puis, ayant échappé à la bavure du Watergate, il a utilisé sa réputation de sage de la politique étrangère pour influencer le débat public - au profit, on peut le supposer, de ses clients. Kissinger a été un ardent défenseur des deux guerres du Golfe, et il a travaillé en étroite collaboration avec le président Clinton pour faire passer l’ALENA au Congrès.

L’entreprise a également profité des politiques mises en place par Kissinger. En 1975, en tant que secrétaire d’État, Kissinger a aidé Union Carbide à installer son usine chimique à Bhopal, en travaillant avec le gouvernement indien et en obtenant des fonds des USA. Après la catastrophe provoquée par la fuite de produits chimiques de l’usine en 1984, Kissinger Associates a représenté Union Carbide, négociant un règlement à l’amiable dérisoire pour les victimes de la fuite, qui a causé près de 4 000 décès immédiats et exposé un demi-million d’autres personnes à des gaz toxiques.

Il y a quelques années, la donation par Kissinger de ses documents publics à Yale a fait grand bruit. Mais nous ne connaîtrons jamais la plupart des activités de son entreprise en Russie, en Chine, en Inde, au Moyen-Orient et ailleurs. Il emportera ces secrets dans la tombe. [il n’est donc pas immortel ?, NdT]


 

 

LINDA MAGGIORI
Inondations en Émilie-Romagne : pour les animaux d’élevage, la Vallée de la Bouffe est devenue la Vallée de la Mort

Linda Maggiori, il manifesto, 27/5/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Dans l’Italie submergée, des milliers d’animaux enfermés dans des camps* d’élevage intensifs ont été noyés : « Ne dédommagez pas les éleveurs qui auraient pu les sauver », demandent les défenseurs des animaux.


Porcs morts dans un élevage intensif - Photo Selene Magnolia/Essere Animali

De la Food Valley à la Death Valley :  les images des camps d’élevage inondés sont effroyables : des milliers d’animaux morts noyés, flottant dans la boue, empilés. Beaucoup d’entre eux étaient enfermés dans des enclos et des cages exigus, spécialement conçus pour les empêcher de s’échapper.

La Coldiretti (Confédération nationale des agriculteurs) estime qu’il y a environ 250 000 bovins, porcs, moutons et chèvres et 400 élevages de volailles dans les zones inondées. Dans les montagnes et les zones isolées, il y a maintenant une pénurie d’eau et de foin. La Coldiretti estime que des milliers de ruches ont été détruites. L’Émilie-Romagne est l’une des régions qui comptent le plus grand nombre d’animaux d’élevage et de structures intensives, avec plus de 20 millions de volailles, 1 million de porcs et 579 000 bovins (base de données du registre zootechnique national).

« À BERTINORO, lors d’une reconnaissance effectuée quelques jours après l’inondation, explique Chiara Caprio, porte-parole d’Essere Animali [Être Animaux, organisation de défense des droits des animaux], notre équipe d’enquêteurs a filmé une centaine de porcs morts à l’extérieur d’un hangar dans une exploitation comptant des milliers de porcs. À Bagnacavallo, près de Ravenne, les porcs nageaient dans des enclos inondés. Dans une ferme de San Lorenzo in Noceto, trois hangars ont été inondés et plus de 60 000 poules sont mortes. Plusieurs porcs sont également morts à Lugo. Malheureusement, ces animaux sont confinés dans des camps où il n’existe souvent aucun plan d’évacuation en cas d’urgence ».

« APRÈS LES INONDATIONS, nous avons sauvé des porcs, des chevaux, des ânes, des poneys, des volailles, des chèvres, des moutons issus de fermes pédagogiques ou de petits troupeaux », expliquent des jeunes de l’association Horse Angels, « il a été plus compliqué de sauver les animauux des élevages intensifs . À Villanova di Bagnacavallo, nous avons été appelés par des habitants, mais quand nous sommes arrivés à la ferme inondée, avec les porcs à l’intérieur, le propriétaire nous a empêchés d’entrer, il y a eu des moments de tension, et même la police est intervenue », racontent Carmelo, Alex et Nicolas.

L’association a écrit au président [de la région Émilie-Romagne] Bonaccini : « Nous demandons que les éleveurs qui n’ont rien fait ou ont même empêché le sauvetage de leurs animaux ne soient pas indemnisés, lorsqu’il peut être prouvé qu’ils auraient pu ouvrir les portes et les libérer, ou les déplacer ailleurs, et qu’ils ne l’ont pas fait dans un but lucratif » [proposition de bombardement électronique au gouverneur ici :

La Regione Emilia Romagna a chi darà gli aiuti? A chi poteva salvare i maiali e non ha fatto nulla per trarli in salvo, o solo a chi ha richiesto aiuto ma non è stato possibile intervenire?

