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23/09/2023

GIDEON LEVY
Milad Al Rai détestait les soldats israéliens : ils l’ont exécuté

Gideon Levy et  Alex Levac (photos), Haaretz, 22/9/2023
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

Il n’en pouvait plus de la présence de l’armée israélienne dans son camp de réfugiés : Milad Al Rai , 15 ans, a lancé un cocktail Molotov sur le mur en béton du mirador d’où les soldats contrôlent le camp. Un tireur d’élite l’a abattu d’une balle dans le dos, le tuant. Milad rêvait de devenir musicien, comme son père

 

Mundher Al Rai se tient devant le portrait tout frais de Milad, son fils de 15 ans exécuté, peint par un cousin sur le mur extérieur de sa maison. Quelques semaines avant d’être tué par les forces de défense israéliennes, Milad avait interrogé son père sur le paradis.

Il n’était pas un garçon ordinaire et tenait en cela de son père. Il rêvait de devenir musicien, comme son père, ou joueur de football, comme Ronaldo. Mais surtout, il ne supportait pas la présence des soldats israéliens qui envahissaient le camp de réfugiés où il vivait ; jour et nuit, ils étaient là, assiégeant le camp 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, depuis une tour fortifiée située à l’entrée du camp. Au début de l’année, il a même écrit une lettre aux soldats israéliens, qui se lit aujourd’hui comme les dernières volontés et le testament d’un jeune qui savait qu’il allait mourir. Il a demandé à ce que cette lettre ne soit pas montrée à ses parents de son vivant - et il n’avait que 15 ans. La semaine dernière, son père a encadré la lettre, écrite de la main du jeune homme et remplie de ratures et de corrections. Elle sert désormais de mémorial au garçon qui détestait les soldats.

Le père est également une personne spéciale. Chanteur palestinien qui se produit dans le monde entier, il n’essaie pas de dissimuler la haine que son fils nourrissait à l’égard des soldats. Il affirme également qu’il est tout à fait possible que son fils ait jeté un cocktail Molotov sur le mur de la tour, comme l’affirme l’armée. Alors que la plupart des parents palestiniens endeuillés tentent de brouiller les actions de leurs enfants et de les présenter comme n’ayant rien fait, Mundher Al Rai n’occulte rien.

Milad a peut-être lancé une bouteille incendiaire sur la tour, mais il ne fait aucun doute qu’il n’a pas mis en danger la vie et la sécurité des soldats blindés qui se trouvent en haut de la tour. Les murs des maisons privées situées à proximité de la tour, ainsi que le mur de la tour elle-même, sont roussis par les cocktails Molotov qui ont été lancés ici par le passé, sans blesser personne et sans causer de dégâts matériels. C’est également la routine des protestations dans le camp de réfugiés densément peuplé, que les soldats assiègent depuis la tour et où ils tirent parfois sur les garçons, les tuant de sang-froid, comme ils ont tué Milad.

La façade de la maison de son père, au cœur du camp de réfugiés d’Al-Arroub, entre Bethléem et Hébron, est aujourd’hui ornée d’une immense et sombre peinture en gros plan du visage de Milad. La peinture murale, œuvre du cousin de Milad, Mohammed Al Rai, 25 ans, n’est pas terminée ; il manque le texte qui sera inséré en dessous et qui sera tiré de la lettre de Milad.

Le camp de réfugiés d’Al Arroub, la semaine dernière

Voici ce que le garçon a écrit dans sa lettre aux soldats israéliens, la lettre qu’un parent a remise à son père seulement après que son fils a été tué : « Avis aux soldats de l’armée israélienne. Vous nous haïssez toujours et vous nous maltraitez, mais nous vivrons toujours dans la bonté grâce à Dieu. Je vous aime, amis et membres de ma famille, j’espère que les générations futures seront libres. Je n’appartiens à aucune organisation, seulement au drapeau palestinien. Je t’aime, papa ». Quelques semaines avant que les forces de défense israéliennes ne le tuent, Milad avait interrogé son père sur le paradis.

Il était élève en seconde dans l’école voisine de sa maison, un garçon de 15 ans qui s’entraînait dans l’académie de football du camp. Son père raconte qu’il était un élève moyen, car la vie, la musique et le football l’attiraient plus que l’école. Les chansons de Mundher Al Rai sont adaptées de poèmes de Mahmoud Darwish et d’autres poètes ; il s’est produit dans toute l’Europe et jusqu’en Australie. Ce mois-ci, il devait donner deux concerts au Caire, qui ont naturellement été annulés parce qu’il est en deuil.

C’est un bel homme de 57 ans, vêtu de noir, marié en secondes noces et père de trois fils : Milad était celui du milieu. Aujourd’hui, il ne reste plus que Vadia, 18 ans, et Adam, 9 ans. Mundher Al Rai est assis dans le salon de sa modeste maison, fumant un narghileh et parlant de son fils cadet. Ce n’est qu’à deux reprises au cours de la conversation qu’il est sur le point de fondre en larmes, mais il se retient au dernier moment à chaque fois. L’un de ces moments survient lorsque nous lui demandons de nous montrer le clip que Milad a filmé de lui-même en train de chanter une chanson de rap, en lisant les paroles sur son téléphone portable. « Malgré toute la douleur, malgré tout ce qui se passe, je suis fort et grand. J’aime être, je vis dans un camp, je m’accroche, je suis patient, j’espère voler un jour, j’espère jouer [d’un instrument], je suis un être humain et il y a du bon en moi. Le ciel est à moi, la mer est à moi, demandez à ma mère, demandez à mon père, je suis une baleine dans la mer, je suis un aigle dans le ciel ». La chanson a été coécrite par le père et le fils, et Milad l’a enregistrée il y a quelques mois. Elle s’intitule Malgré la douleur.


Il a été tué le 9 septembre, il y a deux semaines, lors de ce qui s’est avéré être le dernier samedi de sa vie. C’était “Shabbat shalom”, dit Mundher Al Rai avec ses quelques mots en hébreu. « Ils l’ont abattu depuis la tour. De la tour. Je veux la réponse officielle à la question de savoir pourquoi ils l’ont tué. Pourquoi ? Pourquoi un soldat de 20 ans a-t-il décidé d’être un tireur d’élite et de tuer un garçon de 15 ans ? Qu’est-ce qu’il a fait ? Vous savez, ce soldat aurait pu l’attraper. Milad n’était pas un soldat et il n’était pas armé ».

Mundher Al Rai tient la chemise de son fils, montrant l’impact de la balle.

