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29/03/2025

GIDEON LEVY
Adieu Jénine, symbole de la lutte contre l’occupation israélienne
23 ans plus tard, la “solution finale”

Le “travail” d'anéantissement du camp de réfugiés de Jénine, entamé en 2002, semble désormais avoir été mené à son terme. Ci-dessous 2 articles, le premier sur la situation actuelle, le second sur la destruction de 2002.-FG

Gideon Levy, Haaretz, 26/3/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Le camp de réfugiés de Jénine est détruit et ses 21 000 résidents ont été expulsés par les forces de défense israéliennes. Quatre cents maisons de plus sont inhabitables. Les bulldozers de démolition poursuivent leur travail de destruction alors que le camp est déjà devenu le “nounours” promis par le conducteur de bulldozer des FDI, “Kurdi Doubi” [“nounours kurde”, voir article suivant, NdT], qui s’est vanté de ses actions.


Jénine martyre, par Ahmad Qaddura    

C’était en 2002. En 2025, le camp de Jénine est encore plus fantôme qu’à l’époque ; ses maisons et ses rues ne sont plus qu’un amas de ruines traversées par les eaux usées.

Plus personne ne vit dans le camp de Jénine. Les FDI tirent sur tout ce qui bouge et personne n’ose s’approcher des champs de bataille. Le camp est mort et ses habitants en ont été exilés à jamais. L’armée a annoncé qu’elle n’autoriserait pas la reconstruction des maisons et des routes. 

Pour de nombreux Israéliens, il s’agit d’une bonne nouvelle. Beaucoup d’autres, probablement la majorité, hausseront les épaules. Depuis des années, ils nous disent que le camp de Jénine est un “nid de vipères”. Vous pouvez vous réjouir de la destruction de ce nid [si vous voulez]. Mais la destruction de ce camp est un crime de guerre particulièrement odieux. Ceux qui connaissent le camp, et ses habitants en particulier, ne peuvent que pleurer cette semaine.

Il serait utile de prendre un moment pour examiner le récit des FDI, tel qu’il a été diffusé cette semaine par ses porte-parole, ceux qui n’ont jamais mis les pieds dans un camp, sauf à l’intérieur de l’un des véhicules blindés de l’armée.

La destruction du camp visait à « assurer la liberté d’action de l’armée », expliquent les journalistes : « L’opération se concentre désormais sur les aspects liés à l’infrastructure et à l’ingénierie ». « Les terroristes [ !] ont construit le camp de manière dense et ont rétréci les routes de manière à ce que seuls de petits véhicules puissent y circuler » et « les maisons qui ont été détruites étaient le minimum nécessaire ». 

Le minimum de Tsahal est le plus grand au monde. Ce ne sont pas des “terroristes” qui ont construit le camp, mais les Émirats arabes unis, qui ont contribué à sa reconstruction après sa destruction en 2002. Ironiquement, les planificateurs ont veillé à ce que les rues soient aussi larges qu’un char d’assaut, de sorte que la prochaine fois que l’armée de destruction envahirait le camp, les chars ne détruiraient pas tout sur leur passage. Et quels mots raffinés et diaboliques que « les aspects d’infrastructure et d’ingénierie » pour justifier la destruction totale.

Jénine était un camp combattant, un symbole de la lutte contre l’occupation. Ces dernières années, de nombreux hommes armés ont été aperçus dans ses rues - il était impossible de ne pas les rencontrer. Il s’agissait de jeunes gens très motivés. Ils travaillaient dans des laboratoires de fortune à l’assemblage d’explosifs destinés à empêcher les incursions des FDI dans le camp, comme en 2002.

Le camp de Jénine n’a jamais cédé à l’occupation. S’il s’était agi d’une lutte pour la liberté ailleurs, le camp serait devenu légendaire. Des films avec de jeunes héros auraient été tournés à ce sujet.

Aussi difficile à croire que cela puisse paraître, le camp était un lieu de vie ordinaire. Il disposait d’un magnifique théâtre qui présentait des productions pour les enfants et les adultes. Il y avait une vie sociale et culturelle, autant que cela est possible dans la dure réalité d’un camp de réfugiés. Lors des mariages pauvres, généralement célébrés dans la rue, les invités jetaient des pièces de monnaie dans un sac, sans que personne ne connaisse le montant du cadeau offert au jeune couple, afin de ne gêner personne. Il y avait un esprit de solidarité.

Tous ses habitants étaient des réfugiés et des enfants de réfugiés qu’Israël avait expulsés de leur terre en 1948. Les habitants vivaient pour un passé longtemps désiré. Une société enracinée dans son passé et ses souffrances, comme la société israélienne, devrait pouvoir l’apprécier. Lorsque nous venons détruire leur camp pour la deuxième fois en 25 ans, 77 ans après avoir été expulsés de leur terre, comment peut-on s’attendre à ce qu’ils ignorent l’histoire.

Le camp de Jénine est un camp pilote. Les camps de Nur al-Shams et de Toulkarem sont les suivants. L’armée a des projets pour les 18 camps. Lorsque l’on ferme un zoo, on s’assure de mettre les animaux en lieu sûr. Lorsque vous fermez un camp de réfugiés, ses habitants sont jetés sans défense sur le bord de la route - pour la deuxième ou la troisième fois de leur vie. C’est ainsi que nous résoudrons le problème des réfugiés : nous les transformerons en réfugiés désespérés.

L’opération “Bouclier défensif” à Jénine, 20 ans après

Du 3 au 17 avril 2002 environ, les forces militaires israéliennes avaient pris d’assaut le camp de réfugiés de Jénine, tuant plus de 50 Palestiniens et faisant 13 000 sans-abri. Jennifer Loewenstein se souvient de sa visite du camp et de l’indifférence des médias face à cette attaque.

Jennifer Loewenstein, Mondoweiss, 7/4/2022
Photos de l’auteure
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Jennifer Loewenstein est une militante indépendante des droits humains de Madison (Wisconsin), journaliste indépendante, cofondatrice du Madison-Rafah Sister City Project, directrice associée des études sur le Moyen-Orient et maître de conférences (à la retraite) à l’université du Wisconsin-Madison. Ses grands-parents étaient originaires de Mariupol en Ukraine. Elle a passé une partie de son enfance et de sa jeunesse en Palestine/Israël. Elle a été étiquetée comme « self-hating Jew » [Juive pratiquant la haine de soi] par d’éminents sionoihilistes comme David Horowitz, qui l’a même qualifiée de « cinquième colonne occidentale de la barbarie islamiste ».

 Une famille sur les décombres de sa maison dans le camp de réfugiés de Jénine, avril 2002

Fin mars 2002, alors que la seconde Intifada faisait rage, les forces de défense israéliennes (FDI) ont lancé l’opération Bouclier défensif contre des villes et des villages de la Cisjordanie occupée. Bouclier défensif a été la plus grande opération militaire dans le territoire depuis 1967, les forces militaires israéliennes envahissant Ramallah, Toulkarem, Qalqilya, Naplouse, Bethléem et Jénine. L’opération aurait été une réponse directe à l’attentat suicide du 27 mars au Park Hotel de Netanya, qui avait tué 30 vacanciers et qui est également connu sous le nom de “massacre de la Pâque”.

L’objectif de “Bouclier défensif” était de réaffirmer le contrôle israélien sur les principaux centres de population de Cisjordanie [1]. [Les plans de l’opération avaient été élaborés en 1996 dans le cadre de l’opération “Champ d’épines”, par le chef d’état-major de l’époque, Moshe Ya’alon. Ce plan avait été élaboré en réponse à trois jours d’affrontements violents qui avaient débuté le 24 septembre 1996 après l’ouverture par Israël d’un tunnel touristique reliant le Mur occidental, le site le plus sacré du judaïsme, à la Via Dolorosa (où, selon la tradition chrétienne, Jésus aurait marché sur le chemin de la crucifixion) et passant par plusieurs lieux saints islamiques [2]. 25 soldats israéliens et près de 100 Palestiniens ont trouvé la mort au cours des violences qui ont suivi. Plus de 1 000 Palestiniens ont été blessés à Jérusalem-Est et à Gaza, où la violence s’est propagée [3]. 

L’objectif de l’opération Champ d’épines était de développer une stratégie militaire claire pour reprendre la Cisjordanie, écraser la résistance palestinienne et transférer les Palestiniens hors du territoire, ou “zones sensibles”. L’opération “Bouclier défensif” était moins radicale que  “Champ d’épines”, mais elle partageait des objectifs similaires et n’était pas moins violente dans sa mise en œuvre[4]. 

Du 3 au 17 avril 2002 environ, les forces militaires israéliennes ont pris d’assaut le camp de réfugiés de Jénine pour y poursuivre des “terroristes”. (la date du retrait des FDI du camp varie selon les sources). En réalité, la démolition du camp a été un acte de punition collective qui a duré au moins deux semaines. Jénine a été ciblée, dans ce cas, apparemment parce qu’elle abritait l’homme responsable de l’attentat suicide de Netanya. Jénine était un “foyer de terrorisme”, a déclaré le Premier ministre israélien, Ariel Sharon. Cela n’explique pas pourquoi les autres villes palestiniennes ont été visées par l’opération, ni pourquoi tout un camp de réfugiés a dû en payer le prix.

Les forces des FDI, dont 150 chars, des véhicules blindés de transport de troupes, des hélicoptères Apache et des avions de chasse F-16, ainsi que deux bataillons d’infanterie régulière, des équipes de commando et 12 bulldozers blindés D9, ont pilonné le camp dans une guerre urbaine dense au cours d’une campagne qui a fait au moins 52 morts et de nombreux blessés parmi les Palestiniens (52 est le chiffre officiel ; beaucoup affirment que le nombre de morts était plus élevé)[5]. Vingt-trois soldats israéliens ont également trouvé la mort. Selon Human Rights Watch, 22 des 52 morts palestiniens étaient des civils [6]. [Aujourd’hui encore, les avis sont partagés sur la question de savoir si la bataille de Jénine doit être qualifiée de massacre ou non, et si elle correspond à la définition du dictionnaire, à savoir « un acte ou un cas de meurtre d’un grand nombre d’êtres humains, sans distinction et avec cruauté ». Amnesty International a rédigé un rapport détaillé sur l’opération “Bouclier défensif” dans lequel on peut lire ce qui suit :

Pendant les combats, les résidents palestiniens, les journalistes palestiniens et étrangers et d’autres personnes se trouvant à l’extérieur du camp ont vu des centaines de missiles tirés sur les maisons du camp par des hélicoptères Apache qui effectuaient des sorties successives. La puissance de feu déployée sur le camp de réfugiés de Jénine a conduit les témoins des raids aériens, y compris les experts militaires et les médias, à penser que des dizaines de Palestiniens, au moins, avaient été tués. Le cordon serré autour du camp de réfugiés et de l’hôpital principal du 4 au 17 avril signifiait que le monde extérieur n’avait aucun moyen de savoir ce qui se passait à l’intérieur du camp ;... [7]

Dans son rapport, Amnesty fait également état d’homicides illégaux, de l’utilisation de Palestiniens comme boucliers humains, de tortures et de traitements cruels, inhumains ou dégradants infligés aux détenus, d’un manque d’accès à la nourriture et à l’eau, d’un blocage de l’assistance médicale et humanitaire et de la destruction massive de biens et d’infrastructures civiles [8]. 

