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24/08/2024

ARI SHAVIT
La survie du plus fort, un entretien avec Benny Morris (2004)
Une plongée dans la psycopathie sioniste


 Ari Shavit, Haaretz, 8/1/2004
Traduit et présenté par  
Fausto GiudiceTlaxcala

Ari Shavit (Rehovot, 1957) a été journaliste au quotidien Haaretz de 1995 à 2016, quand il a quitté le journal suite à des accusations de harcèlement sexuel de la part d’une consœur usaméricaine rencontrée à Los Angeles. Il lui a présenté des excuses publiques et privées et a disparu de la vie publique pendant 2 ans. En 2018, dans un entretien avec la juriste Orit Kamir, auteure de la loi isrélienne sur le harcèlement sexuel, il déclare : « J’ai réalisé que j’avais été aveugle au pouvoir que j’avais en tant qu’homme blanc privilégié ». Il est l’auteur du livre à succès Ma terre promise (JC Lattès, 2015)

Benny Morris (Kibboutz Ein HaHoresh, 1948) est un historiographe israélien qui a ouvert la voie à ceux qu’il a appelé les « nouveaux historiens » israéliens, lesquels ont, chacun à sa manière, remis en cause par leurs travaux le narratif sioniste. À la différence d’Ilan Pappé -contraint à l’exil en Grande-Bretagne en 2007 -, et avec lequel il a polémiqué sur la nature exacte de la Nakba de 1948, Morris est resté sioniste, malgré la longue liste de crimes commis par les sionistes tout au long de l’histoire de l’État d’Israël, qu’il a étudié et en partie mis au jour. Son itinéraire et son discours sont emblématiques de l’implosion de la gauche israélienne, qui s’est fait hara kiri depuis un bon quart de siècle, retournant “à la maison”. De lui on peut lire en français Victimes : Histoire revisitée du conflit arabo-sioniste (Complexe/INHTP, 2003, 852 pp.) [voir à la fin de l’article]. L’entretien ci-dessous a fait sensation lors de sa parution il y a 20 ans et apporte une perspective effrayante sur le génocide en cours à Gaza. Ce que dit Morris en 2004, Netanayahou & Co. le font en 2024. Plongée dans la psychopathie sioniste, qui n’a fait que s’aggraver depuis lors. Accrochez-vous, ça va secouer !

Benny Morris affirme qu’il a toujours été sioniste. Les gens se sont trompés en le qualifiant de post-sioniste, en pensant que son étude historique sur la naissance du problème des réfugiés palestiniens avait pour but d’affaiblir l’entreprise sioniste. C’est absurde, dit Morris, c’est totalement infondé. Certains lecteurs ont simplement mal lu le livre. Ils ne l’ont pas lu avec le même détachement, la même neutralité morale que celui qui l’a écrit. Ils sont donc arrivés à la conclusion erronée que lorsque Morris décrit les actes les plus cruels perpétrés par le mouvement sioniste en 1948, il les condamne, que lorsqu’il décrit les opérations d’expulsion à grande échelle, il les dénonce. Ils ne concevaient pas que le grand documenteur des péchés du sionisme s’identifie en fait à ces péchés. Qu’il pense que certains d’entre eux, au moins, étaient inévitables.

Il y a deux ans, des voix différentes ont commencé à se faire entendre. L’historien considéré comme un gauchiste radical a soudain affirmé qu’Israël n’avait personne à qui parler. Le chercheur accusé de haïr Israël (et boycotté par l’establishment universitaire israélien) a commencé à publier des articles en faveur d’Israël dans le journal britannique The Guardian.

Alors que le citoyen Morris s’est avéré être une colombe pas tout à fait blanche comme neige, l’historien Morris a continué à travailler sur la traduction en hébreu de son énorme ouvrage « Righteous Victims : A History of the Zionist-Arab Conflict, 1881-2001 », écrit dans l’ancien style de la recherche de la paix. Dans le même temps, l’historien Morris a achevé la nouvelle version de son livre sur le problème des réfugiés, qui va renforcer les mains de ceux qui abominent Israël. Ainsi, au cours des deux dernières années, le citoyen Morris et l’historien Morris ont travaillé comme s’il n’y avait aucun lien entre eux, comme si l’un essayait de sauver ce que l’autre s’obstinait à éradiquer.

Les deux livres paraîtront le mois prochain. Le livre sur l’histoire du conflit sioniste-arabe sera publié en hébreu par Am Oved à Tel Aviv, tandis que Cambridge University Press publiera « The Birth of the Palestinian Refugee Problem Revisited » (il a été publié à l’origine, chez CUP, en 1987). Ce livre décrit avec une précision effrayante les atrocités de la Nakba. Morris n’est-il pas effrayé par les implications politiques actuelles de son étude historique ? Ne craint-il pas d’avoir contribué à faire d’Israël un État presque paria ? Après quelques instants de dérobade, Morris admet que oui. Parfois, il est vraiment effrayé. Parfois, il se demande ce qu’il a fait.

Il est petit, rondouillard et très intense. Fils d’immigrants anglais, il est né au kibboutz Ein Hahoresh et a été membre du mouvement de jeunesse de gauche Hashomer Hatza’ir. Dans le passé, il a été journaliste au Jerusalem Post et a refusé de faire son service militaire dans les territoires occupés depuis 1967. Il est aujourd’hui professeur d’histoire à l’université Ben-Gourion du Néguev, à Be’er Sheva. Mais assis dans son fauteuil, dans son appartement de Jérusalem, il n’endosse pas le costume de l’universitaire prudent. Loin de là : Morris crache ses mots, rapidement et énergiquement, débordant parfois sur l’anglais. Il ne réfléchit pas à deux fois avant de lancer les déclarations les plus tranchantes et les plus choquantes, qui sont loin d’être politiquement correctes. Il décrit avec désinvolture des crimes de guerre horribles, peint des visions apocalyptiques le sourire aux lèvres. Il donne à l’observateur le sentiment que cet individu agité, qui a ouvert de ses propres mains la boîte de Pandore sioniste, a encore du mal à faire face à ce qu’il y a trouvé, à gérer les contradictions internes qui sont son lot et notre lot à tous.