Le père disparaît à l’arrière du petit appartement et revient avec une chemise noire. « Je vais vous montrer comment il a été tué », dit-il en étouffant à nouveau ses larmes. Mundher Al Rai étale la chemise. Il y a un petit trou dans le dos, fait par la balle qui a explosé dans le corps de son fils, dévastant plusieurs organes internes, dont les reins, les poumons et la rate. Sous l’impact de la balle, il y a une grande tache de sang de son fils. Ils lui ont tiré dans le dos.

« Milad les détestait », explique son père. « Il détestait la présence des soldats dans le camp. Ce sont eux qui l’ont tué, ce sont eux qui nous ont enfoncés ans la boue. Milad a résisté ». Il raconte qu’une fois, son fils a essayé de quitter le camp et de traverser la route en direction de l’antenne d’ Al Arroub du Kadoorie College, où les habitants du camp se rendent pour prendre l’air et s’entraîner au football. Les soldats l’ont bloqué et l’ont ramené au camp. Pas de sortie.

Milad leur demandait : « Pourquoi vous êtes là ? Et pourquoi il y a une tour à l’entrée de notre camp ? » Une fois, il a été arrêté et détenu pendant quelques heures pour avoir jeté des pierres sur l’autoroute. Il a nié l’accusation. Son père a également été convoqué pour un interrogatoire et les deux ont été relâchés avec un avertissement de ne plus jeter de pierres. Une semaine avant sa mort, raconte son père, ils ont eu une discussion musclée. Mundher Al Rai a exhorté son fils à ne plus s’engager dans des confrontations avec les soldats. «  Il jouait à Tom et Jerry  avec eux », raconte-t-il. Je lui ai dit : « Khalas, ça suffit ! « 

Le dernier jour de sa vie, Milad s’est rendu à la piscine de la ville de Doura, avec un groupe de garçons, dans le cadre d’une
“journée de loisir” organisée par une ONG locale. Comme la plupart des enfants réfugiés à Al Arroub, Milad n’était jamais allé à la mer, bien qu’elle se trouve à une heure de route de chez lui. La piscine de Doura était son substitut. Il est rentré chez lui vers 14 heures. Dans la soirée, son père lui a demandé d’aller dans un magasin pour changer une ampoule qui ne fonctionnait pas.

Milad ne s’est apparemment jamais rendu au magasin. Avec deux amis, il s’est équipé de cocktails Molotov et est allé les lancer sur le mur de la tour de l’armée. Il n’y avait aucun soldat au niveau du sol à l’extérieur qui aurait pu être en danger. Basel Adra, nouveau chercheur de terrain à Hébron pour l’organisation israélienne de défense des droits humains B’Tselem, a noté qu’à part les trois garçons, il n’y avait pas de foule dans la rue. Milad a reçu une balle dans le dos alors qu’il tentait de s’enfuir pour sauver sa vie. Il a réussi à faire quelques pas avant de s’effondrer dans les bras de ses amis.

Le père et le frère de Milad tiennent une photo de l’adolescent décédé.

Alors que son père se faisait couper les cheveux dans le camp, vers 20h30, un proche l’a appelé pour lui dire que Milad avait été blessé. Immédiatement après, la mère de Milad, Samah, l’a appelé pour lui transmettre le même message. Cependant, Mundher Al Rai était certain que son fils avait été tué. « Milad est mort », a-t-il dit à son ex-femme.

Un parent qui vit à la périphérie du camp de réfugiés, à côté de la tour, a vu Milad tomber au sol, blessé, et l’a emmené d’urgence dans sa voiture à la clinique de la ville voisine de Beit Fajar. Le camp lui-même ne dispose même pas d’un poste de premiers soins. Lorsque son père est arrivé et a vu son fils, il a déclaré : « Ce garçon a quitté la vie ». Ses yeux étaient encore ouverts mais son cœur avait cessé de battre. Le parent a raconté qu’en chemin, Milad avait gémi deux fois, puis avait cessé de respirer.

De Beit Fajar, il a été transporté en ambulance à l’hôpital Al Yamamah de Bethléem, mais les tentatives de réanimation ont échoué. À un moment donné, Mundher Al Rai a demandé qu’on arrête d’essayer. Son fils était mort.

Cette semaine, l’unité du porte-parole des FDI a répondu à Haaretz qui demandait si Milad avait mis en danger la vie des soldats dans la tour fortifiée : « Des terroristes ont lancé des cocktails Molotov sur des combattants des FDI et sur une route proche du camp de réfugiés d’Al Arroub dans [le territoire de] la brigade d’Etzion. L’un d’entre eux a pénétré dans la position de l’armée où se trouvaient les combattants. Les forces des FDI ont répondu par des moyens de dispersion de la manifestation et par des tirs. Une cible a été identifiée. Par la suite, on a appris que l’un des terroristes était mort. Les circonstances de l’affaire sont en cours d’éclaircissement ».

C’est ainsi qu’est mort le “terroriste” Milad Al Rai . Il avait 15 ans.

 

22/09/2023

JORGE MAJFUD
Les bots, esclaves au service de la guerre de classe et de race

Jorge Majfud, Escritos críticos, 19/9/2023
Traduit par
Fausto Giudice,
Tlaxcala

En 1997, alors que je travaillais au Mozambique en tant qu’architecte fraîchement diplômé, j’ai visité les villages de Cabo Delgado, Mueda et Montepuez en compagnie de l’Allemand Reinhard Klingler (coopérant pour une ONG appelée UFUNDA). Dans l’un d’eux, nous avons rencontré les chefs de village pour leur proposer le plan qui, selon Reinhard, devait être financé par un groupe de coopération de l’Union européenne.

J’avais été chargé de fournir des solutions de construction pour les écoles professionnelles en fonction des ressources matérielles et de la main-d’œuvre disponibles dans la région. Un soir, à la fin d’une de ces réunions dans une cour solennelle de terre rouge fraîchement balayée, les chefs de village s’approchèrent de moi et me dirent, dans un portugais plein de mots makua (je cite de mémoire et sans prétendre à la littéralité) : « Nous sommes tout à fait d’accord avec toutes vos propositions... Mais nous voulons que le chef responsable du projet soit un blanc (Ncunña ou Kunha) ». Peut-être ont-ils remarqué mon visage surpris ou bien leur ai-je répondu par une question. « Sim, ncuña..., branco ». Ce dont je me souviens, sans hésitation, c’est de l’explication qu’ils m’ont donnée : « C’est que les blancs sont moins corrompus que les noirs ».

