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23/09/2022

« Sans la paix avec la planète, il n'y aura pas de paix entre les nations »
Discours historique du président Gustavo Petro à l'Assemblée générale des Nations unies

 Gustavo Petro, Nations unies, 20 septembre 2022
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

 

M. le Secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, Vos Excellences, Chefs d'État et Chefs de Mission accrédités à la 77ème session de l'Assemblée générale des Nations Unies, Mme la Secrétaire générale adjointe des Nations Unies, Amina Mohammed, à vous toutes et  tous.

Je viens de l'un des trois plus beaux pays du monde.

Il y a là-bas une explosion de vie. Des milliers d'espèces multicolores dans les mers, dans les cieux, dans les terres... Je viens du pays des papillons jaunes et de la magie. Là, dans les montagnes et les vallées de tous les verts, non seulement les eaux abondantes coulent, mais aussi les torrents de sang. Je viens d'un pays à la beauté ensanglantée.

Mon pays n'est pas seulement beau, il est aussi violent.

Comment la beauté peut-elle se conjuguer avec la mort, comment la biodiversité de la vie peut-elle éclater avec les danses de la mort et de l'horreur ? Qui est coupable de rompre le charme avec la terreur ?

Qui ou quoi est responsable de noyer la vie dans les décisions routinières de la richesse et de l'intérêt ? Qui nous conduit à la destruction en tant que nation et en tant que peuple ?

Mon pays est beau parce qu'il a la jungle amazonienne, la jungle du Chocó, les eaux, la cordillère des Andes et les océans.

Dans ces forêts, de l'oxygène planétaire est émis et le CO2 atmosphérique est absorbé. L'une de ces plantes absorbant le CO2, parmi des millions d'espèces, est l'une des plus persécutées sur terre. On cherche à tout prix à la détruire : c'est une plante amazonienne, la coca, la plante sacrée des Incas.

Comme à un carrefour paradoxal, la forêt qu’on tente de sauver est, en même temps, détruite.

Pour détruire la plante de coca, on jette des poisons et du glyphosate dans l'eau, on arrête les cultivateurs et les emprisonnent. Pour avoir détruit ou possédé la feuille de coca, un million de Latino-Américains sont tués et deux millions d'Afro-Américains sont emprisonnés en Amérique du Nord. Détruisez la plante qui tue, crient-ils depuis le Nord, mais la plante n'est qu'une plante de plus parmi les millions qui périssent lorsqu'ils déclenchent le feu contre la jungle.

Détruire la forêt, l'Amazonie, est devenu le mot d'ordre suivi par les États et les commerçants. Peu importe le cri des scientifiques qui désignent la forêt tropicale comme l'un des grands piliers climatiques. Pour les rapports de force du monde, la forêt tropicale et ses habitants sont à blâmer pour le fléau qui les frappe. Les relations de pouvoir sont rongées par l'addiction à l'argent, pour se perpétuer, au pétrole, à la cocaïne et aux drogues les plus dures afin de s'anesthésier davantage.

Rien n'est plus hypocrite que le discours pour sauver la forêt tropicale.

La forêt tropicale brûle, messieurs, pendant que vous faites la guerre et jouez avec elle. La forêt tropicale, pilier climatique du monde, disparaît avec toute sa vie. La grande éponge qui absorbe le CO2 planétaire s'évapore. La forêt salvatrice est considérée dans mon pays comme l'ennemi à vaincre, comme la mauvaise herbe à éradiquer. L'espace de la coca et des agriculteurs qui la cultivent, parce qu'ils n'ont rien d'autre à cultiver, est diabolisé. Vous ne vous intéressez à mon pays que pour jeter des poisons dans ses jungles, mettre ses hommes en prison et jeter ses femmes dans l'exclusion. Vous ne vous intéressez pas à l'éducation des enfants, mais au fait de tuer leurs forêts et d'extraire du charbon et du pétrole de ses entrailles. L'éponge qui absorbe les poisons est inutile, on préfère jeter davantage de poisons dans l'atmosphère.

Nous leur servons d’excuse pour le vide et la solitude de leur propre société qui les conduit à vivre dans les bulles de la drogue. Nous leur cachons leurs problèmes qu'ils refusent de réformer. Il est préférable de déclarer la guerre à la forêt, à ses plantes, à ses habitants.

Pendant qu'ils laissent brûler les forêts, pendant que les hypocrites chassent les plantes avec des poisons pour cacher les désastres de leur propre société, ils nous demandent toujours plus de charbon, toujours plus de pétrole, pour calmer l'autre addiction : celle de la consommation, du pouvoir, de l'argent.

Qu'est-ce qui est le plus toxique pour l’humanité : la cocaïne, le charbon ou le pétrole ? Les diktats du pouvoir ont ordonné que la cocaïne est le poison et qu'il faut la persécuter, même si elle ne provoque que des morts minimes par overdose, et plus par les mélanges provoqués par son statut clandestin, mais que le charbon et le pétrole doivent être protégés, même si leur utilisation peut provoquer l’extinction de l'humanité entière. Ce sont les choses du pouvoir mondial, les choses de l'injustice, les choses de l'irrationalité, parce que le pouvoir mondial est devenu irrationnel.

Ils voient dans l'exubérance de la jungle, dans sa vitalité la luxure, le péché ; l'origine coupable de la tristesse de leurs sociétés, imprégnées de la compulsion illimitée de l'avoir et du consommer. Comment cacher la solitude du cœur, sa sécheresse au milieu de sociétés sans affection, compétitives au point d'emprisonner l'âme dans la solitude, sinon en la rendant responsable de la solitude de leurs sociétés, qui sont imprégnées de la compulsion illimitée d'avoir et de consommer. Comment cacher la solitude du cœur, sa sécheresse au milieu de sociétés sans affection, compétitives au point d'emprisonner l'âme dans la solitude, sinon en accusant la plante, l'homme qui la cultive, les secrets libertaires de la forêt. Selon le pouvoir irrationnel du monde, ce n'est pas la faute du marché qui réduit l'existence, c'est la faute de la forêt et de ceux qui l'habitent.

Les comptes bancaires sont devenus illimités, l'argent épargné des personnes les plus puissantes de la planète ne peut même pas être dépensé au long de siècles. La tristesse de l'existence produite par cet appel artificiel à la compétition est remplie de bruit et de drogues. La dépendance à l'argent et à l'avoir a un autre visage : la dépendance à la drogue chez les perdants de la compétition, chez les perdants de la course artificielle en laquelle l'humanité s'est transformée. La maladie de la solitude ne sera pas guérie par du glyphosate sur les jungles. Ce n'est pas la jungle qui est à blâmer. Le coupable est leur société éduquée dans la consommation sans fin, dans la confusion stupide entre consommation et bonheur qui permet, oui, aux poches du pouvoir de se remplir d'argent.

