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27/01/2024

SARA ROY
Vivre avec l’Holocauste : l’itinéraire d’une enfant de survivants de l’Holocauste

Sara Roy, Journal of Palestine Studies, Vol. 32, no. 1 (automne 2002), p. 5
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

À l’occasion de ce 79ème anniversaire de la libération du camp de concentration d’Auschwitz par l’Armée rouge (27 janvier 1943), nous publions la traduction d’une intervention de Sara Roy lors de la deuxième conférence annuelle sur la mémoire de l’Holocauste au Centre d’études américaines et juives et au Séminaire George W. Truett de l’Université Baylor (Waco, Texas), le 8 avril 2002. L’auteure étudie Gaza depuis 40 ans et elle retrace ci-dessous son cheminement exemplaire.-FG

Il y a quelques mois, j’ai été invitée à réfléchir à mon parcours en tant qu’enfant de survivants de l’Holocauste. Ce parcours se poursuit et se poursuivra jusqu’à ma mort. Bien qu’il me soit impossible de tout dire, il me semble particulièrement poignant d’aborder ce sujet à un moment où le conflit entre Israéliens et Palestiniens s’enfonce si tragiquement dans un abîme moral et où, pour moi du moins, l’essence même du judaïsme, de ce que cela signifie d’être juif, semble s’enfoncer dans le même abîme.

L’Holocauste a été l’élément déterminant de ma vie. Il n’aurait pas pu en être autrement. J’ai perdu plus de 100 membres de ma famille et de ma famille élargie dans les ghettos nazis et les camps de la mort en Pologne - grands-parents, tantes, oncles, cousins, un frère ou une sœur pas encore né(e) - des personnes dont j’ai tant entendu parler tout au long de ma vie, mais que je n’ai jamais connues. Ils vivaient en Pologne dans des communautés juives appelées shtetls.

Déportation des Juifs du ghetto de Lodz vers le camp de la mort de Chelmno, avril 1942. Photo Walter Genewein

En réfléchissant à ce que je voulais dire sur ce parcours, j’ai essayé de me souvenir de ma toute première rencontre consciente avec l’Holocauste. Bien que je n’en sois pas certaine, je pense que c’est la première fois que j’ai remarqué le numéro que les nazis avaient tatoué sur le bras de mon père. Pour ses oppresseurs, mon père, Abraham, n’avait pas de nom, pas d’histoire et pas d’identité autre que ce numéro à l’encre bleue, que je n’ai jamais noté. Lorsque j’étais un jeune enfant de quatre ou cinq ans, je me souviens avoir demandé à mon père pourquoi il avait ce numéro sur le bras. Il m’a répondu qu’il l’avait peint une fois, mais qu’il s’était rendu compte qu’il ne s’enlevait pas au lavage, et qu’il était donc resté avec.

Mon père était l’un des six enfants de sa famille et il a été le seul à survivre à l’Holocauste. Je sais très peu de choses sur sa famille, car il ne pouvait pas en parler sans s’effondrer. Je sais peu de choses sur ma grand-mère paternelle, dont je porte le nom, et encore moins sur les sœurs et le frère de mon père. Je ne connais que leurs noms. Je souffrais tellement de le voir souffrir de ses souvenirs que j’ai cessé de lui demander de les partager.     

Le nom de mon père a été reconnu dans les milieux de l’Holocauste parce qu’il était l’un des deux survivants connus du camp de la mort de Chelmno, en Pologne, où 350 000 Juifs ont été assassinés, parmi lesquels la majorité de ma famille, du côté de mon père et de ma mère. Ils y ont été emmenés et gazés à mort en janvier 1942. J’ai appris par un cousin de mon père qu’il y a maintenant une plaque à l’entrée de ce qui reste du camp de la mort de Chelmno avec le nom de mon père dessus - quelque chose que j’espère voir un jour. Mon père a également survécu aux camps de concentration d’Auschwitz et de Buchenwald, ce qui lui a valu d’être appelé à témoigner lors du procès Eichmann à Jérusalem en 1961.