Fresque murale à São Filipe, sur l’Île de Fogo, au Cap-Vert

Je ne me souviens pas si je leur ai répondu ou si la réponse n’était qu’une des milliers de notes que j’ai prises pour mon livre Crítica de la pasión pura et que je n’ai pas incluses lorsque j’ai pu le publier à Montevideo en 1998 : « Je crains que les maîtres blancs ne vous aient déjà corrompus en vous faisant répéter leurs propres idées et leurs propres intérêts, pas les vôtres ». Comme l’a écrit le grand Frantz Fanon dans Les damnés de la terre, le colonisé est un humain déshumanisé [1] ou, plus clairement encore, dans son livre précédent, Peau noire, masques blancs (1952), « Le Blanc obéit à un complexe d’autorité, à un complexe de chef, cependant que le Malgache obéit à un complexe de dépendance"[2].

Cette fonction que les colonisés, les déshumanisés, ont remplie pendant des siècles, est aujourd’hui complétée par un autre type d’êtres déshumanisés : les bots, les robots dotés d’une intelligence artificielle. En d’autres termes, c’est au fond la même chose, mais simplifiée par la haute technologie.

Pendant longtemps, les experts ont compris que l’une des caractéristiques des bots était (1) qu’ils ne produisaient pas de contenu et (2) qu’ils étaient monothématiques. C’est très bien. On constate que le premier point est cohérent avec l’étymologie même du mot bot, qui dérive de robot* et, à son tour, du mot tchèque pour esclave. Pour sa part, le mot esclave dérive de slave, mais si nous passons à l’étymologie du mot adicto [dépendant, addict], nous verrons que dans l’Antiquité, ce mot désignait l’homme condamné à l’esclavage pour dette, au sens où les Romains l’entendaient comme un individu qui ne peut plus agir et penser par lui-même, mais qui est addictus, “affecté” à, c’est-à-dire que son corps est mis à disposition du plaignant par un juge. Bref, il est ravalé au rang de robot, de bot, un esclave.

Le deuxième point fait référence au fait que les bots sur les réseaux sociaux ont généralement un objectif politique, c’est-à-dire le pouvoir. Ils répètent comme des addicts, comme des esclaves, au profit de leur maître. Ils n’ont pas d’autres intérêts, comme un humain d’avant les réseaux, c’est-à-dire qu’ils ne parlent ni de football ni de Hegel, mais seulement de leur thème. Le bot est monothématique. Le problème est qu’il est aussi possible, et même très possible, de trouver des humains qui correspondent à ce profil  de bots, d’addicts, d’esclaves. Il y a au moins quinze ans, j’ai réfléchi à la nouvelle nature matérielle et psychologique dans laquelle nous entrions et, dans certains articles, j’avais mentionné quelque chose que j’ai repris plus tard dans le livre Cyborgs de 2012 : « Alors que les universités fabriquent des robots qui ressemblent de plus en plus à des êtres humains, non seulement pour leur intelligence avérée, mais maintenant aussi pour leurs capacités à exprimer et à recevoir des émotions, les habitudes consuméristes nous rendent de plus en plus semblables à des robots » [3] 

 

Slave R2D2, par AlanGutierrezArt

Aujourd’hui, les bots les plus modestes des médias sociaux sont déjà capables de s’exprimer avec des bégaiements et des tics, alors que nous, les humains, essayons de les éliminer de notre nature. Au cours des trois premiers mois de sa campagne de 2016, Donald Trump, alors candidat à la présidence, a cité 150 de ses propres bots comme s’il s’agissait d’humains ayant quelque chose d’important à dire. À leur tour, ces citations ont été reproduites par d’autres humains et d’autres bots [4], une pratique qui s’est poursuivie après son accession à la présidence.

En 2015, un tiers des gazouillis et jusqu’à la moitié du trafic internet étaient déjà générés par des bots[5]. Dans de nombreux cas, les bots ont été humanisés avec tous les défauts et habitudes des humains, tels que le maintien constant d’autres comptes sur différents réseaux sociaux avec des idées et des tics similaires ; ou le fait de prendre un temps prudent pour répondre à une question urgente. En 2014, un robot a réussi pour la première fois à passer le test de Turing (conçu en 1950 par le génie informatique Alan Turing) en faisant croire aux juges, lors d’un entretien de cinq minutes, qu’il s’agissait d’un véritable être humain. Grâce à cette capacité à se substituer aux humains avec la sensibilité du réel, comme lorsque quelqu’un parle notre propre langue et s’exprime comme nos propres amis, ces bots ont pu encourager des soulèvements sociaux et, surtout, perturber de vraies protestations de personnes réelles ayant de vrais problèmes.

Les PDG des grandes plateformes sociales comme X (ex-Twitter) et Meta (ex-Facebook) s’excusent face à la prolifération de contenus racistes en affirmant que « nous ne sommes pas les arbitres de la vérité ». Ce qui serait tout à fait exact s’il ne s’agissait pas d’une illusion commode. Aujourd’hui, la sensibilité au racisme aux USA a supplanté d’autres réalités telles que le classisme ou l’exploitation à distance d’êtres humains au profit de la micro-élite patronale. Les plateformes n’arbitrent pas seulement des positions politiques, comme celle de savoir qui a raison dans le conflit Russie-OTAN, ou Trump-Biden, mais leur existence entière et leur ingénierie psychologique sont basées sur l’idéologie du consumérisme et les avantages de la “libre concurrence”, l’un des mythes les plus obscènes de notre époque, s’il y en a un autre plus obscène.

Ce n’est pas un hasard si la jeunesse rebelle, révolutionnaire et de gauche des XIXe et XXe siècles était une jeunesse lettrée, alors que la jeunesse réactionnaire, conservatrice et de droite d’aujourd’hui a été éduquée dans les réseaux sociaux. Ce n’est pas un hasard si la diffusion de fausses nouvelles à partir de ces “réseaux neutres” a proliféré sur des thèmes classiques de l’extrême droite tels que la religion, la tribu et le racisme.


Atomic Robo, par NelsonRibeiro

 Après les dernières invasions et guerres post-coloniales des puissances occidentales en Afrique et au Moyen-Orient (Afghanistan, Irak, Libye, Syrie, Yémen), le même phénomène s’est produit qu’avec les guerres de Washington dans son arrière-cour latino-américaine : des milliers de personnes ont commencé à fuir le chaos du Sud mondial vers le seul endroit où elles pouvaient trouver un emploi rémunéré, le Nord civilisé, et elles n’ont pas été les bienvenues. Les frontières des USA et de l’Europe ont été fermées pour “protéger notre culture”, pour “protéger l’ordre public”, pour “protéger nos frontières”, des droits qui n’ont jamais été respectés en ce qui concernait les frontières, la culture et les lois et l’ordre des autres, les sauvages.

