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09/09/2023

GIDEON LEVY
Loin des yeux du monde, un incroyable transfert de population est en cours en Cisjordanie

Gideon Levy et Alex Levac (photos), Haaretz, 9/9/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Terrorisés par les colons, les bergers palestiniens de Cisjordanie sont contraints de quitter les villages où ils vivent depuis des décennies. La semaine dernière, c’était au tour d’Al-Baqa’a

Réfugiés d’Al-Baqa’a dans leur nouveau lieu de survie, à cinq kilomètres de là

Dans la vallée, il ne reste plus que de la terre noire et brûlée, souvenir de ce qui était, jusqu’à la semaine dernière, un lieu d’habitation humaine. Il y a aussi une bergerie, que les habitants bannis ont laissée derrière eux en guise de souvenir ou peut-être aussi dans l’espoir de jours meilleurs, lorsqu’ils pourront retourner sur leurs terres - une perspective qui semble bien lointaine à l’heure actuelle.

Sur le sol noirci se dressent deux tentes présages de malheur, ainsi qu’une camionnette et un tracteur, tous appartenant aux seigneurs de la terre : les colons qui ont envahi cette communauté de bergers et terrorisé ses habitants jour et nuit jusqu’à ce que, vendredi dernier, la dernière des familles, qui vivait ici depuis plus de 40 ans, prenne la route du désert à la recherche d’un nouveau lieu d’habitation. Elles ne pouvaient plus supporter les attaques et les raids des colons, leur façon éhontée de faire paître les troupeaux sur les terres des Palestiniens, leur intimidation des enfants des bergers, les menaces, les vols et les agressions. Même le soumoud - la résilience - vanté par les Palestiniens a ses limites.

Communauté après communauté, les bergers bédouins, la population la plus faible et la plus démunie de Cisjordanie, quittent la terre qu’ils habitent depuis des décennies, ne pouvant plus supporter la violence des colons, qui s’est fortement accrue ces derniers mois. Loin des yeux des Israéliens et de la communauté internationale, un incroyable transfert systématique de population est en cours - il s’agit en fait d’un nettoyage ethnique de vastes zones dans le sud des collines d’Hébron, dans la vallée du Jourdain et, désormais, dans le cœur de la Cisjordanie.

En juillet, nous avons assisté au départ de la famille Abu Awwad de son village, Khirbet Widady, après qu’elle en eut été chassée par les tactiques d’intimidation des colons de Havat Meitarim. Et un mois auparavant, nous avons accompagné 200 membres de familles qui vivaient à Aïn Samiya et qui ont dû fuir pour sauver leur vie sous le harcèlement violent des colons des avant-postes non autorisés près de la colonie de Kochav Hashahar.

Mohammed Melihat. Pendant des générations, sa famille a vécu à Al-Baqa’a, mais sa vie et ses biens étant en jeu, elle a été contrainte, comme d’autres Bédouins, de céder, de se rendre et d’abandonner sa maison

Cette semaine, nous sommes arrivés à Al-Baqa’a, une étendue aride au pied des montagnes désertiques qui bordent la vallée du Jourdain. Les quelque 60 membres de cette communauté ont été contraints de laisser derrière eux la terre sur laquelle ils vivaient depuis 40 ans, et avec elle leurs souvenirs, avant de se disperser dans le paysage désertique. La mainmise des colons ne fait pas que priver les gens de leurs biens, elle déchire aussi des communautés habituées à vivre ensemble depuis des générations.

La terre - qui, dans ce cas, appartient aux habitants du village palestinien de Deir Dibwan, situé au sommet d’une colline - est rocailleuse, desséchée et pratiquement inaccessible. L’épuration ethnique dans cette région se poursuit à un rythme soutenu. La région doit être exempte d’Arabes, aussi “pure” que possible - une condition qui est plus facilement atteinte lorsque des communautés de bergers bédouins sont impliquées.

Nous rencontrons le chef de la communauté d’Al-Baqa’a, Mohammed Melihat, 59 ans, sur le nouveau site où ses deux fils ont installé leur maison, à environ cinq kilomètres au sud de l’endroit où ils vivaient auparavant, au milieu de nulle part.

Les deux fils ont planté ici cinq tentes en lambeaux. Un chien et un coq s’abritent sous le conteneur d’eau, essayant de survivre dans la chaleur torride de l’été. Les membres de la famille élargie ont emménagé ici le 7 juillet ; depuis, ils ont reçu trois ordres d’expulsion de l’unité de l’administration “civile” du gouvernement militaire. La date limite de départ est fixée au 20 septembre.