Viol, massacre, transfert

Benny Morris, la nouvelle version de votre livre sur la naissance du problème des réfugiés palestiniens doit être publiée dans le mois qui vient. Qui sera le moins satisfait de ce livre : les Israéliens ou les Palestiniens ?

« Le livre révisé est une arme à double tranchant. Il s’appuie sur de nombreux documents qui n’étaient pas à ma disposition lorsque j’ai écrit le livre original, la plupart d’entre eux provenant des archives des forces de défense israéliennes. Ces nouveaux documents montrent que les massacres perpétrés par les Israéliens ont été beaucoup plus nombreux que je ne l’avais pensé. À ma grande surprise, il y a également eu de nombreux cas de viols. Au cours des mois d’avril et de mai 1948, des unités de la Haganah [la force de “défense” d’avant la création de l’État, précurseur des FDI] ont reçu des ordres opérationnels indiquant explicitement qu’elles devaient déraciner les villageois, les expulser et détruire les villages eux-mêmes.

« En même temps, il s’est avéré qu’il y avait une série d’ordres émis par le Haut Comité arabe et par les niveaux intermédiaires palestiniens pour retirer les enfants, les femmes et les personnes âgées des villages. Ainsi, d’une part, le livre renforce l’accusation portée contre la partie sioniste, mais d’autre part, il prouve également que beaucoup de ceux qui ont quitté les villages l’ont fait avec l’encouragement de la direction palestinienne elle-même. »

Selon vos nouvelles conclusions, combien de cas de viols israéliens ont été recensés en 1948 ?

« Une douzaine. À Acre, quatre soldats ont violé une jeune fille et l’ont assassinée, ainsi que son père. À Jaffa, des soldats de la brigade Kiryati ont violé une fille et tenté d’en violer plusieurs autres. À Hunin, en Galilée, deux filles ont été violées puis assassinées. Il y a eu un ou deux cas de viol à Tantura, au sud de Haïfa. Il y a eu un cas de viol à Qula, dans le centre du pays. Dans le village d’Abu Shusha, près du kibboutz Gezer [dans la région de Ramle], il y avait quatre prisonnières, dont l’une a été violée à plusieurs reprises. Et il y a eu d’autres cas. En général, plus d’un soldat était impliqué. En général, il y avait une ou deux filles palestiniennes. Dans une grande partie des cas, l’acte s’est terminé par un meurtre. Étant donné que ni les victimes ni les violeurs n’aimaient rapporter ces événements, nous devons supposer que la douzaine de cas de viols qui ont été rapportés et que j’ai trouvés ne représentent pas toute l’histoire. Ils ne sont que la partie émergée de l’iceberg ».

Selon vos conclusions, combien d’actes de massacre israéliens ont été perpétrés en 1948 ?

« Vingt-quatre. Dans certains cas, quatre ou cinq personnes ont été exécutées, dans d’autres, le nombre était de 70, 80, 100. Il y a également eu beaucoup d’exécutions arbitraires. Deux vieillards sont aperçus en train de marcher dans un champ - ils sont abattus. Une femme est trouvée dans un village abandonné - elle est abattue. Il y a des cas comme celui du village de Dawayima [dans la région d’Hébron], où une colonne est entrée dans le village avec tous les fusils et a tué tout ce qui bougeait.

« Les cas les plus graves sont ceux de Saliha (70-80 tués), Deir Yassin (100-110), Lod (250), Dawayima (des centaines) et peut-être Abu Shusha (70). Il n’y a pas de preuve sans équivoque d’un massacre à grande échelle à Tantura, mais des crimes de guerre y ont été perpétrés [cela fera l’objet d’une polémique avec Ilan Pappé, qui avait soutenu le travail d’enquête de Teddy Katz, NdT]. A Jaffa, il y a eu un massacre dont on ne savait rien jusqu’à présent. Il en va de même à Arab al Muwassi, dans le nord. Environ la moitié des actes de massacre ont été commis dans le cadre de l’opération Hiram [dans le nord, en octobre 1948] : à Safsaf, Saliha, Jish, Eilaboun, Arab al Muwasi, Deir al Asad, Majdal Krum, Sasa. Lors de l’opération Hiram, il y a eu une concentration inhabituellement élevée d’exécutions de personnes contre un mur ou à côté d’un puits, de manière ordonnée.

« Ce n’est pas un hasard. C’est un modèle. Apparemment, les différents officiers qui ont participé à l’opération ont compris que l’ordre d’expulsion qu’ils avaient reçu leur permettait d’accomplir ces actes afin d’encourager la population à prendre la route. Le fait est que personne n’a été puni pour ces actes de meurtre. Ben-Gourion a étouffé l’affaire. Il a couvert les officiers qui ont commis les massacres ».

Ce que vous me dites ici, comme si c’était en passant, c’est que dans l’opération Hiram, il y avait un ordre d’expulsion complet et explicite. Est-ce exact ?

« Oui. L’une des révélations du livre est que le 31 octobre 1948, le commandant du front nord, Moshe Carmel, a ordonné par écrit à ses unités d’accélérer l’expulsion de la population arabe. Carmel a pris cette mesure immédiatement après une visite de Ben-Gourion au Commandement du Nord à Nazareth. Il ne fait aucun doute dans mon esprit que cet ordre émane de Ben-Gourion. Tout comme l’ordre d’expulsion de la ville de Lod, signé par Yitzhak Rabin, a été émis immédiatement après la visite de Ben-Gourion au quartier général de l’opération Dani [juillet 1948]. »

Êtes-vous en train de dire que Ben-Gourion était personnellement responsable d’une politique délibérée et systématique d’expulsion massive ?