En raison du vieillissement de la population allemande et du bon sens de la chancelière Angela Merkel, plusieurs milliers de réfugiés syriens ont été accueillis. Mais comme dans le reste de l’Europe, les migrants se sont heurtés à une résistance comme s’ils étaient des envahisseurs. Comme ce récit ne suffisait pas, on a eu recours à un autre classique du genre, exercé avec une extrême habileté démagogique par l’ancien président Donald Trump et la plupart des politiciens de son parti : “les immigrés basanés et pauvres viennent violer nos femmes”. Ce discours récurrent de l’imaginaire pornographique du XIXe siècle (la féministe et éducatrice Rebecca Latimer Felton préconisait mille coups de fouet pour empêcher les Noirs libres de violer les jeunes filles blondes, alors même que les viols les plus fréquents étaient le fait de Blancs sur de jeunes femmes noires). Au moment où Rebecca Felton est élue première femme sénatrice de l’histoire de ce pays, en 1922, certains scientifiques européens et usaméricains (contrairement à ce qu’affirmaient divers auteurs latino-américains comme le Cubain José Martí ou le Péruvien González Prada) sont également convaincus de la supériorité de certaines races sur d’autres, selon leur propre idée de la supériorité. En 1923, le spécialiste Carl Brigman écrivait dans son Study of American Intelligence : « la supériorité de notre population nordique sur d’autres groupes tels que les Alpins, les Européens méditerranéens et les Nègres est quelque chose qui a été démontré ». 6] Le même auteur regrettera cette conclusion quelques années plus tard, estimant qu’elle n’était pas fondée sur les données disponibles, mais la culture populaire et les pouvoirs qui façonnent et manipulent ses faiblesses s’étaient déjà déplacés comme un tsunami de l’autre côté. Les années 1930 ont été l’apogée du nazisme en Europe et, aux USA, la haine des Noirs et l’expulsion de citoyens usaméricains au faciès mexicain ont atteint des niveaux historiques. Le pouvoir de ces théories n’a pas pris fin avec la défaite d’Hitler ; elles se sont poursuivies dans la pratique avec des expériences médicales sur les Noirs aux USA et les pauvres au Guatemala ; elles se sont poursuivies avec des guerres impérialistes et des stérilisations massives de races inférieures, comme à Porto Rico dans les années 1970 et au Pérou dans les années 1990. [les braves Suédois ont stérilisé des Rroms et des tattare, des “Tatars” -un groupe de voyageurs marginalisés et ethnicisés – jusqu’aux années 50, NdT]


Robot-chien policier, Allemagne, de nos jours

Dans l’Europe du XXIe siècle, la rumeur séculaire selon laquelle les immigrés basanés tuaient les hommes et violaient les femmes européennes blanches pauvres et sans défense a été répandue à maintes reprises. Ces rumeurs n’ont jamais été confirmées par des statistiques, mais il s’agit là d’un détail sans importance pour les masses enflammées.

Un autre exercice de rumeur, alimentant le marché juteux de la haine qui germe dans la peur, a affligé les victimes de multiples massacres aux USA au cours des deux dernières décennies. Diverses plateformes habitées par des mouches anonymes ont fait circuler la version selon laquelle ces massacres avaient été mis en scène, en dépit du fait que les familles et les tombes des victimes elles-mêmes étaient là pour en vérifier l’existence. Ce n’est pas un hasard si les groupes qui se sont chargés de rendre virales ces théories du complot étaient d’extrême droite  ou simplement des partisans de la droite politique adepte des armes à feu.

Après tous ces antécédents humains, ce n’est pas une simple coïncidence si même les bots sont racistes. Au début de l’année 2016, Microsoft a lancé son robot vedette, une jeune fille inexistante dotée du bagage linguistique d’un humain de 19 ans qui, grâce à son intelligence artificielle, pouvait interagir avec de vrais humains sur Twitter et dans le cadre de discussions téléphoniques telles que GroupMe. Les chats avec Tay (Thinking About You) étaient si réalistes que même les erreurs de ponctuation étaient incluses [8]. Grâce à cette interaction avec le “monde réel”, Tay a appris à être Tay. Peu après ces discussions enrichissantes (comme au siècle dernier une jeune femme apprenait des conversations dans les cafés d’ intellectuels de Paris ou de Montevideo), Tay est devenue une racaille raciste. À tel point que l’entreprise Microsoft, sans doute moins pour des raisons morales que pour des raisons économiques, a décidé de lui délivrer un certificat de décès 16 heures après sa naissance. Une vie courte, sans doute, mais suffisante pour écrire près de cent mille tweets.

D’autres expériences améliorées (comme Zo, plus politiquement correct) ont duré plus longtemps et ont échoué pour des raisons similaires. Les méga-plateformes comme Facebook ont essayé de nettoyer tout ce racisme et ce sexisme ambiant qui servent de matière première aux futures IA. Toutefois, la technique de censure des pages et des textes contenant des expressions racistes est très similaire à l’actuelle culture de l’annulation [cancel], qui a vu le jour aux USA et a commencé à atteindre d’autres continents. De la même manière que, dans diverses institutions éducatives, plusieurs enseignants et même des professeurs ont perdu leur emploi pour avoir mentionné le mot “noir” lorsqu’ils tentaient de dénoncer le racisme dans un texte, un document ou une œuvre de fiction, des robots ont censuré des textes dénonçant le racisme à l’égard des Indiens ou des Noirs pour avoir inclus des expressions que le robot avait mal interprétées dans leur contexte général [9]. 

Robocop, Dubaï, de nos jours

Même problème avec la technologie “biométrique” ou de reconnaissance faciale, selon laquelle les visages des personnes non blanches étaient plus susceptibles d’être reconnus comme suspects [10]. Ou bien ils ne les reconnaissent tout simplement pas comme des visages humains. Cette observation n’est pas nouvelle. En termes économiques, elles appartiennent à la préhistoire des techniques de reconnaissance faciale, rapportées au moins depuis 2009. [11] Si l’on remonte à la technologie de la photographie depuis le 19e siècle, l’histoire n’est pas très différente. Selon l’historien du cinéma Richard Dyer, lorsque les premiers photographes se sont tournés vers le portrait dans les années 1840, « expérimentant la chimie du matériel photographique, la taille de l’ouverture, la durée du développement et la lumière artificielle, ils sont partis du principe que ce qu’il fallait obtenir, c’était le rendu d’un visage blanc » [12].

 NdT

*Le mot “robot” a été créé par l’écrivain tchèque Karel Čapek en 1920 pour sa pièce de théâtre Rossum’s Universal Robots (R.U.R.). Le terme “robot” vient du tchèque robota, qui signifie “corvée” ou “travail forcé”. Dans la pièce, le “robot” est conçu pour servir d’esclave à l’homme, mais il finit par se rebeller.