Ce n'est pas la jungle qui est à blâmer pour la toxicomanie, c'est l'irrationalité de votre pouvoir mondial.

Donnez un coup de raison à votre pouvoir. Rallumez les lumières du siècle.

La guerre contre la drogue dure depuis 40 ans, si nous ne rectifions pas le tir et qu'elle se poursuit pendant 40 ans encore, les USA verront 2 800 000 jeunes mourir d'overdoses de fentanyl, qui n'est pas produit dans notre Amérique latine. Elle verra des millions d'Afro-Américains emprisonnés dans leurs prisons privées. L’Afro emprisonné deviendra le fonds de commerce des entreprises pénitentiaires, un million de Latino-américains de plus seront assassinés, nos eaux et nos champs verts seront remplis de sang, le rêve de la démocratie mourra dans mon Amérique comme dans l'Amérique anglo-saxonne. La démocratie mourra là où elle est née, dans la grande Athènes d'Europe occidentale.

Pour avoir caché la vérité, vous verrez la jungle et les démocraties mourir.

La guerre contre la drogue a échoué. La lutte contre la crise climatique a échoué.

La consommation mortelle a augmenté, des drogues douces aux drogues dures, un génocide a eu lieu sur mon continent et dans mon pays, des millions de personnes ont été condamnées à la prison, et pour cacher leur propre culpabilité sociale, ils ont accusé la forêt tropicale et ses plantes. Ils ont rempli les discours et les politiques d'absurdités.

J'exige d'ici, depuis mon Amérique latine meurtrie, la fin de la guerre irrationnelle contre la drogue. La réduction de la consommation de drogues ne nécessite pas de guerres, elle nécessite que nous construisions tous une société meilleure : une société plus solidaire, plus affectueuse, où l'intensité de la vie sauve des dépendances et des nouvelles formes d'esclavage. Voulez-vous moins de drogues ? Pensez à moins de profit et à plus d'amour. Pensez à un exercice rationnel du pouvoir.

Ne touchez pas avec vos poisons la beauté de ma patrie. Aidez-nous sans hypocrisie à sauver la forêt amazonienne pour sauver la vie de l'humanité sur la planète.

Vous avez réuni les scientifiques, et ils ont parlé avec raison. Avec les mathématiques et les modèles climatologiques, ils ont dit que la fin de l'espèce humaine était proche, que ce n'est plus une question de millénaires, ni même de siècles. La science a déclenché les sonnettes d'alarme et nous avons cessé de l'écouter. La guerre a servi d'excuse pour ne pas prendre les mesures nécessaires.

Quand il fallait agir, quand les discours ne servaient plus à rien, quand il était indispensable de mettre de l'argent dans des fonds pour sauver l'humanité, quand il fallait sortir au plus vite du charbon et du pétrole, ils ont inventé guerre après guerre après guerre. Ils ont envahi l'Ukraine, mais aussi l'Irak, la Libye et la Syrie. Ils ont envahi au nom du pétrole et du gaz.

Ils ont découvert au XXIe siècle la pire de leurs addictions : l'addiction à l'argent et au pétrole.

Les guerres leur ont servi d'excuse pour ne pas agir contre la crise climatique. Les guerres leur ont montré à quel point ils sont dépendants de ce qui va tuer l'espèce humaine.

Si vous voyez des gens affamés et assoiffés qui migrent par millions vers le nord, là où se trouve l'eau, alors vous les enfermez, construisez des murs, déployez des mitrailleuses, tirez sur eux. Vous les expulsez comme s'ils n'étaient pas des êtres humains, vous reproduisez au quintuple la mentalité de ceux qui ont créé politiquement les chambres à gaz et les camps de concentration, vous reproduisez à l'échelle planétaire 1933. Le grand triomphe de l'assaut contre la raison.

Ne voyez-vous pas que la solution au grand exode déclenché vers vos pays est de revenir à ce que l'eau remplisse les rivières et que les champs se remplissent d’aliments ?

La catastrophe climatique nous remplit de virus qui nous envahissent, mais vous faites des affaires avec les médicaments et transformez les vaccins en marchandises. Vous proposez que le marché nous sauve de ce que le marché lui-même a créé. Le Frankenstein de l'humanité consiste à laisser le marché et la cupidité agir sans planification, en abandonnant les cerveaux et la raison au marché. En agenouillant la rationalité humaine devant la cupidité.

A quoi sert la guerre si ce dont nous avons besoin est de sauver l'espèce humaine ? A quoi servent l'OTAN et les empires, si ce qui se profile est la fin de l'intelligence ?

La catastrophe climatique va tuer des centaines de millions de personnes et écoutez bien, elle n'est pas produite par la planète, elle est produite par le capital. La cause de la catastrophe climatique est le capital. La logique du rapport à l'autre pour consommer toujours plus, produire toujours plus, et pour certains gagner toujours plus, produit la catastrophe climatique. Ils ont articulé à la logique de l'accumulation étendue, les moteurs énergétiques du charbon et du pétrole et ont déclenché l'ouragan : le changement chimique profond et mortel de l'atmosphère. Maintenant, dans un monde parallèle, l'accumulation élargie du capital est une accumulation élargie de la mort.

Depuis les terres de la jungle et de la beauté, là où ils ont décidé de faire d'une plante de la forêt amazonienne un ennemi, d'extrader et d'emprisonner ses cultivateurs, je vous invite à arrêter la guerre, et à mettre fin à la catastrophe climatique.

Ici, dans cette forêt amazonienne, il y a un échec de l'humanité. Derrière les feux qui la brûlent, derrière son empoisonnement, il y a un échec intégral, civilisationnel, de l'humanité.

Derrière la dépendance à la cocaïne et aux drogues, derrière la dépendance au pétrole et au charbon, se cache la véritable dépendance de cette phase de l'histoire humaine : la dépendance au pouvoir irrationnel, au profit et à l'argent. C'est l'énorme machine mortelle qui peut éteindre l'humanité.

Je vous propose, en tant que président de l'un des plus beaux pays du monde, et l'un des plus ensanglantés et violés, de mettre fin à la guerre contre la drogue et de permettre à notre peuple de vivre en paix.

