Un missile
des FDI tiré sur le centre d’un camp de réfugiés de Cisjordanie a tué six
jeunes et en a blessé sept. L’armée a d’abord refusé aux ambulances l’accès au
site, et la police des frontières a frappé les blessés à coups de pied et de
poing. Quelques jours plus tard, les troupes ont de nouveau envahi le camp
L'endroit près duquel le missile a
explosé la semaine dernière, dans le camp de réfugiés de Nur Shams. Il a été
tiré par un drone directement sur un groupe de jeunes qui, dit-on, ne faisaient
rien de mal.
Au cours des
derniers mois, même avant le 7 octobre, le camp de réfugiés de Nur Shams*,
situé à la périphérie orientale de Toulkarem, dans le centre de la Cisjordanie,
a été dans le collimateur des Forces de défense israéliennes. Il ne se passe
pas une nuit sans qu’une incursion d’une violence inouïe n’ait lieu ; les
routes d’accès et les rues à l’intérieur du camp ont depuis longtemps été
détruites par les bulldozers.
Depuis le
début de la guerre, les FDI ont intensifié ses frappes et se sont mises à tuer
depuis les airs au moyen de drones. C’est ainsi qu’a commencé, dans la nuit de
mardi à mercredi de la semaine dernière, une horrible série d’assassinats
aveugles et de mauvais traitements infligés aux blessés, qui a duré jusqu’au
début de cette semaine. Il ne faut pas longtemps pour que l’inspiration du
comportement des FDI dans la bande de Gaza passe en Cisjordanie : ce qui est
permis à Khan Younès l’est aussi à Nur Shams.
Le quartier
d’Al Mahajar (“la carrière”) se trouve sur le flanc nord du camp, de part et d’autre
de l’autoroute menant à Toulkarem. Al Mahajar est considéré comme relativement
calme : jusqu’à la semaine dernière, les FDI y effectuaient rarement des
raids, pas même lors de leurs incursions nocturnes dans le quartier Al Manshiya
du camp, de l’autre côté de la route principale. Mais quelqu’un dans l’armée a
décidé de faire entrer cette zone tranquille dans le cercle de la violence et
de la résistance - et quel meilleur moyen que de tirer un missile, tard dans la
nuit, directement sur un groupe de jeunes qui, selon des témoins, se tenaient
innocemment dans le quartier. Six d’entre eux ont été tués d’un seul coup et
sept autres blessés, certains ayant ensuite subi des violences physiques.
Lundi
dernier, les rues du camp se sont remplies d’enfants : il n’y a pas d’école
ici le jour de l’an. Nur Shams ressemble à Gaza, avec ses ruelles étroites et
ses ordures qui jonchent le sol. À côté de l’endroit où le missile est tombé,
en face de l’épicerie locale, des techniciens de la compagnie de téléphone
palestinienne s’affairent à réparer les poteaux et les lignes endommagés. Le
cratère que le missile a creusé dans la route a déjà été comblé.
Le fils de
la famille Shehadeh, Mohammed, 25 ans, qui marche à l’aide d’une béquille, nous
attend dans la maison des réfugiés. Enseignant à l’école primaire, il a été
blessé au bassin par des éclats d’obus. Il a rapidement été rejoint par son
cousin et meilleur ami, Awas Shehadeh, 23 ans, gardien de but de l’équipe
nationale de football de Palestine et titulaire d’une maîtrise en éducation
physique du Kadoorie College de Toulkarem. Awas est également le gardien de but
de l’équipe de football Al Quds, basée à Al Ram, juste à côté de Jérusalem. Le
9 octobre, l’équipe devait s’envoler pour le Tadjikistan. Aujourd’hui, sa tête
est bandée et lui aussi peut à peine marcher. Des fragments du missile l’ont
frappé à la tête.
Awas et Mohammed Shehadeh cette
semaine. L’un des soldats a demandé à
Mohammed où il avait été blessé et, lorsqu’il a indiqué l’endroit où il
saignait au niveau du bassin, il a commencé à lui donner des coups de pied à
cet endroit.
Les deux
hommes ont raconté avec force détails ce qui leur est arrivé cette nuit-là,
ainsi que la nuit de samedi dernier. Leurs pères - des frères qui travaillent
tous deux depuis des dizaines d’années en Israël et qui ont demandé à ce que
leur nom ne soit pas mentionné - écoutent.
L’invasion
du camp a commencé vers 23 heures le 26 décembre, dans le quartier d’Al
Manshiya. Les bruits des tirs et des explosions étaient très bien entendus ici
et atteignaient également le village distant d’Atil, où vit Abdulkarim Sadi,
chercheur de terrain pour l’organisation israélienne de défense des droits humains
B’Tselem. Il nous a courageusement accompagnés jusqu’au centre du camp de
réfugiés - il n’est pas facile d’escorter des Israéliens dans ce camp en temps
de guerre.
Revenons à
cette nuit-là : Environ 13 jeunes du quartier sont descendus dans la rue et se
tenaient à côté de l’épicerie. Le quartier est construit sur la pente d’une
colline, d’où l’on peut observer la partie sud du camp, qui était alors pris d’assaut
par l’armée.
Vers minuit,
alors qu’ils étaient là à regarder les événements se dérouler, un missile tiré
par un drone au-dessus de leur tête s’est abattu sur le groupe dans un
grondement de tonnerre. « Ça a été un moment terrible », se souvient
Mohammed. « Une scène de terreur difficile à décrire ». Il a ressenti
un coup violent au niveau de la hanche et s’est écroulé sur le sol. Awas a été
projeté dans les airs et a atterri sur la route, avant de découvrir qu’il
saignait de la tête et du cou à cause des fragments qui l’avaient frappé.
Autour d’eux,
il y avait des morts et des mourants. Deux membres du groupe sont morts sur le
coup, un autre a perdu ses deux jambes, le visage d’un autre a été déchiqueté,
trois autres sont dans un état très grave. Les cris des blessés, qui se
mêlaient à ceux des gens qui s’étaient précipités dans la rue, étaient
insupportables, raconte Mohammed. La plupart des morts et des blessés étaient
plus jeunes que lui et Awas.
Mohammed a
entendu un bruit dans sa tête qui n’a pas cessé de l’accompagner pendant un
certain temps. Il a senti qu’il perdait connaissance. Lui et Awas disent avoir
eu peur que le premier missile soit suivi d’un second, comme cela s’était
produit deux semaines plus tôt à côté du camp, lorsque, alors que les habitants
évacuaient les morts et les blessés, un autre missile a explosé au milieu d’eux.
Adham Shehadeh, 33 ans, leur ami, qui s’est joint à notre conversation, était
allé aux toilettes une minute avant l’explosion du missile et a donc été
épargné. « J’ai été sauvé par un miracle", dit-il dans son hébreu d’ouvrier.
Des techniciens réparent les lignes
téléphoniques endommagées par le missile, cette semaine. « ça a été un
moment terrible », se souvient Mohammed. « Une scène de terreur
difficile à décrire. »
Deux
ambulances ont été dépêchées sur place, l’une du Croissant-Rouge, l’autre d’Al
Shifa, une clinique privée. En attendant leur arrivée, les blessés ont été
aidés par des jeunes du camp, dont beaucoup ont suivi des cours de premiers
secours, qui sont désormais très demandés ici. La première ambulance est
arrivée au bout d’une demi-heure, après avoir été bloquée sur l’autoroute, et a
accueilli les trois jeunes les plus gravement blessés avant de repartir. La
seconde ambulance n’a pas eu d’autre choix que d’entasser trois blessés dans
son espace étroit : Awas, Mohammed et un autre jeune, Mahmoud Rashad, 19 ans,
dont la jambe saignait. Ils ont ensuite été confrontés à un autre problème.