Ma mère, Taube, était l’une de neuf enfants - sept filles et deux garçons. Son père, Herschel, était rabbin et schohet - un sacrificateur rituel d’animaux- et profondément aimé et respecté par tous ceux qui l’ont connu. Herschel était un homme érudit qui avait étudié avec certains des plus grands rabbins de Pologne. Les histoires que ma mère et ma tante m’ont racontées indiquent également qu’il était une sorte de féministe, se mettant à quatre pattes pour aider sa femme ou ses filles à laver le sol, traitant les femmes de sa vie avec le même respect et la même révérence qu’il accordait aux hommes. Ma grand-mère, Miriam, dont j’ai également le nom, était une âme gentille et douce, mais c’est elle qui imposait la discipline dans la famille, car Herschel ne pouvait jamais élever la voix face à ses enfants. Ma mère venait d’une famille profondément religieuse et aimante. Mes oncles et tantes étaient aussi dévoués à leurs parents qu’ils l’étaient à eux-mêmes. La famille vivait très modestement, mais chaque shabbat, mon grand-père ramenait à la maison un pauvre ou un sans-abri qui s’asseyait en bout de table pour partager le repas.

Ma mère et sa sœur Frania ont été les deux seules de leur famille à survivre à la guerre. Tous les autres ont péri, à l’exception d’une autre sœur, Shoshana, qui avait émigré en Palestine en 1936. Ma mère et Frania avaient réussi à rester ensemble pendant toute la guerre - sept ans dans les ghettos de Pabanice et de Lodz, puis dans les camps de concentration d’Auschwitz et d’Halbstadt. La seule fois où elles ont été séparés en sept ans, c’est à Auschwitz. Elles se trouvaient dans une ligne de sélection, où les Juifs étaient alignés et leur destin scellé par le médecin nazi Joseph Mengele, qui était le seul à déterminer qui vivrait et qui mourrait. Lorsque ma tante s’est approchée de lui, Mengele l’a envoyée sur la droite, au travail (un sursis temporaire). Lorsque ma mère s’est approchée de lui, il l’a envoyée à gauche, à la mort, ce qui signifiait qu’elle serait gazée. Miraculeusement, ma mère a réussi à se faufiler à nouveau dans la ligne de sélection, et lorsqu’elle s’est approchée à nouveau de Mengele, il l’a envoyée au travail.

Un moment décisif de ma vie et de mon parcours en tant qu’enfant de survivants de l’Holocauste s’est produit avant même ma naissance. Il s’agit de décisions prises par ma mère et sa sœur, deux femmes très remarquables, qui allaient changer leur vie et la mienne.

Après la fin de la guerre, ma tante Frania voulait désespérément se rendre en Palestine pour y rejoindre sa sœur, qui s’y trouvait depuis dix ans. La création d’un État juif était imminente et Frania pensait que c’était le seul endroit sûr pour les Juifs après l’Holocauste. Ma mère n’était pas d’accord et a refusé catégoriquement de partir. Elle m’a dit à plusieurs reprises au cours de ma vie que sa décision de ne pas vivre en Israël était fondée sur une conviction, apprise et renforcée par ses expériences pendant la guerre, selon laquelle la tolérance, la compassion et la justice ne peuvent être pratiquées ou étendues lorsque l’on ne vit qu’avec les siens. « Je ne pouvais pas vivre en tant que juive parmi les seuls juifs », a-t-elle déclaré. « Pour moi, ce n’était pas possible et ce n’était pas ce que je voulais. Je voulais vivre en tant que juive dans une société pluraliste, où mon groupe restait important, mais où d’autres étaient également importants pour moi ».

Frania a émigré en Israël et mes parents sont partis en Amérique. Il était extrêmement douloureux pour ma mère de quitter sa sœur, mais elle estimait qu’elle n’avait pas d’autre choix. (Elles sont restées très proches et se sont vues souvent, tant dans ce pays qu’en Israël). J’ai toujours trouvé remarquable le choix de ma mère et le contexte dans lequel il s’inscrivait.