Je fais appel à toute l'Amérique latine à cette fin. J'appelle la voix de l'Amérique latine à s'unir pour vaincre l'irrationnel qui martyrise nos corps.

Je vous invite à sauver la forêt amazonienne intégralement avec les ressources qui peuvent être allouées globalement à la vie. Si vous n'avez pas la capacité de financer le fonds pour la revitalisation des forêts, si l'argent est plus important pour les armes que pour la vie, alors réduisez la dette extérieure pour libérer nos propres espaces budgétaires et avec eux, accomplissez la tâche de sauver l'humanité et la vie sur la planète. Nous pouvons le faire, nous, si vous, vous ne le voulez pas. Il suffit d'échanger la dette contre la vie, contre la nature.

Je vous propose, et j'appelle l'Amérique latine à faire de même, d'engager le dialogue pour mettre fin à la guerre. Ne nous poussez pas à nous aligner sur les champs de bataille. L'heure est à la PAIX. Que les peuples slaves se parlent entre eux, que les peuples du monde se parlent entre eux. La guerre n'est qu'un piège qui nous rapproche de la fin des temps dans la grande orgie de l'irrationalité.

Depuis l'Amérique latine, nous appelons l'Ukraine et la Russie à faire la paix.

Ce n'est que dans la paix que nous pourrons sauver la vie dans ce pays qui est le nôtre. Il n'y a pas de paix totale sans justice sociale, économique et environnementale.

Nous sommes également en guerre contre la planète. Sans paix avec la planète, il n'y aura pas de paix entre les nations.

Sans justice sociale, il n'y a pas de paix sociale.

        

 

ANNAMARIA RIVERA
Ce n'est qu'un animal

Annamaria Rivera, Comune-Info, 21/9/2022
Traduit par
Fausto Giudice

Le mot spécisme* est fondé sur la notion d'espèce, par analogie avec les mots racisme et sexisme : c'est le système de domination, d'objectivation, d'appropriation des animaux, fondé sur le critère rigide et arbitraire de l'appartenance des individus à une espèce.

Un tel système est soutenu et justifié par le dogme de la Nature et l'idéologie de la centralité et de la supériorité de l'espèce humaine sur toutes les autres. La pensée occidentale moderne, bien qu’envisageant des formes de continuité dans la sphère matérielle - évolutive, biologique, mais aussi génétique - a surtout séparé culturellement et moralement non seulement le corps de l'esprit, le soma de la psyché, mais aussi les humains des non-humains.

Par conséquent, elle a souvent opéré une nette dissociation entre les sujets humains et les objets animaux, réifiant ces derniers et niant non seulement le fait qu'ils ont un “monde”, des cultures, une “histoire”, mais aussi leur qualité de sujets dotés d'une vie sensible, émotionnelle et cognitive.

Les croyances, préjugés et stéréotypes utilisés pour légitimer l'indifférence à l'égard des souffrances infligées aux animaux ou pour justifier la cruauté coutumière à leur égard sont étroitement liés aux formes de pensée racistes et sexistes.

Le mouvement antispéciste (ou mouvement de libération animale) affirme que l’assignation des individus à des catégories biologiques (d'espèces, mais aussi de “race”, de sexe, d'âge) n'est pas pertinente pour décider de la considération à accorder à leurs besoins, à leurs désirs, à leurs droits ; et elle sert simplement de prétexte idéologique à la discrimination, qui va jusqu'à la réification. Au sujet de cette dernière, il suffit de mentionner le fait que, jusqu'en 2015, pour le Code civil français, le statut juridique de l'animal était celui d'un bien meuble : ce n'est que plus tard qu'il est devenu « un être vivant doué de sensibilité » [voir ici].

Un des risques les plus sérieux est, à mon avis, l'infiltration du mouvement antispéciste ou l'appropriation de la “question animale” par des courants de droite ou d'extrême droite. Il est donc également nécessaire - et pas seulement pour des raisons tactiques - d'articuler l'antispécisme avec l'antisexisme et l'antiracisme. Les stéréotypes utilisés pour légitimer l'indifférence à l'égard des souffrances infligées aux animaux ou pour justifier la cruauté habituelle à leur égard sont étroitement liés aux modes de pensée racistes et sexistes.

Une partie de la gauche politique court également de tels risques, incapable, comme elle l'est souvent, de comprendre la valeur stratégique de l'antispécisme. Pour une partie de la pensée de gauche, la “question animale” est un luxe pour les privilégiés, qui seraient indifférents aux questions de classe, de justice sociale et d'égalité. Cependant, bien que la tradition de gauche ait souvent marqué ses distances par rapport à la “question animale”, il existe des exceptions historiques pertinentes auxquelles on peut se référer : de Rosa Luxemburg à Horkheimer et Adorno...

Quant au mouvement féministe, il a certainement développé une réflexion profonde sur ce qui est proclamé, proposé et imposé comme neutralité universelle. Mais, jusqu'à présent, du moins dans ses variantes italienne et française, il n'a pas su réfléchir suffisamment au “cycle maudit de l'exclusion des autres”, inauguré par le spécisme (l'expression est de Claude Lévi-Strauss).


En effet, affirmer que les animaux ne sont pas des choses, des biens ou des marchandises, mais bien des sujets d'une vie sensible, singulière, affective et cognitive (et agir en conséquence) signifie aller dans le sens d'un projet économique, social et culturel qui a pour fondement la redistribution des ressources à l'échelle mondiale, l'égalité économique et sociale, et en fin de compte le dépassement du système capitaliste. Et ceci dans la mesure où, notamment dans sa phase néolibérale et mondialisée, le capitalisme est fondé sur l'exploitation intensive des non-humains comme des humains.

Même les écologistes ont tardé non seulement à se préoccuper du bien-être animal, mais aussi à prendre en compte les énormes dégâts environnementaux causés par l'industrie de la viande. De fait, au moins 142 milliards d'animaux sont abattus chaque année dans le monde. Avant d'être tués, souvent de manière douloureuse et horrible, les animaux d'élevage n'ont aucune existence. Les cochons sont emprisonnés dans des cages qui compriment leur corps et les empêchent de bouger du tout ; les veaux sont arrachés à leur mère dès leur naissance ; les poussins mâles sont pulvérisés vivants...