Un panneau solaire à Al-Baqa’a cette semaine

Melihat a six fils et une fille ; deux des fils, Ismail, 23 ans, et son frère aîné, Ali, 28 ans, sont venus s’installer ici avec leur famille. Leur père loge chez un ami dans le village de Ramun, au nord d’Al-Baqa’a, mais il aide ses fils à établir leur nouvel “avant-poste” sur un terrain privé qu’ils ont reçu des habitants de Deir Dibwan. Sur les 600 moutons que comptait la famille à l’origine, il n’en reste plus que 150.

Al-Baqa’a était leur lieu de vie depuis 1980. Les 25 premières familles qui s’y sont installées se sont progressivement dispersées à la suite des ordres de démolition émis par les autorités israéliennes et de la violence exercée par les colons israéliens. Ces dernières années, il ne restait plus que 12 familles, dont 30 enfants, qui ont commencé à se disperser dans tous les sens. Seuls les Melihat se sont retrouvés sur le nouveau site que nous visitons.

Il est inconcevable qu’un être humain puisse vivre dans cette région inhospitalière, montagneuse et aride, sans eau courante ni électricité, sans route d’accès, sans école ni dispensaire en vue. Dans un pays bien géré, cette région deviendrait un site du patrimoine : « C’est ainsi que les bergers vivaient il y a des siècles ». On y amènerait les écoliers pour qu’ils découvrent cette merveille. Mais en Israël, ce n’est qu’une cible supplémentaire de la cupidité des colons et de leur soif insatiable de terrains.

Le pire, c’est que ces gens n’ont aucune protection contre leurs oppresseurs. Rien du tout. Ni de la police, ni de l’armée, ni de l’administration “civile”, ni de l’Autorité palestinienne. Leur vie et leurs biens étant en jeu, ils ont été contraints de céder, de se rendre et d’abandonner leur maison. Sans défense, la famille Melihat n’a eu d’autre choix que de suivre le mouvement.

Un garçon à Al-Baqa’a

Depuis 2000, la vie à Al-Baqa’a était devenue impossible. Les colons, apparemment soutenus par les soldats et parfois même avec leur participation active, ont fait de leur vie un enfer. Des gaz lacrymogènes et des grenades assourdissantes ont été lancés dans les tentes, des abreuvoirs et des moutons ont été volés. Au début, les maraudeurs venaient de l’avant-poste de Mitzpeh Hagit, dirigé par un colon nommé Gil. Selon Mohammed, l’agence humanitaire des Nations unies OCHA a tout documenté. Patrick Kingsley, chef du bureau du New York Times pour Israël et les territoires occupés, arrive pendant que nous nous entretenons avec lui au cours de notre visite cette semaine. Lui et son journal s’intéressent beaucoup plus au sort de la population que la plupart des médias israéliens.

En septembre 2019, un colon du nom de Neria Ben Pazi a envahi une zone près de Ramun, ce qui a aggravé les problèmes des habitants. Quelques mois auparavant, Ben Pazi avait commencé à faire paître ses moutons sur des terres appartenant à des Bédouins. Il a été expulsé à deux reprises par l’administration “civile”, mais est revenu à chaque fois quelques heures plus tard, grâce à ce que l’on peut interpréter comme le consentement tacite et l’inaction des autorités israéliennes. L’affaire était entendue.

 Arik Aschermann : “JE SUIS INVISIBLE parce que vous refusez de me voir”

Selon le rabbin Arik Ascherman, directeur de l’ONG Torat Tzedek - Torah of Justice, qui a passé de nombreux jours et nuits ces derniers mois à protéger les habitants d’Al-Baqa’a de la violence des colons, Ben Pazi est le “champion” des avant-postes de colons. Il en a déjà établi quatre ; certains de ses fils vivent avec lui.

Les colons ont commencé à voler des biens et du matériel agricole aux bergers, y compris des pièces détachées pour les tracteurs. Au début, dit Ascherman, ils étaient prudents, mais après l’arrivée du gouvernement actuel, ils ont perdu toute retenue et la violence est devenue plus brutale. Les résidents locaux ont demandé la protection de l’administration “civile” et l’un de ses représentants, le “capitaine Fares”, leur a dit de rester en contact en cas de problème. Il ne se passe pas un jour sans qu’il y ait des problèmes, mais il est inutile d’envisager de déposer une plainte.

Au cours des derniers mois, les actions des colons contre les bergers bédouins misérables ont été documentées par Iyad Hadad, chercheur de terrain pour l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem. Les colons ont empêché les camions-citernes des bergers d’atteindre la communauté et ont amené leurs propres troupeaux aux abreuvoirs des bédouins pour qu’ils s’y abreuvent. À une occasion, ils ont également brûlé une tente. Résultat : Quelque 4 000 dounams (400 hectares) de terres ont été vidés de leurs Palestiniens et confisqués par les avant-postes.