J’ai grandi dans un foyer où le judaïsme était défini et pratiqué non pas comme une religion, mais comme un système d’éthique et de culture. Dieu était présent mais pas central. Ma première langue était le yiddish, que je parle encore avec ma famille. Mon foyer était rempli de joie et d’optimisme, même s’il était parfois ponctué de chagrins et de pertes. Israël et la notion de patrie juive étaient très importants pour mes parents. Après tout, les restes de notre famille s’y trouvaient. Mais contrairement à beaucoup de leurs amis, mes parents n’étaient pas sans critique à l’égard d’Israël, dans la mesure où ils estimaient qu’ils pouvaient l’être. L’obéissance à un État n’était pas une valeur juive ultime, ni pour eux, ni après l’Holocauste. Le judaïsme a fourni le contexte de notre vie et des valeurs et croyances qui ne dépendaient pas des frontières
nationales, mais les transcendaient. Pour ma mère et mon père, le judaïsme signifiait témoigner, s’élever contre l’injustice et renoncer au silence. Il signifiait compassion, tolérance et secours. Cela signifiait, comme l’a écrit Ammiel Alcalay, veiller dans la mesure du possible à ce que les souvenirs du passé ne deviennent pas les souvenirs de l’avenir. Telles étaient les valeurs juives ultimes. Mes parents n’étaient pas des saints ; ils avaient leurs défauts et commettaient des erreurs. Mais ils se souciaient profondément des questions de justice et d’équité, et ils se souciaient profondément des gens - de tous les gens, pas seulement des leurs.
    
Les leçons de l’Holocauste m’ont toujours été présentées comme étant à la fois particulières (c’est-à-dire juives) et universelles. Le plus important peut-être, c’est qu’elles étaient présentées comme indivisibles. Les diviser reviendrait à diminuer leur signification.

En repensant à ma vie, je me rends compte que, par leurs actes et leurs paroles, ma mère et mon père n’ont jamais essayé de me protéger de la connaissance de soi ; au contraire, ils ont insisté pour que j’affronte ce que je ne savais pas ou ne comprenais pas. Noam Chomsky parle des « paramètres de la pensée pensable ». Ma mère et mon père ont constamment repoussé ces paramètres aussi loin qu’ils le pouvaient, ce qui n’était pas assez loin pour moi, mais ils m’ont appris à les repousser et à comprendre l’importance de le faire.

Carlos Latuff, 2008

Il était peut-être inévitable que je suive un chemin qui me conduirait à la question israélo-arabe. J’ai visité Israël à de nombreuses reprises au cours de mon enfance. Enfant, je trouvais que c’était un endroit magnifique, romantique et paisible. Adolescente et jeune adulte, j’ai commencé à ressentir certaines contradictions que je n’arrivais pas à expliquer complètement, mais qui étaient centrées sur ce qui semblait être l’absence presque totale, dans la vie et le discours israéliens, de la vie juive en Europe de l’Est avant l’Holocauste, et même de l’Holocauste lui-même. Je demandais à ma tante pourquoi ces sujets n’étaient pas abordés et pourquoi les Israéliens n’apprenaient pas à parler yiddish. Mes questions se heurtaient souvent à un silence sinistre.

Le plus douloureux pour moi était le dénigrement de l’Holocauste et de la vie juive d’avant l’État [d’Israël] par nombre de mes amis israéliens. Pour eux, c’était l’époque de la honte, où les Juifs étaient faibles et passifs, inférieurs et indignes, méritant non pas notre respect mais notre dédain. « Nous ne nous laisserons plus jamais massacrer et nous n’accepterons plus jamais d’être massacrés », disaient-ils. Il n’était guère nécessaire de comprendre ces millions de personnes qui ont péri ou les vies qu’elles ont vécues. Il était encore moins nécessaire de les honorer. Pourtant, dans le même temps, l’Holocauste était utilisé par l’État pour se défendre contre les autres, pour justifier des actes politiques et militaires.

Je n’arrivais pas à comprendre ni à donner un sens à ce que j’entendais. Je me souviens avoir eu peur pour ma tante. Dans ma confusion, je me souviens aussi d’une profonde colère. C’est peut-être à ce moment-là que j’ai commencé à penser aux Palestiniens et à leur conflit avec les Juifs. Si tant d’entre nous pouvaient nier les leurs et pervertir ainsi la vérité, pourquoi pas les Palestiniens ? Y avait-il un lien quelconque entre les Juifs assassinés d’Europe et les Palestiniens ? Je ne le savais pas, mais c’est ainsi que mes recherches ont commencé.

Le voyage a été douloureux, mais il a été l’un des plus significatifs de ma vie. À mes côtés, toujours, se trouvait ma mère, qui m’a toujours soutenu, même si elle était parfois ambivalente et en conflit. Mon père était mort jeune ; je ne sais pas ce qu’il aurait pensé, mais j’ai toujours senti sa présence. Ma famille israélienne s’est opposée à ce que je faisais et est toujours restée ferme dans son opposition. En fait, je n’ai pas parlé de mon travail avec eux pendant plus de quinze ans.