« A partir d’avril 1948, Ben-Gourion projette un message de transfert. Il n’y a pas d’ordre explicite écrit de sa part, il n’y a pas de politique globale ordonnée, mais il y a une atmosphère de transfert [de population]. L’idée du transfert est dans l’air. L’ensemble des dirigeants comprend qu’il s’agit de l’idée. Le corps des officiers comprend ce qu’on attend d’eux. Sous Ben-Gourion, un consensus sur le transfert est créé ».

Ben-Gourion était un « transfériste » ?

« Bien sûr. Ben-Gourion était un transfériste. Il avait compris qu’il ne pouvait y avoir d’État juif avec une minorité arabe importante et hostile en son sein. Un tel État n’existerait pas. Il n’aurait pas pu exister.

Je ne vous entends pas le condamner.

« Ben-Gourion avait raison. S’il n’avait pas fait ce qu’il a fait, un État n’aurait pas vu le jour. Cela doit être clair. Il est impossible de l’éluder. Sans le déracinement des Palestiniens, un État juif n’aurait pas vu le jour ici ».

Quand le nettoyage ethnique est justifié

Benny Morris, depuis des décennies, vous faites des recherches sur la face cachée du sionisme. Vous êtes un expert des atrocités commises en 1948. En fin de compte, justifiez-vous tout cela ? Êtes-vous un défenseur du transfert de 1948 ?

« Il n’y a aucune justification pour les actes de viol. Rien ne justifie les actes de massacre. Ce sont des crimes de guerre. Mais dans certaines conditions, l’expulsion n’est pas un crime de guerre. Je ne pense pas que les expulsions de 1948 aient été des crimes de guerre. On ne peut pas faire une omelette sans casser des œufs. Il faut se salir les mains ».

Nous parlons du meurtre de milliers de personnes, de la destruction d’une société entière.

« Une société qui veut vous tuer vous oblige à la détruire. Quand on a le choix entre détruire ou être détruit, il vaut mieux détruire. »

Le calme avec lequel vous dites cela a quelque chose d’effrayant.

« Si vous vous attendiez à ce que j’éclate en sanglots, je suis désolé de vous décevoir. Je ne le ferai pas. »

Ainsi, lorsque les commandants de l’opération Dani observent la longue et terrible colonne des 50 000 personnes expulsées de Lod qui se dirigent vers l’est, vous vous tenez à leurs côtés ? Vous les justifiez ?

« Je les comprends tout à fait. Je comprends leurs motivations. Je ne pense pas qu’ils aient eu de remords de conscience, et à leur place, je n’aurais pas eu de remords de conscience. Sans cet acte, ils n’auraient pas gagné la guerre et l’État n’aurait pas vu le jour. »

Vous ne les condamnez pas moralement ?

« Non.

Ils ont perpétré un nettoyage ethnique.

« Il y a des circonstances dans l’histoire qui justifient le nettoyage ethnique. Je sais que ce terme est complètement négatif dans le narratif du XXIe  siècle, mais quand le choix est entre le nettoyage ethnique et le génocide - l’anéantissement de votre peuple - je préfère le nettoyage ethnique. »

Et c’était la situation en 1948 ?

« C’était la situation. C’est ce à quoi le sionisme a été confronté. Un État juif n’aurait pas vu le jour sans le déracinement de 700 000 Palestiniens. Il était donc nécessaire de les déraciner. Il n’y avait pas d’autre choix que d’expulser cette population. Il fallait nettoyer l’arrière-pays, les zones frontalières et les routes principales. Il fallait nettoyer les villages d’où l’on tirait sur nos convois et nos campements ».

Le terme « nettoyer » est terrible.

« Je sais que cela ne sonne pas bien, mais c’est le terme qu’ils utilisaient à l’époque. Je l’ai adopté à partir de tous les documents de 1948 dans lesquels je suis plongé ».

Ce que vous dites est difficile à écouter et à digérer. Vous semblez avoir le cœur dur.

BENNY MORRIS
Netanyahou n’est pas Churchill : on se souviendra de lui comme du pire Premier ministre d’Israël

L’histoire prendra Bibi à partie, écrit le célèbre historiographe israélien, fort soucieux de l’avenir du sionisme, dont le destin s’inscrit pourtant désormais en lettres de feu à l’horizon : “NO FUTURE”, avec ou sans Bibi.

Benny Morris, Haaretz, 23/8/2024
Traduit par 
Fausto GiudiceTlaxcala

 

Lors d’une interview sur Canal 12 à la mi-juillet, le chef du Conseil national de sécurité, Tzachi Hanegbi, qui par le passé donnait l’impression d’être une personne intelligente, a déclaré : « Netanyahou entrera dans l’histoire comme quelqu’un qui a réussi à renforcer Israël. » Dans le contexte de ce qui est arrivé à Israël le 7 octobre et de ses conséquences, le commentaire de Hanegbi semble grotesque. Il s’agit d’une flatterie sans fondement et illogique.

Je pense savoir quelque chose sur l’écriture de l’histoire, et je n’ai aucun doute que Benjamin Netanyahou sera dépeint dans les livres d’histoire qui seront écrits dans les décennies à venir comme le pire Premier ministre d’Israël. On peut raisonnablement supposer qu’il aspire depuis des mois à remporter la fameuse « victoire totale » sur le Hamas, ne serait-ce que pour « mériter » une bonne place dans l’histoire de notre peuple. Mais même s’il y a une victoire « totale » sur le Hamas, je ne crois pas que cela changera fondamentalement le jugement de l’histoire. Les stigmates du 7 octobre - et oui, aussi les étiquettes des bouteilles de champagne, c’est-à-dire l’odeur de la corruption - lui colleront à la peau pour toujours.