Au printemps 2002, j’ai vécu et travaillé dans la ville de Gaza. Les Palestiniens de la bande de Gaza n’étant pas autorisés à se rendre en Cisjordanie, le Centre Mezan pour les droits de l’homme (où je travaillais) m’a envoyée faire un reportage dans le camp de réfugiés de Jénine. Je suis arrivé le 18 avril et ce qui suit est un compte-rendu de ce que j’ai vu. Il est tiré d’articles que j’ai écrits à l’époque, d’un journal que j’ai tenu sur les événements, de mes souvenirs recoupés avec des faits, et des innombrables photos que j’ai prises, dont certaines ont fait partie d’une exposition.

Un groupe d’observateurs entre dans le camp de réfugiés de Jénine par le côté sud, avril 2002

Au début, je ne savais pas si j’étais au bon endroit. J’avais devant moi un paysage de ruines. Je me souviens avoir demandé à un vieil homme où se trouvait le camp. Il m’a regardé, a fait un geste vers les ruines et a dit : « al-mukhayim » (« le camp »). C’est alors que j’ai réalisé à quel point la destruction avait été dévastatrice. J’ai erré d’un tas de débris à l’autre, souvent sans même savoir ce que je voyais. Le sol était boueux et des personnes, y compris des femmes et des enfants, essayaient de récupérer des biens personnels, de dégager des chemins autour des bâtiments effondrés pour les équipes médicales d’urgence et de retrouver les morts.

L’odeur de la mort imprégnait le camp. J’avais entendu des gens parler de « l’odeur terrible de la mort », mais je n’en avais jamais fait l’expérience jusqu’alors. Lorsque je l’ai ressentie, j’ai su presque instinctivement ce que c’était. Dans les ruines de la maison de quelqu’un, j’ai vu la semelle d’une chaussure dépasser d’un tas de terre. Autour de moi, les gens se couvraient le nez et la bouche avec des morceaux de tissu pour ne pas avoir de haut-le-cœur à cause de l’odeur. C’est alors que j’ai réalisé que la chaussure était attachée à un pied, et le pied à une personne. Pour rester à l’écart, j’ai quitté la zone et j’ai marché jusqu’à ce que je sache maintenant que c’était l’entrée du camp, là où se trouvait l’hôpital. J’ai traversé les couloirs, pour la plupart vides, jusqu’à ce que j’arrive à l’entrée arrière. Dehors, il y avait beaucoup d’agitation.

 Deux filles assises devant leur maison détruite

Je me suis éloignée de la foule et j’ai grimpé sur une corniche surplombant la zone située à l’arrière de l’hôpital. Là, les morts étaient enveloppés dans des draps blancs et gisaient sur le sol en plein soleil. Des ouvriers ont empilé certains corps à l’arrière d’une camionnette, laissant les autres alignés les uns à côté des autres, leurs noms griffonnés au marqueur noir sur les draps, pour que les vivants puissent les identifier. Un jeune homme s’est agenouillé devant l’un des corps, plongé dans ses pensées, ses prières ou son chagrin. Derrière les rangées exposées à la lumière du soleil, des hommes creusaient une tombe où ont été enterrés ceux qui sont morts pendant le siège. La fosse avait été creusée à la hâte pour que les corps des morts ne propagent pas de maladies. Maintenant, ils étaient déterrés, débarrassés de la terre et alignés avec les autres. Ils seraient eux aussi chargés dans le camion et emmenés pour un enterrement en bonne et due forme.

Une vieille femme se tenait au centre de cette agitation et criait aux journalistes d’arrêter de prendre des photos. Les journalistes l’ignoraient et prenaient quand même des photos : le besoin de prouver ce qui s’est passé l’emporte sur la nécessité de préserver la dignité des morts. Deux hommes portant une civière de fortune ont apporté un autre corps du camp. Je n’ai pas compté combien de corps il y avait. À l’époque, il ne m’était pas venu à l’esprit que le nombre de personnes tuées ferait l’objet d’une telle controverse.


La “maison béante” dont les fenêtres et les portes ont été soufflées

Plus tôt, ce jour-là, après la fin du siège, j’avais fait la queue avec des reporters étrangers qui attendaient l’autorisation de l’armée pour entrer dans le camp et documenter l’après-blitz. Nous avons emprunté un chemin serpentant depuis un village voisin. J’ai compris que nous avions emprunté ce chemin pour éviter les tirs des soldats qui étaient restés en arrière, mais les soldats ont quand même tiré - au-dessus de nos têtes. Sans se décourager, ce cortège d’étrangers s’est quand même déplacé : Des Européens de l’Est, un photographe grec, deux Italiens, des Libanais, un Russe et quelques autres. Seuls un autre USAméricain, un étudiant du Midwest et un volontaire d’une ONG britannique sont entrés avec nous.

C’était la première fois que des civils, des journalistes et des photographes - à l’exception de quelques-uns qui avaient risqué leur vie pour entrer plus tôt - étaient autorisés à entrer. Les auteurs n’avaient pas souhaité être filmés avec leurs bulldozers, leurs fusils et leurs bombes, leurs hélicoptères de combat, leurs missiles, leur utilisation de boucliers humains, les explosifs qu’ils utilisaient pour faire sauter des bâtiments et des maisons familiales, dont l’une avec un homme paralysé dans un fauteuil roulant encore à l’intérieur [9]. [De toute évidence, ils ne voulaient pas que les étrangers sachent que l’électricité, l’eau, la nourriture et les fournitures médicales avaient été coupées, que personne n’était autorisé à entrer ou à sortir. Ils ne voulaient pas que les observateurs voient comment les soldats brûlaient les photos de famille, comment ils urinaient et déféquaient dans les casseroles, plantaient des épingles dans les jouets des enfants et les déchiraient, tiraient des missiles dans les salons, tailladaient les vêtements des femmes et jetaient les réserves de nourriture sur le sol des cuisines, comment ils abîmaient les meubles et brisaient les tasses, les assiettes, les bols, les verres, les vases, les cadres, les télévisions et les radios sur le sol. Dans le couloir d’une école située à l’arrière du camp, quelqu’un avait pris soin, avec un cutter, d’arracher les yeux de chacun des enfants peints sur une fresque murale. Une fois l’opération terminée, certains ont ri ou se sont vantés de la destruction à outrance [10] Dans une interview désormais tristement célèbre, un soldat surnommé Kurdi Doubi* (Moshe Nissim), s’est souvenu de l’époque où il conduisait un bulldozer blindé dans le camp. Avec une bouteille de whisky calée sur son tableau de bord, Kurdi Doubi a passé trois jours d’affilée à démolir ce qu’il pouvait du camp.

Pendant trois jours, j’ai détruit et détruit. Toute la zone. Toutes les maisons d’où ils tiraient s’écroulaient. Et pour les faire tomber, j’en ai détruit d’autres. Les gens étaient prévenus par haut-parleur de sortir de la maison avant que j’arrive (sic), mais je n’ai laissé aucune chance à qui que ce soit. ... Je fonçais sur la maison à pleine puissance, pour la faire tomber aussi vite que possible. D’autres se sont peut-être retenus, c’est du moins ce qu’ils disent. De qui se moque-t-on ? ... Je me moquais des Palestiniens, mais je ne ruinais pas sans raison. C’était sur ordre. De nombreuses personnes se trouvaient à l’intérieur des maisons que nous voulions démolir. ...] Je n’ai pas vu, de mes propres yeux, des gens mourir sous la lame du D-9. Et je n’ai pas vu de maisons s’effondrer sur des personnes vivantes. Mais s’il y en avait, je m’en ficherais complètement. ...] J’ai vraiment aimé ça. Je me souviens avoir abattu le mur d’un immeuble de quatre étages. Nous nous attaquions aux côtés des bâtiments, puis au bélier. Si le travail était trop difficile, nous demandions un obus de char d’assaut. ... Le dimanche... après la fin des combats, nous avons reçu l’ordre de retirer nos D-9 de la zone et d’arrêter de travailler sur notre "stade de football", parce que l’armée ne voulait pas que les caméras et la presse nous voient travailler.

Une fois le travail terminé, les soldats responsables se sont retirés à l’extérieur du camp pour se reposer. Certains étaient assis sur leurs chars et parlaient entre eux ; d’autres se promenaient, fusils en bandoulière. D’autres se détendaient sur l’herbe en regardant le défilé de voitures et de camions qui entraient et sortaient. Un groupe de soldats était assis sur un banc et mangeait des glaces.


 Le camp de réfugiés de Jénine après l’assaut, avril 2002

Après la catastrophe, il n’y avait toujours pas d’eau, d’électricité ou de nourriture disponible pour les habitants, car il n’y avait plus de camp. Il avait été rasé, détruit au point d’être méconnaissable. Quelques maisons vides, dont les fenêtres et les portes ont été noircies et soufflées, sont restées vides, comme en état de choc. Plus de treize mille personnes ont fui le camp, terrorisées, et sont devenues les réfugiés des réfugiés. Des maris, des pères, des fils et des frères ont disparu, laissant derrière eux des membres de leur famille qui ne savaient pas comment les retrouver. À la fin de cette première journée, juste avant le crépuscule, une cabane en bois située à l’extrémité du camp a explosé et s’est embrasée.

Il n’y a jamais eu d’appel à l’envoi d’équipements et d’armes pour aider la résistance, ni de reconnaissance du fait qu’il s’agissait d’une résistance. Il n’y a pas eu de reconnaissance générale du caractère disproportionné des forces engagées pour l’attaque ou de leurs violations du droit international. Le secrétaire d’État usaméricain Colin Powell a mis près d’une semaine à arriver en Israël, affirmant que sa mission de médiation en vue d’un cessez-le-feu n’était « pas le moins du monde menacée » alors que la bataille de Jénine se poursuivait. Dans une déclaration commune du « Quartet » du Moyen-Orient (Colin Powell, le secrétaire général des Nations unies, Kofi Annan, le responsable politique de l’Union européenne Javier Solana et le ministre russe des affaires étrangères Igor Ivanov), le Premier ministre israélien Sharon a été invité à « se retirer des zones palestiniennes » et le dirigeant palestinien, Yasser Arafat, a été invité à « mettre un frein au terrorisme ». « Le terrorisme, y compris les attentats suicides, est illégal et immoral », indiquait la déclaration. Israël « doit se conformer pleinement aux principes humanitaires internationaux [et] ...permettre un accès total et sans entrave aux organisations et aux services humanitaires »[11]. La déclaration a, bien entendu, été ignorée.