Carlos Latuff, 2014

Malgré de nombreuses visites en Israël durant ma jeunesse, je me suis rendue pour la première fois en Cisjordanie et à Gaza durant l’été 1985, deux ans et demi avant le premier soulèvement palestinien, afin d’effectuer des recherches sur le terrain pour ma thèse de doctorat, qui portait sur l’aide économique usaméricaine à la Cisjordanie et à la bande de Gaza. Mes recherches visaient à déterminer s’il était possible de promouvoir le développement économique dans des conditions d’occupation militaire. Cet été-là a changé ma vie, car c’est à ce moment-là que j’ai compris et expérimenté ce qu’était l’occupation et ce qu’elle signifiait. J’ai appris comment fonctionne l’occupation, son impact sur l’économie, sur la vie quotidienne et sur les personnes. J’ai appris ce que cela signifiait d’avoir peu de contrôle sur sa vie et, plus important encore, sur la vie de ses enfants.

Comme pour l’Holocauste, j’ai essayé de me souvenir de ma toute première rencontre avec l’occupation. L’une de mes premières rencontres a impliqué un groupe de soldats israéliens, un vieil homme palestinien et son âne. Alors que je me trouvais dans une rue avec des amis palestiniens, j’ai remarqué qu’un Palestinien âgé marchait dans la rue en conduisant son âne. Il était accompagné d’un petit enfant de trois ou quatre ans maximum, manifestement son petit-fils. Des soldats israéliens qui se trouvaient à proximité se sont approchés du vieil homme et l’ont arrêté. L’un d’eux s’est approché de l’âne et lui a ouvert la bouche. « Hé le vieux », lui a-t-il demandé « pourquoi est-ce  que les dents de ton âne sont si jaunes ? Pourquoi elles ne sont pas blanches ? Tu ne brosses pas les dents de votre âne ? ». Le vieux Palestinien était mortifié, le petit garçon visiblement bouleversé. Le soldat a répété sa question, en criant cette fois, tandis que les autres soldats riaient.

L’enfant s’est mis à pleurer et le vieil homme est resté là, silencieux, humilié. Cette scène s’est répétée alors qu’une foule s’était rassemblée. Le soldat ordonne alors au vieillard de se tenir derrière l’âne et lui demande d’embrasser le derrière de l’animal. Le vieil homme a d’abord refusé, mais comme le soldat lui criait dessus et que son petit-fils devenait hystérique, il s’est penché et l’a fait. Les soldats ont et s’en sont allées. Ils avaient atteint leur but : humilier le vieil homme et son entourage. Nous sommes tous restés là en silence, honteux de nous regarder les uns les autres, n’entendant rien d’autre que les sanglots incontrôlables du petit garçon. Le vieil homme n’a pas bougé pendant un temps qui nous a semblé très long. Il est resté là, humilié et détruit.

Je suis restée là moi aussi, stupéfaite et incrédule. J’ai immédiatement pensé aux histoires que mes parents m’avaient racontées sur la façon dont les Juifs avaient été traités par les nazis dans les années 1930, avant les ghettos et les camps de la mort, sur la façon dont les Juifs étaient forcés de nettoyer les trottoirs avec des brosses à dents et de se faire couper la barbe en public. Ce qui est arrivé au vieil homme était absolument équivalent dans son principe, son intention et son impact : il s’agissait d’humilier et de déshumaniser. Dans ce cas, il n’y avait aucune différence entre le soldat allemand et le soldat israélien. Tout au long de l’été 1985, j’ai assisté à des incidents similaires : de jeunes Palestiniens forcés par des soldats israéliens à aboyer comme des chiens à quatre pattes ou à danser dans les rues.

 À cet égard, ma première rencontre avec l’occupation a été la même que ma première rencontre avec l’Holocauste, avec le numéro sur le bras de mon père. Le message était le même : la négation de l’humanité. Il est important de comprendre les différences très réelles de volume, d’échelle et d’horreur entre l’Holocauste et l’occupation et d’être prudent dans les comparaisons, mais il est également important de reconnaître les parallèles lorsqu’ils existent.  