Un Israël renforcé ? Israël est aujourd’hui faible et est perçu comme tel par ses ennemis, malgré le stock de bombes dans les sous-sols, malgré ses divisions blindées et ses légendaires unités d’opérations spéciales. Le principal responsable de cette situation est le premier ministre des 15 dernières années (avec une interruption d’environ un an et demi en 2021-2022). Depuis plus de 10 mois, Israël, avec une armée d’un demi-million de soldats, n’a pas réussi à éradiquer une organisation terroriste de 30 000 combattants équipés principalement de fusils d’assaut, de lanceurs RPG et de missiles antichars dans une zone géographique minuscule (et je suis conscient des réalités urbaines complexes de la bande de Gaza et du labyrinthe de tunnels pour lesquels Israël n’a pas trouvé de solution rapide et efficace).

Et Israël n’ose pas frapper sérieusement le Hezbollah, qui déverse quotidiennement une pluie de roquettes, de missiles et de drones sur les colonies du nord d’Israël, ni s’attaquer à l’Iran, qui orchestre depuis plus de 10 mois l’offensive multi-arènes contre notre pays. Israël est fort ?

Netanyahou mentionne fréquemment le premier ministre britannique de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill, et aime se faire photographier avec des livres qui lui sont consacrés. Implicitement, au moins, il se compare à ce noble Rosbif.

Mais aucune comparaison n’est plus ridicule. Churchill était un leader, audacieux et chaleureux, qui a eu la clairvoyance de reconnaître le danger qui menaçait son pays et qui a été capable, en fin de compte, d’unir son peuple face à la menace nazie*. Contrairement à Churchill, Netanyahou, malgré les avertissements continus des chefs de l’establishment de la défense, n’a pas réussi à identifier la menace sécuritaire à laquelle Israël est confronté et, au cours des deux dernières années, il a également réussi à diviser profondément les Israéliens en s’efforçant de saper les institutions démocratiques du pays et en procédant à diverses manipulations liées au déroulement de la guerre et au problème des otages israéliens retenus à Gaza.

Un Churchill est capable de décider et d’agir résolument face à des problèmes dramatiques. Netanyahou, en revanche, excelle depuis des années dans l’hésitation et la procrastination - certains diraient par lâcheté - qu’il a su, avec beaucoup d’habileté, faire passer auprès de ses partisans ignorants pour du discernement et de la sagesse. Au début de la guerre de Gaza - à laquelle il a donné le nom particulier d’« épées de fer » (un nom qui sera oublié au fil des ans, tout comme a été oublié le nom d’« opération Paix en Galilée », nom que le prédécesseur de Netanyahou à la tête de la droite, Menahem Begin, avait donné à la guerre du Liban en 1982) - Netanyahou a repoussé à plusieurs reprises l’étape de l’invasion terrestre de Gaza et a rejeté la proposition du ministre de la défense du 12 octobre de lancer une attaque préemptive massive contre le Hezbollah. Il a agi de la même manière lors des précédents combats contre le Hamas.

En effet, Netanyahou reporte la décision concernant le Hezbollah depuis 10 mois et plus. Et tout au long de ses années en tant que Premier ministre, il a reporté à plusieurs reprises une décision concernant le projet nucléaire iranien, qui semble aujourd’hui sur le point d’être achevé. En outre, tout au long de son mandat, Netanyahou a évité de prendre une décision sur l’avenir de la Cisjordanie. Il n’est pas allé de l’avant avec l’annexion, alors qu’en même temps, il a toujours opposé son veto à la voie de la séparation d’avec les Palestiniens dans le cadre d’une paix fondée sur deux États pour les deux peuples. Il s’est abstenu et a reporté, reporté et reporté. « Irrésolu » pourrait être le deuxième prénom de Netanyahou.

Au cours de sa longue carrière, Churchill a souvent été un personnage controversé et, en tant que ministre du gouvernement britannique, il a pris des mesures qui ont suscité l’opposition de divers milieux (le débarquement de Gallipoli pendant la Première Guerre mondiale, la répression de la grève générale en Grande-Bretagne en 1926). Mais il est resté une figure appréciée du grand public et, en 1940, il a uni sa nation autour d’un objectif sinistre et noble.

Contrairement à Churchill, Netanyahou, tout au long de sa carrière, a excellé dans l’incitation et la division. Il a incité simultanément contre les libéraux et contre Yitzhak Rabin, contre les Israéliens laïques et contre la gauche (« Ils ont oublié ce que c’est que d’être juif ») et a lancé les Sépharades contre les Ashkénazes. Inciter et diviser, inciter et diviser, tel a été son mode opératoire constant. Un ancien premier ministre du Likoud, Yitzhak Shamir, a qualifié à juste titre Netanyahou d’« ange du sabotage ». Actuellement, Netanyahou et ses laquais sont occupés à inciter les chefs de l’establishment de la défense (c’est-à-dire les chefs des Forces de défense israéliennes, du Mossad et du service de sécurité Shin Bet) et les familles des otages de Gaza ; il y a un an, il a incité contre le système judiciaire et les forces de l’ordre - tout cela au service de ses besoins personnels, à savoir continuer à gouverner et ne pas aller en prison.