Le 10 juillet, la plupart des familles ont quitté Al-Baqa’a, seules deux sont restées sur place. L’une d’entre elles, la famille de Mustafa Arara, a rapidement plié bagage après que son fils de 7 ans a été blessé par un colon. La deuxième famille, celle de Musa Arara, est partie une semaine plus tard, après la disparition des 13 abreuvoirs : Ascherman a vu les conteneurs être emportés par un tracteur appartenant aux colons.

La famille de Musa a déménagé pour le moment dans la région du Wadi Qelt, qui prend sa source près de Jérusalem et se jette dans la mer Morte ; Mustafa et sa famille ont déménagé dans la région de Jab’a, dans le centre de la Cisjordanie. Trois autres familles vivent près de Taibe, au nord-est de Jérusalem. Le tissu même de leur vie familiale, culturelle et sociale a été déchiré.

Où allons-nous aller ? La question de Mohammed Melihat est engloutie dans l’immensité du désert. « S’ils viennent tout démolir ici, où irai-je ? », demande-t-il encore, en vain. Ses ancêtres de la tribu Kaabneh - qu’Israël a expulsée des collines du sud d’Hébron en 1948 et dont les terres ont été intégrées à l’État d’Israël - se sont posé la même question.

« Imaginez ce que c’est », dit Melihat, « de quitter un village dans lequel vous avez vécu la majeure partie de votre vie et où vos enfants sont nés ».

08/09/2023

Exposition à New York sur le yiddish en Palestine d’avant 1948
Le yiddish, une langue qui a survécu au nazisme, au stalinisme et au sionisme

 Note du traducteur

13 des 17 millions de juifs du monde parlaient le yiddish en 1939. 85% des victimes de la “solution finale” parlaient cette langue. Interdite en URSS entre 1948 et 1955, combattue férocement par les sionistes qui voulaient imposer leur “hébreu moderne”, elle survit, de New York à Melbourne, en passant par Jérusalem et connaît un fort “revival”, grâce notamment à plusieurs séries Netflix, à commencer par “Unorthodox”, puis “Les Shtitsel” et “Diamants bruts”.

Lors d’une rencontre à Brooklyn en 1977 avec le prix Nobel de littérature Isaac Bashevis Singer, le Premier ministre israélien de l’époque Menahem Begin lui avait reproché d’écrire en yiddish, «langue des morts, de ceux qui s’étaient laissés conduire à l’abattoir, la langue qui ne possède même pas la locution “Garde à vous”». Pince sans rire, Singer avait répondu : « Je reconnais que ce n’est pas une langue inventée pour des généraux».

Les trois articles ci-dessous, traduits par nos soins, évoquent une exposition qui vient de s’ouvrir à New York sous le titre “Palestinian Yiddish”, sur le rôle et la place des yiddishophones dans la Palestine d’avant 1948.


Fausto Giudice
, Tlaxcala

 

Quand parler yiddish pouvait vous valoir d’être tabassé par des Juifs à Tel-Aviv

Judy Maltz, Haaretz, 7/9/2023

L’exposition “Palestinian Yiddish”, qui vient d’être inaugurée à New York, met en lumière l’hostilité manifestée à l’égard des immigrants qui ont refusé d’abandonner la langue largement parlée par les Juifs européens lorsqu’ils se sont installés dans l’État d’Israël d’avant lindépendance. Son ouverture intervient à un moment tumultueux pour les amateurs de yiddish


Yiddishistes blessés après une attaque par des fanatiques de la langue hébraïque, Tel Aviv, 1928. Ilustrirte vokh, Varsovie, 30 novembre 1928. (YIVO)

NEW YORK - La photo, vieille de près de 100 ans, montre une demi-douzaine de jeunes hommes juifs, tous bandés. Ils semblent avoir été victimes d’un pogrom.

Sauf que, comme le révèle la légende, cette photo n’a pas été prise en Europe de l’Est. Les agresseurs n’étaient pas non plus des non-Juifs.

En fait, ces jeunes hommes ont été tabassés à Tel Aviv par des correligionaires. Leur crime ? Parler yiddish en public.

Publiée dans un hebdomadaire juif de Varsovie, cette photo en noir et blanc, prise en 1928, fait partie d’une exposition inaugurée cette semaine au YIVO [Yidisher Visnshaftlekher Institut/Yiddish Scientific Institute, créé à Wilno/Vilnius en 1925, transféré à New York sous le nom de YIVO Institute for Jewish Research, NdT], consacrée au “yiddish de Palestine”, c’est-à-dire le yiddish parlé avant 1948 dans le territoire du futur État d’Israël.