En tant qu’enfant de survivants de l’Holocauste, j’ai toujours voulu pouvoir, d’une manière ou d’une autre, vivre et ressentir certains aspects de ce que mes parents ont enduré, ce qui, bien sûr, était impossible. J’ai écouté leurs histoires, en voulant toujours en savoir plus, et j’ai partagé leurs larmes. Je me demandais souvent : à quoi ressemble la terreur pure ? À quoi ressemble-t-elle ? Qu’est-ce que cela signifie de perdre toute sa famille de manière aussi horrible et aussi immédiate, ou de voir tout un mode de vie s’éteindre de manière aussi irrévocable ? J’essayais de m’imaginer à leur place, mais c’était impossible. C’était hors de ma portée, trop insondable.

 Ce n’est que lorsque j’ai vécu avec des Palestiniens sous occupation que j’ai trouvé au moins une partie des réponses à certaines de ces questions. Je n’ai pas cherché les réponses, elles m’ont été imposées. J’ai appris, par exemple, à quoi ressemblait la terreur pure grâce à mon amie Rabia, dix-huit ans, qui, figée par la peur et des tremblements incontrôlables, est restée collée au milieu d’une pièce que nous partagions dans un camp de réfugiés, incapable de bouger, alors que des soldats israéliens tentaient d’enfoncer la porte d’entrée de notre abri. J’ai éprouvé de la terreur en voyant des soldats israéliens frapper une femme enceinte au ventre parce qu’elle leur avait fait un signe de V, et j’étais trop paralysée par la peur pour l’aider. J’ai pu comprendre plus concrètement la signification de la perte et du déplacement lorsque j’ai vu des hommes adultes sangloter et des femmes hurler lorsque les bulldozers de l’armée israélienne ont détruit leur maison et tout ce qu’elle contenait parce qu’ils avaient construit leur maison sans permis, que les autorités israéliennes avaient refusé de leur accorder.

C’est peut-être dans le concept de maison et d’abri que je trouve le lien le plus profond entre les Juifs et les Palestiniens, et peut-être l’illustration la plus douloureuse de la signification de l’occupation. Je ne saurais décrire à quel point il est horrible et obscène d’assister à la destruction délibérée de la maison d’une famille, sous les yeux de celle-ci, impuissante à l’arrêter. Pour les Juifs comme pour les Palestiniens, une maison représente bien plus qu’un toit, elle représente la vie elle-même. À propos de la démolition des maisons palestiniennes, Meron Benvenisti, historien et universitaire israélien, écrit :

On ne saurait trop insister sur la valeur symbolique d’une maison pour un individu pour qui la culture de l’errance et de l’enracinement dans la terre est si profondément ancrée dans la tradition, pour un individu dont le mythe national repose sur la tragédie du déracinement d’une patrie volée. L’arrivée d’un fils premier-né et la construction d’une maison sont les événements centraux de la vie de cet individu, car ils symbolisent la continuité dans le temps et l’espace physique. La démolition de la maison de l’individu s’accompagne de la destruction du monde.

L’occupation des Palestiniens par Israël est au cœur du problème entre les deux peuples et le restera tant qu’elle n’aura pas pris fin. Au cours des trente-cinq dernières années, l’occupation a signifié la dislocation et la dispersion, la séparation des familles, le déni des droits humains, civils, juridiques, politiques et économiques imposés par un système de régime militaire, la torture de milliers de personnes, la confiscation de dizaines de milliers d’hectares de terres et le déracinement de dizaines de milliers d’arbres, la destruction de plus de 7 000 maisons palestiniennes, la construction de colonies israéliennes illégales sur des terres palestiniennes et le doublement de la population de colons au cours des dix dernières années ; d’abord l’affaiblissement de l’économie palestinienne et maintenant sa destruction ; le bouclage ; le couvre-feu ; la fragmentation géographique ; l’isolement démographique ; et la punition collective.

Carlos Latuff, 2014

L’occupation des Palestiniens par Israël n’est pas l’équivalent moral du génocide des Juifs par les nazis. Mais il n’est pas nécessaire qu’il en soit ainsi. Non, ce n’est pas un génocide, mais c’est une répression, et elle est brutale. Et c’est devenu effroyablement naturel. L’occupation, c’est la domination et la dépossession d’un peuple par un autre. Il s’agit de la destruction de leurs biens et de la destruction de leur âme. L’occupation vise essentiellement à priver les Palestiniens de leur humanité en leur refusant le droit de déterminer leur existence, de mener une vie normale dans leur propre maison. L’occupation, c’est l’humiliation. Elle est synonyme de désespoir. Et tout comme il n’y a pas d’équivalence morale ou de symétrie entre l’Holocauste et l’occupation, il n’y a pas non plus d’équivalence morale ou de symétrie entre l’occupant et l’occupé, même si nous, les Juifs, nous considérons comme des victimes.