Au bout de
la route qui descend du quartier, un important dispositif de la police des
frontières les attendait. Tirant en l’air, ils ont ordonné à l’ambulancier de s’arrêter,
de couper le moteur et de ne regarder que vers l’avant, selon le témoignage qu’il
a donné à Sadi. L’ambulancier a déclaré que son arrivée dans le camp avait été
organisée par l’intermédiaire de la Direction de la coordination et de la
liaison. La police des frontières a ouvert les portes latérales et arrière de l’ambulance.
Ils ont attrapé Mohammed, qui était assis sur le siège à côté de la porte
latérale, et l’ont jeté sur la route. Mohammed a entendu l’un des hommes dire à
un autre : « Tire-lui une balle dans la tête », et la terreur l’a
envahi. La terreur l’envahit : « Pourquoi ? Je n’ai rien fait ! »,
a-t-il crié, impuissant.
Les soldats
ont menotté Mohammed dans le dos, lui ont fait écarter les jambes pour le
fouiller, lui ont bandé les yeux et lui ont demandé de s’agenouiller sur le
sol, la tête baissée. L’un des soldats lui a demandé où il avait été blessé et,
lorsqu’il a indiqué le point de saignement dans son bassin, a commencé à lui
donner des coups de pied à cet endroit. Chaque coup de pied était accompagné de
jurons. Selon Mohammed, ce fut le début d’une série de coups de poing et de
pied de la part de nombreux agents de la police des frontières, qui se sont
relayés pour le frapper alors qu’il était agenouillé sur le sol. La plupart des
soldats étaient masquées. Quelques-uns l’ont frappé à la tête avec la crosse de
leur fusil. L’un d’eux lui a donné un coup de pied dans les testicules. Un
autre lui a demandé « Tu veux ta jambe ? » en pointant son fusil sur
la jambe de Mohammed.
Entre-temps,
ils ont également vérifié et découvert qu’il avait un casier judiciaire vierge.
Les deux autres Palestiniens blessés attendaient dans l’ambulance, étourdis et
perdant du sang. Lorsque Mohammed a dit à un officier qui l’a interrogé sur
place, par téléphone, qu’il avait été battu, les soldats l’ont puni en le
frappant à nouveau. « Personne n’est propre à Nur Shams, vous êtes tous
des putes et de fils de pute », lui ont-ils dit, comme le disent leurs
copains de Gaza.
Cette
semaine, un porte-parole de la police israélienne a déclaré à Haaretz : « Au
cours des opérations menées par les forces de sécurité pour prévenir le
terrorisme, des terroristes ont lancé des engins [explosifs] dans leur
direction et ont mis en danger la vie de nos forces. Les combattants ont agi
pour préserver la sécurité, ont examiné les suspects et ont permis aux blessés
d’être évacués en ambulance ».
Les ruelles de Nur Shams
Lorsqu’il
cesse de se sentir dans les vapes, il découvre qu’il est dans l’ambulance et
que sa tête a été bandée. « Tu resteras ici jusqu’à ce que tu crèves, tu n’iras
pas à l’hôpital », a menacé l’un des soldats. Un autre a pris un selfie
avec le blessé en guise de souvenir. Ils ont maudit les blessés palestiniens et
se sont moqués d’eux. Ce n’est qu’au bout d’une heure environ que l’ambulance a
été autorisée à partir et qu’elle s’est rendue à l’hôpital Thabet Thabet, une
institution gouvernementale située à Toulkarem.
Samedi soir
dernier, les FDI ont à nouveau pénétré dans le camp de réfugiés. Selon des
témoins oculaires, il y avait environ 200 soldats. Entrant dans les maisons du
quartier d’Al Mahajar, ils ont ordonné à tous les hommes de plus de 14 ans de
se rassembler dans une seule maison, où ils ont tous été ligotés et ont eu les
yeux bandés. Mohammed, qui était sorti de l’hôpital au bout de deux jours,
faisait partie de ce groupe. Une quinzaine d’hommes et d’adolescents ont été
entassés dans chacune des pièces, dans une grande promiscuité. Il a entendu les
soldats : « Ce sont des connards du Hamas, peut-être qu’on va les prendre
et les jeter dans le Jourdain ? » « Non, si on les jette dans le
Jourdain, ils vont revenir. » « Peut-être qu’on devrait leur tirer à
chacun une balle dans la tête ? » « Non, c’est dommage de gaspiller l’argent
que coûte une balle, 10 agurot [quelques centimes] par balle. On les prend et on
les jette à Gaza. » « Il n’y a plus de Gaza. On les emmène dans le
Sinaï. » « Qu’ils aillent se faire voir à Khan Younès, on va raser
toutes leurs maisons ici et on agrandira le pays pour nous ».
Ça a
continué comme ça dans les chambres bondées de 2 h 30 à 10 h du matin, le
dimanche. Quiconque demandait à se soulager se voyait répondre : « Qu’est-ce
que tu crois, que tu es à l’école ? Pisse dans ton froc ».
Cette
semaine, l’unité du porte-parole des FDI a fait la déclaration suivante à Haaretz
: « Dans la nuit du 26 décembre, les forces des FDI, du Shin Bet et de la
police des frontières ont entrepris une opération anti-terroriste dans le camp
de réfugiés de Nur Shams, qui est sous l’autorité de la brigade territoriale
Menashe. Au cours de l’action, les soldats ont identifié des terroristes qui
leur ont lancé des engins [explosifs]. Un véhicule aérien de l’armée de l’air a
attaqué le gang, et six des terroristes ont été éliminés.
« Dans
la nuit du 31 décembre, les FDI ont de nouveau mené une opération dans le camp
de réfugiés de Nur Shams, au cours de laquelle des dizaines de suspects ont été
interrogés. Cinq d’entre eux ont été arrêtés et transférés pour être interrogés
par les forces de sécurité. Certains des suspects ont été détenus pendant
plusieurs heures en raison de la longueur de l’opération et de la nature de l’interrogatoire.
Les forces ont permis à ceux qui le souhaitaient de satisfaire leurs besoins physiques.
Tout au long de l’action, il y a eu des échanges de tirs, ce qui explique que
les forces aient retenu certains des suspects pendant toute la durée de l’opération.
Lorsque les forces ont quitté les lieux, les suspects ont été relâchés ».
Finalement, les soldats sont
partis, laissant les dizaines d’hommes toujours ligotés et les yeux bandés. En
sortant, les troupes ont éclaté quelques pare-brise de voitures. Nous les avons
vus cette semaine, brisés.
NdT
*Le camp de Nur Shams (« Lumière du soleil »), à 3 km de Toulkarem,
comptait 13 519 habitants dont 4 440 enfants en 2022. Il a été établi
en 1952 par des habitants de Haïfa chassés par la Nakba, après que leur premier
campement, près de Jénine, eut été détruit par une tempête de neige. Le camp
est surpeuplé, avec une densité de 64 376 habitants au km2 (à
comparer avec Toulkarem : 2 725, ou Haifa : 4 714)
Personne ne
s’est levé. Jusqu’à présent, pour autant que l’on sache, aucun cas de
désobéissance n’a été enregistré au sein de Tsahal depuis le début de la
guerre, à l’exception d’un jeune homme avant son recrutement.