Cette industrie est la principale responsable de la déforestation, de la consommation et de la pollution de l'eau, de la production de gaz à effet de serre, de l'utilisation planétaire des terres, de la consommation de produits agricoles ; en outre, elle est l'une des premières en termes de consommation d'énergie. Tout cela au profit presque exclusif des pays occidentaux riches et industrialisés, qui sont les plus gros consommateurs de viande par habitant. [voir ici]


En résumé, nous avons aujourd'hui tous les éléments pour affirmer que l'alimentation carnée provoque un véritable désastre écologique (il faut dix mille litres d'eau pour produire un kilo de viande bovine) ainsi qu'une importante sous-nutrition humaine : quatre milliards d'êtres humains de plus pourraient être nourris si les productions végétales destinées aux bovins étaient utilisées directement pour l’ alimentation des humains.


En réalité, les élevages industriels et les abattoirs, avec leur chaîne de démontage des corps des animaux, restent les exemples extrêmes d'“usines” typiquement fordistes. Là, une vache est tuée et dépecée toutes les minutes, un porc toutes les vingt secondes et un poulet toutes les deux secondes. Mais leurs dégâts n'affectent pas seulement la vie des animaux, bien sûr, et l'environnement, mais aussi les travailleurs qui y sont employés. En France, d'ailleurs, il y a eu des enquêtes de terrain sur les chaînes d'abattage, qui décrivent l'enfer des conditions des animaux et des travailleurs.

La rationalité technique de l'élevage et de l'abattage des animaux contient en elle-même une logique qui évoque celle qui a guidé les techniques de concentration et d'extermination des humains. Suivant la sémantique de l'euphémisme homicide, l'extermination planifiée selon la stricte logique industrielle était désignée par l'expression « donner une mort compatissante » afin d'éviter les « souffrances inutiles ». Ainsi, la mise à mort en série d'animaux destinés à l'abattage dans des abattoirs aseptiques et automatisés, prescrite par les lois des pays occidentaux “plus avancés”, est appelée et justifiée comme un “abattage sans cruauté”.

L'antispécisme s'oppose à la vision naturaliste des êtres vivants et s'intéresse non pas à ce que les individus représentent, mais avant tout à ce qu'ils ressentent et vivent. Ce qui compte, ce n'est pas le logos, la rationalité ou la capacité d'abstraction, mais, avant tout, la simple existence de la souffrance de l'animal, qui est la preuve de sa conscience et de sa subjectivité. On sait maintenant que la sensibilité et l'acuité affective des porcs sont parmi les plus développées. Et pourtant, cela n'empêche pas de tuer au moins deux milliards d'entre eux chaque année, après les avoir soumis à des conditions d'élevage horribles.

C'est l'homme occidental-moderne qui a inauguré la rhétorique selon laquelle l'altérité ne peut être définie que par un critère privatif. L'animal non humain serait caractérisé par ce qui lui manque : raison, âme, conscience, langage, culture...

Jamais par sa singularité. A cet égard, les découvertes nombreuses et novatrices dans les domaines de l'éthologie et de la psychologie cognitive nous ont amenés à abandonner progressivement les anciens critères privatifs. Néanmoins, la pensée dogmatique de la suprématie absolue des êtres humains invente toujours de nouvelles différences radicales, infondées ou même ridicules. On disait autrefois que l'utilisation d'outils était “propre à l'homme”, jusqu'à ce que l'on découvre que certaines espèces animales les utilisaient. Ensuite, on a prétendu que seuls les humains étaient capables de les fabriquer, alors qu'en fait les chimpanzés et d'autres animaux en sont également capables. Plus tard, il a été affirmé que les animaux n'avaient pas de langage articulé. Or  on a pu enseigner à certains primates le langage gestuel des sourds-muets humains, avec une syntaxe et d'autres règles.

Nous disposons donc aujourd'hui de tous les éléments scientifiques pour affirmer que les animaux sont des êtres sensibles, dans de nombreux cas dotés d'une conscience, au sens le plus fort du terme.

Certains anthropologues, au premier rang desquels Claude Lévi-Strauss, ont émis l'hypothèse que l'asservissement, la disqualification et l'exploitation des animaux étaient le modèle primaire qui permettait la domination, la réification et la hiérarchisation de certaines catégories d'êtres humains. Pour sa part, Theodor W. Adorno, dans un aphorisme mémorable de Minima Moralia, écrit que l'éventualité du pogrom est décidée « au moment où le regard d'un animal mortellement blessé rencontre un homme. L'obstination avec laquelle il rejette son regard – “ce n'est qu'un animal” - réapparaît irrésistiblement dans les cruautés commises sur les humains, dont les auteurs doivent constamment se convaincre que “ce n'est qu'un animal” ».

NdT

*Spécisme : traduction de l’anglais speciesism, un terme forgé par le psychologue britannique Richard Ryder, membre du Groupe d’Oxford, en 1970, et défini comme « un préjugé ou une attitude de partialité en faveur des intérêts des membres de sa propre espèce et contre ceux des membres d'autres espèces ».

  

  Le marché de la viande, par Carl Hassmann,magazine Puck, USA, 1906 [date de parution du roman d'Upton Sinclair La Jungle, sur les abattoirs de Chicago et de la promulgation de la première loi fédérale de régulation du marché de la viande] :

    Un boucher, "Le trust du bœuf", debout derrière le comptoir d'une boucherie, présentant des produits carnés étiquetés "Poison en pot, bœuf au maïs chimique, poulet de veau, saindoux tuberculeux, rôti de bœuf pourri, jambon désodorisé, saucisses embaumées, porc putréfié". Un verset de la Bible apparaît sous le comptoir : "C'est pourquoi je vous dis : Ne vous souciez pas pour votre vie de ce que vous mangerez, ni de ce que vous boirez. Matthieu VI:25".


22/09/2022

GIDEON LEVY
Israël veut une nouvelle Intifada

Gideon Levy, Haaretz, 22/9/2022
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

Israël veut une autre intifada, cela ne fait aucun doute. Il n'y a pas d'autre explication au comportement débridé de ces derniers mois, même si l'on ne voit pas bien quel bénéfice possible pourrait être tiré d'un inutile bain de sang de plus. Inutile, mais Israël le veut : ce qu'il fait dans les territoires occupés ces derniers temps conduira inévitablement à une nouvelle intifada. Israël le sait bien. Il faut donc en conclure que c'est ce qu'il veut.


Des manifestants palestiniens protestant contre l'arrestation de deux militants palestiniens affrontent les forces de sécurité palestiniennes, à Naplouse, en Cisjordanie occupée par Israël, le mardi 20 septembre. Photo MOHAMAD TOROKMAN/ Reuters

Tous les éléments nécessaires au déclenchement d'une nouvelle intifada ne manquent que du côté palestinien : les Palestiniens manquent de leadership, ils manquent de soutien arabe et international, ils manquent d'unité et de combativité, sans lesquelles l'intifada sera lente à venir, même si elle finira par arriver. Mais Israël a fait sa part pour alimenter un déchaînement de colère et de violence à son encontre.