C’est dans ce contexte de privation et d’étouffement, aujourd’hui largement oublié, que les horribles et ignobles attentats suicides ont vu le jour et ont coûté la vie à davantage d’innocents. Pourquoi des Israéliens innocents, dont ma tante et ses petits-enfants, devraient-ils payer le prix de l’occupation ? Comme les colonies, les maisons rasées et les barricades qui les ont précédés, les kamikazes n’ont pas toujours été là.

La mémoire dans le judaïsme - comme toute mémoire - est dynamique et non statique, embrassant une multiplicité de voix et rejetant l’hégémonie d’une seule. Mais dans le monde de l’après-Holocauste, la mémoire juive a failli, voire échoué, sur un point essentiel : elle a exclu la réalité de la souffrance palestinienne et la culpabilité juive à cet égard. En tant que peuple, nous avons été incapables de faire le lien entre la création d’Israël et le déplacement des Palestiniens. Nous n’avons pas voulu voir, et encore moins nous souvenir, que le fait de trouver notre place signifiait la perte de la leur. La férocité du conflit actuel s’explique peut-être par le fait que les Palestiniens insistent pour faire entendre leur voix, en dépit de nos efforts constants et désespérés pour la maîtriser.

Au sein de la communauté juive, il a toujours été considéré comme une forme d’hérésie de comparer les actions ou les politiques israéliennes à celles des nazis, et il faut certainement être très prudent en le faisant. Mais que signifie le fait que les soldats israéliens peignent des numéros d’identification sur les bras des Palestiniens ; que les jeunes hommes et garçons palestiniens d’un certain âge sont invités par des haut-parleurs israéliens à se rassembler sur la place de la ville ; que les soldats israéliens admettent ouvertement qu’ils tirent sur des enfants palestiniens pour le sport ; que certains morts palestiniens doivent être enterrés dans des fosses communes tandis que les corps d’autres sont abandonnés dans les rues de la ville et les allées des camps parce que l’armée ne veut pas autoriser un enterrement correct ; lorsque certains responsables israéliens et intellectuels juifs appellent publiquement à la destruction de villages palestiniens en représailles à des attentats suicides ou au transfert de la population palestinienne hors de Cisjordanie et de Gaza ; lorsque 46 % du public israélien est favorable à de tels transferts et que le transfert ou l’expulsion devient un élément légitime du discours populaire ; lorsque des responsables gouvernementaux parlent de « nettoyage des camps de réfugiés » et lorsqu’un intellectuel israélien de premier plan appelle à une séparation hermétique entre Israéliens et Palestiniens sous la forme d’un mur de Berlin, sans se soucier de savoir si les Palestiniens de l’autre côté du mur risquent de mourir de faim à cause de cela.

 Que sommes-nous censés penser lorsque nous entendons cela ? Que doit penser ma mère ?  Dans le contexte de l’existence juive d’aujourd’hui, que signifie préserver le caractère juif de l’État d’Israël ? Cela signifie-t-il préserver une majorité démographique juive par tous les moyens et maintenir la domination juive sur le peuple palestinien et sa terre ? Quel est le récit que nous créons en tant que peuple, et quel type de voix recherchons-nous ? Quel sens donnons-nous, en tant que Juifs, à l’avilissement et à l’humiliation des Palestiniens ? Qu’est-ce qui est au centre de notre discours moral et éthique ? Quelle est la source de notre héritage moral et spirituel ? Quelle est la source de notre rédemption ? Le processus de création et de reconstruction est-il terminé pour nous ?     