PROPOSTA DI MAIL BOMBING

segreteriapresidente@regione.emilia-romagna.it

Egregio Governatore della Regione Emilia Romagna Stefano Bonaccini
Sono indignat* per la morte di tanti maiali senza soccorsi nelle aziende sunicole.
Mi appello a lei perché non siano risarciti quegli allevatori che non hanno fatto nulla per soccorrere i maiali, affinché sia impedito che ricevano il risarcimento dalla comunità Europea laddove possa essere dimostrato che costoro avrebbero potuto aprire i cancelli e liberare gli animali, oppure trasferirli altrove, e che volutamente non hanno adempiuto a ciò con lo scopo di lucro.
Confidando che gli aiuti siano dati solo o con priorità agli allevatori meritevoli, dotati di umanità nei confronti della specie zootecnica allevata e del benessere dei propri animali in allevamento,
In attesa di riscontro
Data luogo e firma

Animaliberaction a également pris des mesures pour trouver un nouveau foyer à une quarantaine de lapins, perdus dans la campagne au milieu de l’eau et de la boue et sauvés par des bénévoles.

A FAENZA, 600 porcs sont morts dans un élevage intensif, les animaux qui ont réussi à se sauver se sont échappés dans la campagne. Le témoignage d’Elena est émouvant : « Quelques jours après l’inondation, alors que nous nettoyions la maison de l’eau et de la boue, dans un scénario d’après-guerre, nous avons entendu un bruit derrière une haie et vu s’échapper d’une ferme un cochon qui commençait à ronger une porte en bois entraînée là par l’inondation à cause de la faim. Nous l’avons appelé Alfred, nous l’avons nourri, il nous a tenu compagnie et nous a rassérénés. Une ferme pédagogique devait l’accueillir, mais il était porteur d’une puce électronique et son propriétaire est venu le chercher pour le ramener au camp, destination l’abattoir. Ils nous l’ont pratiquement arraché, il criait et pleurait, nous aussi. Parce qu’au milieu de toute cette merde, sauver une vie était quelque chose qui ramenait un peu de sens et d’espoir. Nous voulions le sauver d’une industrie qui a matériellement contribué à la destruction de la planète et à l’altération du climat, avec les conséquences que nous connaissons tous les jours ».

LE SECTEUR ZOOTECHNIQUE contribue à hauteur de 14,5 % aux émissions de gaz à effet de serre, selon la FAO et le GIEC, tout en aggravant la pollution de l’air et de l’eau. Une grande partie des zones touchées par les inondations étaient déjà des ZVN, des zones vulnérables aux nitrates, en raison des effluents agricoles, avec des eaux souterraines fortement contaminées. Après une telle catastrophe, avec les eaux usées, les carcasses et les produits chimiques qui s’écoulent dans la boue, la pollution de l’eau ne peut qu’empirer.

NdT
* J’ai traduit ainsi l’original recinti (enclos), à mon sens bien trop neutre. « Pour toutes ces créatures, tous les humains sont des nazis ; pour les animaux, c’est un éternel Treblinka. »
Isaac Bashevis Singer, The Letter Writer, Collected Stories, 1982, p.71

 

RAN SHIMONI
Incapable d’identifier les gardiens de prison masqués qui ont tabassé cinq détenus palestiniens de 48, Israël a classé l’affaire

Ran Shimoni, Haaretz, 25/5/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

L’ “enquête” sur l’incident survenu à la prison de Megiddo en août 2021, au cours duquel les détenus ont déclaré avoir été menottés et battus sans raison apparente, a été close sans qu’aucun gardien de prison ait jamais été interrogé.

Ayoub Hassouna, l’un des détenus battus, mardi. Photo: Ilan Assayag

La procureure générale d’Israël a classé une affaire dans laquelle des gardiens de prison masqués auraient battu cinq détenus dans la prison de Megiddo, sans interroger aucun des gardiens qui y travaillaient à l’époque.

L’incident survenu à la prison de Megiddo en août 2021, au cours duquel cinq détenus ont déclaré avoir été menottés et battus sans raison apparente, avait été initialement classé en décembre de la même année. Lorsque les représentants légaux des victimes ont demandé à voir les preuves, afin de pouvoir décider s’ils allaient faire appel de la décision, l’affaire a été rouverte.

Au début du mois, cependant, l’affaire a été à nouveau classée parce que la police a déclaré qu’elle n’était pas en mesure d’identifier les auteurs. La direction de la prison a appris que l’affaire avait été classée uniquement à la suite d’une enquête de Haaretz.

Une source au fait des détails de l’enquête a déclaré que les images des caméras de sécurité de la prison ont été examinées, mais qu’aucune image de l’agression n’a été trouvée. De plus, les gardiens portaient des masques, de sorte que les détenus n’ont pas pu les identifier lorsqu’ils ont été interrogés.


Ayoub avec son fils Moussa mardi. Photo : Ilan Assayag

Une source de l’unité de police chargée d’enquêter sur les fautes commises dans les prisons a déclaré que les gardiens qui se trouvaient dans la prison à ce moment-là n’ont jamais été interrogés parce qu’il n’y avait pas de soupçons concrets à l’encontre de l’un d’entre eux. La police s’est contentée de recueillir les déclarations de tous les gardiens présents à l’époque, ainsi que de plusieurs responsables de la prison, mais ces déclarations n’ont fourni aucune piste.