« A quoi vous attendiez-vous ? », demande Trad Salah, dont le fils Uday, 17 ans, est mort lorsqu'un tireur d'élite des FDI lui a tiré une balle dans la tête et une balle dans le cœur à une distance de 100 mètres à Kafr Dan. La question est restée en suspens dans sa maison, qui ne se remettra jamais de son chagrin. Les deux hommes qui ont tué le major israélien Bar Falah au poste de contrôle de Jalamah la semaine dernière venaient de ce village militant. En avril, les soldats ont tué deux hommes non armés dans le village. Maintenant, ils ont tué Uday. Dans quelques jours, l'armée va faire une descente dans le village et raser les maisons des tueurs de Falah. L’évidence s’impose, ce n’est qu’une question de temps. Les fossoyeurs peuvent se mettre au travail dans le cimetière en face de la maison de Salah, qui peut voir la tombe de son fils depuis sa fenêtre.

A quoi vous attendiez-vous ? Demandez aux commandants de Tsahal et du Shin Bet qui laissent l'armée et les services de sécurité faire ce qu'ils veulent. A quoi vous attendiez-vous ? Demandez au Premier ministre et au ministre de la Défense du soi-disant gouvernement de changement et de guérison, qui ont permis et encouragé tout cela. À quoi vous attendiez-vous ? Il faut demander à chaque Israélien qui reste silencieux. Aucun peuple qui a souffert comme le peuple palestinien a souffert ne restera silencieux, et cela inclut le peuple palestinien entre Rafah, dans la bande de Gaza, et Jénine en Cisjordanie.

Ce qu'Israël fait depuis quelques mois est un aller simple vers un soulèvement populaire, même s'il échoue comme ses deux prédécesseurs. Le plus grand nombre de décès de Palestiniens et de détentions sans procès en sept ans et le plus grand nombre d'incidents violents commis par des colons - peut-être plus que jamais. À quoi vous attendiez-vous ? Des châtiments collectifs éhontés, des châtiments familiaux sans hésitation - à quoi vous attendiez-vous ? Qu'attendez-vous d'une armée dont le commandant se vante de sa capacité à tuer et dont les soldats savent que tout est permis ?

Il est difficile de savoir par où commencer - par l'apartheid quotidien, par l'agriculteur palestinien qui a essayé de se protéger et de protéger ses biens contre les voyous colons et qui a maintenant les mains écrasées, et qui est détenu depuis deux semaines alors que le colon qui l'a blessé est libre ? Avec le meurtre de Shireen Abu Akleh, suivi des tentatives mensongères des FDI de fuir toute responsabilité pour ce crime ignoble et de soutenir les soldats qui l'ont abattue lorsqu'ils ont vu qu'elle était journaliste ?

Avec l'incroyable légèreté avec laquelle les soldats tuent des manifestants non armés, presque tous les jours, et l'incroyable indifférence du public avec laquelle ces meurtres en série sont accueillis ? Avec la sanctification de l'armée de l'occupation ? Avec la façon écœurante dont l'armée est adulée dans les médias, une tendance qui, ces derniers temps, a encore une fois pris des proportions effrayantes ? Il ne se passe pas un jour sans que l'on parle d'un soldat ou d'une unité militaire exemplaire.

Qu'attendiez-vous de l'écrasement du président palestinien Mahmoud Abbas par Israël ? Que le Premier ministre Yair Lapid rencontre le roi Abdallah à l'ONU et ignore complètement Abbas, comme si nous étions revenus à l'époque de “l'option jordanienne” de Shimon Peres ? L'armée et les colons s'enivrent de plus en plus du pouvoir ? Par où commencer ?

C'est beaucoup plus facile de dire comment cela va se terminer. Cela se terminera par du sang. Plus de sang. Avec un soulèvement violent. Il pourrait être très brutal, et il sera assez facile d’en comprendre, et même de justifier, les motivations.


 

21/09/2022

FARAH STOCKMAN
Le “déferlement de migrants” sur Martha's Vineyard met en lumière une vérité : le système d'immigration usaméricain est obsolète

Farah Stockman, The New York Times, 16/9/2022
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

Farah Stockman (1974) a rejoint le comité de rédaction du New York Times en 2020 après avoir couvert la politique, les mouvements sociaux et les questions “raciales” pour le desk national. Elle avait auparavant passé 16 ans au Boston Globe, dont près de la moitié en tant que journaliste de politique étrangère à Washington. Elle a effectué des reportages en Afghanistan, au Pakistan, en Iran, au Sud-Soudan, au Rwanda et à Guantánamo Bay. Elle a également été chroniqueuse et membre du comité de rédaction du Globe, remportant un prix Pulitzer pour ses commentaires en 2016. Elle est l'auteure de American Made : What Happens to People When Work Disappears,
sur les ouvriers de l'usine de roulements à billes Rexnord à Indianapolis et les raisons de leur vote pour Trump, suite aux menaces de fermeture et de délocalisation à Monterey au Mexique, qui ont été effectivement mises à exécution. @fstockman

Depuis avril, le gouverneur Greg Abbott du Texas a fait transporter en bus plus de 7 900 migrants de l'État vers Washington, D.C. En août, il a commencé à envoyer des migrants à New York. Maintenant, le gouverneur de la Floride, Ron DeSantis, s'y met aussi, en envoyant deux cargaisons de migrants à Martha's Vineyard*, dans le Massachusetts. À en croire Mister Abbott, il veut ainsi  percer à jour le bluff des maires des États bleus (démocrates) qui prétendent accueillir à bras ouverts les immigrants sans papiers. Cela fait également partie d'un plan républicain pas si secret que ça, visant à attiser la colère du populo contre les démocrates avant les élections de mi-mandat.