Je voudrais terminer cet essai par une citation d’Irena Klepfisz, écrivaine et enfant survivante du ghetto de Varsovie, dont le père les a fait sortir, elle et sa mère, avant de mourir lui-même lors de l’insurrection :

« J’en ai conclu que l’une des façons de rendre hommage à ceux que nous aimions, qui ont lutté, résisté et sont morts, est de s’accrocher à leur vision et à leur indignation féroce face à la destruction de la vie ordinaire de leur peuple. C’est cette indignation que nous devons maintenir vivante dans notre vie quotidienne et appliquer à toutes les situations, qu’elles impliquent des Juifs ou des non-Juifs. C’est cette indignation que nous devons utiliser pour alimenter nos actions et notre vision chaque fois que nous voyons des signes de perturbation de la vie commune : l’hystérie d’une mère pleurant son adolescent abattu ; une famille stupéfaite devant une maison vandalisée ou démolie ; une famille séparée, déplacée ; des lois arbitraires et injustes qui exigent la fermeture ou l’ouverture de magasins et d’écoles ; l’humiliation d’un peuple dont la culture est étrangère et jugée inférieure ; un peuple laissé sans abri et sans citoyenneté ; un peuple vivant sous un régime militaire. Grâce à notre expérience, nous reconnaissons ces maux comme des obstacles à la paix. Dans ces moments de reconnaissance, nous nous souvenons du passé, nous ressentons l’indignation qui a inspiré les Juifs du ghetto de Varsovie et nous la laissons nous guider dans les luttes actuelles. »

Pour moi, ces mots définissent la véritable signification du judaïsme et les leçons que mes parents ont cherché à transmettre. 


Holocaust parting: Zionism, par Mohamed Afefa, 2024

 L'auteure

Sara Roy est chercheuse principale au Center for Middle Eastern Studies de l’Université de Harvard (USA), spécialisée dans l’économie palestinienne, l’islamisme palestinien et le conflit israélo-palestinien. La Dre. Roy est également coprésidente du Séminaire sur le Moyen-Orient. Elle est l’auteure notamment de The Gaza Strip : The Political Economy of De-development (Institute for Palestine Studies, 1995, 2001, troisième édition 2016 avec une nouvelle introduction et une postface et édition arabe, 2018) et de l’ouvrage primé Hamas and Civil Society in Gaza : Engaging the Islamist Social Sector (Princeton University Press, 2011, 2014 avec une nouvelle postface). Son dernier ouvrage s’intitule Unsilencing Gaza, Reflections on Resistance (Pluto Press, 2021). Sara Roy a beaucoup écrit sur la question palestinienne et le conflit israélo-palestinien. Elle a commencé ses recherches dans la bande de Gaza et en Cisjordanie en 1985, en se concentrant sur le développement économique, social et politique de la bande de Gaza et sur l’aide étrangère des USA à la région. Depuis lors, elle a beaucoup écrit sur l’économie palestinienne, en particulier à Gaza, et sur le dé-développement de Gaza, un concept qu’elle a inventé. Elle a donné de nombreuses conférences aux USA, en Europe, au Moyen-Orient et en Australie, entre autres. Outre ses travaux universitaires, elle siège au conseil consultatif de l’American Near East Refugee Aid (ANERA) et a été consultante auprès d’organisations internationales et de groupes d’entreprises privées travaillant au Moyen-Orient.




ROSA LLORENS
La défaite de l’Occident : Emmanuel Todd lance une bombe

Rosa Llorens, 27/1/2024

Tout le monde parle du dernier ouvrage d’Emmanuel Todd et, dans l’univers médiatique mainstream, pour le vilipender. Cela prouve à la fois que cet intellectuel français est incontournable, et que ses thèses sont un véritable brûlot, dangereux pour l’establishment. Il ne se contente pas d’annoncer la défaite de l’Occident, il passe en revue les faits qui la rendent inéluctable et irréversible, marquant une spectaculaire évolution par rapport à La lutte des classes en France au XXIe siècle (2020) : s’il y réaffirmait sa fidélité profonde aux USA, il présente aujourd’hui ceux-ci comme un véritable Empire du Mal, la menace principale pour la planète, un trou noir qui aspire avant tout ses alliés ou plutôt ses vassaux. On pense à Fenrir, le grand loup de la mythologie nordico-germanique, qui doit un jour ouvrir sa large gueule pour avaler hommes et dieux, et amener la fin du monde.