Les pilotes
bombardent comme jamais auparavant, les opérateurs de drones tuent à distance
dans des quantités jamais atteintes auparavant, les artilleurs bombardent plus
que jamais, les opérateurs de matériel lourd détruisent comme jamais
auparavant, et même les gardiens de prison maltraitent les prisonniers comme
jamais auparavant - et personne ne s’est levé.
Des Palestiniens se rassemblent
pour recevoir leur part de nourriture offerte par des bénévoles, dans un
contexte de pénurie alimentaire dans le sud de la bande de Gaza, le mois
dernier. Photo : IBRAHEEM ABU MUSTAFA/ REUTERS
Parmi les
centaines de milliers de réservistes et d’engagés - laissons de côté les
soldats appelés en raison de leur âge, de leur statut et du lavage de cerveau
dont ils font l’objet - il n’y a pas un seul soldat ou officier, pilote ou
artilleur, parachutiste ou soldat de Golani qui ait dit : « C’est assez :
Ça suffit. Je ne suis pas prêt à continuer à participer au massacre, je ne suis
pas prêt à être associé à la souffrance inhumaine ». Aucun gardien de
prison ne s’est non plus levé pour dire la vérité sur ce qui se passe entre les
prisons de sécurité de Sde Teiman et de Megiddo, et poser les menottes sur la
table.
A priori,
les FDI devraient se réjouir d’une guerre totalement consensuelle, sans bruits
de fond. Mais l’absence totale de désobéissance devrait susciter des réflexions
inquiétantes ; elle témoigne d’une obéissance automatique plutôt que d’une
bonne citoyenneté. Une guerre aussi brutale qui n’a pas encore suscité de
doutes parmi les combattants témoigne d’un aveuglement moral. Les pilotes et
les opérateurs de drones sont une chose, ils voient leurs victimes comme de
petits points sur un écran. Mais les soldats et les officiers au sol à Gaza
voient ce que nous avons fait. La plupart d’entre eux sont des réservistes, des
parents d’enfants.
Des Palestiniens
déplacés s’abritent dans un camp de tentes à Rafah, dans le sud de la bande de
Gaza, vendredi. Photo : Shadi Tabatibi/REUTERS
Ils voient
plus d’un million de personnes dépourvues de tout s’entasser à Rafah. Ils
voient les corps dans les rues, les restes de vie dans les ruines, les poupées
des enfants et leurs lits, les haillons en lambeaux et les meubles cassés. Tous
les soldats pensent-ils que le Hamas est à blâmer, que tout Gaza est le Hamas,
qu’ils méritent tout cela et que cela profitera à Israël ?
L’absence d’insubordination
est encore plus évidente si l’on considère ce qui s’est passé ici l’année
dernière, avant le 7 octobre. La désobéissance était devenue une arme plus
légitime et plus courante que jamais ; des milliers de pilotes et de
réservistes ont menacé de l’utiliser.
En juillet,
le mouvement des Frères et Soeurs d’armes a annoncé qu’environ 10 000
réservistes de 40 unités ne se porteraient pas volontaires pour le service de
réserve si le coup d’État judiciaire du régime était adopté. Ils ont rejoint
les 180 pilotes et navigateurs qui avaient déjà déclaré en mars qu’ils ne se
présenteraient pas aux exercices d’entraînement, ainsi que 300 médecins
militaires et 650 soldats de réserve des opérations spéciales et de la
cybernétique. Avec autant de personnes menaçant de désobéir, l’absence totale
de désobéissance aujourd’hui est particulièrement tonitruante.
Les manifestants
de Frères et Sœurs d’armes au carrefour Hemed en juillet 2023 Photo : Olivier
Fitoussi
La
conclusion est que de nombreux soldats de carrière et de réserve sont
convaincus que le coup d’État du régime était une cause juste et appropriée d’insubordination,
contrairement à l’effusion de sang et à la destruction de Gaza. L’armée saccage
une région entière avec ses habitants, et cela ne dérange pas la conscience de
nos forces. La clause de raisonnabilité a davantage dérangé certains d’entre
eux. Où sont les 10 000 soldats qui avaient menacé de désobéir à cause de
Benjamin Netanyahou et de Yariv Levin ? Où sont les 180 pilotes ?
Ils sont
occupés à bombarder Gaza, à l’aplatir, à la détruire et à tuer ses habitants
sans distinction, y compris ses milliers d’enfants. Comment se fait-il qu’en
juillet 2002, le bombardement de la maison de Salah Shehadeh, qui avait tué 14
habitants, dont 11 enfants, ait conduit à la “lettre des pilotes”, dans
laquelle 27 pilotes déclaraient qu’ils refuseraient de participer à des
missions d’attaque - et qu’aujourd’hui, il n’y ait pas même une carte postale d’un
seul pilote ? Qu’est-il arrivé à nos pilotes depuis 2003, et qu’est-il arrivé
aux soldats ?
La ville de Khan Younès, dans le
sud de Gaza, le mois dernier. Photo : Mohammed Salem/Reuters
La réponse semble claire. Israël
affirme qu’après l’horreur du 7 octobre, il est autorisé à faire n’importe
quoi, et que tout ce qu’il fait est digne, moral et légal. L’insubordination en
temps de guerre est une mesure beaucoup plus radicale que l’insubordination à l’entraînement,
et elle frise même la trahison. Elle peut nuire aux frères et sœurs au combat.
Mais l’absence totale de désobéissance après quelque 90 jours de guerre infernale
n’a rien de réjouissant. Ce n’est pas bon. Peut-être que dans quelques années,
certains le regretteront. Peut-être que certains en auront honte.
Gloria Muñoz Ramírez est journaliste au quotidien La Jornada et
directrice du magazine international en ligne Desinformémonos, au
Mexique.
Ocosingo, Chiapas.- Une démonstration de jeunesse musclée, un défilé militaire au rythme de Panteón Rococó et Los Ángeles Azules, une multitude de zapatistes, une assistance nationale et internationale, et un message fort : La propriété doit appartenir au peuple et être commune, et le peuple doit se gouverner lui-même, a déclaré le sous-commandant Moisés, porte-parole de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN).
Les célébrations ont eu lieu au caracol Dolores Hidalgo à
Ocosingo, inauguré il y a tout juste trois ans.
Le chef militaire, d’origine
tseltale, est un organisateur des peuples et est chargé d’expliquer les
prochaines étapes de leur lutte à l’intérieur et à l’extérieur.
Les communs ont été l’expression la plus fréquemment
utilisée au cours des deux jours de célébration. Pour l’expliquer, ils ont
consacré des pièces de théâtre, des chants, des danses et des poèmes choraux.
Un retentissant « Nous sommes seuls, comme il y a 30 ans » a rendu
compte de la réalité qu’ils vivent et ressentent, mais a laissé la porte
ouverte à leur appel insistant à l’organisation. « Nous invitons les
frères et sœurs, s’ils veulent venir, à partager nos idées, à voir ce qui est
le mieux pour la vie. Ce que nous disons, c’est que ceux qui travaillent
doivent manger et que ceux qui ne travaillent pas doivent manger leurs billets
de banque et leurs pièces de monnaie, pour voir si cela satisfait leur besoin
de faim. »
Des milliers de personne en uniforme, vêtu·es de pantalons verts et de chemises marron, ont assisté à l’événement, qui a débuté à 22h30 dimanche.
L’esprit de paix paradoxal d’une armée qui a pris les
armes pour la liberté, la démocratie et la justice était une fois de plus
évident. « « Nous n’avons pas besoin de tuer les soldats et les
mauvais gouvernements, mais s’ils viennent, nous nous défendrons, a expliqué
Moisés, lors d’une manifestation où il n’y avait pas une seule arme, bien que
des milliers de personne en uniforme portant des pantalons verts et des
chemises marron, l’uniforme de la milice zapatiste.