 Décombres du camp de réfugiés de Jénine, avril 2002

Ariel Sharon insista sur le fait que ce serait une “erreur tragique” pour Powell de rencontrer Yasser Arafat et affirma que l’“opération” était en “légitime défense”, bien qu’à l’intérieur du camp, un combattant palestinien eût informé par téléphone un chef de la résistance qu’ils étaient à court de munitions. [12]

« J’espère que notre grand ami les USA comprendra qu’il s’agit pour nous d’une guerre de survie... c’est notre droit de défendre nos citoyens et aucune pression ne devrait être exercée sur nous pour que nous ne le fassions pas », a déclaré Sharon aux journalistes alors qu’il visitait un poste de commandement de l’armée surplombant le camp de réfugiés de Jénine, où les troupes israéliennes ont affronté des Palestiniens armés cette semaine. [13]

Les USA ont annoncé qu’ils opposeraient leur veto à toute résolution du Conseil de sécurité condamnant les actions d’Israël.

Après le siège, il n’y a pas eu de Lester Holt ou d’Anderson Cooper [présentateurs de télé stars, le premier sur NBC, le second sur CNN, NdT] à Jénine pour raconter au monde ce qui s’était passé, interviewer les survivants qui avaient tout perdu dans les combats, filmer leurs larmes, recueillir leurs témoignages de première main avec une équipe de tournage et des traducteurs. Il n’y a pas eu d’images de mères portant leurs bébés ou de vieilles femmes pleurant parce qu’elles avaient perdu leurs fils, leurs maisons, leurs voisins ; CNN, MSNBC, ABC et les autres géants des médias usaméricains n’ont pas filmé des personnes retranchées dans des bunkers souterrains pour se mettre à l’abri (bien qu’en fait il n’y ait pas eu de bunkers ou d’abris de quelque sorte que ce soit). Aucun analyste militaire n’a été invité à s’exprimer à la télévision, ni aucun ministre des affaires étrangères n’a promis l’hospitalité si les réfugiés se réfugiaient dans son pays ; aucune promesse n’a été faite qu’ils seraient accueillis « à bras ouverts, sans poser de questions ». Il n’y a pas eu d’experts politiques pour évaluer les circonstances ou deviner ce qui allait se passer.

Les journalistes occidentaux n’ont pas enregistré de témoignages d’hommes qui étaient restés sur place pour se battre parce que c’était leur terre. Les organisations humanitaires n’ont pas pu envoyer de colis d’aide humanitaire dans le camp pour aider les habitants à survivre en état de siège. Il n’y a pas eu de promenades dans l’hôpital pour filmer des personnes avec des blessures causées par des éclats d’obus ou des bandages autour de la tête et des membres ; pas d’images de bâtiments bombardés et rasés et pas de commentateurs retenant leurs larmes. Il n’y a pas eu d’images d’enfants s’accrochant aux basques de leurs mères ou de personnes emportant leurs animaux de compagnie bien-aimés pour les mettre à l’abri.

Au contraire, il y a eu solidarité avec les Israéliens. Cette absurdité radicale a prévalu lorsque les conglomérats médiatiques ont débarqué à Jérusalem et à Tel-Aviv pour serrer la main des auteurs des attentats, jurant leur solidarité avec les occupants et garantissant davantage d’aide militaire. Imaginez ces mêmes acteurs débarquant à Moscou pour un récapitulatif des événements. Les habitants de Jénine ont été ignorés. Lorsque j’ai finalement quitté la ville dans l’après-midi du 20 avril 2002, je me souviens d’avoir jeté un coup d’œil en arrière sur les piles de décombres. Sur un amas de béton brisé, quelqu’un avait planté le drapeau noir du Djihad islamique.

Jénine a été oubliée. C’était il y a 20 ans. Pourquoi s’en souvenir, alors que des opérations bien plus horribles se sont déroulées depuis en Palestine, en particulier à Gaza : Opération Plomb durci, Opération Pluies d’été, Opération Nuages d’automne, Opération Hiver chaud, Opération Pilier de défense, Opération Bordure protectrice, Opération Gardien des murs (il y a tout juste un an, en mai 2021) - pour n’en citer que quelques-unes. Il est devenu plus difficile, voire impossible, pour les médias d’y pénétrer et, le 15 mai 2021, une frappe aérienne israélienne a abattu la tour Jala’a, qui abritait un certain nombre d’agences de presse étrangères, dont Associated Press et Al-Jazira, sous prétexte qu’elle abritait une station de brouillage du Hamas, ce qui n’a pas été prouvé. Il était donc pratiquement impossible pour les médias de la bande de Gaza d’atteindre le monde extérieur. Après la frappe, les forces militaires israéliennes ont soumis un rapport édité au secrétaire d’État usaméricain Tony Blinken, qui a déclaré que la frappe avait été "nécessaire"[14].

Alors que les scènes de la guerre en Ukraine envahissent les salons à travers le pays [les USA] et que la mort, la destruction et la souffrance humaine sont décriées d’un océan à l’autre, les guerres et batailles oubliées d’autres peuples demandent à être reconnues pour les souffrances, les morts et les déplacements qu’elles ont provoqués. De nombreux anniversaires de ce type passent inaperçus, sauf pour ceux qui les ont vécus, hantés par des images délibérément enfouies et niées. L’indignation face à l’hypocrisie des nations occidentales qui saluent l’Ukraine, illuminent leurs villes du bleu et du jaune du drapeau ukrainien et placardent des photos du président ukrainien Volodymyr Zelensky, entre autres, serait atténuée par la reconnaissance des crimes commis par les USA et ceux soutenus par eux.

La commémoration de ces événements est donc devenue d’autant plus nécessaire : comme dans de nombreux cas, la résistance commence par la mémoire. Le souvenir provoque souvent l’action et peut mobiliser le mécontentement populaire. Si les médias échouent en raison de leur soumission à l’État, il incombe aux citoyens de rectifier les faits, de surveiller et de contrôler les centres de pouvoir.

Jénine n’est qu’un symbole des batailles oubliées. L’Ukraine nous a rappelé à quel point les médias peuvent être convaincants, même lorsqu’ils sont utilisés pour des raisons discutables, et comment les États et les autres acteurs devraient (ou pourraient) répondre aux crises humaines. Se souvenir de Jénine, ou de tout autre crime oublié, est un acte de résistance, une confrontation avec notre passé et une demande de changement du présent. C’est un premier pas vers l’action populaire et l’espoir pour l’avenir.

NdT

*Kurdi Doubi : un Israélien d’origine kurde; Doubi, nounours en hébreu, est le surnom donné par les militaires israéliens au énormes bulldozers Caterpillar D-9 utilisés pour niveler au sol des bâtiments.

Notes de l’auteure

  1. https://www.jewishvirtuallibrary.org/operation-defensive-shield
  2. https://electronicintifada.net/content/they-cant-distinguish-forest-trees/4366 (Field of Thorns) and https://www.csmonitor.com/1996/0930/093096.intl.intl.1.html
  3. https://www.latimes.com/archives/la-xpm-1996-09-25-mn-47381-story.html
  4. Between The Lines
  5. https://reliefweb.int/report/israel/israeli-forces-commit-massacre-jenin-refugee-camp
  6. https://www.hrw.org/news/2002/05/02/israel/occupied-territories-jenin-war-crimes-investigation-neededhttps://www.hrw.org/reports/2002/israel3/
  7. https://www.amnesty.org/en/wp-content/uploads/2021/10/mde151432002en.pdf
  8. https://www.amnesty.org/en/wp-content/uploads/2021/10/mde151432002en.pdf
  9. https://www.hrw.org/news/2002/05/02/israel/occupied-territories-jenin-war-crimes-investigation-needed# & https://www.hrw.org/reports/2002/israel3/
  10. http://www.hartford-hwp.com/archives/51a/041.html
  11. https://www.wsj.com/articles/SB1018466560712917120
  12. https://www.wsj.com/articles/SB1018466560712917120
  13. https://www.wsj.com/articles/SB1018466560712917120
  14. https://www.middleeasteye.net/news/israel-gaza-media-tower-bombing-edited-intelligence-handed-us-justify


JAMAL OUARIACHI
Des musulmans sont massacrés et c’est évidemment une raison de se réjouir pour le Parti pour la liberté de Geert Wilders

Jamal Ouariachi, Trouw, 27/3/2025 
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Jamal Ouariachi (Amsterdam, 1978) est un écrivain et romancier néerlandais, de père marocain et de mère néerlandaise. Son roman “Een honger”, qui lui a valu le Prix de littérature de l'Union européenne en 2017, a été traduit en albanais, bulgare, croate, espagnol, hongrois, macédonien, serbe et slovène. Il tient une chronique hebdomadaire dans le quotidien Trouw [Fidèle]

Je suis incapable de croire en un Dieu. Ce qui me manque parfois, c’est la force que les gens tirent de leurs croyances religieuses, la force de continuer même lorsque la vie vous réserve un revers après l’autre. Ce qui me manque parfois, c’est la foi en ce que l’on pourrait appeler la justice cosmique. J’aimerais croire que les âmes mauvaises sont finalement punies, mais j’en doute.
Lors de sa récente visite à Jérusalem, le sénateur usaméricain John Fetterman, démocrate s’il en est, a reçu un accueil chaleureux du Premier ministre Netanyahou. En remerciement de son franc soutien à Israël, le Premier ministre lui a offert un bipeur en métal argenté : une référence au massacre commis par Israël au Liban en septembre dernier à l’aide de ces mêmes appareils. Des dizaines de personnes ont été tuées et des milliers blessées.

Une pluie de nouvelles bombes israéliennes

Pendant ce temps, les Palestiniens de Gaza célèbrent le ramadan sous une pluie de nouvelles bombes israéliennes. Les rituels de la religion : la seule chose sur laquelle ils peuvent encore compter. Il est presque surhumain que ces pauvres gens puissent encore continuer à vivre après toutes les destructions de ces dix-huit derniers mois, toutes les destructions de ces 77 dernières années.
Le gouvernement néerlandais refuse de condamner le génocide continu d’Israël contre les Gazaouis. Après tout, des musulmans sont massacrés, et c’est toujours une musique douce aux oreilles d’un gouvernement dirigé par le PVV [Partij voor de Vrijheid: Parti pour la liberté]. À quel point faut-il être malade dans sa tête ? À quel point votre mépris pour la vie humaine est-il infini ?

Histoire d’un bain de sang à grande échelle

Depuis deux décennies, Geert Wilders affirme que l’islam est notre ennemi suprême. Il avait des « preuves » : des attentats avaient été commis. Le fait que de nombreuses victimes de ces attentats étaient également musulmanes n’avait pas d’importance. Le fait que la grande majorité des musulmans soient des gens pacifiques ne semble pas non plus avoir d’importance. Le fait que toutes les religions interdisent de tuer des êtres humains et que, pourtant, toutes les religions ont une histoire de massacres à grande échelle ne semble pas non plus avoir d’importance.
Si vous deviez appliquer le raisonnement de Wilders au génocide que l’État juif d’Israël commet actuellement, vous devriez qualifier le judaïsme d’idéologie violente et fasciste.
Je ne vais pas commettre cette grave erreur ici. Netanyahou et sa bande meurtrière sont des extrémistes. Les extrémistes abusent presque toujours de la religion. Mais aucun religieux sérieux ne causerait autant de victimes.
La justice cosmique en laquelle je crois est que Netanyahou restera dans les livres d’histoire comme le tueur de masse psychopathe qu’il est. La justice cosmique en laquelle je crois est qu’il mourra un jour en sachant, avec exaspération, que ce qu’il n’aura pas réussi, ce sera d’avoir brisé l’esprit palestinien.