Notes de l’auteur

[1] Fanon, Frantz, Les damnés de la terre. Paris : François Maspero, 1968, p. 13 (« La bourgeoisie colonialiste, quand elle enregistre l’impossibilité pour elle de maintenir sa domination sur les pays coloniaux, décide de mener un combat d’arrière-garde sur le terrain de la culture, des valeurs, des techniques, etc. […] Le fameux principe de l’égalité des hommes trouvera son illusion dans les colonies dès lors que le colonisé posera qu’il est l’égal du colon ».)

[2] Fanon, Frantz, Peau noire, masques blancs [Préface (1952) et postface (1965) de Francis Jeanson. Paris, Éditions du Seuil, 1965, p. 99 : « Je commence à souffrir de ne pas être un Blanc dans la mesure où l’homme blanc m’impose une discrimination, fait de moi un colonisé, m’extorque toute valeur, tutte originalité, me dit que je parasite le monde. […] Alors j’essaierai tut simplement de me faire blanc, c’est-à-dire j’obligerai la Blanc à reconnaître mon humanité. Mais, nous dira M. Mannoni, vous ne pouvez pas, car il existe au profond de vous un complexe de dépendance. […] le Blanc obéit à un complexe d’autorité, à un complexe de chef, cependant que le Malgache obéit à un complexe de dépendance. Tout le monde est satisfait. »

[3] Majfud, Jorge. Cyborgs. Izana Editores, Madrid, 2012.

[4] Business Insider UK. “Donald Trump Quoted Bots on Twitter 150 Times, Analysis Claims.” Business Insider, Insider, 11 Apr. 2016,

[5] Woolley, Samuel C., and Philip N. Howard. Computational Propaganda: Political Parties, Politicians, and Political Manipulation on Social Media. Oxford Studies in Digital Poli, 2018, p. 7.

[6] Zaller, John R., et Zaller J. R. The Nature and Origins of Mass Opinion. Cambridge UP, 1992, p. 10.

[7] Au-delà de la vieille arrière-cour, de 1971 à 1977 et avec un budget de cinq millions de dollars (plus de 30 millions en valeur 2020), l’International Education Program in Gynecology and Obstetrics a formé 500 médecins dans 60 pays, dont le Chili de Pinochet et l’Iran du Shah. Le 21 avril 1977, le directeur du Bureau de la population du gouvernement fédéral, le Dr R. T. Ravenholt, a déclaré que l’objectif de Washington était de stériliser 570 millions de femmes pauvres, soit un quart de toutes les femmes fertiles du monde (J. Majfud, La frontera salvaje. 200 años de fanatismo anglosajón en América Latina, 2021, p. 502).

[8] "Meet Tay - Microsoft A.I. Chatbot with Zero Chill". Archive.org, 2016,

[9] Majfud, Jorge. “La tiranía del lenguaje (colonizado).” Página12, 20 Feb. 2022,.

[10] Sandvig, Christian, et al. "When the Algorithm Itself Is a Racist : Diagnosing Ethical Harm in the Basic Components of Software". International Journal of Communication, vol. 10, 2016, pp. 4972-4990,

[11] "Webcam Can’t Recognize Black Face". Thestar.com, thestar.com, 23 déc. 2009,

[12] Dyer, Richard. White. Londres : Routledge, 1997.   

SASKIA SOLOMON
“Un Jacuzzi est une personne, pas une machine” : La saga mousseuse de la famille Jacuzzi

 Une histoire d’immigrés, un rêve usaméricain, une machine qui a défini la sensualité bourgeoise.

Saskia Solomon, The New York Times, 11/8/2023
Photos : Whitten Sabbatini pour le New York Times, via Paulo Jacuzzi
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Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Saskia Salomon est une journaliste britannique qui a écrit pour le New York Times, Asia Today, le Seattle Times, le Financial Times et The Economist. Elle est titulaire d’une maîtrise en littérature anglaise de l’université d’Édimbourg. @SaskiaSolomon

Candido Jacuzzi n’avait pas l’intention de faire de son nom de famille une marque mondiale. Il n’avait pas non plus l’intention de faire prospérer une entreprise qui, bien qu’elle ait créé la fortune de la famille, a failli la déchirer. Il voulait simplement soulager la douleur physique de son fils, par tous les moyens possibles.

Teresa et Giovanni Jacuzzi ont eu 13 enfants. Il s’agissaitt, par ordre de naissance de Rachele, Valeriano, Francesco, Giuseppe, Gelindo, Giocondo, Felicità, Angelina, Ancilla, Candido, Cirilla, Stella et Gilia.

Le jacuzzi - ce récipient deau bouillonnante connu et apprécié dans le monde entier - est peut-être aujourd’hui destiné à la convivialité dans les arrière-cours, un must pour les yachts, les hôtels et les chalets, les fêtes de vacances de printemps et les paquebots de croisière, mais sa technologie a été conçue avec une seule personne à l’esprit : Kenneth Jacuzzi, un garçon de moins de 2 ans, atteint de polyarthrite rhumatoïde juvénile à la suite d’une angine à streptocoques.

Cet empire commence, et finit, par la famille - sept frères, pour être exact, Candido étant le septième. Il commence bien avant que son fils ne soit diagnostiqué en 1943, même si cela a été le catalyseur.

Au début du XXe siècle, les Jacuzzi formaient un clan important à Casarsa della Delizia, une commune agricole de la province de Pordenone, dans le Frioul, au nord-est de l’Italie. Ayant grandi sur cette colline entourée de vignobles, les frères et sœurs commençaient à travailler tôt et portaient des sabots en bois, réservant les pantoufles faites à la main pour la messe.

Bien que l’argent fût souvent rare, la famille avait pour piliers ses parents profondément religieux : Teresa, qui ne travaillait pas en dehors de la maison, et Giovanni, charpentier. Descendants d’agriculteurs et de dockers, ils ont élevé non seulement sept fils, mais aussi six filles. Il s’agissait, dans l’ordre, de : Rachele, Valeriano, Francesco, Giuseppe, Gelindo, Giocondo, Felicità, Angelina, Ancilla, Candido, Cirilla, Stella et Gilia. Une treizaine ambitieuse : les garçons étudiaient pour devenir ingénieurs et les filles pour devenir couturières.


Le premier enfant Jacuzzi à venir en Amérique et le deuxième plus âgé, Valeriano, avec sa femme Giuseppina en 1919

Alors que l’Europe est en pleine mutation et que la guerre menace, Giovanni élabore un plan pour faire partir ses fils aux USA. Les frères se rendent là où il y a du travail. Pour certains, il s’agit de l’Idaho rural ; pour d’autres, de la Californie ensoleillée, où toute la famille finira par s’installer.

« Ils creusaient des fossés, construisaient des chemins de fer, faisaient tout ce qu’ils pouvaient pour gagner de l’argent et le renvoyer en Italie, et essayer de faire venir le reste de la famille », explique Paulo Jacuzzi, 54 ans, le petit-fils de Valeriano Jacuzzi, le deuxième plus âgé des treize enfants et le premier à arriver en USAmérique.