De
nombreux·ses milicien·nes appartiennent à une génération née des années après
le soulèvement.
C’est à 22h30, le dernier jour de
l’année, qu’a débuté la commémoration du 30eanniversaire du soulèvement armé des peuples
mayas du Chiapas. Après un défilé inhabituel, joyeux et festif, de milliers de
miliciens et miliciennes zapatistes appartenant à une génération qui est
certainement née 10 ans après le soulèvement, le sous-commandant Moisés a
commencé son message politique en tseltal, s’adressant tout d’abord à la
concentration massive de bases de soutien qui s’était déplacée vers le caracol
Dolores Hidalgo, créé sur des terres récupérées et inauguré il y a seulement
trois ans.
Une rangée de chaises vides a été
placée à l’avant de la scène. Les absents, lisait-on sur le panneau qui les
présidait. Les disparus ne sont pas là. Les prisonniers politiques ne sont pas
là. Les femmes et les hommes assassinés ne sont pas là. Les jeunes hommes et
femmes assassinés ne sont pas là. Les enfants assassinés ne sont pas ici. Ne
sont pas là nos arrière-arrière-grands-parents, ceux qui ont combattu il y a
plus de 500 ans, mais aussi nos camarades tombés au combat, qui ont fait leur
devoir, a déclaré le sous-commandant Moisés, qui, il y a 30 ans, était connu
comme capitaine, puis a été promu lieutenant-colonel et occupe enfin le
commandement principal au sein de la structure militaire de l’EZLN.
Le discours final a été précédé
d’un long programme culturel au cours duquel les enfants et les jeunes des
communautés rebelles ont mis en scène l’histoire de leur autonomie par étapes
et l’initiative à laquelle ils travaillent déjà : Tierra Común. No Man’s Land.
À cette occasion, il n’y a pas eu de communiqué écrit, ni de présence du
capitaine Marcos, qui, il y a 30 ans et pendant une longue période, a été
chargé d’expliquer la parole des peuples au reste du monde, parvenant avec son
propre récit à transmettre non seulement leurs motivations et leurs douleurs,
mais aussi une nouvelle façon de faire de la politique qui ne suit pas la voie
de la prise de pouvoir, mais celle de l’organisation. Marcos n’est apparu que
quelques instants au cours de la soirée culturelle.
« Camarades des bases d’appui,
nous sommes engagés maintenant. Nous sommes seuls, comme il y a 30 ans. Parce
que seuls jusqu’à présent, nous avons découvert ce nouveau chemin que nous
allons suivre : le chemin commun. Nous avons encore besoin que nos compañeros
et compañeras du Congrès national indigène et le peuple mexicain nous montrent
s’ils sont d’accord avec nous », a conclu le porte-parole zapatiste.
Pourquoi nous
sommes ici
La célébration tant attendue du
trentième anniversaire a été impeccablement organisée. Des centaines
d’événements l’ont précédée. Les gens de l’intérieur et de l’extérieur
apprennent les uns des autres et tout se déroule dans une sainte paix. On
oublie parfois que ces terres de montagnes vertes et de paysages brumeux font
partie d’un État contrôlé par le crime organisé, les paramilitaires et les
gouvernements qui ont été à l’avant-garde de la dépossession pendant des
décennies. À l’intérieur, il n’y a aucun sentiment de menace. Bien au
contraire.
L’écrivain Juan Villoro, l’actrice
Ofelia Medina, la productrice Berta Navarro, l’acteur Daniel Giménez Cacho, les
cinéastes Valentina Leduc et Juan Carlos Rulfo, et la philosophe Fernanda
Navarro marchent en souriant dans le cadre d’une fête. Ils célèbrent, comme
beaucoup d’autres, 30 ans de proximité.
Les premiers à être interpellés par
la lutte zapatiste sont arrivés ici : les peuples indigènes du pays. Nahuas,
Purépechas, Nayeris, Binni Záa, Me’phaa, Na savi, Amuzgos, Mazatecos,
Popolucos, Chinantecos, Otomíes, Mayos, Yoremes, Zoques, Totonacos et Mayas
sont venus écouter en quoi consiste le travail Tierra Común. No Man’s Land.
« Nous n’avons pas besoin qu’on
vienne nous donner des explications, des phrases politiques ou des ateliers sur
le système. C’est aussi simple que cela et il est facile de voir comment est le
système capitaliste. Ceux qui ne veulent pas le voir en sont responsables.
Depuis de très nombreuses années, certains disent des décennies et d’autres des
siècles, pourquoi avons-nous besoin d’un cours sur ce sujet ? C’est simplement
pour voir que ce qu’il faut faire, c’est bien, c’est penser bien. C’est ce que
nous devons faire », explique Moisés au micro. Derrière lui sont assis des
dizaines de membres du Comité Clandestin Révolutionnaire Indigène (CCRI), la
plus haute autorité de toute la structure zapatiste.
« Ce que nous allons dire,
nous allons le faire en commun, peut-être qu’il y a des frères, des sœurs, qui
pensent autrement. Mais non. Il y a des choses qui sont communes et d’autres
qui ne le sont pas. C’est pour cela que nous avons une tête, pour penser, et
c’est pour cela que nous avons des yeux, pour nous rendre compte. C’est pour
cela que nous avons un odorat, pour pouvoir sentir ce qui est commun et ce qui
ne l’est pas », poursuit Moisés, ajoutant qu’il n’y a pas de livre ou de
manuel pour ce qui est à venir et que, comme toujours, tout devra être testé
dans la pratique.
Nous n’avons pas besoin de tuer,
insiste le commandant militaire zapatiste, mais pour cela, il faut de
l’organisation … Nous ne voulons plus de ceux qui gouvernent là-bas, parce
que le capitalisme est dans le monde... personne ne va aller se battre là où
tout le monde vit. C’est nous qui sommes là, là où ils sont, là où ils vivent.
Puis il demande : quelqu’un croit-il que le capitalisme peut être humanisé ?
Le public répond en chœur que non. Et il poursuit : « Le capitalisme ne va
pas dire “je renonce à exploiter”. Personne, pas même le plus petit, ne veut
arrêter de tricher, de voler et d’exploiter, et encore moins les gros. Il n’y a
donc pas besoin de beaucoup d’études. Ce qu’il faut, c’est réfléchir à la
manière de changer cette situation. Personne ne nous le dira, c’est nous, les
hommes et les femmes, qui allons suivre cette voie et nous défendre ».
Organisation,
histoire et 4T
Pendant ces deux jours, les
zapatistes ont raconté les différentes étapes de l’histoire de leur autonomie,
depuis la naissance des Aguascalientes en 1994, leur conversion en cinq caracoles
en 2003, leur élargissement à 12, jusqu’à aujourd’hui, où ils se prononcent en
faveur de la Terre Commune, sans propriétaires, et invitent même ceux qui ne
sont pas zapatistes à faire partie de ce travail collectif.
« Cela n’a pas été facile,
parce que le mauvais gouvernement a voulu en finir avec nous. Dans leurs
médias, ils ont dit que nous, les zapatistes, nous étions rendus et que nous
avions accepté leurs miettes. Mais nous ne nous sommes pas rendus. Résister, ce
n’est pas seulement endurer, c’est construire », disent les jeunes dans
une pièce de théâtre.