L’exposition met l’accent sur l’hostilité et le dédain manifestés par de nombreux colons juifs à l’égard de la langue yiddish. En créant un “nouveau Juif” dans ce qu’ils appelaient la Terre d’Israël (Eretz Israel), ces fervents sionistes hébréophones étaient déterminés à rompre avec tout ce qui pouvait évoquer la diaspora, et en premier lieu avec la langue largement parlée par les Juifs d’Europe.


L’affiche de l’exposition “Palestinian Yiddish”, à l’Institut YIVO de New York.

« La négation de la diaspora était au cœur de l’idéologie du sionisme du début du XXe siècle, et c’est pour cette raison que le yiddish devait être supprimé », explique Eddy Portnoy, conseiller académique à l’YIVO et commissaire de l’exposition. « Il s’agissait presque d’une haine juive de soi ».

L’exposition, qui sera visible tout au long de l’automne, comprend des photographies, des objets et des documents provenant des archives de l’YIVO ainsi que d’autres collections historiques. Son ouverture coïncide avec une tempête qui a éclaté à la suite d’un essai publié le week-end dernier dans le New York Times et intitulé « Le yiddish a le vent en poupe » [voir ci-dessous].

Son auteur, le professeur Ilan Stavans du Amherst College, s’étonne que « compte tenu de tout ce que le yiddish a traversé - comment il a été un outil de continuité transfrontalière, comment il a été poussé vers les crématoires par les nazis, comment, après la Shoah, il a prospéré dans certaines diasporas mais a été mis de côté dans d’autres - sa pure endurance n’est rien de moins que miraculeuse ».

Mais de nombreux lecteurs se sont offusqués de son attaque sournoise contre Israël dans le paragraphe suivant : « L’hébreu, qui est devenu officiellement la langue nationale de l’État d’Israël en 1948, est parlé par environ neuf millions de personnes dans le monde. Pour certains, cette langue symbolise le militarisme israélien d’extrême droite ». Stavans a également été critiqué pour avoir affirmé que les juifs ultra-orthodoxes qui parlent le yiddish « ne sont pas typiquement multilingues, comme l’ont toujours été les locuteurs laïques du yiddish ».


Le “Professeur arabe-yiddish” a été écrit par Getsl Zelikovitsh, un journaliste yiddish qui avait étudié la sémiologie et l’égyptologie à la Sorbonne. Il s’agit du premier texte destiné aux étudiants en arabe de langue yiddish. YIVO

À la veille de la Seconde Guerre mondiale, environ 13 millions de Juifs, dont une écrasante majorité en Europe, parlaient le yiddish. Aujourd’hui, on estime qu’il n’en reste qu’environ 600 000, dont la grande majorité sont des survivants de l’Holocauste et des juifs ultra-orthodoxes.

Mais ces dernières années, le yiddish a connu une sorte de renaissance, la langue étant de plus en plus adoptée par les Juifs de la diaspora qui s’identifient comme non sionistes ou antisionistes et qui ne se sentent pas liés à Israël ou à la langue hébraïque.

Même en Israël, les mentalités ont changé et plusieurs universités locales proposent des programmes en yiddish qui sont devenus très populaires.

De telles initiatives n’auraient jamais été tolérées il y a un siècle. En effet, parmi les objets présentés à l’exposition figure un grand tract publié par un groupe de fanatiques de la langue hébraïque connu sous le nom de Gedud Meginei Hasafa - le Bataillon des défenseurs de la langue [hébraïque] - en riposte à des informations selon lesquelles la nouvelle université hébraïque de Jérusalem prévoyait de créer une chaire d’études de la langue yiddish.

Une carte en langue yiddish de la Palestine juive, créée à Berlin en 1923, montre la croissance de l’activité agricole, commerciale et industrielle juive dans la région. Institut de recherche juive. YIVO

« La chaire de yiddish est un désastre pour l’université hébraïque », avertissait le tract publié en 1927.

On y trouve également une brochure en yiddish dont le titre est la question suivante : « Le yiddish est-il persécuté en Palestine ? »  Cette brochure a été publiée en réponse à un rapport préparé par les dirigeants sionistes au début du 20e siècle, qui réfutait ces allégations. La brochure apporte la preuve que ce rapport n’était qu’une imposture.

En effet, ce bataillon d’hébraïsants fanatiques était connu pour harceler les personnes parlant le yiddish et pour perturber les événements culturels yiddish.

Outre les documents relatifs à cette campagne d’éradication du yiddish, l’exposition présente également des exemples de la culture yiddish florissante, bien qu’un peu clandestine, qui s’est épanouie avant l’instauration de l’État sioniste.

Parmi les objets exposés figurent diverses anthologies littéraires et publications politiques. La plus remarquable est une circulaire manuscrite, publiée en 1926 par un groupe de femmes activistes parlant le yiddish, qui se plaignait du sort des femmes qui travaillaient dans la Palestine mandataire britannique.