Churchill, 1940

Il existe d’autres différences majeures entre Netanyahou et Churchill. Ce dernier, par exemple, avait un esprit vif et se moquait parfois de lui-même. Je ne me souviens pas que Netanyahou ait jamais ri, en tout cas pas de lui-même, et ses (rares) sourires traduisent généralement le mépris pour les autres. La comparaison avec Churchill tombe également à plat lorsqu’il s’agit des compétences linguistiques en anglais. Churchill avait une rare maîtrise de la langue et a su l’utiliser efficacement pour mobiliser son peuple et obtenir un soutien extérieur pour la Grande-Bretagne dans les moments les plus difficiles. Il a réussi à consolider l’alliance anglo-usaméricaine.

23/08/2024

AIDA ALAMI
Somali·es et USAméricain·es : portrait d’une communauté du Minnesota

Le Minnesota compte la plus grande communauté de personnes originaires de Somalie aux USA : elles étaient 86 610 en 2023, dont 37 048 nées en Somalie. La plus célèbre est sans doute Ilhan Omar, élue au Congrès pour le 5ème district en 2018 et qui vient de remporter les primaires démocrates pour les prochaines élections face à Don Samuels, soutenu et financé par le lobby israélien. Née à Mogadiscio en 1982, Ilhan fait partie du noyau initial de “The Squad”, “l’équipe” des 4 députées progressistes de choc démocrates, avec la Palestinienne Rashida Tlaib, la Latina Alexandria Ocasio-Cortez et l’Afro-Usaméricaine Ayanna Pressley, rejointes par 5 autres membres du Congrès. Ilhan a été la première congressiste d’origine somalienne et la première porteuse de hijab élue au Congrès (l’interdiction qui y prévalait a été abrogée en son honneur). Elle dénonce le génocide en cours à Gaza et est une partisane résolue du mouvement de boycott d’Israël. Ci-dessous un portrait de la communauté somalienne du Minnesota, dont le gouverneur est le candidat à la vice-présidence Tim Waltz. Ce reportage a été réalisé avec le soutien du programme Round Earth Media de l’International Women’s Media Foundation.-FG

Aida Alami, The New York Review of Books, 2/7/2019
Photos Paul Middlestaedt
Traduit par 
Fausto GiudiceTlaxcala

Aida Alami est née à Fès, a grandi à Marrakech et a émigré à New York à l’âge de 18 ans. Elle est journaliste marocaine indépendante et collabore régulièrement, entre autres, à la New York Review of Books, au New York Times et à la BBC.
Elle a contribué à l’anthologie Our Women on the Ground : Essays by Arab Women Reporting from the Arab World. Elle est professeure invitée à l’École de journalisme de Columbia (New York), où elle a obtenu son diplôme @AidaAlami

Fondée par des colons européens au XIXe siècle, cette ville était autrefois appelée « White Cloud » (nuage blanc). Mais aujourd’hui, cette ville de 68 000 habitants a vu arriver un nombre croissant de réfugiés somaliens au cours des deux dernières décennies, pour travailler dans les usines de viande ou fréquenter le campus local de l’université d’État.


Fosia Omar, 20 ans, profite d’une conversation avec des amis en attendant le coucher du soleil pour rompre le jeûne de la journée, le 25 mai 2018. Cette habitante de Waite Park est étudiante à l’université d’État de St. Cloud et prévoit de se spécialiser en psychologie.

Les réfugiés disent souvent que la guerre ressemble à une vague de violence qui les submerge, laissant derrière elle mort et destruction. Ce sentiment n’a pas été différent pour Katra Ali Hethar, qui a fui la Somalie déchirée par la guerre en 1991 avec ses neuf jeunes enfants.

Être responsable de tant de vies était un cauchemar logistique. Mais même dans les moments d’urgence, lorsqu’elle avait la possibilité de monter dans un camion ou une voiture, elle refusait d’en laisser un seul derrière elle. Elle a décidé qu’ils survivraient ou périraient tous ensemble, choisissant de les porter à tour de rôle sur son dos. Finalement, ils ont réussi à traverser la rivière Shebelle, jusqu’à la sécurité d’un camp de réfugiés au Kenya.

Deux ans plus tard, toute la famille, y compris son mari, qui avait été victime d’une attaque cérébrale mineure nécessitant des soins médicaux immédiats et qui a quitté la Somalie séparément, a trouvé refuge aux USA. Après avoir vécu brièvement à New York, puis quelques années à Atlanta, la famille s’est installée dans le centre du Minnesota en 2006. Depuis près de trente ans, la mère qui a survécu à la guerre et à ce voyage périlleux a soutenu tous ses enfants, dont trois sont nés depuis son arrivée, jusqu’à ce qu’ils atteignent l’âge adulte. Les USA leur ont offert un foyer et la sécurité.

Comme la plupart des histoires de migration, la sienne est empreinte à la fois de tristesse et d’espoir. L’adaptation à la vie dans un nouveau pays a eu son lot de difficultés. Déménager à St.Cloud, puis à Waite Park, une petite ville qui est pratiquement une banlieue de sa grande voisine, a été un autre type de voyage pour une femme qui n’a jamais travaillé en dehors de la maison, mais qui a consacré sa vie à ses enfants et à sa communauté.

Lors d’une des premières soirées chaudes du printemps tardif de cette année, je me suis retrouvée dans l’appartement d’Ali Hethar pour un événement très spécial. Elle avait invité un groupe de personnes rencontrées dans un centre pour personnes âgées à St. Cloud, une ville dont près de 80 % de la population est blanche et non musulmane, à partager un repas pour rompre le jeûne du ramadan et apprendre à mieux connaître les membres de différentes communautés. La plupart des invités à son Iftar étaient ses voisins habituels, des USAméricains blancs d’un certain âge.