C’est au tour de la critique et de
la remise en question profonde de la 4T [la “Quatrième Transformation”
lancée par le président López Obrador, NdT] et de ses mégaprojets. Des
trains en carton portés sur les épaules d’enfants et de jeunes représentent le
Train Maya et le Train Interocéanique, récemment inaugurés par le gouvernement
fédéral. Ce segment évoque les projets éoliens, les entreprises minières, les
cultures transgéniques et les centrales hydroélectriques. Il est également
question du crime organisé et de sa complicité avec les gouvernements.
La fête semble sans fin. Les danses
se poursuivent jusqu’au petit matin. Et tout au long du 1erjanvier, il y a encore de la danse, des
tournois de basket-ball et de volley-ball, des performances artistiques et des
ateliers proposés par les visiteurs.
Soudain, un groupe impensable de mariachis apparaît
dans la cantine communautaire. Ils chantent Las Mañanitas, car un
anniversaire est célébré.
Le président chilien Gabriel Boric a annoncé à la fin de l’année 2023 que l’exploitation
des gisements de lithium serait confiée à une entreprise mixte associant l’État
chilien et la société SQM jusqu’en 2030, après quoi SQM contrôlerait
entièrement l’exploitation jusqu’en 2060. La SQM (Société chimique et minière
du Chili) a été créée en 1968 comme entreprise mixte privé-public d’exploitation
du salpêtre. Ente 1983 et 1988, elle a été privatisée par Pinochet, qui l’a
pratiquement offerte à son beau-fils Julio César Ponce Lerou, qui est aujourd’hui
l’homme le plus riche du Chili. Objet d’innombrables enquêtes judiciaires pour
ses pratiques mafieuses de détournements de fonds et de corruption, Julio
César, alias “el yernísimo” (le Gendre Suprême, ou le Beaufissime), serait
en prison dans un pays administré par un État de droit, ce qui n’est de toute
évidence pas le cas dans le Chili du pitoyable Gabrielito. Ci-dessous 4
articles d’auteurs chiliens apportant leur éclairage sur cette affaire à faire pâlir
d’envie tous les auteur du réalisme magique.-Fausto
Giudice, Tlaxcala
L’année 2024 commence par une
escroquerie digne du Guinness des records, sans que personne ne s’en émeuve.
Seules quelques voix se sont élevées pour alerter le populo sur l’énorme fraude
en cours. Et nous invitons tous les nuls à s’opposer à cette ignoble tentative
de nous passer à la moulinette...
Il y a quelques jours, -on était
encore en 2023-, après le rejet du projet de Constitution concocté par des
marmitons fascistes, la presse (sic) chilienne a rapporté ceci :
« le Président a fait un
discours mesuré dans lequel il a souligné que les urgences sont ailleurs et il a
clôturé le processus constitutionnel ».
À ce moment-là, -plus qu’énervé
par la sollicitude soumise qu’il manifeste à l’égard des aumônes-, j’ai osé
affirmer que la racaille politichienne s’accommodera de n’importe quoi tant que
les « urgence » seront définies par les hommes d’affaires, bref, par
les gros bonnets.
Il n’était pas nécessaire de s’armer
de patience pour savoir quelles étaient ces « urgences » : livrer le lithium
(et ce qui restait, s’il en restait quelque chose, de pudeur, de vertu et de décence)
au beaufissime, celui qui, pendant la dictature, s’est payé SQM, à la grande
satisfaction de la racaille politichienne que l’escroc a financée et continue
de financer, comme on le fait avec les greluches tarifées.
Pour faire taire toute expression
de gêne, faciliter la pénétration et accroître la jouissance, ce Soleil du
XXIème siècle qui nous sert de président nous a donné quelques chiffres, tous
liés à la masse d’argent dont disposera le trésor national, question d’activer
le fonctionnement de nos glandes salivaires dans un réflexe pavlovien : Il nous
avait récemment souhaité « d’être heureux » (sic), ce qui à
proprement parler, comme on dit en France, « ne mange pas de pain »,
donc ne coûte pas un sou, bref un
synonyme simpliste du « Dieu vous bénisse ».
Du pactole dont Ponce Lerou s’empare,
du gigantesque pied de biche - outil indispensable aux voleurs désireux d’enfoncer
des portes réfractaires - qui lui est offert pour ouvrir des marchés, négocier
et recevoir des participations millionnaires d’investisseurs étrangers désireux
de « placer » leurs capitaux oisifs... rien, pas un mot. En réalité,
Ponce Lerou s’élève au rang de videur de bordel, celui qui arrête les clients
indésirables à la porte ou qui l’ouvre en grand aux riches michés réguliers, généreux
avec le petit personnel.
On a aussi impudemment exhibé
comme argument une prétendue prouesse scientifique, de prétendues avancées
technologiques réalisées par SQM que ni les Chinois, ni les Russes, ni même les
Yankees ne sont près de découvrir, Benjamin Franklin, Charles de Coulomb, Louis
Pasteur, Thomas Edison et Alessandro Volta sont des godiches comparés à côté de
Ponce Lerou, on voit que la Vierge du Carmen est avec le Beaufissime, elle le
protège et lui file des rencarts, que c’est une merveille.
Les âmes pieuses, de gauche à
droite et de droite à gauche (mais... n’est-ce pas la même chose, Monseigneur
?) ont loué notre Soleil du XXIème siècle, vantant son « pragmatisme »,
une qualité qui placera le Chili très haut dans la liste des pays qui attirent
les boucaniers, les filibusters, les corsaires et autres aventuriers, - que
dis-je ! toute la Confrérie des Pirates des Caraïbes, qu’Emilio Salgari et
Sandokan nous éclairent -, qui débarquent dans le but louable d’exploiter - c’est
le cas de le dire - notre richesse autrefois nationale et nos travailleurs
(Milei les appelle « capital humain »), pour ainsi engraisser ceux qui débordent déjà de graisse, grâce
surtout au fait qu’ils « graissent » de temps en temps leurs
condottieri serviles, de droite à gauche et de gauche à droite, on ne peut pas
dire qu’au moment de toucher leurs pourboires, ils soient à la ramasse.
Légèrement pressé par d’autres « urgences »
-bien plus simples et domestiques que celles qui agitent notre Soleil du XXIème
siècle-, j’ai osé évoquer ce sujet à l’aube d’une année qui commence comme un
enfer, malgré les vœux sincères généreusement distribués à la fin de 2023, vœux
qui, comme ceux de notre Soleil du XXIème siècle (être heureux), « ne
mangent pas de pain », bref ne coûtent rien.
Le
bradage du lithium à SQM à partir de 2030 est illégal
Le
gouvernement, par l’intermédiaire de la CODELCO (Corporación Nacional del
Cobre, Compagnie nationale du cuivre), a l’intention de céder le lithium à
l’entreprise privée chilienne, chinoise et usaméricaine SQM, alors que depuis
1979, en vertu du décret constitutionnel DL 2.886, le lithium est réservé à l’État.
En outre, d’autres
dispositions légales permettent de contester juridiquement, voire
administrativement, cet accord entre CODELCO et SQM.
Voyons
quelles sont ces dispositions légales.
1.- L’article
640 du Code civil stipule :
« L’État
devient propriétaire de tous les biens pris à la guerre de nation à nation, non
seulement sur les ennemis, mais aussi sur les neutres, et même sur les alliés
et les nationaux selon le cas, et il en dispose conformément aux Ordonnances de
la Marine et de la Course ».
Le code
civil chilien étant entré en vigueur le 1erjanvier 1857, tous les biens pris lors de la
guerre du Pacifique passèrent aux mains de l’État, et plus encore le Dépôt
salin d’Atacama, qui n’avait pas de propriétaire, sauf peut-être les
revendications des Peuples Atacameños.