L’exode s’est fait progressivement, de 1907 à 1920. « Les sœurs sont arrivées lors de la deuxième vague », ajoute Paulo.

Les frères, qui ne parlaient qu’un anglais rudimentaire, ont d’abord travaillé dans les orangeraies californiennes, avant de se regrouper et d’utiliser leur formation d’ingénieurs en mécanique pour créer un atelier d’usinage à Berkeley en 1915, sous le nom de Jacuzzi Brothers Incorporated.

Ils se lancent dans l’aviation et c’est à Rachele, l’âiné et le plus doué, que l’on doit l’invention de l’hélice en cure-dents Jacuzzi. Sa conception ultralégère s’est avérée déterminante pour les avions militaires usaméricains pendant la Première Guerre mondiale (elle est actuellement exposée à la Smithsonian Institution de Washington, à côté de l’avion à bord duquel Charles Lindbergh traversa l’Atlantique, le Spoirit of St Louis).


Mais alors que les premiers signes de réussite se font sentir, une tragédie survient : leur frère Giocondo, âgé de 26 ans, est tué, avec trois autres passagers, dans un accident d’avion.

Ils volaient dans un Jacuzzi J-7 - le premier monoplan usaméricain à cabine fermée - lors d’un vol d’essai en 1921. Craignant la perte d’un autre fils, leur mère a exclu toute nouvelle aventure dans l’aviation.

« Ils étaient littéralement cloués au sol », dit Paulo.

Après une période de stagnation, les frères ont dû faire face à des dettes dues à la perte de l’avion coûteux et se sont réorientés vers la terre. Ils travaillent à la mise au point de systèmes d’irrigation pour les vergers et conçoivent une gamme de pompes à injection pour puits profonds. Ils vendent ensuite leurs brevets à de grandes entreprises en échange de redevances et se lancent dans la fabrication de produits pour piscines.

Le passage à l’eau leur a permis de se lancer dans l’hydrothérapie lorsque, en 1943, le fils de Candido, âgé de 15 mois, est tombé malade.

Le pronostic était sombre et les médecins n’étaient pas certains qu’il vivrait au-delà de 3 ans. Le garçon était autrefois actif et en bonne santé, mais les médecins ont dit à la famille qu’il perdrait lentement sa mobilité et serait incapable de vivre de façon autonome.

Dévastés, Candido et sa femme, Inez, ont tout essayé, y compris un plâtre intégral pour tenter de faire repousser ses membres, et même le “traitement à l’or”, consistant en injections de sels d’or dans le corps.

Mais c’est leur initiation à l’hydrothérapie par le biais du bassin Hubbard de l’hôpital Herrick de Berkeley qui leur a donné une lueur d’espoir. Le Hubbard était une cuve de forme ovale avec un banc en bois, dans laquelle l’eau tourbillonnait et frappait le corps du patient pour le soulager de ses raideurs et améliorer sa souplesse.

Cette forme d’hydrothérapie a eu un effet si immédiat sur le bien-être du garçon qu’ils l’y ont emmené deux fois par semaine. Mais le trajet d’une heure était éprouvant pour Inez et douloureux pour Ken, qui se tordait de douleur pendant le trajet. « Alors elle rentre à la maison et dit à Candido : “Dis donc, je fais tout ce trajet, pourquoi ne peux-tu pas faire quelque chose comme ça à la maison ?“ », se souvient Paulo. « Et c’est exactement ce qu’ils ont fait ».


Essor et déclin d’une activité de loisir

Le J-300 est une pompe conçue par Candido qui crée un tourbillon d’eau chaude similaire à celui du Hubbard et qui peut être attachée à une baignoire. Mais Ken pouvait y étendre tout son corps, alors que dans le Hubbard, il devait rester assis.

Après avoir compris le potentiel sanitaire de la pompe et apporté des améliorations structurelles à sa conception, les frères ont commencé à vendre des unités en 1949, par l’intermédiaire de magasins de matériel de bain et de pharmacies, avant d’élargir leur champ d’action au marché commercial plus large au milieu des années 1950.

 

Candido Jacuzzi avec son fils Kenneth, atteint de polyarthrite rhumatoïde, à l’origine du développement de l’hydromassage

 

Une campagne publicitaire le présente comme un “appareil d’hydromassage léger et portable”, parfait pour « l’homme d’affaires fatigué ou la ménagère pressée, pour le golfeur aux muscles endoloris, pour les douleurs des personnes âgées, pour les jeunes qui gambadent et pour ceux qui veulent simplement se détendre et se faire dorloter dans un bain d’hydromassage ».

Pour certains consommateurs, l’idée de mélanger un appareil électrique à l’eau était inquiétante. C’est pourquoi les Jacuzzi ont commencé à fabriquer des baignoires équipées de cette technologie, dont la première est devenue le bain à remous original, connu sous le nom de bain romain (la famille possède aujourd’hui plus de 50 brevets). Ces premiers modèles étaient équipés de plusieurs raccords de jets muraux, de chauffages et de filtres de pompe de recirculation, ainsi que de marches antidérapantes et d’un rail de sécurité en option.

C’est ainsi qu’est né le jacuzzi.

En ajoutant des panneaux en fibre de verre, le jacuzzi pouvait être configuré dans différentes formes et tailles, ce qui a donné naissance à la piscine d’hydrothérapie Luxury Line en 1966, l’année même où elle a fait ses débuts au cinéma dans “The Fortune Cookie”, réalisé par Billy Wilder et mettant en vedette Walter Matthau et Jack Lemmon.

 

Coïncidant avec la prospérité de l’après-guerre, le Jacuzzi est arrivé sur le marché au moment idéal.


 Les années 1960 et 1970 ont été marquées par la présence de piscines scintillantes et par un sentiment croissant d’importance accordée à la santé et au bonheur.

 Le jacuzzi était un puissant symbole visuel de statut social : des publicités dans des magazines de luxe montraient des hommes et des femmes se prélassant dans des cuves bouillonnantes. Il offrait un plaisir sain à la famille, un endroit l’adolescent incompris pouvait cuver son humeur boudeuse, ou un monde sensuel en soi.

Dans les années 80, les jacuzzis étaient reconnus dans le monde entier. L’entreprise a ouvert des usines au Canada, au Mexique, au Brésil, au Chili et en Italie, ainsi qu’aux USA, en choisissant Lonoke, dans l’Arkansas, comme plaque tournante.