La réaction de Wilders





Le hajj au temps des colonies: un pèlerinage d’empire en 1949
Un reportage de Kateb Yacine

Fausto Giudice, Tlaxcala & The Glocal Workshop/L’Atelier Glocal

À l’automne 1949 Kateb Yacine, alors âgé de 20 ans, s’embarque à Alger pour Djeddah sur le paquebot Le Providence des Messageries maritimes pour participer au hajj. De ce pèlerinage organisé et contrôlé par les autorités coloniales françaises et administré par la Banque d’Indochine, il rapporte une série d’articles publiés par le quotidien Alger Républicain en novembre 1949. Dans le dernier article de la série, daté du 22 novembre, intitulé Pas de pèlerinage libre sans séparation du culte et de l’État, il écrit :

« ... La joie du retour en terre natale avait tout effacé. Il n’y avait plus place pour aucun souvenir : nous répondions à l’accueil chaleureux de la population accourue sur les quais dès que le Providence avait été visible au large. Pourtant nous n’avions pas mis pied à terre que déjà on nous interrogeait. Et c’est alors que nous avons compris quel lourd devoir nous incombait : la vérité était si pénible à dire à nos interrogateurs si confiants... Mais nous ne pouvions nous taire sur un tel sujet. En dissimulant les peines endurées, les obstacles et les exploitations, nous n’aurions pas seulement caché la vérité. Nous aurions participé à la tromperie, nous serions entrés, nous, victimes du mensonge, dans le camp des menteurs. Aussi sommes-nous nombre de hadji algériens à avoir décidé de tout révéler, pour aussi difficile que cela le sera, après les contes des Mille et Une Nuits diffusés par les troubadours de M. Naegelen [socialiste, gouverneur général de l’Algérie, nommé en 1948, démissionnaire en 1951]. Non, notre pèlerinage n’a pas été libre, comme nos médersas et nos mosquées ne sont pas libres. Est-ce à dire que nous devons montrer la plaie sans chercher à la guérir, est-ce à dire que nous allons renoncer à notre pèlerinage parce que l’administration le déforme et l’utilise contre nous ? Personne ne peut le croire. Il ne nous reste donc plus qu’une voie pour tenir tête aux falsificateurs : engager la lutte dans l’union pour ne plus permettre de telles usurpations. La liberté du culte en Algérie est la première de nos revendications. Ne pas en comprendre l’importance fondamentale, c’est se résigner à voir toujours notre foi tournée en dérision et la terre sainte livrée aux financiers et aux policiers. Il s’agit de rétablir la décence, de faire reculer le mensonge, de ne plus permettre des mystifications aussi cyniques. C’est notre dignité d’hommes qui en dépend, sans compter les sentiments religieux de toute une population déjà opprimée sur tous les autres plans de la vie. Pour ma part, mon premier souci a été de porter témoignage. Il est de bon augure qu’il se soit trouvé un quotidien en Algérie pour accueillir ce témoignage. Sans reculer devant la haine du gouvernement général pour tout ce qui porte un coup à sa scandaleuse ingérence. Nous pouvons donc considérer un premier pas comme accompli. Il reste maintenant une lutte quotidienne, qui est affaire de toute la population, de toutes les organisations, de tous les honnêtes gens, pour le respect et l’indépendance du culte, pour le pèlerinage libre. Ce dernier doit être et rester l’affaire des [associations] cultuelles musulmanes. »

De la Mauritanie à l’Indonésie, la “gestion du culte musulman” dans les empires coloniaux (français, britannique, italien, néerlandais) et en particulier le contrôle des pèlerinages, a fait l’objet de luttes importantes entre colonisés et prépondérants revendiquant le statut de « puissances musulmanes ». Ironie de l’histoire, la puissance française était loin d’appliquer le principe de base de la laïcité, à savoir la séparation des cultes religieux et de l’État. Dans son reportage, Kateb Yacine donne à voir et à entendre la réalité de ce hajj colonial et comment les pèlerins algériens, marocains, tunisiens, ouest-africains vivaient cette expérience tragi-comique, sous la férule de la Banque d’Indochine et face à la Maison Saoud. Les détails qu’il donne sur les clandestins tunisiens à bord du Providence ne manquent pas de sel.

Luc Chantre, auteur d’une thèse doctorale intitulée Le pèlerinage à La Mecque à l’époque coloniale (v. 1866-1940) : France, Grande-Bretagne,  Italie (Poitiers, 2012), a publié en 2018 un livre issu de cette thèse, intitulé Pèlerinages d’empire. Une histoire européenne du pèlerinage à La Mecque (Éditions de La Sorbonne). Nous en reproduisons le chapitre 12, Le retour contesté des pèlerinages dʼempire, qu’il introduit par ces mots : « Le vide laissé par les puissances coloniales pendant les années de [la deuxième] guerre [mondiale] a créé un précédent que ne manquent pas d’exploiter les opposants à la colonisation. Tandis que les puissances européennes entendent restaurer, dès 1945, les organisations d’avant-guerre, le principe de ces pèlerinages officiels organisés par terre, mer ou air est de plus en plus critiqué chez les pèlerins musulmans – y compris chez les élites musulmanes, pourtant choyées durant l’entre-deux-guerres – qui réclament davantage de liberté, quelles qu’en soient les conséquences ».

À l’occasion de l’Aïd, nous offrons ces documents à nos amis musulmans et décoloniaux, pour alimenter leurs combats et leurs réflexions.




         


28/03/2025

MAURIZIO LAZZARATO
Arming to save financial capitalism!
The lessons of Rosa Luxemburg, Kalecki, Baran and Sweezy

Cartoons by  Enrico Bertuccioli
Translated by  Tlaxcala, edited by John Catalinotto

Maurizio Lazzarato (1955), exiled in France following the crackdown on April 7, 1979 on the Organized Worker Autonomy movement, in which he was an activist at the University of Padua, is an Italian independent sociologist and philosopher living in Paris. He is author of numerous books and articles on immaterial labor, cognitive capitalism, biopolitics and the bioeconomy, debt, war and what he calls the Capital-State machine.

"However great a nation is, if it loves war it will perish; however peaceful the world is, if it forgets war it will be in danger."

from Wu Zi, ancient Chinese military treaty

"When we say system of war we mean a system such as the one in force that assumes war even if only planned and not fought as the foundation and culmination of the political order, that is, of the relationship between peoples and between men. A system where war is not an event but an institution, not a crisis but a function, not a rupture but a cornerstone of the system, a war always deprecated and exorcised but never abandoned as a real possibility."

Claudio Napoleoni, 1986


Donald Trump’s advent is apocalyptic, in the original meaning of the world apocalypse, revelation. His convulsive flailing has the great merit of demonstrating the true nature of capitalism, the relationship between war, politics and profit, between capital and the state usually hidden under the fig leaf of democracy, human rights, values and the mission of Western civilization. 

The same hypocrisy is at the heart of the narrative constructed to legitimize the 840 billion euros for rearmament that the EU has imposed on member states using the state of exception. Arming does not mean, as Draghi says, defending "the values that founded our European society" and have "guaranteed for decades, to its citizens peace, solidarity and with the American ally, security, sovereignty and independence," but it means saving financial capitalism.

There is not even any need for grand speeches and documented analysis to mask the paucity of these narratives. It only took another massacre of 400 Palestinian civilians to bring out the truth of the indecent chatter about the uniqueness and moral and cultural supremacy of the West.

Trump is no pacifist; he merely acknowledges NATO's strategic defeat in the Ukraine war, while European elites reject the evidence. Peace for them would mean returning to the catastrophic state to which they have reduced their nations. The war must continue because for them, as for the Democrats and the U.S. deep state, it is the means to get out of the crisis that began in 2008, as happened once before with the Great Crisis of 1929. Trump thinks he can solve it by prioritizing the economy without disavowing violence, blackmail, intimidation, and war. It is very likely that neither of them will succeed because they have a huge problem: Capitalism, in its financial form, is in deep crisis and it is precisely from its center, the U.S., that “dramatic” signals are coming for the elites who govern us. Instead of converging to the U.S., capital is fleeing to Europe. This is big news, a symptom of great unpredictable ruptures that threaten to be catastrophic.

Instead of producing commodities, finance capital blows bubbles that all inflate in the U.S. and all burst to the detriment of the rest of the world, proving to be weapons of mass destruction. U.S. finance sucks value (capital) from all over the world, invests it in a bubble, which sooner or later bursts, forcing the peoples of the planet into austerity, their sacrifices paying for its failures: First the internet bubble, then the subprime bubble that caused one of the biggest financial crises in the history of capitalism, opened the door to war. They also attempted the green capitalism bubble that never got off the ground and finally the incomparably larger bubble of high-tech companies. To plug the flaws of the private debt disasters dumped on public debts, the Federal Reserve and the European bank flooded the markets with liquidity that instead of 'dripping' into the real economy, served to fuel the high -tech bubble and the development of investment funds known as the "Big Three" -- Vanguard, BlackRock and State Street -- (the largest monopoly in the history of capitalism, managing $50 trillion, major shareholder in all major publicly traded companies). Now even this bubble is deflating.

If you divide the entire capitalization of the Wall Street Stock Exchange list by two we are still a long way from the real value of High tech companies, whose stocks have been inflated by the very funds to keep dividends high for their "rescuers" (the Democrats were also counting on replacing welfare with finance for all, as they had previously raved about housing for all people in the U.S.).

Now the party is over. The bubble has reached its limit and values are falling leaving a real risk of collapse. If we add to this the uncertainty that the policies of Trump, representing a form of finance that is not that of investment funds, are introducing into a system that the investment funds had managed to stabilize with the help of the Democrats, we can understand the fears of the “markets”. Western capitalism needs another bubble because it knows only how to reproduce the same thing over and over (the Trumpian attempt to rebuild manufacturing in the U.S. is doomed to certain failure). 


The perfect identity of "production" and destruction

Europe, which already spends more than twice what Russia spends on arms [$420 billion vs. 158] (NATO accounts for 55 percent of the world's arms spending, Russia 5 percent) has decided on a major investment plan of 800 billion euros to further increase military spending.

The war and Europe where political and economic networks are still active, and power centers that align with the strategy represented by Biden, which was defeated in the last presidential election, have the opportunity to build a bubble based on armaments that compensates for the growing difficulties of the U.S. "markets." Since December, stocks of arms companies have already been the subject of speculation, going from rise to rise and functioning as a safe haven for capital that sees the U.S. situation as too risky. At the center of the operation are investment funds that are also among the largest shareholders in major arms companies. They hold significant stakes in Boeing, Lockheed Martin and RTX, influencing the management and strategies of these companies. They also have a presence in the military-industrial complex in Europe: Rheinmetall, a German company that manufactures Leopards [tanks] and has seen its stock rise 100 percent in recent months, has Blackrock, Société Générale, Vanguard, etc. as major shareholders. Rheinmetall, Europe's largest munitions manufacturer, has surpassed the continent's leading automaker, Volkswagen, in terms of capitalization, the latest sign of investors' growing appetite for defense-related stocks.