2-Le 30 mai
1884, le président Domingo Santa María publia un décret, également signé par
son ministre Ramón Barros Luco, qui stipulait ce qui suit :
« L’octroi
de concessions pour des gisements de salpêtre, de borates et d’autres
substances énumérées dans le décret susmentionné du 28 juillet 1877 est
suspendu sur tout le territoire de la République, y compris les départements
situés au nord du 23eparallèle, et est abrogé ».
Le décret du
28 juillet 1877 permettait aux particuliers d’explorer et d’exploiter les
gisements de salpêtre, de borates et « toutes autres substances salines qu’ils
pourraient trouver dans les limites de leur propriété », ce qui fut abrogé
par le décret de 1884.
3 - Par la
suite, en 1888, le deuxième code minier chilien a été promulgué (le premier
datant de 1874), dont l’article 2, paragraphe 5, établit ce qui suit :
« Nonobstant
les dispositions des paragraphes précédents, l’État se réserve le droit d’exploiter
les dépôts de guano sur les terres de toute propriété et d’exploiter les
gisements de nitrates et de sels ammoniacaux similaires qui se trouvent sur les
terres de l’État ou des communes, sur lesquelles aucune propriété minière
privée n’a été établie par des lois antérieures ».
Ce code
minier a encore renforcé la disposition établissant que, sur les terres de l’État,
les nitrates et les sels similaires étaient réservés à l’État, y compris ceux
qui se trouvent dans le Dépôt salin d’Atacama.
4.- Plus
tard, les codes miniers de 1930 et 1932 ont établi la même disposition à l’article
4 des deux codes :
« Nonobstant
les dispositions de l’article précédent, l’État se réserve les dépôts de guano
et de pétrole à l’état liquide ou gazeux, situés sur des terrains de toute
propriété, et ceux de nitrates et de sels similaires, d’iode et de composés de
ces produits, qui sont situés sur des terrains d’État ou nationaux d’usage
public ou des communes, à condition que sur les gisements susmentionnés n’ait
pas été constituée, conformément aux lois antérieures, une propriété minière de
particuliers, encore en vigueur » (c’est nous qui soulignons).
Par
conséquent, depuis le décret suprême de 1884, jusqu’à l’entrée en vigueur de l’article
4 du code minier de 1932, modifié en 1979 par le Décret-Loi 2.886, il n’était
pas possible de constituer une propriété minière sur les nitrates et les sels
similaires du Dépôt salin d’Atacama, car ce gisement appartenait indéniablement
à l’État, en vertu de l’article 640 du code civil.
6.- D’autre
part, afin de garantir que la production agricole nationale puisse répondre aux
besoins alimentaires, en 1940, sous le gouvernement du président Pedro Aguirre
Cerda, la loi 6.482 a été adoptée, qui visait à garantir que le pays puisse
produire les fertilisants dont il avait besoin. Dans ce but, cette loi a créé,
à l’article 1er , le Conseil des fertilisants, auquel une série d’attributions
ont été confiées, et pour donner plus de pouvoirs à ce Conseil, l’article 6 de
cette loi stipulait :
« Les
gisements de carbonate de calcium, de phosphates et de sels de potassium se
trouvant sur les terrains publics ou nationaux à usage public, ou appartenant
aux communes, sont réservés à l’Etat, à condition qu’aucune propriété minière
privée en vigueur n’ait été constituée sur lesdits gisements conformément aux
lois antérieures. En conséquence, à compter de la date de promulgation de la
présente loi, aucune propriété minière ne peut être constituée sur les
gisements contenant les substances indiquées dans le présent article ».
L’aspect
pertinent de cette loi est que ce ne sont pas les substances minérales mais les
gisements contenant des fertilisants qui étaient réservés à l’État, et que les
particuliers n’étaient pas autorisés à établir des droits miniers sur un
minéral ou une substance minérale, puisque c’était le gisement qui était
légalement réservé à l’État.
Par
conséquent, il existe une continuité absolue entre le décret du 30 mai 1884 du
président Domingo Santa María et tous les codes miniers jusqu’en 1932, dans
lesquels la propriété des nitrates et des sels similaires était interdite, et
la loi 6.482, qui réservait à l’État « les gisements » contenant du
carbonate de calcium et d’autres engrais.
Ce sont
précisément ceux que l’on trouve dans le Dépôt salin d’Atacama, qui était déjà
propriété de l’État en vertu de l’article 640 du code civil. La loi 6.482 a été
en vigueur jusqu’en 1981, date à laquelle elle a été abrogée par le DL 3.557.
7.- Mais
bien que la loi 6.482 ait réservé à l’État les gisements de carbonate de
calcium, de phosphates et de sels de potassium, de nouvelles institutions ont
été créées par la suite pour s’occuper des fertilisants, qui ont remplacé le
Conseil des fertilisants dans ses droits et ses biens.
Ainsi, le 7
août 1942, le DFL 2-2281 du ministère des Finances prévoyait, entre autres, que
les compétences et les ressources accordées au Conseil des fertilisants par la
loi 6.482 seraient désormais exercées par un organisme dénommé « Institut
d’économie agricole ».
Par la
suite, le 12 mai 1953, le Décret ayant force de loi n° 87 du ministère des Finances
a fusionné l’Institut d’économie agricole et l’Institut du commerce extérieur
en une société commerciale autonome dénommée « Institut national du
commerce ».
Le dernier
paragraphe de l’article 1er du DFL 87 stipule:
« Toutes
les autres attributions, droits et obligations de l’Instituto de Economía
Agrícola échoiront à partir de cette date à l’Instituto Nacional de Comercio ».
9.- Enfin,
le DFL 274 du Trésor, publié le 6/4/1960, a créé l’ »Entreprise de
Commerce Agricole » (ECA), dont l’article 1erdes dispositions transitoires prévoyait :
« L’Empresa
de Comercio Agrícola succède dans tout son patrimoine, ses biens, ses
obligations et ses ressources à l’Instituto Nacional de Comercio, qui est
supprimé à compter de la date de publication du présent décret avec force de
loi » (DFL).
10 - L’Empresa
de Comercio Agrícola, qui a eu une grande importance et activité sous les
gouvernements du président Frei Montalva et de Salvador Allende, a succédé à l’Instituto
Nacional de Comercio dans son patrimoine, ses biens et ses ressources, et est
devenue en même temps propriétaire du gisement du Dépôt salin d’Atacama.
L’ECA a été
en vigueur jusqu’en 1989, date à laquelle la loi 18.899 l’a remplacée par l’ « Empresa
de Abastecimiento de Zonas Aisladas » (EMAZA, Société d’approvisionnement
des zones isolées).
En résumé,
jusqu’en 1989, en vertu de la loi 6.482, l’Empresa de Comercio Agrícola était
propriétaire du Dépôt salin d’Atacama, car il contenait des fertilisants,
notamment du carbonate de calcium et des phosphates, ce qui a été vérifié par
une étude géologique du Dépôt salin d’Atacama, en province d’Antofagasta,
réalisée par l’ « Instituto de Investigaciones Geológicas », en
décembre 1969.
11 - Pour
toutes les raisons énumérées ci-dessus, lorsqu’Anaconda, par l’intermédiaire de
sa filiale Compañía Sudamericana Exploradora de Minas S.A., en 1969, a voulu
constituer 75 000 propriétés dans le Dépôt salin d’Atacama et 4 500 dans le Dépôt
salin de Tara, pour un total de 397 500 hectares de superficie, elle n’a pas pu les constituer, car ces
gisements étaient réservés à l’État, même si Anaconda a déclaré que les demandes
concernaient le cuivre, le fer, le manganèse et “d’autres substances”.