La police a déclaré que le ministère public aurait demandé un complément d’enquête s’il l’avait jugé nécessaire, mais qu’il ne l’a jamais fait.

Les cinq victimes, toutes originaires de la ville mixte judéo-arabe de Lod, dans le centre d’Israël, étaient détenues à la prison de Megiddo dans l’attente de leur procès pour avoir participé à des émeutes interethniques dans la ville en mai 2021. Les émeutes, qui ont éclaté dans plusieurs villes mixtes judéo-arabes ce mois-là, ont coïncidé avec une série de combats dans la bande de Gaza entre Israël et le Hamas.

Les gardiens qui les ont agressés faisaient partie d’une équipe d’intervention envoyée dans leur bloc cellulaire en raison de troubles survenus la nuit précédente dans une cellule voisine. Selon les détenus, ils ont été battus par au moins cinq gardiens alors qu’ils étaient menottés. L’un d’entre eux a dû être transporté à l’hôpital avec une déchirure de la rétine de l’œil gauche.

Lorsque Haaretz a rendu compte pour la première fois de l’enquête sur l’agression, l’administration pénitentiaire a déclaré que les gardiens avaient fait un usage raisonnable de la force contre les détenus parce qu’ils refusaient de quitter leur cellule. Mais les parents des victimes qui leur ont rendu visite par la suite ont déclaré que les hommes avaient été battus au point d’être méconnaissables.

« Nous ne les avons pas reconnus, nous n’avons pas compris qui ils étaient », a déclaré la mère d’une victime à Haaretz quelques jours après l’agression. « Mon fils a des bleus sur tout le cou et les épaules, et il ne voit plus de l’œil droit ».

Ayoub Hassouna, dont le frère Moussa a été tué par balle pendant les émeutes de Lod, était l’une des cinq victimes. « Ils nous ont dit que dans la cellule voisine du bloc 4, il y avait eu des émeutes la nuit précédente, de sorte qu’une force spéciale a été amenée, et l’un des officiers nous a demandé de ne pas faire de bruit », a-t-il déclaré.


Véhicule incendié à Lod lors de l’opération “Gardiens des murs” en mai 2021. Les détenus étaient accusés d’avoir participé à des émeutes dans la ville. Photo: Josh Breiner

« Quelques minutes plus tard, ils sont revenus vers nous, nous ont dit de nous allonger sur le sol, nous ont passé trois menottes à chacun et ont commencé à nous frapper. Ils ne nous ont rien dit ».

Ensuite, ils ont été emmenés dans une autre cellule, près de l’entrée de la prison, et là, la violence s’est intensifiée, raconte Hassouna. « Ils se sont mis en garde les uns les autres de ne pas être filmés, puis ils m’ont emmené dans un endroit où il n’y avait pas de caméra. Ils ne se sont pas arrêtés tant qu’ils n’ont pas notre sang gicler ».

Un avocat  qui a représenté deux des victimes au nom du Comité public contre la torture en Israël a déclaré que le fait que les auteurs n’aient pu être retrouvés dans un cas de violence aussi grave était scandaleux.

« Ils n’ont pas été agressés dans la rue, mais dans une prison, alors qu’ils étaient sous la garde de l’État », a déclaré l’avocat, qui a demandé à rester anonyme. « Il est impossible d’accepter l’affirmation selon laquelle l’auteur est inconnu. Les prisons tiennent des rapports ordonnés sur les personnes présentes, il y a des caméras partout, il y a un officier qui a donné l’ordre, et il y a tout un groupe de gardiens qui les a traînés dans une autre cellule pour les frapper ».

La police a déclaré dans un communiqué que l’unité chargée d’enquêter sur les fautes commises dans les prisons « a pris un grand nombre de mesures d’enquête, notamment en recueillant les déclarations des gardiens et en recueillant et en visionnant les images des caméras de sécurité ». L’affaire a été transmise au ministère public pour qu’il prenne une décision.

L’administration pénitentiaire a déclaré qu’elle ne pouvait pas discuter des détails de l’enquête, mais que « nous soulignons que l’administration pénitentiaire a coopéré et coopérera avec toute enquête nécessaire ».

Le bureau du procureur du district nord, qui a pris la décision de classer l’affaire, a publié une déclaration disant : « Malheureusement, sur la base des preuves recueillies dans cette affaire et en raison des circonstances de l’incident, l’enquête n’a pas permis d’identifier les auteurs présumés. Il convient de noter que dans une autre affaire reçue par notre bureau au même moment, impliquant des actes et des circonstances similaires, dans laquelle des preuves suffisantes ont été rassemblées pour identifier les agresseurs, nous avons déposé des actes d’accusation qui les ont inculpés d’agression ».

La déclaration ajoute que des personnes ne peuvent être interrogées en tant que suspectes que lorsqu’il existe des soupçons à l’encontre d’une personne spécifique, « ce qui n’était pas le cas dans cette affaire ». [Amen]