The European Union wants to collect and channel continental savings into armaments with catastrophic consequences for the proletariat and a further division of the Union. The arms race will not be able to function as "war keynesianism" because investment in arms intervenes in a financialized economy that is no longer industrial. Built with public money it will generate profits for  a small minority of private investors while worsening conditions for the vast majority of the population.

The arms bubble can only produce the same effects as the U.S. bubble of high-tech enterprises. After 2008, the sums of money captured for investment in the high-tech bubble never 'trickled' down to the U.S. proletariat. Instead, they have produced ever-increasing de-industrialization, de-skilled and precarious jobs, low wages, rampant poverty, the destruction of the little Welfare inherited from the New Deal and the subsequent privatization of all services. This is what the European financial bubble will undoubtedly produce in Europe. Financialization will lead not only to the complete destruction of the Welfare State and the outright privatization of services, but to the further political fragmentation of what remains of the European Union. The debts, incurred by each state separately, will have to be repaid, and huge differences will be produced among European states in their ability to repay the debts they have incurred. 

The real danger is not the Russians, but the Germans with their 500 billion rearmament and another 500 billion for infrastructure, crucial financing in building the bubble. The last time Germany rearmed it wreaked global disasters (25 million dead in the Soviet Union alone, the final solution, etc.), hence François Mauriac's famous statement against German unification "I love Germany so much that I’m happy there are two of them." Waiting for the further developments of nationalism and the already 21% far-right that "Deutschland ist zurück" [Germany is back] will inevitably produce, Germany will impose its usual imperialist hegemony on other European countries. The Germans have quickly abandoned the ordo-liberal creed that had no economic foundation, only political, and embrace to the hilt Anglo-American financialization, but with the same goal, to command and exploit Europe. The Financial Times recounts a decision made by Blackrock's man Merz and Goldman Sachs' man Treasury Minister Joerg Kukies, with the endorsement of the 'left' parties SPD and Die Linke, who, like their predecessors in 1914, are once again taking responsibility for future carnage.

If Germany's previous internal imperialism was based on austerity, export mercantilism, wage freezes and the destruction of the welfare state, this one will be based on the management of a European war economy organized hierarchically according to the differential interest rates to be paid when repaying the contracted debt.

The already heavily indebted countries (Italy, France, etc.) will have to find those who will buy their bonds issued to pay off the debt, in an increasingly competitive European "market." Investors will find it worthwhile to buy German bonds, bonds issued by arms companies on which upward speculation will be in play, and European government debt securities, which are certainly safer and more profitable than the bonds of super-indebted countries. The famous "spread" will still play its role as it did in 2011. The billions needed to pay the markets will not be available to the welfare state. The strategic goal of all governments and oligarchies for the past 50 years will now be achieved: Destroy social spending for the reproduction of the proletariat and instead privatize it. 

Driven by self-interest, 27 national entities will battle each other with nothing to gain, because history, which “we are the only ones who know what’s happening” has backed them into a corner, useless and irrelevant after centuries of colonialism, wars and genocides. 

The arms race is accompanied by a pounding "we are at war" pretext used against everyone (Russia, China , North Korea, Iran, Brics) that cannot be abandoned and is likely to come to fruition in a real war because this delusional amount of weapons must still "be consumed." 


The lessons of Rosa Luxemburg, Kalecki, Baran and Sweezy

Only the clueless can claim to be astonished by what is happening now. Everything is repeating itself, only it is happening within a system dominated by financial capitalism that is no longer the industrial capitalism of the 20th century.

War and armaments have been at the heart of economics and politics since capitalism became imperialist. And they are also at the heart of the process of reproduction of capital and the proletariat, in fierce competition with each other. Let us quickly reconstruct the theoretical framework provided by Rosa Luxemburg, Kalecki, Baran and Sweezy, firmly planted, in contrast to the useless contemporary critical theories, on the categories of imperialism, monopoly and war, which offers us a mirror of the contemporary situation.

We will start with the crisis of 1929, which had its roots in World War I and the attempt to get out of it by activating public spending through state intervention. According to Baran et Sweezy (henceforth B&S), the drawback of government spending in the 1930s was its volume, which was inadequate to counteract the depressive forces of the private economy. 

"Viewed as a rescue operation for the U.S. economy as a whole, the New Deal was thus a blatant failure. Even [John] Galbraith, the prophet of prosperity without war orders, recognized that in the decade 1930 - 1940, 'the great crisis' never ended."

The system would only come out of its crisis with World War II: "Then came the war, and with the war came salvation (...) military spending did what social spending had failed to accomplish" because government spending rose from $17.5 billion to $103.1 billion a year.

B&S show that government spending did not bring the results that military spending did because it was limited by a political problem that is still our own. Why did the New Deal and its spending, fail to achieve a goal that "was within reach, as the war later proved"? Because regarding the nature and composition of government spending, that is, of the reproduction of the system and the proletariat, the class struggle is unleashed. 

"Given the power structure of U.S. monopoly capitalism, the increase in civilian spending had almost reached its outer limits. The forces opposing further expansion were too powerful to be overcome." 

Social spending competed with or harmed corporations and oligarchies, robbing them of economic and political power. "Because private interests control political power the limits of public spending are rigidly set without any concern for social needs, however shamefully obvious they may be." And these limits also applied to spending, health care and education, which at that time, unlike today were not directly competing with the private interests of the oligarchies. 

The arms race allows increased public spending by the state, without transforming this into increased wages and consumption of the proletariat. [The challenge is] how to spend public money to avoid the economic depression that monopoly [capitalism] brings, while avoiding strengthening of the proletariat? "By armaments, by more armaments, by more and more armaments."

Michael Kalecki, working on the same period but on Nazi Germany, succeeds in elucidating other aspects of the problem. Against all economism, which always threatens the understanding of capitalism by critical theories, even by Marxist ones, he highlights the political nature of the capital cycle: "Discipline in the factories and political stability are more important to capitalists than current profits."

The political cycle of capital, which can now' only be guaranteed by state intervention, must resort to arms spending and fascism. For Kalecki, too, the political problem manifests itself in the "direction and purposes of public spending." The aversion to "subsidizing mass consumption" is motivated by the destruction it causes "of the basis of the capitalist ethic ----  'you will earn your bread by the sweat of your brow' (unless you live off the profits of capital)."

How to make sure that state spending is not transformed into increased employment, consumption and wages and thus into the political strength of the proletariat? The inconvenience for the oligarchies is overcome with fascism because the state machine is then under the control of big capital and the fascist leadership, with "the concentration of state expenditures in armaments," while "factory discipline and political stability is ensured by the dissolution of trade unions and concentration camps. Political pressure here replaces the economic pressure of unemployment."

Hence the immense success of the Nazis among most economic liberals in both Britain and America.

War and arms spending were central to American policy even after the end of World War II, because a political structure without an armed force, that is, without a monopoly on its exercise, was inconceivable. The volume of a nation's military apparatus depends on its position in the world hierarchy of exploitation. "The most important nations will always need the most, and the extent of their need (for armed force) will vary according to whether or not a spirited struggle for first place is going on among them." 

Military spending thus continued to grow in the center of imperialism: "Of course, most of the expansion of government spending took place in the military sector, which rose from less than 1 to more than 10 percent of GNP and accounted for about two-thirds of the total increase in government spending since 1920. This massive absorption of the surplus in limited preparations has been the central fact of postwar American history." 

Kalecki points out that in 1966 "more than half of the growth in national income is resolved in the growth of military spending."

Now, after the war [World War II], capitalism can no longer count on fascism to control social spending. The Polish economist, a 'pupil' of Rosa Luxemburg, points out, "One of the fundamental functions of Hitlerism was to overcome big capital's aversion to large-scale anti-consumerist policy. 

The big bourgeoisie had given its assent to the abandonment of laisser-faire and to the radical increase of the role of the state in the national economy, on the condition that the state apparatus would be under direct control of its alliance with the fascist leadership," and that the destination and content of public spending would be determined by armaments. 

In the Glorious Thirties (1930s), without fascism ensuring the direction of public spending, states and capitalists were forced into political compromise. Power relations determined by the century of revolutions forced the state and capitalists into concessions that are nevertheless compatible with profits reaching previously unknown growth rates. But even this compromise is one too many because, despite large profits, "the workers become 'recalcitrant' in such a situation and the 'captains of industry' become eager to 'teach them a lesson.'"

The counter - revolution, unfolding since the late 1960s, will have at its center, the destruction of social spending and the fierce desire to direct public spending toward the sole and exclusive interests of the oligarchies. The problem, since the Weimar Republic, has never been a generic intervention of the state in the economy, but the fact that the state had been invested by the class struggle and had been forced to yield to the demands of workers' and proletarian struggles.

In the "peaceful" times of the Cold War, without the aid of fascism, the explosion of military spending needs legitimacy, secured by propaganda capable of continually conjuring up the threat of a looming war, of an enemy at the gates ready to destroy Western values : "The unofficial and official creators of public opinion had the answer ready: the United States must defend the free world from the threat of Soviet (or Chinese) aggression."

Kalecki, for the same period specifies, "Newspapers, cinema, radio and television stations that work under the auspices of the ruling class create an atmosphere conducive to the militarization of the economy."

Spending on armaments has not only an economic function, but also one of producing subjugated subjectivities. War by exalting subordination and command "contributes to the creation of a conservative mentality."

"While massive public spending on education and welfare tends to undermine the privileged position of the oligarchy, military spending does the opposite. Militarization favors all reactionary forces (...) a blind respect for authority is determined; conduct of conformity and submission is taught and imposed; and contrary opinion is regarded as unpatriotic or even treasonable."

Capitalism produces a capitalist who, precisely because of the political form of its cycle, is a sower of death and destruction rather than a promoter of progress. Richard B. Russel, a conservative U.S. Southern senator as early as the 1960s quoted by B&S, tells us: "There is something about preparations for destruction that induces men to spend money more carelessly than if it were for constructive purposes. Why this happens I don't know; but for the thirty years or so that I have been in the Senate I have realized that in buying weapons to kill, destroy, wipe cities off the face of the earth and eliminate great transportation systems there is something that causes men not to calculate the expenditure with the same care employed when it comes to thinking of decent housing and health care for human beings."

The reproduction of capital and the proletariat became politicized through the revolutions of the 20th century. The class struggle also investing this reality has brought out a radical opposition between the reproduction of life and the reproduction of its destruction that has only deepened since the 1930s.


How does capitalism work

War and armaments, excluded in practice from virtually all critical theories of capitalism, function as discriminants in the analysis of capital and the state.

It is very difficult to call capitalism a "mode of production," as Marx did, because economy, war, politics, state, and technology are closely intertwined and inseparable elements. The "critique of economics" is not enough to produce a revolutionary theory. 