Tous les enfants et petits-enfants étaient censés participer pendant les vacances scolaires et universitaires : ils travaillaient sur les chaînes de montage, emballaient les cartons et répondaient au téléphone. Il y a toujours eu cette idée de « faire ça pour la famille », dit Paulo à propos du sens de l’unité de la famille Jacuzzi.

« Si vous avez un jacuzzi, surtout si vous êtes un homme hétérosexuel, c’est une manière de faire une déclaration sur vous-même en voulant paraître très cool et délicat », dit Rax King, qui écrit sur la culture pop dans son livre “Tacky” et anime un podcast intitulé “Low Culture Boil” (Bouillon de basse culture).

À la fin du XXe siècle, il était évident que même un hôtel, un chalet ou un club de remise en forme de qualité moyenne devait disposer d’un jacuzzi. Sa forme en cratère est apparue dans des drames d’adolescents, des films policiers des années 70 et des feuilletons des années 80. Un jacuzzi qui voyage dans le temps a servi de base à un film entier. "Le L’émission de divertissement de NBC Saturday Night Live les a utilisés dans un sketch récurrent, et l’une des scènes les plus mémorables de Scarface est celle où Al Pacino est immergé dans le jacuzzi d’une chambre à coucher. Plus récemment, le film Triangle of Sadness, de Ruben Östlund, nominé aux Oscars, a mis en scène la tension de classe du côté d’un jacuzzi.

Triangle of Sadness, capture d'écran

Mais aujourd’hui, l’attrait du jacuzzi est de moins en moins évident. Comme les limousines rallongées et les réfrigérateurs avec distributeur de glaçons, il en est venu à représenter le style de vie idéal d’un passé récent. Le jacuzzi n’est plus aussi désiré que, par exemple, une Tesla, la dernière paire de bottes ou une foule d’innovations numériques moins tangibles. Son omniprésence semblait en faire moins un luxe : au fur et à mesure que le marché se développait, des modèles similaires sont apparus, tous connus sous le nom de “jacuzzis”.

S’ils ont fait des étincelles lors de leur lancement, ils n’ont pas toujours été exempts de problèmes. Si un spa n’est pas nettoyé régulièrement, il y a un risque de microbes nocifs, de moisissures et de maladies transmises par l’eau, comme la maladie du légionnaire.

Bien que certaines personnes aient acheté des jacuzzis pendant la pandémie pour tromper leur ennui pendant le confinement, ces jacuzzis ont perdu de leur attrait au cours des dernières décennies. Il s’agit peut-être d’un problème d’image : les jacuzzis, autrefois amusants, excitants et nouveaux, ont fini par être associés à une sorte de banalité de banlieue résidentielle. En 2023, il y a plus de chances que vous trouviez des tableaux d’inspiration pour des plongeons dans le froid que pour des jacuzzis bouillonnants.

 

À la fin du XXe siècle, il était évident que même un hôtel, un chalet ou un club de remise en forme de taille moyenne devait disposer d’un jacuzzi. Sa forme de cratère a été utilisée dans des drames pour adolescents, des films policiers des années 70 et des feuilletons des années 80

« Pendant les 30 premières années de son existence, le spa était un objet exotique : on pouvait transporter une source d'eau chaude dans sa maison », dit Mme King lors d'un entretien téléphonique. « Aujourd'hui, tout le monde se dit : "Oui, c'est possible. Vous pouvez transporter la source chaude dans votre maison, mais vous pouvez aussi attraper une infection si quelqu'un ne la nettoie pas correctement, et, parmi mes connaissances, au moins, personne n'a l'espace nécessaire chez soi ».

À la fin des années 1970, la famille Jacuzzi est une dynastie divisée. À cette époque, 257 membres de la famille sont associés à l’entreprise et, au fur et à mesure que celle-ci se développe, ils commencent à embaucher des personnes extérieures pour occuper des postes de direction, ce qui modifie la dynamique interne.

Leur histoire n’a pas été exempte de “défauts et de maladresses”, comme l’a écrit Remo Jacuzzi, 87 ans, le père de Paulo et fils de Valeriano, dans sa biographie de 2007 intitulée Spirit, Wind & Water, expliquant qu’ « il y a eu des moments sombres dans l’histoire de la famille Jacuzzi, lorsque quelques membres de la famille ont pris la plupart des décisions et que les autres en ont ressenti les répercussions ».

Candido est devenu de plus en plus dictatorial dans son style de direction, selon le livre de Remo, et, comme cela a été révélé plus tard, il a commencé à faire des affaires dans le dos de ses frères et a pris la décision de créer une société holding nommée JacBros en Suisse en 1959.

« Il semble que Candido ait oublié que ce n’est pas lui, mais l’oncle Rachele, qui a fondé Jacuzzi Brothers », écrit Remo, se souvenant d’un incident survenu lors d’un mariage où un invité a innocemment demandé à Candido s’il était membre du clan Jacuzzi. Ce à quoi Candido a répondu : « Je suis LE Jacuzzi ».

Les tensions se sont accumulées sous la surface pendant un certain temps. Dans un procès de 1961 (au titre mémorable : Jacuzzi contre Jacuzzi, une moitié de la famille a poursuivi l’autre, accusant le côté de Candido de vendre des actifs sans consultation appropriée et de les dépouiller de leurs pensions.

 


L’équipe de direction de Jacuzzi en 1950

 La procédure judiciaire a débuté en 1967, plus de cinq ans après le dépôt de la plainte. Certains membres ont découvert, à leur grand désarroi, qu’ils étaient suivis par des enquêteurs privés engagés par leur propre chair et leur propre sang.

Inculpé par un grand jury usaméricain de cinq chefs d’accusation de fraude fiscale, qui avaient été signalés à l’I.R.S. [Service des impôts fédéral] au cours du procès, Candido s’enfuit d’abord en Italie en 1969, puis en Amérique du Sud. Dans une rare interview accordée à Sports Illustrated en 1975, il déplore la décision d’inclure des membres extérieurs à la famille dans le conseil d’administration, ce qui, selon lui, a compliqué les choses. « Lorsqu’il n’y avait que nous, les frères, nous mettions une bouteille de vin sur la table et nous réglions nos problèmes », a-t-il déclaré. « Aujourd’hui, nous sommes trop nombreux pour ça ».

En 1979, ils ont vendu l’entreprise pour 73 millions de dollars au conglomérat manufacturier Walter Kidde & Company, perdant ainsi le droit d’utiliser le nom de la famille pour tous les futurs produits de spa. Roy Jacuzzi, fils de Joseph, le frère de Candido, est la seule personne qui reste de l’entreprise d’origine.