Les femmes et les hommes ont enlevé leurs chaussures et se sont assis par terre sur une moquette bleue agréablement douce, portant des badges avec leurs noms et échangeant quelques mots. Ils conversaient avec leurs hôtes somaliens pendant que, sur un téléviseur muet, les Bucks de Milwaukee affrontaient les Raptors de Toronto dans le cadre des séries éliminatoires de la NBA. Au coucher du soleil, ils ont mangé des dattes, bu de l’eau, puis dégusté un repas somalien composé de sambusas à la viande, de chèvre cuite au four et de riz, avec des malawax (crêpes sucrées) en guise de dessert.


Katra Ali Hethar, avec Hanni App et d’autres invités, lors d’un dîner d’Iftar, Waite Park, Minnesota, 25 mai 2019.

Née à Djibouti, un petit pays d’Afrique de l’Est situé à la frontière nord de la Somalie, Ali Hethar n’est pas sûre de son âge. Son passeport indique qu’elle est née en 1946, mais elle pense qu’elle est née bien plus tard, en 1958 - le dernier jour du ramadan, en fait. Elle n’a jamais appris l’anglais, mais pendant que je la regardais, elle saluait, embrassait et souriait à ses invités, communiquant verbalement grâce à la traduction de l’une de ses filles.

Malgré son atmosphère décontractée, cette réunion sociale n’avait rien d’anodin. Le Minnesota, un État à tendance bleue [Démocrates], est à bien des égards exceptionnellement accueillant pour les immigrés ; il compte la deuxième plus grande population de Hmong d’Indochine du pays et abrite plus de Somaliens que n’importe quel autre État du pays. Mais le Minnesota central, où se trouve St. Cloud, à environ une heure à l’ouest de Minneapolis, n’est pas un endroit où il est si facile pour les étrangers de s’installer. Il est marqué par une forte tradition catholique et compte un grand nombre d’électeurs partisans d’une question unique, à savoir [la prohibition de ] l’avortement. Plus de 60 % des électeurs ont voté pour Trump en 2016.

Cette année-là, cependant, une jeune Somalienne-USAméricaine du nom d’Ilhan Omar a battu un élu démocrate de longue date pour un siège à la Chambre d’État ; deux ans plus tard, elle a été élue au Congrès des USA pour représenter le cinquième district du Minnesota (qui est centré sur Minneapolis). Son élection témoigne de l’engagement politique de la communauté somalienne. Alors qu’Omar a acquis une grande notoriété sur la scène nationale - à la fois comme l’un des démocrates de 2018 de l’aile fortement progressiste du parti, et pour la controverse suscitée par certaines de ses déclarations les plus combatives - deux autres Somaliens-USAméricains siègent à l’Assemblée législative du Minnesota, et d’autres aux conseils municipaux de Minneapolis et de Saint-Paul.

22/08/2024

JAIME JIMÉNEZ
Les va-et-vient de Colombia Humana et de Gustavo Petro

Jaime Jiménez, La Pluma, 22/8/2024
Traduit par 
Fausto GiudiceTlaxcala

L’auteur est un historien et avocat colombien

Au sein de Colombia Humana, le parti fondé par le président Gustavo Petro, il y a eu une grande effervescence à l’occasion de la deuxième assemblée ordinaire du parti qui s’est tenue à Bogota les 17 et 18 août. Il s’agissait d’une affaire tortueuse dès sa convocation, puisqu’il y avait deux assemblées, l’une autoproclamée « populaire », tenue à la CODEMA de Bogotá, et l’autre officielle, à laquelle ont participé le président Petro, des députés, des parlementaires, des délégués, des invités, etc., tenue au centre de congrès CORFERIAS.


Ce texte se réfère à l’Assemblée officielle. Selon des rapports fragmentaires sur les réseaux sociaux, il y a eu des moments de désordre absolu, de cris et de sabotage des interventions de la part de certains participants. L’élection du Conseil de coordination a laissé de nombreux participants satisfaits, d’autres mécontents. Espérons que cet organe trouvera les mécanismes adéquats pour garantir la démocratie interne et éradiquer les coutumes telles que le fait que les listes pour participer aux élections régionales soient choisies à Bogota, ou que les postes gouvernementaux soient choisis en fonction de l’appartenance au cercle d’amis de hauts responsables de l’administration et non en fonction de la trajectoire et de l’engagement de celles et ceux qui occuperaient ces postes, après consultation de la base dans les régions.

Sans aucun doute, l’intervention la plus marquante a été celle du camarade Petro et les lignes qui suivent s’y réfèrent, car ses paroles, ses pauses et ses silences donnent des indices sur la conception que le président de la République a du pays.


1. Petro citoyen libre contre Petro collaborateur et solidaire (organisateur)

Son discours présente une énorme incohérence philosophique : peut-on être un citoyen libre et s’engager dans une organisation populaire ? En principe, oui, du point de vue de la liberté qui accompagne chaque personne d’adhérer ou non à l’organisation de son choix, mais cette liberté est limitée en ce sens qu’elle doit assumer les conclusions et les tâches issues de la délibération populaire, qui devraient avoir un effet contraignant. Ainsi, affirmer « j’ai été en politique plus un homme libre qu’un homme de parti » (minute 13:00 et 25:34), c’est sous-entendre que le membre du parti, du mouvement, du front, de la coalition ou autre, n’est pas soumis à ses décisions, car « je suis un homme libre », « un citoyen libre » qui fait ce qu’il veut, arrive à l’heure qu’il veut, sabote ce qu’il veut, et qui dira « je suis un homme libre », comme le président Petro.