Already with the advent of imperialism a radical change in the functioning of capitalism and the state had been produced, made crystal clear by Rosa Luxemburg for whom accumulation has two expects. The first "concerns the production of surplus-value ---- in the factory, in the mine, in agricultural exploitation ---- and the circulation of goods in the market. Viewed from this point of view, accumulation is an economic process whose most important stage is a transaction between the capitalist and the wage earner." 

The second aspect has the whole world as its theater, a world dimension irreducible to the concept of "market" and its economic laws. "Here the methods employed are colonial politics, the international loan system, the politics of spheres of interest, war. Violence, fraud, oppression, predation develop openly, without mask, and it is difficult to recognize the strict laws of the economic process in the interweaving of economic violence and political brutality."

War is not a continuation of politics but coexists, from time immemorial, with it, as the functioning of the world market shows. Here, where war, fraud, and predation coexist with economics the law of value has never really worked. 

The world market looks very different from the one sketched by Marx. His considerations seem to no longer apply, or rather, need to be specified: only in the world market would money and labor become adequate to their concept, bringing their abstraction and universality to fruition. On the contrary, what we can see is that money, the most abstract and universal form of capital, is always the state currency. The dollar is the currency of the United States and reigns only as such. The abstraction of money and its universality (and its automatisms) are appropriated by a 'subjective force' and are managed according to a strategy that is not contained in money.  

Finance too, like technology seems to be the object of appropriation by "national" subjective forces, hardly universal.  In the world market, even abstract labor does not triumph as such, but instead encountering other, radically different labor (servile labor, slave labor, etc.) is the object of strategies.

Trump's action, having dropped the hypocritical veil of democratic capitalism, reveals to us the secret of economics: it can only function from an international division of production and reproduction that is defined and imposed politically, that is, using force that also involves war. 

The will to exploitation and domination, simultaneously managing political, economic and military relations, constructs a totality, which can never close in on itself, but always remains open, split by conflict, war and pillaging. In this split totality, the set of power relations converge and are governed. Trump intervenes on the use of words, but also on gender theories, while he would like to impose a new global positioning, both political and economic, of the U.S. From the micro to the macro, this is a political action that contemporary movements are far from even thinking about.

The construction of the financial bubble, a process we can follow step by step, happens in the same way. There are many actors that contribute to its production: the European Union, the states that must go into debt, the European Investment Bank, political parties, the media and public opinion, large investment funds (all based in the United States) that organize the movement of capital from one stock exchange to another, and large corporations. Only after the clash/cooperation between these power centers has given its verdict can the economic bubble and its automatic mechanisms function. There is a whole ideology about automatic operation that must be debunked. "Autopilot," especially at the financial level, exists and works only after it is politically established. It did not exist in the Glorious Thirties because it was politically decided upon, it has been functioning since the late 1970s by explicit political will.

This multiplicity of actors who have been agitating for months is held together by a strategy. There is thus a subjective element that intervenes in a fundamental way. Two ways. From the capitalist point of view, there is a fierce struggle going on between the "subjective factor" Trump and the "subjective factor" of the elites who were defeated in the presidential election but still have strong presences in the centers of power in the U.S. and Europe. 

But for capitalism to work we must also consider a subjective proletarian factor. It plays a decisive role because it will either become the passive bearer of the new process of capital production/reproduction or it will tend to reject and destroy it. Having ascertained the incapacity of the contemporary proletariat, the weakest, the most disoriented, the least autonomous and independent proletariat in the history of capitalism, the first option seems the most likely. But if it fails to oppose a strategy of its own to the enemy's continuous strategic innovations, capable of continual renewal, we will fall within an asymmetry of power relations that will take us back to before the French Revolution, into a new/already seen "ancien régime."


MAURIZIO LAZZARATO
¡Armarse para salvar el capitalismo financiero!
La lección de Rosa Luxemburg, Kalecki, Baran y Sweezy

Maurizio Lazzarato, 26-3-2025
Viñetas de Enrico Bertuccioli
Traducido por Tlaxcala, editado por Luis Casado

Maurizio Lazzarato (1955), exiliado en Francia tras la represión desatada el 7 de abril de 1979 contra el movimiento Autonomía Obrera Organizada, en el que militaba en la Universidad de Padua, es un sociólogo y filósofo independiente italiano residente en París. Es autor de numerosos libros y artículos sobre el trabajo inmaterial, el capitalismo cognitivo, la biopolítica y la bioeconomía, la deuda, la guerra y lo que él llama la máquina del Estado-Capital. Último libro publicado en español: Guerra o revolución. Por qué la paz no es una alternativa (Tinta Limón, 2022). Bibliografia en español

Por grande que sea una nación, si ama la guerra perecerá; por pacífico que sea el mundo, si olvida la guerra estará en peligro”.

(“Wu Zi”, antiguo tratado militar chino)

Cuando decimos sistema de guerra nos referimos a un sistema como el vigente  que asume la guerra, aunque sólo sea planeada y no combatida, como fundamento y vértice del orden político, es decir, de la relación entre los pueblos y entre los hombres. Un sistema en el que la guerra no es un acontecimiento sino una institución, no una crisis sino una función, no una ruptura sino una piedra angular del sistema, una guerra siempre obsoleta y exorcizada, pero nunca abandonada como posibilidad real”.

(Claudio Napoleoni, 1986)


El advenimiento de Trump es apocalíptico, en el sentido original del término apocalipsis: revelación. Su convulsa agitación tiene el gran mérito de mostrar la naturaleza del capitalismo, la relación entre guerra, política y beneficio, entre capital y Estado habitualmente cubierta por la democracia, por los derechos humanos, por los valores y la misión de la civilización occidental.

La misma hipocresía está en el corazón de la narrativa construida para legitimar los 800.000 millones de euros para el rearme que la UE le impone mediante el recurso al estado de excepción a los Estados miembros.

Armarse no significa, como dice Draghi, defender “los valores que han fundado nuestra sociedad europea” y han “garantizado durante décadas a sus ciudadanos la paz, la solidaridad y, con el aliado usamericano, la seguridad, la soberanía y la independencia”, sino salvar el capitalismo financiero.

Ni siquiera hacen falta grandes discursos ni documentados análisis para desenmascarar la pobreza de estas narrativas, bastó otra masacre de 400 civiles palestinos para sacar a la luz la verdad de la indecente cháchara sobre la exclusividad la y supremacía moral y cultural de Occidente.

Trump no es un pacifista, se limita a reconocer la derrota estratégica de la OTAN en la guerra de Ucrania, mientras las élites europeas rechazan la evidencia. La paz para ellos significaría volver al estado catastrófico al que han reducido a sus naciones.

La guerra debe continuar porque para ellos, como para los demócratas y el Estado profundo usamericano, es el modo de salir de la crisis iniciada en 2008, como ya ocurrió con la gran crisis de 1929.

Trump piensa resolver la cuestión privilegiando la economía sin renegar de la violencia, del chantaje, de la intimidación, de la guerra. Es muy probable que ni el uno ni los otros tengan éxito en el intento porque tienen un enorme problema: el capitalismo, en su forma financiera, está en profunda crisis y precisamente desde su centro USA – llegan señales “dramáticas” para las élites que nos gobiernan. En lugar de converger hacia USA, los capitales huyen hacia Europa.

Gran novedad, síntoma de rupturas imprevisibles que corren el riesgo de ser catastróficas. El capital financiero no produce mercancías, sino burbujas que se inflan todas en USA y estallan en detrimento del resto del mundo, demostrando ser armas de destrucción masiva.

La finanza usamericana chupa valor (capital) de todo el mundo, lo invierte en una burbuja, que tarde o temprano estallará, obligando a los pueblos del planeta a la austeridad, al sacrificio para pagar sus fracasos: primero fue la burbuja de internet, luego la burbuja de las subprimes que provocó una de las mayores crisis financieras de la historia del capitalismo, abriendo la puerta a la guerra.

Intentaron incluso la burbuja del capitalismo verde que nunca despegó y, por último, la burbuja incomparablemente mayor de las empresas de alta tecnología.

Para tapar los agujeros de los desastres de la deuda privada descargada sobre la deuda pública, la Reserva Federal y la banca europea inundaron los mercados de liquidez que en lugar de “gotear” en la economía real, sirvió para alimentar la burbuja de la alta tecnología y el desarrollo de los fondos de inversión conocidos como los “Tres Grandes”, Vanguard, BlackRock y State Street (el más grande monopolio de la historia del capitalismo, gestiona 50 billones de dólares, accionista mayoritario de todas las empresas cotizadas más importantes). Ahora incluso esta burbuja se está desinflando.

Si dividimos por dos toda la capitalización de la lista de la Bolsa de Wall Street, todavía estamos muy lejos del valor real de las empresas de alta tecnología, cuyas acciones han sido infladas por los propios fondos para mantener altos los dividendos para sus “ahorradores” (los demócratas contaban incluso con sustituir el bienestar por las finanzas para todos, como antes habían delirado con la vivienda para todos los usamericanos).

Ahora la diversión llega a su fin. La burbuja ha llegado a su límite y los valores caen con riesgo real de un colapso. Si a esto añadimos la incertidumbre que las políticas de Trump – representante de unas finanzas que no son las de los fondos de inversión – introducen en un sistema que éstos habían conseguido estabilizar con la ayuda de los demócratas, comprendemos el temor de los “mercados”.

El capitalismo occidental necesita otra burbuja porque no conoce sino la reproducción de lo mismo de siempre (el intento trumpiano de reconstruir la industria manufacturera en USA está destinado a un fracaso seguro).


La identidad perfecta de “producción” y destrucción

Europa, que ya gasta 386.000 millones de euros [UE: 326 000; RU: 60 000] en armamento, es decir, 2,64 veces más de lo que gasta Rusia [146 000 millones] (la OTAN representa el 55% del gasto mundial en armas, Rusia el 5%) decidió un importante plan de inversión de 800.000 millones de euros para seguir aumentando el gasto militar.

La guerra y la Europa donde siguen activas las redes políticas y económicas, centros de poder que remiten a la estrategia representada por Biden, derrotada en las últimas elecciones presidenciales, son la ocasión para construir una burbuja basada en el armamento para compensar las crecientes dificultades de los “mercados” usamericanos.

Desde diciembre, las acciones de las empresas armamentísticas son objeto de especulación, yendo de subida en subida y fungiendo de refugio seguro para los capitales que ven la situación usamericana demasiado riesgosa.

En el centro de la operación están los fondos de inversión, que también figuran entre los principales accionistas de las grandes empresas armamentísticas. Poseen participaciones significativas en Boeing, Lockheed Martin y RTX, influyendo en la gestión y las estrategias de estas empresas.

También en Europa están presentes en el complejo militar-industrial: Rheinmetall, empresa alemana que fabrica los carros Leopard y que ha visto subir el precio de sus acciones un 100% en los últimos meses, tiene como principales accionistas a Blackrock, Société Générale, Vanguard, etc.