Des immigrés se rassemblent le 14 septembre avec leurs affaires devant l'église épiscopale St Andrews à Edgartown, sur Martha's Vineyard. Photo Ray Ewing / Vineyard Gazette via AP

 Politicaillerie mise à part, une chose est claire : notre système d'immigration est depuis longtemps surchargé et obsolète, et la procédure d'asile est une grande partie de ce qui ne fonctionne pas. Le nombre de nouvelles demandes d'asile déposées devant les tribunaux usaméricains de l'immigration a explosé, passant de 32 895 pour toute l'année 2010 à 156 374 en 2022 - à quatre mois de la fin de l’année. Cela s'explique en partie par le fait que les conflits et le Covid ont créé une migration massive à travers le monde. Les tribunaux de l'immigration n'ont pas été en mesure de faire face à l'afflux de nouveaux arrivants. En 2010, il y avait un arriéré d'environ 100 000 dossiers d'asile en cours de traitement. Aujourd'hui, ce chiffre est passé à plus de 660 000. Si l'on inclut d'autres types d'affaires, comme les ordres d'expulsion, les dossiers en souffrance dans les tribunaux de l'immigration ont atteint plus de 1,8 million.

Ces chiffres reflètent un récent pic de migration. Au cours des deux dernières années, environ un million de personnes ont été autorisées à entrer dans le pays pour attendre une audience devant un tribunal de l'immigration, selon un rapport récent de ma collègue du Times, Eileen Sullivan. Chaque personne a eu un an pour déposer une demande d'asile. Ce n'est pas seulement un phénomène de l'ère Biden : un nombre similaire a été admis par l'administration Trump pendant une période de 24 mois en 2018 et 2019, lors de la dernière grande poussée migratoire.

Combinés, ces chiffres ont brisé le système. Bien que les audiences de demande d'asile soient censées se tenir dans les 45 jours suivant le dépôt d'une demande, le temps d'attente actuel pour une audience de demande d'asile est en moyenne de près de quatre ans et demi, selon les données des chercheurs compilées au centre TRAC de l'université de Syracuse. Plus la résolution d'un cas est longue, plus il peut être difficile de renvoyer les personnes dont la demande d'asile a été rejetée, comme cela s'est produit dans plus de la moitié des cas d'asile l'année dernière. Selon les prévisions, plus de 745 000 procédures d'expulsion seront engagées en 2022, soit plus du double de toutes les autres années, à l'exception de 2019. Les longs retards dans la résolution des dossiers d'asile sont devenus une crise grave et auto-entretenue : ces délais incitent les gens à déposer des demandes d'asile infondées, sachant que cela leur fera gagner des années, même s'ils sont finalement expulsés.

 

DeSantis déporte des dizaines d'immigrants
"Bienvenue à Marth's Vineyard ! Quoi que vous aimiez faire -pêcher, vous balader, faire du shopping, vous réunir, créer, manger, vous relaxer -, vous pouvez vous y livrer sans contraintes"

Dessin de Randall Enos

Le problème vient en partie du fait que l'asile est l'une des rares voies légales que les personnes économiquement désespérées peuvent utiliser pour obtenir la permission de vivre et de travailler aux USA. En vertu de la législation usaméricaine et des conventions des Nations unies établies au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les personnes qui expriment une « crainte fondée d'être persécutées pour des raisons de race, de religion, de nationalité, d'appartenance à un groupe social particulier ou d'opinions politiques » sont autorisées à attendre que leur dossier d'asile soit jugé aux USA, où elles peuvent demander l'autorisation de travailler 150 jours après avoir déposé leur demande d'asile. Les documents d'autorisation de travail doivent être renouvelés tous les deux ans, ce qui crée une autre montagne de paperasse que la bureaucratie doit gérer.

Les demandeurs d'asile dont le dossier est authentique sont parmi les plus lésés par les fausses demandes, qui augmentent considérablement le temps qu'ils doivent attendre pour obtenir une protection juridique.

L'administration Trump a essayé un certain nombre de méthodes pour décourager les gens de déposer de nouvelles demandes d'asile, notamment en obligeant certaines personnes à rester au Mexique pendant qu'elles demandent l'asile aux USA. Néanmoins, les demandes d'asile ont en fait fortement augmenté sous le président Donald Trump, en partie en raison d'une poussée migratoire, mais aussi comme moyen de défense contre ses efforts accrus pour expulser les gens.

L'épidémie mondiale de Covid-19 a présenté une nouvelle opportunité de réduire les demandes d'asile. Le Titre 42 [du Code des USA], la politique de santé publique liée à la pandémie que l'administration Trump a instituée en mars 2020, a permis aux responsables usaméricains d'expulser rapidement les migrants à la frontière sans leur accorder la possibilité de déposer une demande d'asile. Beaucoup sont repoussés au Mexique, ce qui les expose à davantage de danger. L'administration Biden a annoncé qu'elle rouvrirait le traitement des demandes d'asile à la frontière et chercherait à mettre fin à l'utilisation du Titre 42, mais plus de 20 procureurs généraux républicains ont intenté une action en justice pour maintenir le Titre 42 en place, alors même que certains d'entre eux s'opposaient à d'autres efforts de prévention du Covid et insistaient sur le fait que la pandémie était exagérée. Jusqu'à présent, les efforts de l'administration pour modifier cette politique ont été bloqués par un juge fédéral.

Le Titre 42 finira par être levé ; à ce moment-là, le pays s'appuiera sur le Titre 8 [du Code des USA], l'autorité prépandémique en vertu de laquelle les agents usaméricains peuvent rapidement expulser ou mettre à l'amende les personnes prises en flagrant délit d'entrée illégale aux USA, à moins qu'elles ne soient jugées éligibles pour demander l'asile. Cela est juste ; un système bien géré doit être habilité à rejeter et à expulser rapidement les personnes dont la demande est infondée, tout en mettant en relation les personnes dont le cas est authentique avec des réseaux de soutien social. À cet égard, l'administration Biden n'a pas reçu le crédit qu'elle mérite pour un changement de règle important, bien que sous-estimé, qui pourrait remanier le système. Cet été, des agents d'asile formés ont statué sur certaines demandes d'asile dans une poignée de centres de détention de l'ICE (Police de l’immigration et des Frontières) au Texas, soulageant ainsi les tribunaux de l'immigration. Les demandeurs d'asile dont la demande est rejetée peuvent toujours faire appel auprès d'un juge. L'espoir est que les décisions rapides concernant les nouveaux cas empêcheront l'arriéré de s'accroître et décourageront les demandes fausses ou sans fondement.