La collaboration, la solidarité, l’amour, pour être efficaces, comme le dirait le prêtre Camilo Torres, exigent une forte dose d’organisation, de discipline et de travail, car il s’agit de construire une nouvelle société. Le président, dans de nombreux discours, dont celui-ci (1:02:20), appelle à l’organisation populaire, mais il pense qu’elle germe spontanément. Le travail des masses prend des années, surtout dans notre pays, qui porte un lourd fardeau de désunion et de jalousies hérité des Espagnols et qui, de plus, a l’épée de Damoclès du terrorisme d’extrême droite suspendue au-dessus de sa tête. L’État doit fournir les instruments permettant de tisser cet univers d’organisations naturelles de manière à devenir un réseau indestructible. L’organisation populaire construite uniquement sur le temps libre des gens et financée par l’argent du marché est faible et vulnérable.

2. Petro avant-gardiste

Il a rappelé avec insistance la « volonté de pouvoir » de son organisation, le M-19 (13:20), qu’ils avaient bien la volonté de puissance, que les autres ne voulaient que participer. Bien qu’il ait mentionné de manière tangentielle les 5000 morts de l’Union Patriotique, il oublie que ce n’est pas seulement le M-19 qui, dans l’opposition, a eu une volonté de pouvoir. Jaime Pardo Leal et Bernardo Jaramillo Ossa, assassinés respectivement en 1987 et 1990, n’avaient-ils pas une volonté de pouvoir ? Les milliers de morts tombés pour défendre une utopie, que ce soit dans l’insurrection ou dans les organisations sociales, n’avaient-ils pas la volonté de pouvoir ?

Il convient d’examiner la matrice politique du M-19. Il s’agit d’une organisation originale, qui plonge ses racines dans le Parti communiste et les FARC, dont certains de ses fondateurs étaient membres. Ils se sont « nourris du peuple » en soutenant un parti conservateur comme l’Alianza Nacional Popular (ANAPO), dirigé par un militaire génocidaire pendant l’« Ère de la violence » (1946-1958), en plus d’être méga-corrompu, avec sa fille María Eugenia et son mari Samuel, un organisateur efficace des chulavitas [équivalent colombien des tontons macoutes haïtiens ou des escadrons de la mort brésiliens, NdT] s pendant la « Violence »[1].

Organisation audacieuse qui se démarquait des autres guérillas, le M-19 se proposait des projets politiques et militaires qui restèrent à mi-chemin. Voyons ses actions les plus significatives. Le vol d’armes au Cantón Norte de Bogota (Opération Baleine Bleue), une opération hollywoodienne fin 1978 début 1979, 7 200 armes tombées aux mains de la guérilla, un camouflet pour les militaires : mais un important lot d’armes fut récupéré par l’armée parce que le cerveau de l’opération avait désobéi à l’ordre de quitter la ville et, une fois arrêté et torturé, indiqua la planque principale[2].

La prise de l’ambassade de la République dominicaine en février 1980, une action spectaculaire au cours de laquelle 16 ambassadeurs furent pris en otage en échange de la libération d’un grand nombre de prisonniers politiques. Aucun prisonnier ne fut libéré, en échange d’une énorme publicité, d’une importante somme d’argent et du transfert des participants à l’opération vers Cuba.

Puis, en 1981, un important groupe de guérilleros cubains a voulu faire des incursions en Colombie. Oubliant la maxime guévariste selon laquelle « un mouvement de guérilla sans le soutien des masses est le prélude à un désastre inévitable », ils tentèrent d’atteindre la région caféière par le Chocó et furent anéantis ; il en fut de même dans le Nariño et le front du Caquetá s’éteignit peu à peu.

Un processus de paix lancé en 1984, qui n’a pas été respecté par les élites politiques et militaires, a tenté d’être relancé après la prise du Palais de Justice de Bogota en novembre 1985. Le fait que les hautes juridictions aient jugé le président Belisario Betancur, avec leurs magistrats en armes dans leurs tribunaux, a violé l’aspect le plus sacré d’un juge : son indépendance. De plus, le président de la Cour suprême n’était pas l’ambassadeur des USA, ce qui signifiait que la plus haute juridiction colombienne n’allait pas répéter ce qui s’était passé à l’ambassade dominicaine cinq ans plus tôt. Le massacre du Palais de justice a marqué un tournant dans le conflit colombien ; les élites ont pris conscience de leur vulnérabilité et ont décidé qu’elles devaient enlever l’eau au poisson comme formule efficace pour anéantir l’insurrection en Colombie : le terrorisme d’État était né.

Après la tragédie du Palais de justice, le M-19 a mené une grande initiative internationaliste : le Bataillon Amérique. Composé de militants de différentes organisations nationales et étrangères, 420 combattants se regroupent en décembre 1985 et mènent une campagne admirable dans la région du Cauca ; plusieurs villages écoutent leurs harangues et leurs fusils, jusqu’au quartier de Pance à Cali. Mais les pertes sont évidentes, la logistique d’une telle force n’est pas aisée, et le Bataillon Amérique s’évapore [3].

C’est alors qu’apparaît la Coordination guérilléra Simón Bolívar (CGSB), précédé par le Coordination guérilléra nationale (CNG). Lors d’un sommet des commandants de la CNG tenu à La Havane à la fin de l’année 1986, Carlos Pizarro fait au gouvernement de Virgilio Barco une proposition de négociation ambitieuse, mais le reste des organisations n’est pas d’accord ; Pizarro déclare qu’ils prendront seuls l’initiative : l’esprit unitaire est mis à mal. Quelque temps plus tard, la CGSB est fondé en 1987 et, lors des premier et deuxième sommets, il est convenu de suivre un scénario similaire en termes de propositions stratégiques ; certaines opérations militaires sont même revendiquées au nom de la CGSB, mais deux mois après le deuxième sommet, le M-19 enlève Álvaro Gómez Hurtado à Bogota, le 29 mai 1988. Gómez était l’intermédiaire idéal pour une proposition de paix du M-19, qui incluait la recette de l’élite : concentration, démobilisation et désarmement du groupe rebelle [4].