 

Le Gymnasia Herzliya était le premier lycée de langue hébraïque de Tel-Aviv. Il était dirigé par d’importants idéologues sionistes et ses élèves étaient endoctrinés dans la guerre linguistique entre l’hébreu et le yiddish.  YIVO

 

L’archétype de la mère juive

En faisant des recherches sur son sujet, le spécialiste du yiddish Portnoy a été surpris de découvrir à quel point la langue était parlée depuis longtemps dans des villes comme Jérusalem, Safed et Tibériade, même si ce n’était que par une infime minorité de la population.

Parmi ses découvertes remarquables figurent des fragments de plusieurs lettres écrites en yiddish par une femme de Jérusalem, datant des années 1560. Envoyées par Rokhl Zusman à son fils Moishe, qui vivait en Égypte, elles ont été découvertes dans la Genizah du Caire, une immense collection de manuscrits retraçant 1 000 ans de vie juive au Moyen-Orient et en Afrique du Nord.

Dans ces lettres, dont des copies sont exposées, Rokhl tente de persuader son fils de revenir à Jérusalem et lui reproche de ne pas lui écrire suffisamment. « La mère juive qui sommeille en elle transparaît clairement dans ces lettres », plaisante Portnoy.

 


“Di yidishe shtot Tel Aviv” (La ville juive de Tel Aviv), guide en langue yiddish créé par le Keren Hayesod (Appel unifié pour Israël) à Jérusalem, 1933. YIVO

À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, lorsqu’un grand nombre de personnes parlant le yiddish se rendaient en Palestine, alors ottomane, les Arabes étaient beaucoup plus nombreux que les Juifs dans le pays et il était essentiel de parler l’arabe pour que l’atterrissage se fasse en douceur. L’exposition comprend plusieurs petits dictionnaires utilisés à l’époque pour enseigner les rudiments de l’arabe aux locuteurs du yiddish - des exemples rares, à n’en pas douter, d’arabe translittéré en yiddish.

Et tout comme le yiddish usaméricain comprend des mots anglais et le yiddish polonais des mots polonais, le yiddish parlé par de nombreux pionniers sionistes était parsemé d’arabe.

Une liste d’exemples accrochée au mur de la salle d’exposition comprend une phrase que de nombreux hébréophones comprendront certainement (après tout, l’arabe s’est également introduit dans la langue hébraïque). Cette phrase hybride yiddish-arabe, translittérée en anglais, se lit comme suit : “S’iz gor a’la ke’fak”. Ou, en anglais, "It’s really great" : “C’est vraiment génial”.

  

Exemples d’exercices tirés de l’ouvrage de Khayem Keler “Lern arabish : a laykhte sistem tsu erlernen di arabishe shprakh” (“Apprendre l’arabe : un système facile pour apprendre la langue arabe”). Tel Aviv, 1935. YIVO

« Ces exemples de pénétration de l’arabe dans le yiddish témoignent de la souplesse du yiddish et de sa capacité à absorber très facilement des éléments étrangers et à les intégrer dans le langage courant », note Portnoy.

 

Le yiddish a le vent en poupe

Ilan Stavans, The New York Times, 2/9/2023

Ilan Stavans (Mexico, 1961) est professeur de sciences humaines et de culture latino-américaine et latina au Amherst College, éditeur du livre “How Yiddish Changed America and How America Changed Yiddish” (Comment le yiddish a changé l’Amérique et comment l’Amérique a changé le yiddish) et consultant pour l’Oxford English Dictionary. CV. Bibliographie

Pour une langue sans adresse physique qui a frôlé l’extinction, la volonté de vivre du yiddish semble inépuisable. La leçon est simple et directe : La survie est un acte d’obstination.


Image Rachel Levit Ruiz

Le yiddish connaît une certaine renaissance. Grâce aux cours en ligne, n’importe qui, de Buenos Aires à Melbourne, peut apprendre à le parler. De nouvelles traductions d’œuvres oubliées depuis longtemps et de classiques de la littérature ont vu le jour. Une mise en scène de “Fiddler on the Roof” [Un violon sur le toit] a été jouée en yiddish dans le cadre de l’Off Broadway. Des plateformes de diffusion en continu comme Netflix ont publié des séries, notamment “Les Shtisel”, “Unorthodox” et “Diamants bruts”, entièrement ou partiellement en yiddish.

Avant la Seconde Guerre mondiale, environ 13 millions de Juifs, laïques et religieux, parlaient le yiddish. Aujourd’hui, on estime qu’il y a environ un quart de million de locuteurs aux USA, à peu près le même nombre en Israël et environ 100 000 de plus dans le reste du monde. De nos jours, la grande majorité de ceux qui parlent la langue sont des ultra-orthodoxes. Ils ne sont généralement pas multilingues, comme l’ont toujours été les locuteurs séculaires du yiddish.