La nouvelle règle n'est pas le tapis de bienvenue que de nombreux militants des droits des immigrants attendaient de l'administration Biden après quatre années de présidence Trump. Elle n'est pas non plus le traitement de tolérance zéro que de nombreux républicains considèrent comme le seul moyen de dissuader les migrants de s'amasser à la frontière. Mais il s'agit d'une politique saine fondée sur des recommandations et des recherches approfondies menées par des groupes respectés, notamment le Migration Policy Institute, un organisme non partisan. À une époque où presque tout ce que fait un président en matière d'immigration lui attire des poursuites judiciaires, elle a été soigneusement rédigée pour être le plus à l'abri possible des litiges. Combiné aux efforts bipartites visant à augmenter la capacité de traitement des non-citoyens à la frontière dans des centres d'accueil regroupant tous les départements et agences concernés sous un même toit, il pourrait finalement transformer un système défaillant en un système beaucoup plus efficace, moderne et équitable.

À une époque où les USAméricains sont déjà en désaccord entre eux sur ce que nous pourrions appeler les valeurs fondamentales - les croyances culturelles qui soudent notre pays - il est raisonnable de s'inquiéter de savoir si l'ajout de nouveaux arrivants au mélange compliquera la tâche de forger un avenir commun. Pourtant, il s'agit également d'une question qui touche au cœur de notre identité et qui nous permet de savoir si nous continuerons à être un endroit où les masses fatiguées, pauvres et entassées du monde peuvent obtenir une seconde chance. Pour être fidèles à notre identité de pays pluraliste, nous avons besoin d'un système d'asile qui garantisse que les personnes qui remplissent les conditions requises pour bénéficier d'une protection puissent l'obtenir - tout en réduisant au minimum les abus du système par ceux qui essaient simplement de passer la ligne.

NdT

Martha's Vineyard (« Le Vignoble de Martha ») est une île de l'État du Massachusetts, à 6 km de Cape Cod, au sud de Boston et à l’est de Newport. L'île est surtout connue comme résidence d'été de la jet set et des présidents  usaméricains, une mode lancée par Ulysses Grant en 1874 et suivie entre autres par Kennedy, Clinton et Obama, qui a été critiqué pour cela pendant la récession de 2007 à 2012. En 2019, les Obama y ont acheté un sam'suffit de 640 mètres carrés sur un terrain de 12 ha pour la modique somme de 11,75 millions de $. De quoi loger plusieurs centaines de migrants...

Entrée d'enfants sans papiers non accompagnés : "Venez, mais pas maintenant"

 

20/09/2022

MAYA JASANOFF
Pleurez la reine, pas son empire

Maya Jasanoff, The New York Times, 8/9/2022
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

Maya Jasanoff, professeure d'histoire à Harvard, est l'auteure de trois livres sur l'Empire britannique et ses sujets, et, plus récemment, de « The Dawn Watch : Joseph Conrad in a Global World », pour lequel elle a reçu le prix d'histoire Cundill 2018 de l'Université McGill, Montréal, Canada.

« La fin d'une ère » deviendra une rengaine lorsque les commentateurs évalueront le règne record de la reine Elizabeth II. Comme tous les monarques, elle était à la fois un individu et une institution. Elle avait un anniversaire différent pour chaque rôle — l'anniversaire réel de sa naissance en avril et un anniversaire officiel en juin — et, bien qu'elle ait conservé son nom personnel de monarque, détenait différents titres selon l'endroit où elle se trouvait dans ses domaines. Elle était aussi dépourvue d'opinions et d'émotions en public que ses sacs à main omniprésents étaient réputés contenir  des objets quotidiens comme un portefeuille, des clés et un téléphone. De sa vie intérieure, nous en avons peu appris au-delà de son amour pour les chevaux et les chiens — ce qui a donné à Helen Mirren, Olivia Colman et Claire Foy un public enthousiaste pour leurs aperçus plongeants dans cette intimité.

Photo Frank Augstein

 La reine incarnait un engagement profond et sincère envers ses devoirs — son dernier acte public fut de nommer son 15e premier ministre — et pour leur performance inlassable, elle sera pleurée à juste titre. Elle a été un facteur de stabilité, et sa mort dans des temps déjà turbulents enverra des ondes de tristesse dans le monde entier. Mais nous ne devrions pas romantiser son époque. Car la reine était aussi une image : le visage d'une nation qui, au cours de son règne, a été témoin de la dissolution de presque tout l'Empire britannique dans une cinquantaine d'États indépendants et a considérablement réduit son influence mondiale. Par sa conception comme par le hasard de sa longue vie, sa présence en tant que chef d'État et chef du Commonwealth, une association de la Grande-Bretagne et de ses anciennes colonies, a mis un front traditionaliste solide sur des décennies de bouleversements violents. En tant que telle, la reine a contribué à obscurcir une histoire sanglante de décolonisation dont les proportions et les legs n'ont pas encore été suffisamment reconnus.

Elizabeth est devenue la reine d'une Grande-Bretagne d'après-guerre où le sucre était encore rationné et les décombres des dégâts des bombes encore en cours de nettoyage. Les journalistes et les commentateurs ont promptement jeté la jeune femme de 25 ans comme un phénix se levant dans une nouvelle ère élisabéthaine. Une analogie inévitable, peut-être, et pointue. Le premier âge élisabéthain, dans la seconde moitié du XVIe siècle, a marqué l'émergence de l'Angleterre d'un État européen de second rang à une puissance d'outre-mer ambitieuse. Elizabeth Ier élargit la marine, encourage la course et accorde des chartes à des compagnies commerciales qui jettent les bases d'un empire transcontinental.

Après son couronnement à l'abbaye de Westminster en 1953, les journalistes et les commentateurs ont rapidement fait de la jeune reine de 25 ans le phénix d'une nouvelle ère élisabéthaine. Photo Associated Press

Elizabeth II a grandi dans une famille royale dont la signification dans l'Empire britannique avait gonflé même si son autorité politique se rétrécissait à la maison. La monarchie régnait sur une liste toujours plus longue de colonies de la Couronne, dont Hong Kong (1842), l'Inde (1858) et la Jamaïque (1866). La reine Victoria, proclamée impératrice de l'Inde en 1876, présida les célébrations flamboyantes du patriotisme impérial ; son anniversaire fut consacré à partir de 1902 comme Jour de l'Empire. Les membres de la famille royale ont fait de somptueuses visites cérémonielles aux colonies, offrant aux dirigeants autochtones asiatiques et africains une soupe aux lettres d'ordres et de décorations.

En 1947, la princesse Elizabeth célébra son 21e anniversaire lors d'une tournée royale en Afrique du Sud, prononçant un discours très cité dans lequel elle promit que « toute ma vie, qu'elle soit longue ou courte, sera consacrée à votre service et au service de notre grande famille impériale à laquelle nous appartenons tous ». Elle était dans une autre tournée royale, au Kenya, quand elle a appris la mort de son père.