Toute cette
histoire législative que nous avons relatée est pratiquement inconnue, et même
certaines de ces dispositions légales sont très difficiles à trouver.
12.- Par
conséquent, en 1977, lorsque la CORFO (Compagnie de Développement de la
Production) a établi les droits sur le Dépôt salin d’Atacama, presque sur les
mêmes propriétés qu’Anaconda voulait constituer en 1967-69, ce gisement
appartenait déjà à l’Empresa de Comercio Agrícola, qui était une société d’État,
dotée de la personnalité juridique et de ses propres actifs, sur laquelle la
CORFO n’avait aucune propriété ni aucun contrôle.
Or, la CORFO
étant une institution de service public de l’État, ces propriétés minières
constituées par elle dans le Dépôt salin d’ Atacama pourraient être considérées
comme valides, précisément en vertu des dispositions légales résumées
ci-dessus.
En revanche,
la CORFO ne peut pas céder l’exploitation du lithium dans le Dépôt salin d’Atacama
à des entreprises privées, en vertu de la disposition constitutionnelle
suivante.
13 - En
octobre 1979, la Junte militaire, « dans l’exercice de son pouvoir
constituant" » a promulgué le décret-loi (DL) 2.886, qui stipule ce
qui suit :
« Article
5 - En fonction de l’intérêt national, à compter de la date d’entrée en vigueur
du présent décret-loi, le lithium est réservé à l’État .
Seuls les
éléments suivants sont exemptés des dispositions du paragraphe précédent :
« a) Le
lithium existant dans les biens constitués, sur le lithium ou sur l’une
quelconque des substances du premier alinéa de l’article 3 du Code minier qui,
à la date de publication du présent décret-loi au Journal officiel, avaient
leur acte de mesure enregistré, étaient en vigueur, et dont la manifestation, à
son tour, avait été enregistrée avant le 1er janvier 1979 » (c’est nous
qui soulignons).
Cela
signifie que le lithium a un statut différent de toutes les autres substances
minérales concédables et non concédables, car le lithium est réservé à l’État,
en vertu d’une disposition constitutionnelle, le DL 2.886 de 1979, qui est en
vigueur.
Pour les
raisons susmentionnées, le protocole d’accord, l’accord ou le décret suprême,
quel que soit le nom qu’on lui donne, par lequel la CODELCO cède à SQM le
lithium du Dépôt salin d’Atacama de 2030 à 2060, sans que la CODELCO ait les
pouvoirs légaux ou constitutionnels de le faire, peut être contesté devant les
tribunaux par le biais d’un recours constitutionnel en nullité.
J’espère que certains avocats
prendront la décision de le faire, car l’intérêt national l’exige.
S’il y a une dictature, c’est Ponce
le Beaufissime qui gagne.
Si la démocratie revient, c’est Ponce
le Bienfaiteur qui gagne.
Si c’est la droite qui gouverne, c’est Ponce le Roi du Lithium qui
gagne.
Si c’est la gauche qui gouverne, c’est
Ponce le Roi perpétuel du Lithium qui gagne à nouveau.
Au cours de l’été 1969, Julio
César Ponce Lerou a eu son coup de chance. En vacances à Maitencillo, il
rencontre la jeune fille d’un militaire, Verónica Pinochet. Plus tard, devenu
le gendre du seigneur et maître du Chili, il cumule quinze postes dans des
entités étatiques et des entreprises telles que Conaf, Iansa, Enami, ENAP, CTC,
Endesa, et les deux plus importantes pour son avenir : Corfo et SQM.
Il est baptisé le “yernísimo”.
En 1983, un scandale de
corruption l’oblige à quitter ses fonctions, mais quatre ans plus tard, il
revient à la SQM en tant que président du conseil d’administration, grâce aux
votes des directeurs militaires nommés par la dictature de son beau-père. Il
privatise l’entreprise et en prend le contrôle par une structure pyramidale
dite “en cascade”.
La transition démocratique menace
son pouvoir. La Chambre des députés estime que le Trésor a perdu 2,223 milliards
de dollars d’actifs suite aux privatisations frauduleuses, dont SQM est le
principal symbole. Le Conseil de défense de l’État (CDE) ouvre un dossier pour
fraude et escroquerie fiscale pour les opérations entre Ponce et Corfo. Le
Service des impôts (SII) ouvre une enquête à son encontre.
Le sénateur démocrate-chrétien
Eduardo Frei a dénoncé le fait que les travailleurs de la SQM à l’usine de
salpêtre de Pedro de Valdivia « vivent dans un environnement
concentrationnaire, dans des cloaques immondes, comme des animaux ». La
plainte est appuyée par son collègue Jorge Pizarro, et le gouvernement Aylwin
annonce une commission d’enquête.
Puis, le “yernísimo” se
réinvente. Il se sépare de Verónica Pinochet et devient le grand bienfaiteur de
la politique chilienne. Des années plus tard, la famille de Pizarro, la
campagne de Frei et les ministres de l’intérieur et de l’économie d’Aylwin
figureront sur la liste des conseillers et des récipiendaires de paiements
illégaux de SQM.
Un audit usaméricain a montré que
SQM avait versé, au cours des cinq années faisant l’objet de l’enquête, 21
millions de dollars à des hommes politiques, dont les deux tiers de manière
illégale. Magnanime, elle a payé à droite, au centre et à gauche. Lors de la
campagne présidentielle de 2009, les trois candidats financés par SQM (Piñera,
Frei et Marco Antonio Enríquez-Ominami) ont rassemblé 94 % des voix.
« Julio voulait soutenir des
gens de toutes les convictions. Il voulait maintenir la démocratie dans le pays »,
expliqua son avocat et ami Darío Calderón. Cette générosité a ses avantages. Le
CDE, le SII et la Chambre des députés abandonnent leurs enquêtes et l’Etat, qui
s’apprête à poursuivre Ponce, devient son partenaire. Corfo lui confie l’exploitation
du lithium dans les salines d’Atacama en échange d’un maigre 6,8% de royalties.
Ce contrat permet à Ponce de
devenir le “roi du lithium”, avec une fortune estimée par Forbes à 3,3
milliards de dollars.
Ponce facture, il légifère aussi.
La direction de SQM a rédigé un article l’exemptant de toute augmentation d’impôts
pendant six ans. Le PDG Patricio Contesse envoie le texte au sénateur UDI Pablo
Longueira, qui le transmet au gouvernement Piñera, le Congrès l’approuve et la
note de SQM devient Loi de la République. Les enquêtes judiciaires ont prouvé
que, dans le même temps, l’entreprise a versé 730 millions de pesos à l’entourage
proche de Longueira.
En 2020, la Cour suprême a
ratifié que Ponce était l’“idéologue” d’un “système frauduleux” visant à nuire
aux actionnaires minoritaires de SQM par le biais des “cascadas”. Grâce à lui,
il a obtenu un “bénéfice frauduleux” de 128 millions de dollars.
« Aux USA, Julio Ponce
serait en prison3, a déclaré le ministre des Finances, Ignacio Briones. Mais
pas au Chili. Sa “sanction” est une amende de 3 millions de dollars, soit 2,3 %
du montant fraudé.
Dans le cas de l’argent politique
illégal, ce n’est même pas cela. Patricio Contesse a pris tout le blâme, Ponce
n’a jamais été touché par l’enquête et ne figure pas parmi les accusés.