Je suis né et j’ai grandi à Mexico, parlant le yiddish et l’espagnol. Alors que la partie de ma famille élargie qui a fui vers New York et Chicago a perdu le yiddish en cours de route, les Juifs mexicains sont restés davantage dans la communauté, continuant à utiliser la langue même s’ils sont restés laïques.

Il convient de noter que le yiddish a été calomnié par les gentils comme par les juifs. Les antisémites le considéraient comme le langage de la vermine, tandis que l’élite rabbinique le jugeait indigne d’une discussion talmudique sérieuse. Comme le dit le proverbe, mieux vaut une gifle honnête qu’un baiser non sincère. J’aime à penser que cette animosité a permis à la langue d’être agile, lucide et improvisée.

Le yiddish est né il y a au moins un millénaire. Les premiers documents historiques dont nous disposons remontent au XIIe siècle en Rhénanie, dans l’ouest de l’Allemagne. Il s’agissait d’une forme de communication par alternance de codes - appelée loshn ashkenaz, la langue d’Ashkenaz - juxtaposant le haut-allemand et l’hébreu. Selon une théorie savante, il s’agirait en fait d’une combinaison de haut allemand et d’araméen, utilisé par les juifs du Moyen-Orient. Quoi qu’il en soit, le yiddish était la langue des femmes, des enfants et des analphabètes.

À l’époque où le poète italien Dante Alighieri a composé “La Divine Comédie”, le “jargon”, comme il était appelé par dérision, avait atteint un pouvoir politique, économique et culturel, donnant aux Juifs d’Europe de l’Est un sentiment d’interconnexion. S’il est vrai que Shakespeare n’a pas imaginé que Shylock parlait yiddish, il est probable que des marchands juifs comme lui aient au moins entendu parler de di mame loshn, la langue maternelle.

À l’époque des Lumières, les laïcs, appelés Maskilim, décrivaient le yiddish comme une langue déformée, incapable d’une pensée “civilisée”. Selon eux, pour être un citoyen européen à part entière, il fallait parler les langues de Goethe, Locke et Voltaire. En revanche, le hassidisme, mouvement religieux qui, au départ, s’opposait à l’establishment rabbinique, a prospéré en yiddish.

Les superbes histoires de son fondateur, le Baal Shem Tov, et de ses descendants, dont le rabbin Nahman de Bratslav, son arrière-petit-fils, ont été, pour la plupart, diffusées en yiddish. Le rabbin Nahman est considéré comme un précurseur de la vision du monde de Franz Kafka, selon laquelle le destin est façonné par des forces obscures, mystérieuses, voire divines. Kafka a étudié cette langue et a même prononcé un discours en yiddish en 1912.

La production littéraire yiddish du XIXe siècle, dont le plus aimé des écrivains yiddish, Cholem Aleichem, auteur de “Tevye le laitier”, qui raconte l’histoire d’un habitant d’un shtetl dont la vie est redéfinie par la sécularisation, la politique, l’antisémitisme et l’immigration, est la meilleure illustration de l’adhésion à la laïcité. Comme dans le cas de Tevye, le yiddish était la lingua franca des Juifs polonais, ukrainiens, russes, lituaniens et autres, leur permettant d’avoir un terrain de rencontre neutre tout en habitant la même culture apatride.

Ma grand-mère paternelle, originaire de Brodno, un quartier de Varsovie, parlait yiddish avec sa famille et polonais et russe avec les gentils. Cette universalité a servi le yiddish. Eliezer Zamenhof, créateur de l’espéranto et locuteur natif de yiddish, a conçu sa langue comme un “auxiliaire” ou une seconde langue, une approche qui permettrait aux gens de mettre de côté leurs différences sans perdre leur individualité. C’est ce que faisait déjà le yiddish pour les juifs ashkénazes.

Le sionisme est un autre ennemi du yiddish. À la fin du XIXe siècle, alors que l’espoir d’un État juif se concrétise, le yiddish est dépeint comme un jargon parlé par la diaspora - la langue des sans-abri, sans véritable voix nationale. Pour combler ce déficit, il fallait faire revivre l’hébreu. Rapidement, le mythe du pionnier hébraïque a vu le jour, contrastant fortement avec le juif bossu au grand nez que les sionistes eux-mêmes vilipendaient.

L’hébreu, qui est devenu officiellement la langue nationale de l’État d’Israël en 1948, est parlé par environ neuf millions de personnes dans le monde. Pour certains, cette langue symbolise le militarisme israélien d’extrême droite.