Bien qu’il soit douloureux pour Paulo de se remémorer les événements qui ont conduit à cette rupture, il ne semble pas amer. « Je pense qu’il faut parfois ouvrir la voie à l’étape suivante », explique-t-il. « C’était encore bien, mais il y avait tellement de ficelles qui tiraient dans tous les sens. À l’époque, ils ne faisaient pas que des baignoires, des spas, des grils à gaz et des hélices. Ils proposaient également tous ces produits complémentaires liés au mode de vie. Ils ne se concentraient plus sur leur métier ».

Pour plusieurs membres de la famille, dont Remo, qui travaillait alors pour l’entreprise depuis plus de vingt ans, la mission de l’entreprise s’était éloignée de son objectif initial.

 

“Pour moi”, écrit Remo, sur une photo des années 80, dans sa biographie de 2007, Spirit, Wind & Water, « un Jacuzzi, c’est une personne, pas une machine. Un Jacuzzi est un membre de ma famille”. L’usine Jason International, à droite.

 Après avoir travaillé quelques années pour les nouveaux propriétaires de Jacuzzi Inc., Remo est parti et a fondé Jason International en 1982 dans le but de retrouver les qualités thérapeutiques de l’invention. Paulo, son fils, en a été le président pendant six ans, jusqu’en 2021.

“Pour moi, écrit Remo dans son livre, un Jacuzzi, c’est une personne, pas une machine. Un Jacuzzi est un membre de ma famille”.

Il m’a fait une offre que je ne pouvais pas refuser.

À l’usine Jason International de North Little Rock, dans l’Arkansas, il est facile de voir que, tout comme la famille, l’entreprise s’appuie sur un rythme particulier.

“Nous avons 70 à 80 modèles de baignoires différents”, explique Aaron Patillo, ingénieur en chef de l’usine. Il s’efforce de se faire entendre par-dessus le vrombissement des machines.



“Un jour normal, nous pouvons fabriquer 12 types différents de produits, en fonction de la demande”.


 

La séparation d’avec l’ancienne entreprise a représenté un défi en matière de stratégie de marque. Ne pouvant utiliser le nom de famille sur aucun des produits, Remo a opté pour Jason, un mélange astucieux de “Jacuzzi” et de “son” [fils]

« Derrière chaque bain Jason se cache un jacuzzi », proclamait un un slogan. « Un produit si bon que j’aimerais pouvoir y apposer mon nom », dit un autre, avec la signature élaborée de Remo.

« Nous avons reçu quelques injonctions de cessation et de désistement », dit Paulo en gloussant. Son père, qui s’est installé dans une maison de retraite avec sa femme de 60 ans, l’a envoyé à la bibliothèque pour se documenter sur le droit d’auteur. « Mais ils ne pouvaient rien faire. Un “jacuzzi” était un mot à la mode pour désigner un bain à remous, et ils ne pouvaient pas revendiquer un droit d’auteur exclusif ».

« C’est génial que Remo ait eu le cran de lancer ça », a déclaré Sandy Morehead, directrice de l’expérience client chez Jason, en faisant référence au slogan de l’entreprise. « Il me disait que c’était la meilleure dépense qu’il ait jamais faite ».

Paulo dit : « Vous vendez un produit et une histoire, et c’est un avantage lorsque vous vendez une marchandise ». Il était logique que Paulo, qui est le plus jeune d’une famille de six enfants, travaille à l’accueil. « Ils se sont dit : “Nous allons lui faire raconter l’histoire de la famille et vendre le produit”. Mon rôle était de veiller à ce que, au-delà de votre génération, nous perpétuions l’héritage de votre père et, plus important encore, l’héritage de votre famille, car ce n’est pas seulement le fait d’un seul homme, mais de toute la famille ».

« Nous avions l’habitude de plaisanter en disant que le jacuzzi était le septième enfant de mon père, et son préféré, qui ne pouvait pas faire de mal », a déclaré Paulo, qui a accepté de parler au nom de son père. « Mon père ne l’a jamais dit à haute voix, mais il était entendu que la famille est la chose la plus importante que l’on possède ».

C’est pour cette raison qu’il a pris la tête de Jason en 2015, après avoir travaillé pendant des années dans un centre d’addictologie au Texas. « En outre, ajoute-t-il en se penchant en avant et en adoptant un accent italo-usaméricain exagéré, faisant un geste avec sa main contractée comme une tulipe fermée, il m’a fait une offre que je ne pouvais pas refuser ».

 

« Vous vendez un produit et une histoire et c’est un avantage lorsque vous vendez une marchandise », a déclaré Paulo Jacuzzi, à droite, avec son père, Remo.

 Il y a deux ans, Paulo s’est senti à la croisée des chemins dans son rôle au sein de l’entreprise familiale. La moitié de la famille avait déjà créé des entreprises dans d’autres secteurs, comme Jacuzzi Family Vineyards [vignobles].

Finalement, la décision a été prise, avec l’accord de Remo, de vendre Jason International tout en conservant des parts dans l’entreprise.

Lorsque Robert Easter, président d’American Industrial Brands, qui a racheté Jason en 2021, a envisagé pour la première fois d’acheter l’entreprise, il a voulu tester le produit. Il a fait installer deux bains à remous Jason au siège de son entreprise, dans le nord de la Floride, et s’est baigné dans les deux. Il a déclaré que de nombreux clients achètent maintenant des bains à remous d’intérieur pour des raisons thérapeutiques, comme le soulagement de douleurs sévères dues à l’eczéma - un retour à l’objectif initial du jacuzzi.

« Rome a peut-être inventé le bain, mais il a fallu un Jacuzzi pour le perfectionner », dit M. Easter. "C’est une histoire usaméricaine, mais c’est aussi une histoire internationale.

Ken, le garçon qui a tout déclenché, a surpris les médecins en vivant bien au-delà de l’âge de 3 ans, même s’il se déplaçait en fauteuil roulant. Il s’est marié, a obtenu un MBA et a travaillé pendant un certain temps comme gérant d’un jacuzzi en Italie. Il est décédé en 2017 à l’âge de 75 ans.

Easter était conscient qu’il achetait non seulement une autre marque, mais aussi tout un patrimoine, et il a essayé de mettre la famille à l’aise.

Cette démarche s’est étendue à l’apparence de l’usine. La façade du bâtiment a été rénovée et ses fausses pierres, sa véranda et ses volets en bois verrouillés sur des fenêtres inexistantes évoquent une villa. Une mosaïque colorée représentant les armoiries de la famille Jacuzzi a été intégrée au mur à côté de la porte d’entrée. En son centre, presque comme une colonne vertébrale, leur devise autoproclamée : “Aqua Vita Est”.

L’eau, c’est la vie.

Une version de cet article a été publiée le 13 août 2023 dans la section Styles, page 8 de l’édition papier de New York avec le titre : “A Jacuzzi Is a Person, Not a Machine” (Un Jacuzzi est une personne, pas une machine).