BENCH ANSFIELD
Un théâtre de panique d’État : Riotsville, USA, un film de Sierra Pettengill

 Bench Ansfield, The New York Review of Books, 16/9/2022
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

Bench Ansfield est un·e historien·ne du capitalisme racial et des villes usaméricaines du XXe siècle. Iel est titulaire d'un doctorat en études américaines de l'Université de Yale et est actuellement postdoctorand·e avec une bourse de l’ ACLS (American Council of Learned Societies) à la Dartmouth Society of Fellows. À l'automne 2024, iel commencera comme professeur adjoint d'histoire à l'Université Temple (Philadelphie). Son livre Born in Flames, basé sur sa thèse de doctorat, doit paraître chez Liveright/Norton. Iel y examine la vague d'incendies criminels à but lucratif qui a ravagé le Bronx et des dizaines de villes usaméricaines dans les années 1970. CV. @benchansfield

À partir de 1967, l'armée a construit de fausses villes pour former les policiers et les militaires à la contre-insurrection. Le nouveau documentaire de Sierra Pettengill met à nu les craintes et les fausses promesses de cette entreprise. 


Un quartier d'affaires de petite ville glisse à travers l'écran dans un technicolor granuleux des années 1960. La prise de vue montre un prêteur sur gages, une pharmacie et des publicités pour du fromage blanc et des patates blanches. La ville se fait passer pour Anywhere [N’importe où], USA, mais quelque chose ne va pas. Les façades aux couleurs vives sont fabriquées et fragiles. Au sommet du magasin d'alcool, un sniper en uniforme est accroupi. Deux voitures renversées gisent devant Joe’s Place. Une voix off demande : « Qu'est-ce qu'on est en train de regarder ? »

L'endroit capturé dans cette séquence de Riotsville, USA [riot = émeute, NdT] - un documentaire envoûtant de Sierra Pettengill, avec un récit écrit par Tobi Haslett - n'est pas une rue principale ordinaire ; c'est une scène de combat mise en scène. « Riotsville » est le nom que l'armée a donné aux terrains d'entraînement qu'elle a construits, à partir de 1967, pour former les services de police et le personnel militaire à l'art de la contre-insurrection domestique. Alors qu'une foule de hauts gradés regardait depuis les gradins, la police et les cadets militaires jouaient à divers scénarios de désordre civil dans les deux blocs de cette ville de diorama.

Riotsville a été construit avec un but singulier : perfectionner des formes politiquement acceptables de répression étatique. Elle a vu le jour à la suite de la réponse hasardeuse de la Garde nationale et des forces de l'ordre locales aux soulèvements de Watts, Newark et de nombreuses autres villes. Trente-trois habitants noirs ont été tués pendant le seul soulèvement de Detroit. « Si on voyait quelqu'un bouger », avait déclaré un garde national  au New York Times,« on tirait d’abord et on posait des questions après » Une violence de l'État à ce point excessive a fait l'objet d'une censure généralisée - même le comité de rédaction du Times a publié une tribune intitulée « Trigger-Happy Guard » [La gâchette facile de la Garde nationale]- et en 1967, les forces de l'ordre avaient adopté la formation anti-émeute formelle comme mesure corrective privilégiée. Les exercices de Riotsville, organisés d'abord au fort Belvoir de Virginie, puis au fort Gordon de Géorgie (deux bases de l'armée nommées en hommage à l'esclavagisme et à la Confédération), ont donné aux forces de l'ordre une arène simulée dans laquelle répéter des tactiques sans balles pour désamorcer la rébellion noire et le militantisme anti-guerre.

Dans une reconstitution supposée de la rébellion de Watts, une grosse bande multiraciale d'acteurs - policiers et soldats vêtus de vêtements de rue et de perruques - se transforme en foule frénétique après avoir été témoin d'un barrage routier anodin de la police. Le pillage commence, la horde de faux radicaux mime l'insurrection, et un régiment anti-émeute se livre à une embuscade non létale. Une fois arrêté, un manifestant noir crie : « Je vais vous avoir ! » aux policiers blancs qui l’arrêtent. Dans les gradins, les commandants se marrent.

Pettengill a découvert les images des Archives nationales, et dans ses mains, elles deviennent la matière d'une sorte de moqumentaire [documenteur] inversé. Les simulations, filmées par les journalistes et les militaires eux-mêmes, sont imprégnées de parodie, de caricature et de bouffonnerie involontaires ; l'une des scènes présente un char de style Zamboni [surfaceuse] qui grince sans cesse, attirant des gloussements involontaires des journalistes. Il y a là un élément de burlesque sécuritaire. Mais toute envie de rigoler passe quand on comprend qu’on assiste à une répétition en costumes pour la militarisation rapide de la police qui aura lieu au cours des cinq décennies suivantes. Ce n'est pas seulement une fantaisie de l'État, c'est la préfiguration d'un nouveau mode de gouvernance urbaine. De notre point de vue en 2022, Riotsville peut être trouvé dans toute municipalité des USA.

Le film de Pettengill est donc une méditation sur les perversions de la réaction. « Une porte s’est ouverte à la fin des années soixante, et quelqu'un - quelque chose – l’a fermée », dit la narratrice, l'actrice Charlene Modeste, sur les images d'un hélicoptère aspergeant des gaz lacrymogènes. Depuis Citizenfour de Laura Poitras (2014) je n’avais pas regardé une mise en accusation aussi accablante de l’État sécuritaire.

Le documentaire fonctionne si bien en partie parce que Pettengill permet à l'État de parler avec ses propres mots, qui sont hérissés de mépris froid et technocratique. Les images proviennent entièrement d’archives, et seules les images de l'État et des actualités sont utilisées (avec la médiation du récit percutant de Haslett). Riotsville offre une visualisation soutenue de la panique de l'État, un théâtre dans lequel les autorités jouent leur paranoïa : des radicaux noirs incitant à une émeute parmi les manifestants blancs anti-guerre ; des snipers se cachant sur les toits ; des policiers et des soldats apprenant quoi craindre et comment gérer leur peur.

L'horreur du film réside dans la prise de conscience que toute cette opération est menée au nom d'une police plus humaine. La leçon sanglante de cette époque, à l'aube de l'incarcération massive, est que la réforme de la police engendre le pouvoir de la police.1 Riotsville, USA présente une enquête kaléidoscopique sur les nombreuses apparences de la réforme, de la professionnalisation promise par la cartographie de la criminalité basée sur les données à la croyance indue que la formation de la police peut endiguer sa violence.