À l’inverse, le yiddish représente l’exil, la nostalgie d’un foyer. Le yiddish a été l’épine dorsale du mouvement ouvrier juif aux USA, et la féministe Emma Goldman a défendu l’égalité des femmes et l’amour libre en yiddish. Abraham Cahan, le fougueux et imposant rédacteur en chef de Forverts - The Forward, le quotidien yiddish de gauche de New York au tournant du siècle - voyait dans cette langue un outil d’éducation des immigrants juifs à leurs droits.

Compte tenu de tout ce que le yiddish a subi - comment il a été un outil de continuité transfrontalière, comment il a été poussé vers les fours crématoires par les nazis, comment, après la Shoah, il a prospéré dans certaines diasporas mais a été mis de côté dans d’autres - son endurance n’est rien de moins que miraculeuse.

Pourtant, la nostalgie ne peut à elle seule pousser un renouveau au-delà de ses moyens étroits. Cette langue reste une langue sans patrie, sans armée, sans drapeau, sans poste ni banque centrale, la langue d’un petit peuple dispersé. Ses locuteurs sont peut-être peu nombreux, mais comme le disait ma grand-mère maternelle, les mots doivent être pesés et non comptés.

 

L’hébreu israélien n’a pas tué le yiddish. Comme le montre une nouvelle exposition à New York, il lui a donné un nouveau nid où vivre

Ghil’ad Zuckermann, JTA, 5/9/2023

Ghil’ad Zuckermann  (Tel-Aviv, 1971ן) est un linguiste, professeur, titulaire de la chaire de linguistique et de langues en danger à l’université d’Adélaïde en Australie-Méridionale. Il conseille l’Oxford English Dictionary et parle couramment 13 langues. Il est président de l’Australian Association for Jewish Studies depuis 2017

Au début du XXe siècle, le yiddish et l’hébreu rivalisent pour devenir la langue du futur État juif.

Juste avant la fin du deuxième millénaire, Ezer Weizman, alors président d’Israël, s’est rendu à l’université de Cambridge pour se familiariser avec la célèbre collection de notes juives médiévales connue sous le nom de Genizah du Caire. Le président Weizman a été présenté au Regius Professor of Hebrew, qui aurait été nommé par la reine d’Angleterre elle-même.

En entendant “hébreu”, le président, qui était connu comme un sákhbak (un “frère” amical), a tapé sur l’épaule du professeur et lui a demandé “má nishmà ?”, la manière israélienne courante de dire “Comment ça va ?”, que certains interprètent comme signifiant littéralement “qu’allons-nous entendre ?”, mais qui est en fait un calque  de la phrase yiddish “vos hért zikh”, généralement prononcée vsértsəkh et signifiant littéralement qu’est-ce qu’on entend ?”

À la grande surprise de Weizman, l’éminent professeur d’hébreu n’avait pas la moindre idée de ce que demandait le président. Expert de l’Ancien Testament, il se demandait si Weizman faisait allusion au Deutéronome 6:4 : "Shema Yisrael" (Écoute, ô Israël). Ne connaissant ni le yiddish, ni le russe (Chto slyshno), ni le polonais (Co słychać), ni le roumain (Ce se aude), ni le géorgien (Ra ismis) - et encore moins l’hébreu rénové israélien - le professeur n’avait aucune chance de deviner le sens réel (“Quoi de neuf ?”) de cette belle expression concise.

Au début du XXe siècle, le yiddish et l’hébreu rivalisaient pour devenir la langue du futur État juif. À première vue, il semble que l’hébreu l’ait emporté et qu’après l’Holocauste, le yiddish était destiné à être parlé presque exclusivement par les juifs ultra-orthodoxes et quelques universitaires excentriques. Pourtant, un examen plus approfondi remet en cause cette perception. L’hébreu victorieux pourrait, après tout, être en partie yiddish dans l’âme.

En fait, comme le suggère l’histoire de Weizman, l’énigme de l’hébreu rénové israélien nécessite une étude exhaustive des multiples influences du yiddish sur cette “altneulangue” (“vieille langue nouvelle”), pour reprendre le titre du roman classique “Altneuland” (“vieille terre nouvelle”), écrit par Theodor Herzl, le visionnaire de l’État juif.


Le journal yiddish australien “Australier Leben”, numérisé. NATIONAL LIBRARY OF AUSTRALIA)

Le yiddish survit sous la phonétique, la phonologie, le discours, la syntaxe, la sémantique, le lexique et même la morphologie israéliens, bien que les linguistes traditionnels et institutionnels aient été très réticents à l’admettre. L’hébreu rénové israélien n’est pas “rétsakh Yídish” (l’hébreu pour “l’assassinat du yiddish” en hébreu) mais plutôt "Yídish redt zikh" (en yiddish, “le yiddish parle de lui-même” sous l’hébreu israélien).