Rheinmetall, el mayor fabricante de municiones de Europa, ha superado en capitalización al mayor fabricante de automóviles del continente, Volkswagen, la última señal del creciente apetito de los inversores por los valores ligados a la defensa.

La Unión Europea quiere recoger y canalizar el ahorro continental hacia el armamento con consecuencias catastróficas para el proletariado y una mayor división de la Unión. La carrera armamentística no podrá funcionar como “keynesianismo de guerra” porque la inversión en armamento interviene en una economía financiarizada y ya no industrial. Construida con dinero público beneficiará a una pequeña minoría de particulares, mientras empeora las condiciones de la inmensa mayoría de la población.

La burbuja armamentística sólo puede producir los mismos efectos que la burbuja de alta tecnología usamericana. Después de 2008, las sumas de dinero captadas para la inversión en la burbuja de alta tecnología nunca han “goteado” hacia el proletariado usamericano.

Por el contrario, han producido una desindustrialización cada vez mayor, empleos precarios y poco cualificados, salarios bajos, pobreza rampante, la destrucción del escaso bienestar heredado del New Deal y la posterior privatización de todos los servicios. Esto es lo que sin duda producirá en Europa la burbuja financiera europea.

La financiarización conducirá no sólo a la destrucción completa del Estado del Bienestar y a la privatización a ultranza de los servicios, sino a una mayor fragmentación política de lo que queda de la Unión Europea. Las deudas, contraídas por cada Estado por separado, tendrán que ser reembolsadas y habrá enormes diferencias entre los Estados europeos en cuanto a su capacidad para honrar las deudas contraídas.

El verdadero peligro no son los rusos, sino los alemanes con su rearme de € 500.000 millones y otros € 500.000 millones para infraestructuras, financiación decisiva en la construcción de la burbuja.

La última vez que se armaron combinaron desastres mundiales (25 millones de muertos sólo en la Rusia soviética, la solución final, etc.), de donde surgió la famosa declaración de François Mauriac: “Me gusta tanto Alemania que me alegro de que haya dos”.

A la espera de los desarrollos ulteriores del nacionalismo y de la extrema derecha ya al 21 %, que inevitablemente producirá “Deutschland ist zurück” [Alemania está de vuelta], Alemania impondrá su habitual hegemonía imperialista a los demás países europeos.

Los alemanes han abandonado rápidamente el credo ordoliberal que no tenía ninguna base económica, sólo política, y abrazan a ultranza la financiarización angloamericana, con el mismo objetivo, dominar y explotar Europa.

El Financial Times habla de una decisión tomada por Merz, el hombre de Blackrock, y Kukies, el ministro del Tesoro, hombre de Goldman Sachs, con el aval de los partidos de “izquierda” SPD y Die Linke, que, como sus predecesores en 1914, asumen una vez más la responsabilidad de la futura carnicería.

Si el anterior imperialismo interior alemán se fundaba en la austeridad, el mercantilismo de exportación, la congelación salarial y la destrucción del Estado del Bienestar, éste se fundará en la gestión de una economía de guerra europea jerarquizada en los diferenciales de tipos de interés a pagar para reembolsar la deuda contraída.

Los países ya muy endeudados (Italia, Francia, etc.) tendrán que encontrar quién compre sus bonos emitidos para pagar su deuda, en un “mercado” europeo cada vez más competitivo. A los inversionistas les convendrá más comprar bonos alemanes, bonos emitidos por empresas armamentísticas sobre los que jugará la especulación al alza, y títulos de deuda pública europea, sin duda más seguros y rentables que los bonos de los países sobreendeudados.

El famoso “diferencial” (spread) seguirá desempeñando su papel como en 2011. Los miles de millones necesarios para pagar a los mercados no estarán disponibles para el Estado del Bienestar. El objetivo estratégico de todos los gobiernos y oligarquías desde hace cincuenta años, la destrucción de los gastos sociales para la reproducción del proletariado y su privatización, será alcanzado.

Veintisiete egoísmos nacionales lucharán entre sí sin nada en juego, porque la historia, que “somos los únicos que sabemos lo que es”, nos ha arrinconado, inútiles e irrelevantes tras siglos de colonialismo, guerras y genocidios.

La carrera armamentística va acompañada de una machacona justificación de “estamos en guerra” contra todo el mundo (Rusia, China, Corea del Norte, Irán, BRICS) que no puede abandonarse y que corre el riesgo de llegar a buen puerto porque esta delirante cantidad de armas aún debe “consumirse”.

La lección de Rosa Luxemburg, Kalecki, Baran y Sweezy

Sólo los ingenuos pueden asombrarse de lo que está ocurriendo. Todo se repite, sólo que dentro de un capitalismo financiero y ya no industrial como en el siglo XX.

La guerra y el armamento estén en el centro de la economía y de la política desde que el capitalismo se hizo imperialista. Y son también el centro del proceso de reproducción del capital y del proletariado, en feroz competencia entre sí.

Reconstruyamos rápidamente el marco teórico proporcionado por Rosa Luxemburg, Kalecki, Baran y Sweezy, firmemente plantado, – en contraste con las inútiles teorías críticas contemporáneas –, sobre las categorías de imperialismo, monopolio y guerra, que nos ofrece un espejo de la situación contemporánea.

Empecemos por la crisis de 1929, que tuvo sus raíces en la Primera Guerra Mundial y en el intento de salir de ella activando el gasto público mediante la intervención del Estado. Según Baran y Sweezy (en adelante, B&S) el inconveniente del gasto público en los años 30 era su volumen, incapaz de contrarrestar las fuerzas depresivas de la economía privada.

“Visto como una operación de rescate de la economía usamericana en su conjunto, el New Deal fue, por tanto, un fracaso estrepitoso. Incluso Galbraith, el profeta de la prosperidad sin compras bélicas, reconoció que en la década 1930 - 1940, ‘la gran crisis' nunca terminaba”.

Saldrá solo con la Segunda Guerra Mundial: “Luego vino la guerra, y con la guerra la salvación (...) el gasto militar hizo lo que el gasto social no había conseguido hacer”, porque el gasto público pasó de 17.500 millones de dólares a 103.100 millones.

B&S demuestran que el gasto público no dio los resultados que dio el gasto militar porque estaba limitado por un problema político que sigue siendo el nuestro. ¿Por qué el New Deal y su gasto no consiguieron un objetivo que “estaba al alcance de la mano, como demostró más tarde la guerra”?

Porque sobre la naturaleza y composición del gasto público, es decir, la reproducción del sistema y del proletariado, se desata la lucha de clases.

“Dada la estructura de poder del capitalismo monopolista usamericano, el aumento del gasto civil casi había alcanzado sus límites extremos. Las fuerzas que se oponían a una mayor expansión eran demasiado poderosas para ser superadas”.

El gasto social competía o perjudicaba a las corporaciones y oligarquías, arrebatándoles poder económico y político.

“Como los intereses privados controlan el poder político, los límites del gasto público se fijan rígidamente sin preocuparse de las necesidades sociales, por vergonzosamente evidentes que sean”.

Y estos límites valían también para el gasto, la sanidad y la educación, que en aquella época, a diferencia de hoy, no competían directamente con los intereses privados de las oligarquías.

La carrera armamentística permite aumentar el gasto público del Estado, sin que esto se transforme en un aumento de los salarios y del consumo del proletariado. ¿Cómo se puede gastar el dinero público para evitar la depresión económica que conlleva el monopolio, evitando al mismo tiempo el fortalecimiento del proletariado? “Con armamento, con más armamento, con más y más armamento”.

Michael Kalecki, trabajando sobre el mismo periodo, pero sobre la Alemania nazi, consigue dilucidar otros aspectos del problema. Contra todo economicismo que amenaza siempre la comprensión del capitalismo incluso por las teorías críticas marxistas, pone en evidencia la naturaleza política del ciclo del capital: “La disciplina en las fábricas y la estabilidad política son más importantes para los capitalistas que los beneficios corrientes”.

El ciclo político del capital, que ahora sólo puede ser garantido por la intervención del Estado, debe recurrir al gasto armamentístico y al fascismo. Para Kalecki, el problema político también se manifiesta en la “dirección y los fines del gasto público”. La aversión a la “subvención del consumo de masas” está motivada por la destrucción que provoca “de los fundamentos de la ética capitalista ‘ganarás el pan con el sudor de tu frente’ (a menos que vivas de las rentas del capital)’. ¿Cómo conseguir que el gasto estatal no se convierta en aumento del empleo, del consumo y de los salarios y, por tanto, en fuerza política del proletariado?

El inconveniente para las oligarquías se supera con el fascismo porque la maquinaria estatal está entonces bajo el control del gran capital y de la dirección fascista, con “la concentración del gasto estatal en armamento”, mientras que “la disciplina de fábrica y la estabilidad política se garantizan mediante la disolución de los sindicatos y los campos de concentración. La presión política sustituye aquí a la presión económica del desempleo”.

De ahí el inmenso éxito de los nazis entre la mayoría de los liberales británicos y usamericanos.

La guerra y el gasto en armamento ocupan un lugar central en la política usamericana, incluso después del fin de la Segunda Guerra Mundial, porque es inconcebible una estructura política sin una fuerza armada, es decir, sin el monopolio de su ejercicio.

El volumen del aparato militar de una nación depende de su posición en la jerarquía mundial de explotación. “Las naciones más importantes serán siempre las que más necesiten, y la magnitud de sus necesidades (de fuerza armada) variará en función de que entre ellas haya o no una lucha encarnizada por el primer puesto”.

Por lo tanto, el gasto militar sigue creciendo en el centro del imperialismo: “Naturalmente, la mayor parte de la expansión del gasto público tuvo lugar en el sector militar, que pasó de menos del 1% a más del 10% del PNB, y que representó alrededor de dos tercios del aumento total del gasto público desde 1920. Esta absorción masiva del excedente en preparativos militares ha sido el hecho central de la historia usamericana de posguerra”.

Kalecki señala que en 1966 “más de la mitad del crecimiento de la renta nacional se traduce en el crecimiento de los gastos militares”.

Ahora, en la posguerra, el capitalismo ya no puede contar con el fascismo para controlar el gasto social. El economista polaco, “alumno” de Rosa Luxemburg, señala: “Una de las funciones fundamentales del hitlerismo fue superar la aversión del gran capital a la política anticoyuntural a gran escala. La gran burguesía había dado su asentimiento al abandono del laisser-faire y al aumento radical del papel del Estado en la economía nacional, a condición de que el aparato estatal estuviera bajo el control directo de su alianza con la dirección fascista” y de que el destino y el contenido del gasto público estuvieran determinados por el armamento.

En los Treinta Gloriosos, sin el fascismo asegurando la dirección del gasto público, los Estados y los capitalistas se vieron forzados a un compromiso político. Relaciones de poder determinadas por el siglo de las revoluciones obligan al Estado y a los capitalistas a concesiones que, en cualquier caso, son compatibles con beneficios que alcanzan tasas de crecimiento desconocidas hasta entonces.