Lorsqu’Eduardo Bitran, le
timonier de la CORFO, a poursuivi SQM pour rupture de contrat avec le Trésor,
il a dénoncé le fait que « des politiciens connus au plus haut niveau ont
exigé que je conclue un accord avec Ponce ». Le litige s’est terminé en
2018, avec un nouveau pacte entre SQM et l’État. Cette fois, tout le monde y a
gagné : SQM a prolongé son contrat et le Trésor a conservé une grande partie
des redevances. L’année dernière, le lithium a rapporté plus de 5 milliards de
dollars aux caisses de l’État. Ponce a également dû se retirer du conseil d’administration
de l’entreprise, tout en conservant sa part d’actions.
Après des décennies de pillage,
les bénéfices de SQM sont désormais partagés avec les propriétaires du lithium
: tous les Chiliens.
Cette semaine, le gouvernement a
célébré en grande pompe un nouvel accord avec SQM pour l’exploitation du
lithium du Dépôt salin d’Atacama. Un partenariat sera formé jusqu’en 2060, dans
lequel la CODELCO sera un actionnaire majoritaire, même si, au cours des cinq
premières années, elle il n’aura ni le contrôle ni la majorité des bénéfices.
Les analyses sont partagées :
certains se félicitent que l’État s’assure des revenus importants grâce au
savoir-faire commercial de SQM. D’autres estiment qu’en tant que propriétaire
du lithium, il aurait dû exiger une part plus importante ou lancer un appel d’offres
transparent, au lieu de négocier avec une seule entreprise.
Le Chili a-t-il quelque chose à
gagner dans cette affaire ? C’est discutable. Ce qui ne fait aucun doute, c’est
que, comme toujours, c’est Ponce qui gagne. Les actions de SQM ont augmenté
après l’annonce, et la société a clôturé l’année 2023 en tant qu’entreprise la
plus précieuse du Chili, avec une capitalisation boursière de 16,717 milliards
de dollars.
En 2014, le député Boric avait
déclaré : « Julio Ponce est un criminel en col blanc et cravate ».
En 2023, le président Boric célèbre le partenariat de Ponce avec l’État jusqu’en
2060. Ponce devient le roi perpétuel du lithium, jusqu’à ses 115 ans, blanchi
par le seul secteur politique qui manquait à l’appel : le Frente Amplio qui l’avait
dénoncé comme une icône de la corruption entre la politique et les affaires.
Au Chili, tout est incertain,
tout change et tout tourne à l’identique : Ponce gagne toujours, toujours,
toujours.
Le président Gabriel Boric s’est
lui-même chargé d’informer son pays de l’accord conclu entre la CODELCO, la
plus importante compagnie minière publique du Chili, et Soquimich (SQM), l’entreprise
privée qui opère depuis quelques années dans les riches salines d’Atacama. La
nouvelle est que les deux entités ont convenu d’exploiter conjointement les
immenses réserves de lithium dans le désert du nord.
Dans le cadre de ce nouveau
partenariat, les deux entités détiendraient chacune 50 % des parts jusqu’en
2060, la société minière publique gérant l’entreprise pendant la première
période, jusqu’en 2030, après quoi SQM en prendrait la direction.
Il s’agit de l’accord le plus
important de l’histoire des entreprises chiliennes qui, si les prévisions se
réalisent et si les bonnes relations entre les deux partenaires se développent,
fournira au trésor national d’énormes ressources pour le développement de l’économie
nationale.
Personne ne doute des avantages
que cet accord pourrait apporter au pays, ni du fait que la nouvelle entreprise
serait pratiquement la première au monde dans cette activité et assurerait au
Chili une plus grande confiance de la part des investisseurs potentiels, privés
et étrangers, à la recherche d’un terrain fertile pour leurs affaires.
Boric a été félicité pour son
pragmatisme dans la consolidation de cet accord. En effet, personne n’aurait
imaginé que l’entreprise remise en question de Julio Ponce Lerou, le gendre du
dictateur, finirait par s’associer à l’État après des décennies de politique
et, en particulier de la part du centre-gauche, où ce qui était privilégié
était la récupération d’une entreprise mal acquise pendant la dictature, comme
beaucoup d’autres sources fiscales productives que Pinochet a vendues à vil
prix à ses amis et à ses proches.
Sous les gouvernements de la
Concertation et de la Nouvelle Majorité, la vérité est que rien n’a été fait
pour récupérer les entreprises pillées. Patricio Aylwin lui-même a promis « la
justice dans la mesure du possible », de sorte qu’en matière d’affaires
aussi, tout est resté comme la dictature l’avait laissé.
Pour ajouter à l’embarras que
cette nouvelle cause à beaucoup de personnes, il y a quelques années encore,
Soquimich était l’une des entités commerciales qui collaboraient au financement
illégal de la politique, en fournissant de grandes quantités de fonds pour
favoriser les candidats et les législateurs en place. Cette situation a donné
lieu à des dénonciations journalistiques sévères et documentées et à des
enquêtes judiciaires qui ont abouti à la condamnation des contrevenants à des
peines très discrètes et scandaleuses, ainsi qu’à l’impunité totale de Ponce
Lerou et d’autres hommes d’affaires qui ont exercé une corruption millionnaire.
Un crime « en col blanc et cravate », comme on l’appelait.
On peut donc parfaitement
soupçonner que ces ressources destinées à corrompre des politiciens et des
juges recueillent aujourd’hui un dividende aussi succulent que celui qui
permettra à Soquimich de devenir le principal partenaire de l’État chilien et d’éviter
ainsi que le Trésor ne récupère un jour ce qui a été accordé illicitement à la
soi-disant initiative privée.
Les ressources de cette
entreprise sont tellement gigantesques que ses pots-de-vin ont peut-être aussi
favorisé les dirigeants de la CODELCO qui sont si enthousiastes à l’égard de
cet accord. De même que les médias et les journalistes qui se réjouissent de la
nouvelle annoncée par le chef de l’État lui-même. Une chose inhabituelle si l’on
se souvient de ce que Boric a déclaré dans le passé contre Ponce Lerou, ainsi
que de la position adoptée par les groupes de gauche avant d’entrer au
gouvernement.
La vérité est que tout cela a
entraîné un bain glacé de réalisme de la part de la politique chilienne remise
en question. Nous pourrions dire que ni la droite ni le monde des affaires n’auraient
pu imaginer une telle audace. Cela confirme, une fois de plus, que ce sont les
gouvernements de gauche qui se conforment souvent aux idées les plus sincères
de la droite, comme cet accord commercial, et le fait récent que les plus
grands détracteurs de la Constitution de 1980 ont promu et gagné un plébiscite
pour donner une continuité à la Charte fondamentale de Pinochet.
Pour soulager leur mauvaise
conscience et faire preuve de modestie, les négociateurs de ce grand accord
commercial ont accepté que le propriétaire majoritaire de Soquimich, Julio
Ponce Lerou, ou l’un de ses parents « jusqu’au deuxième degré de
consanguinité », s’abstienne de participer aux conseils d’administration
de la nouvelle entité minière. Une obligation cynique qui serait imposée jusqu’en
2030.
C’est ainsi qu’un sénateur de
gauche expérimenté, récemment décédé, a osé déclarer que le gouvernement “socialiste”
de Ricardo Lagos avait été la meilleure administration de droite de toute la
post-dictature. Tout comme d’autres n’arrivaient pas à croire qu’un président
de droite comme Sebastián Piñera ait prodigué autant de primes à la classe
moyenne et aux plus pauvres, tout en réussissant à lutter contre la pandémie de
coronavirus grâce à de généreuses ressources fiscales. « Nul ne sait
pour qui il travaille », comme dirait l’autre.