Une langue sujette au linguicide

Cela dit, le yiddish a clairement fait l’objet d’un linguicide (mise à mort de la langue) par trois grands ismes : le nazisme, le communisme et, bien sûr, le sionisme, mutatis mutandis. Avant l’Holocauste, on comptait 13 millions de locuteurs du yiddish parmi les 17 millions de Juifs du monde entier. Environ 85 % des quelque 6 millions de Juifs assassinés pendant l’Holocauste parlaient yiddish. Le yiddish a été interdit en Union soviétique de 1948 à 1955.

Il est grand temps qu’une institution juive se penche sur la question de la tentative de linguicide du sionisme contre le yiddish. Je suis donc ravi d’apprendre que le YIVO organise à Manhattan une exposition fascinante aux multiples facettes, intitulée “Palestinian Yiddish :  Un regard sur le yiddish en terre d’Israël avant 1948” [sic], qui s’ouvre aujourd’hui. Je félicite Eddy Portnoy, conseiller académique et directeur des expositions de l’YIVO, pour cette exposition exceptionnelle sur un sujet brûlant. 

Caractérisés par la négation de la diaspora (shlilát hagalút) et poursuivant le mépris du yiddish généré par les Lumières juives du XIXe siècle, les idéologues sionistes ont activement persécuté la langue. En 1944, Rozka Korczak-Marla (1921-1988) a été invitée à prendre la parole lors de la sixième convention de la Histadrout, l’Organisation générale des travailleurs, en Terre d’Israël. Survivante de l’Holocauste, elle fut l’une des dirigeantes de l’organisation juive de combat dans le ghetto de Vilna, collaboratrice d’Abba Kovner et combattante de l’Organisation des partisans unis (connue en yiddish sous le nom de Faráynikte Partizáner Organizátsye).

Elle a parlé, dans sa langue maternelle, le yiddish, de l’extermination des Juifs d’Europe de l’Est, dont une grande partie parlait yiddish. Immédiatement après son discours, elle a été suivie sur scène par David Ben-Gourion, premier secrétaire général de la Histadrout, dirigeant de facto de la communauté juive de Palestine et, par la suite, premier ministre d’Israël. Ce qu’il a dit est choquant dans la perspective d’aujourd’hui :

...זה עתה דיברה פה חברה בשפה זרה וצורמת

ze atá dibrá po khaverá besafá zará vetsorémet...

Une camarade vient de s’exprimer ici dans une langue étrangère et cacophonique...

Dans les années 1920 et 1930, le Bataillon pour la défense de la langue (Gdud meginéy hasafá), dont la devise était “ivrí, dabér ivrít” (“Hébreu [c’est-à-dire juif], parle hébreu !”), avait l’habitude d’arracher les affiches écrites dans des langues “étrangères” et de perturber les rassemblements de théâtre yiddish. Cependant, les membres de ce groupe ne cherchaient que des formes (mots) yiddish plutôt que des modèles dans le discours des Israéliens qui choisissaient de parler “hébreu”. Les défenseurs de la langue n’auraient pas attaqué un locuteur de l’hébreu revivifié israélien prononçant le "má nishmà" susmentionné.

Étonnamment, même l’hymne du Bataillon pour la défense de la langue comprenait un calque du yiddish : “veál kol mitnagdénu anákhnu metsaftsefím”, littéralement “et sur tous nos adversaires nous sifflons”, c’est-à-dire “nous nous moquons de nos adversaires”. L’expression “siffler sur” est ici un calque du yiddish fáyfn af, qui signifie à la fois “siffler sur” et, familièrement, “se ficher de” quelque chose ou quelqu’un [en all. Ich pfeife darauf, je m’en tape , NdT].

En outre, malgré l’oppression linguistique qu’ils ont subie, les yiddishistes de Palestine ont continué à produire des œuvres créatives, dont un certain nombre sont exposées par YIVO.

Comme Sharpless, le consul américain dans l’opéra “Madama Butterfly” de Giacomo Puccini (1904), “non ho studiato ornitologia” (“je n’ai pas étudié l’ornithologie”). Je me permets donc d’utiliser une métaphore ornithologique : d’un côté, l’hébreu israélien est un phénix qui renaît de ses cendres. D’autre part, c’est un coucou qui pond son œuf dans le nid d’un autre oiseau, le yiddish, en lui faisant croire qu’il s’agit de son propre œuf. Mais il présente aussi les caractéristiques d’une pie, volant à l’arabe, à l’anglais et à de nombreuses autres langues.

L’hébreu israélien revivifié est donc un rara avis [oiseau rare], un hybride inhabituel et glorieux.