Le M-19 a à son actif une dose d’audace et de créativité qu’aucune autre guérilla colombienne n’a jamais eue, ainsi qu’une part de superficialité et d’irresponsabilité dans les actes du Palais de Justice, car ils ont déclenché une réponse qui aurait dû être plus tard accompagnée de plus d’audace, de créativité, de courage et de soutien de la part des autres organisations de guérilla. Elles ne l’ont pas fait. Il aurait pu fusionner avec les FARC ou l’ELN, mais non, il a préféré commencer à négocier : il n’en pouvait plus, car depuis 1986 il se savait défait.

La lutte armée révolutionnaire n’a pas commencé en 1974, avec la fondation du M-19, ni ne s’est terminée en 1990, lorsqu’ils se sont officiellement rendus et ont déposé les armes. Cette organisation a cessé de combattre, a cru à la paix, alors que des dizaines de milliers de Colombiens étaient massacrés de la manière la plus dantesque, que la polarisation brutale qu’ils ont contribué à déclencher était dénoncée par eux dans l’arène législative, presque à la fin d’une époque aussi macabre, et les auteurs intellectuels de ces crimes restent impunis.

Les FARC ont tenu le coup pendant plus de 25 ans après cette époque, l’ELN, avec toutes ses incohérences, est toujours en activité : un peu de modestie et de respect pour ceux qui ont emprunté des chemins si difficiles ferait du bien à l’unité nationale.

3. Petro le messianique : « la gauche ne m’a jamais vraiment soutenu ».

Dans un avertissement énergique aux militants qui se disputent dans  les régions, Petro les compare à des chevaux qui courent dans une course hippique poussés par leur égocentrisme, affirme que ce n’est pas ainsi que l’on construit un leadership et condamne : « Je suis une démonstration de leadership politique, je n’ai pas utilisé de partis politiques, la gauche ne m’a jamais vraiment soutenu [...] j’étais seul avec les gens et avec quelques équipes qui restaient de la politique... » (39:14 à 39:40). Fatal. En d’autres termes, soit le Pacte historique, une coalition de partis, est de droite, soit ils ne l’ont pas soutenu. L’Unión Patriótica-Partido Comunista, le Polo Democrático Alternativo, l’Alianza Democrática Amplia, le Movimiento Alternativo Indígena y Social, le Partido del Trabajo de Colombia, Unida et Todos Somos Colombia, entre autres, doivent être assez pensifs.

Notre président ne se souvient-il pas qu’il a représenté le Polo Democrático Alternativo aux élections présidentielles de 2010, obtenant 1,4 million de voix ? Non, dit-il, « la gauche ne l’a jamais soutenu ».

Le leadership politique ou populaire est une chose, l’organisation du peuple en est une autre. Le M-19 dans sa transhumance guérillera n’a pas appris à organiser les communautés. Le Parti communiste colombien, les FARC, voire l’ELN, en savent un peu long sur comment organiser le peuple...

4. Petro a besoin d’un intellectuel organique pour concevoir les stratégies de l’État

De l’extérieur, le gouvernement est perçu comme étant géré sur la base de cercles d’amis, selon que l’on est plus ou moins ami du président ou d’un certain dignitaire. Cela pose deux problèmes. D’une part, les amis ont tendance à dire à leurs supérieurs ce qu’ils veulent entendre et, d’autre part, en temps de crise, l’amitié cède la place au chacun pour soi.

« Selon Gramsci, les intellectuels sont tous ceux qui interviennent dans la conception et l’organisation des politiques publiques de l’État ». Et ils doivent être organiques dans la mesure où ils doivent être organisés pour que leurs contributions parviennent au bon endroit et au bon moment. L’intellectuel organique doit être comme le miroir, qui ne ment jamais à celui qui est devant lui, et comme son ombre, qui ne le quitte jamais.

Le progressisme authentique tend inexorablement vers la gauche, sinon, surtout en Colombie, il tombera entre les mains des bourreaux du peuple colombien.

5. Par son ingérence dans les affaires vénézuéliennes, Petro fait le jeu de l’Empire et de la droite internationale

Bien que le sujet du Venezuela n’ait pas été abordé dans son discours, il s’agit de quelque chose de capital. Petro a proposé un Front National (alternance de partis pendant un certain temps) et un remake des élections au Venezuela. Le président oublie que le Front national colombien a donné naissance au M-19, dans la mesure où la fraude électorale de 1970 a été l’un des moteurs de cette insurrection. Or, suggérer de refaire des élections, c’est ignorer que le pays voisin dispose d’institutions qui savent compter les voix et de juges pour trancher les différends.

Les recommandations de Petro ont été une mauvaise décision de politique étrangère, et ont laissé en lambeaux l’excellente image du Président au niveau international.

Notes

[1] Nous recommandons le livre d’Alberto Donadio et Silvia Galvis : EL JEFE SUPREMO : Rojas Pinilla en la Violencia y el poder.

[2] Nous recommandons l’ouvrage de Hollman Morris : Operación Ballena Azul.

[3] Villamizar, Darío. Las guerrillas en Colombia. Bogotá : Debate, 2017, pp.. 517-521

[4] Villamizar, Idem. pp. 529, 532-558

NdT

L’Assemblée de Colombia Humana a adopté à l’unanimité la décision de convertir le mouvement Pacto Histórico, qui regroupe 12 partis et mouvements, en parti unitaire dans la perspective des élections de 2026. Certaines composantes du pacte ont exprimé leur désaccord avec cette décision. À suivre


 

 

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Shay Fogelman, Haaretz, 16/8/2024
Dean Teplitsky a participé à la rédaction de ce rapport d’enquête.
Traduit par 
Fausto GiudiceTlaxcala