Pero incluso este compromiso es demasiado porque, a pesar de los grandes beneficios, “en tal situación los trabajadores se vuelven ‘recalcitrantes’ y los ‘capitanes de la industria’ se muestran ansiosos por ‘darles una lección’”.

La contrarrevolución, desplegada a partir de finales de los años 60, tendrá en su centro la destrucción del gasto social y la feroz voluntad de orientar el gasto público hacia los intereses únicos y exclusivos de las oligarquías. El problema, a partir de la República de Weimar, nunca fue una intervención genérica del Estado en la economía, sino el hecho de que el Estado haya sido investido por la lucha de clases y haya sido obligado a ceder a las exigencias de las luchas obreras y proletarias.

En los tiempos “pacíficos” de la Guerra Fría, sin la ayuda del fascismo, la explosión del gasto militar necesita una legitimación, asegurada por una propaganda capaz de evocar continuamente la amenaza de una guerra inminente, de un enemigo a las puertas dispuesto a destruir los valores occidentales:

“Los creadores oficiosos y oficiales de la opinión pública tienen preparada la respuesta: los Estados Unidos deben defender el mundo libre de la amenaza de agresión soviética (o china)”.

Kalecki, para el mismo período, precisa: “Los periódicos, el cine, la radio y la televisión que trabajan bajo la égida de la clase dominante crean una atmósfera que favorece la militarización de la economía”.

El gasto en armamento no sólo tiene una función económica, sino también de producción de subjetividades sometidas. La guerra, al exaltar la subordinación y el mando, “contribuye a crear una mentalidad conservadora”.

“Mientras que el masivo gasto público en educación y bienestar tiende a socavar la posición privilegiada de la oligarquía, el gasto militar hace lo contrario. La militarización favorece a todas las fuerzas reaccionarias (...) se determina un respeto ciego a la autoridad; se enseña y se impone una conducta de conformidad y sumisión; y la opinión contraria se considera un acto antipatriótico o directamente una traición”.

El capitalismo produce un capitalista que, precisamente por la forma política de su ciclo, es un sembrador de muerte y destrucción, más que un promotor del progreso. Richard B. Russell, un senador conservador del sur de EEUU en los años 60 citado por B&S, nos dice:

“Hay algo en los preparativos para la destrucción que induce a los hombres a gastar el dinero más descuidadamente que si fuera para fines constructivos. No sé por qué ocurre esto; pero durante los treinta años que llevo en el Senado, más o menos, comprendí que, al comprar armas para matar, destruir, borrar ciudades de la faz de la tierra y eliminar grandes sistemas de transporte, hay algo que hace que los hombres no calculen los gastos con el mismo cuidado que cuando se trata de pensar en una vivienda digna y en la atención sanitaria para los seres humanos”.

La reproducción del capital y del proletariado se politizó con las revoluciones del siglo XX. La lucha de clases, ocupando también esta realidad hizo emerger una oposición radical entre la reproducción de la vida y la reproducción de su destrucción que desde los años 1930 no ha hecho sino profundizarse.


¿Cómo funciona el capitalismo ?

La guerra y el armamento, prácticamente excluidos de todas las teorías críticas del capitalismo, funcionan como discriminadores en el análisis del capital y del Estado.  Es muy difícil definir el capitalismo como un “modo de producción”, como hizo Marx, porque la economía, la guerra, la política, el Estado y la tecnología son elementos estrechamente entrelazados e inseparables.

La “crítica de la economía” no basta para producir una teoría revolucionaria. Ya con el advenimiento del imperialismo se produjo un cambio radical en el funcionamiento del capitalismo y del Estado, puesto de manifiesto claramente por Rosa Luxemburg para quien la acumulación tiene dos aspectos.

El primero “se refiere a la producción de plusvalía – en la fábrica, en la mina, en la explotación agrícola – y a la circulación de mercancías en el mercado. Considerada desde este punto de vista, la acumulación es un proceso económico cuya fase más importante es una transacción entre el capitalista y el asalariado”.

El segundo aspecto tiene como teatro el mundo entero, una dimensión mundial irreductible al concepto de “mercado” y a sus leyes económicas.

“Aquí los métodos empleados son la política colonial, el sistema internacional de créditos, la política de esferas de interés, la guerra. La violencia, el engaño, la opresión, la depredación se desarrollan abiertamente, sin máscara, y es difícil reconocer las estrictas leyes del proceso económico en el entrelazamiento de la violencia económica y la brutalidad política”.

La guerra no es una continuación de la política, sino que siempre coexiste con ella, como muestra el funcionamiento del mercado mundial. Aquí, donde la guerra, el fraude y la depredación coexisten con la economía, la ley del valor nunca ha funcionado realmente. El mercado mundial tiene un aspecto muy diferente del esbozado por Marx. Sus consideraciones parecen ya no ser válidas, o mejor dicho, son precisadas: sólo en el mercado mundial el dinero y el trabajo devendrían adecuados a su concepto, haciendo realidad su abstracción y su universalidad. A contrario, lo que podemos constatar es que el dinero, la forma más abstracta y universal del capital, es siempre la moneda de un Estado. El dólar es la moneda de USA y  reina sólo en cuanto tal.

La abstracción del dinero y su universalidad (y sus automatismos) se los apropia una “fuerza subjetiva” y son gestionados según una estrategia que no está contenida en el dinero. Incluso la finanza, como la tecnología, parece ser objeto de apropiación por parte de fuerzas subjetivas "nacionales", muy poco universales.  

En el mercado mundial, ni siquiera el trabajo abstracto triunfa como tal, sino encontrando en su lugar otros trabajos radicalmente diversos (trabajo servil, trabajo esclavo, etc.) y es objeto de estrategias.

La acción de Trump, – caído el velo hipócrita del capitalismo democrático –, nos revela el secreto de la economía: sólo puede funcionar a partir de una división internacional de la producción y la reproducción definida e impuesta políticamente, es decir, mediante el uso de la fuerza, que implica también la guerra.

La voluntad de explotar y dominar, gestionando simultáneamente las relaciones políticas, económicas y militares, construye una totalidad que nunca puede cerrarse sobre sí misma, sino que siempre permanece abierta, escindida por los conflictos, las guerras, las depredaciones. En esta totalidad escindida, convergen y se gobiernan todas las relaciones de poder.Trump interviene sobre el uso de las palabras, pero también sobre las teorías de género, al mismo tiempo que quiere imponer un nuevo posicionamiento global, político y económico, de los USA. De lo micro a lo macro, acción política que los movimientos contemporáneos están lejos sólo de pensar.

La construcción de la burbuja financiera, proceso que podemos seguir paso a paso, tiene lugar del mismo modo. Los actores que intervienen en su producción son múltiples: la Unión Europea, los Estados que deben endeudarse, la Banca Europea, el Banco de Inversiones europeas, los partidos políticos, los medios de comunicación y la opinión pública, los grandes fondos de inversión (todos usamericanos) que organizan el trasiego de capitales de una Bolsa a otra, y las grandes empresas.

Sólo después de que el choque/cooperación entre estos centros de poder haya dado su veredicto, la burbuja económica y sus automatismos podrán funcionar. Hay toda una ideología sobre el funcionamiento automático que hay que desmentir. El “piloto automático”, sobre todo a nivel financiero, existe y funciona sólo después de que ha sido instituido políticamente. No existía en los 30 gloriosos porque se decidió políticamente en ese sentido. Funciona desde finales de los 70 por voluntad política explícita.

Esta multiplicidad de actores que llevan meses agitándose se mantiene unida por una estrategia. Hay, pues, un elemento subjetivo que interviene de manera fundamental. De hecho, dos. Desde el punto de vista capitalista, hay una lucha feroz entre el “factor subjetivo” Trump y el “factor subjetivo” de las élites que fueron derrotadas en las elecciones presidenciales, pero que todavía tienen una fuerte presencia en los centros de poder en los USA y Europa.

Pero para que el capitalismo funcione debemos tomar en consideración también un factor subjetivo proletario. Éste desempeña un papel decisivo porque, o bien se convertirá en el portador pasivo del nuevo proceso de producción/reproducción del capital, o bien tenderá a rechazarlo y destruirlo. Constatada la incapacidad del proletariado contemporáneo, el más débil, el más desorientado, el menos autónomo e independiente de la historia del capitalismo, la primera opción parece la más probable.

Pero si no logra oponer su propia estrategia a las continuas innovaciones estratégicas del enemigo, capaces de renovarse continuamente, caeremos en una asimetría de las relaciones de poder que nos retrotraerá a antes de la revolución francesa, a un nuevo/ya visto "ancien régime".

Notas del editor

Capital financiero

El capital financiero suele ser un espejismo, como el dinero que se supone lo constituye. Desde la elección de Trump, la “riqueza” de media docena de oligarcas (Musk, Bezos, Zuckerberg...) se incrementó en varios centenares de miles de millones de dólares (sin que se hubiese creado un céntimo de valor añadido...), para luego desaparecer tan rápidamente como había llegado (sin que se destruyese ni un céntimo de valor...). El autor de la nota se refiere a este moderno fantasma que, a su vez, recorre en mundo. El capital financiero es, efectivamente, un arma de destrucción masiva, en la medida en que muchos líderes contemporáneos y los países que regentan son sensibles a los espejismos...

Deuda pública

O deuda soberana. Proviene del derecho de cada Estado a emitir dinero sin contrapartida real. El dólar es la moneda de todos los records, y de la más gigantesca irresponsabilidad monetaria desde que Richard Nixon decidiera abandonar el respaldo oro (15-08-1971). De ahí en adelante los EEUU han emitido dólares sin límites y sin respaldo, exportando inflación a todo el planeta. Se trata de la llamada “liquidez” que no es sino un “pase mágico”. Emitir dinero sin respaldo significa aumentar la cantidad de dinero en circulación sin incrementar la cantidad de bienes y servicios disponibles en la economía. Los EEUU pagan con papelitos verdes que no valen la tinta con la que fueron impreos. La deuda pública yanqui supera el 120% del PIB de los EEUU. Y subiendo... Expresar el “valor” de una empresa en dólares truchos (monnaie de singe), es una forma (otra forma) de estafa.

Financiación del rearme

Hasta antes de ayer en la UE no había dinero para financiar la Salud (sólo en Francia se han suprimido 48 mil camas en los hospitales), ni para financiar la Educación (miles de clases no tienen todos sus profesores y sus salarios son miserables). Y he aquí que en 48 horas cronometradas la UE encontró € 800 mil millones para financiar la compra de armamento. Digan lo que digan, el modelo social pagará las habas que se comerá el burro.

Consecuencias del rearme

Gastar la enorme suma de € 800 mil millones en armas generará empleos bien pagados, y la colaboración de parte del proletariado (amén de ganancias extraordinarias para el gran capital). La industria armamentística tiene un detalle: para crecer requiere el consumo de lo ya producido, o sea... una guerra lo más destructiva posible. En ese sentido se trata de la peor corrupción en extensión, volumen y profundidad. La propaganda que debe convencer a los europeos de la necesidad de la guerra ya está entre nosotros, día y noche... ¡Heil!

Leer post scriptum a este artículoLa guerra (“comercial”) contra China