 Fenrir enchaîné, manuscrit islandais, 1680

La défaite de l’Occident est un grand livre à bien des titres : d’abord, Todd apporte sa prestigieuse caution intellectuelle à ceux qui voyaient depuis longtemps les USA (au moins depuis les bombardements sur les villages de Normandie, sur Dresde, Hiroshima et Nagasaki et le Plan Marshall) comme l’ennemi, en écrivant tout haut ce qu’on pensait tout bas ; certes, les lumineuses démonstrations de Todd, toujours appuyées sur  des faits et des chiffres, n’empêcheront pas la presse orwellienne  (qui construit une narration contraire à la réalité) de parler d’anti-américanisme primaire, mais, s’agissant de Todd, c’est une accusation grotesque.


 Terre Promise, par Mark Bryan, peintre californien

Puis, Emmanuel Todd, par sa présence même, par la construction rigoureuse de ses ouvrages, apporte ce que les classes dirigeantes de l’Occident essaient aujourd’hui de détruire : le lien avec l’Histoire, la tradition. C’est en effet un grand intellectuel « à la française » ; quand on lit des ouvrages US, même de bonne tenue et favorables à nos propres idées, on est dérouté par leur manque de cohérence : les auteurs passent sans prévenir de la démonstration au story telling, multipliant les exemples sans aucune analyse. Todd, lui, apporte un grand confort de lecture : tout est rigoureusement construit, lié et justifié.

Il s’avère même un descendant de Tocqueville, dans certaines analyses paradoxales : ainsi, pourquoi chez les Ukrainiens une haine telle des Russes qu’ils préfèrent s’autodétruire plutôt que de vivre de façon apaisée avec eux ? C’est qu’ils souffrent d’un état d’inauthenticité et veulent se cacher qu’ils ne veulent pas se séparer de la Russie, la guerre contre les Russes étant une façon de rester liés à elle - et le seul moyen de se donner une identité.

La rigueur n’empêche pas l’humour : si, selon lui, les Anglais, dans leur débâcle, ont complètement perdu le sens de l’humour (ils ont sérieusement envisagé de déporter des immigrés sans papiers au Rwanda), Todd, lui, a repris le flambeau, et distille souvent son humour en fin de paragraphe. Exemple : à propos de la saisie d’avoirs russes, qui a effrayé les riches dans le monde entier : « Saluons pourtant l’effet démocratique involontaire des sanctions, qui ont, en pratique, rapproché de leurs peuples les privilégiés du Reste du Monde ». Ou encore, à propos de l’Allemagne dont Todd prédit que, contrairement aux USA, elle se sortira de la crise : « Depuis que le journal britannique The Economist, qui se trompe toujours, l’a présentée à nouveau (le 17 août 2023) comme l’homme malade de l’Europe, j’en suis sûr ». En outre, lorsque Todd a des idées qu’il ne peut pas prouver, il ne renonce pas à les exprimer : il les introduit (et c’est parfois les plus stimulantes) sous forme de suggestions humoristiques ; ainsi, pourquoi les pays de l’Est, qui ont pourtant eu plus à souffrir de l’Allemagne que de l’URSS, la préfèrent-ils à la Russie ? Lorsqu’il est de mauvaise humeur, nous dit Todd, il se demande s’ils ne lui sont pas secrètement reconnaissants de les avoir débarrassés de leur problème juif. (Ce serait là de l’humour juif plutôt qu’anglais).

Mais venons-en fond de l’ouvrage : Todd passe en revue les atouts et les tares des principaux pays concernés, la Russie et l’Ukraine, et des plus importants pays de l’Ouest, en finissant par les USA, sans oublier le Reste du Monde dans son ensemble. Chaque fois, il s’appuie sur l’histoire du pays étudié, et sur ses structures familiales, ce thème anthropologique étant la source de sa légitimité ; mais, dans ce domaine, Todd met de l’eau dans son vin : il reconnaît qu’on ne peut pas déduire automatiquement la nature politique d’un pays de ses structures familiales, et opère même une inversion dans ses jugements sur la famille nucléaire d’une part (France, Grande-Bretagne et USA), et, d’autre part, les familles souche (Allemagne) et communautaire (Russie): dans la mesure même où ces deux dernières sont autoritaires et collectives, elles apportent des repères et un support dans le monde chaotique qui est le nôtre. En revanche, la famille nucléaire, censée favoriser la liberté, accroît aujourd’hui la désorientation et la vulnérabilité et aboutit à l’anomie.

Todd est resté l’homme qui, dès 1976, dans La chute finale, a prédit la fin de l’URSS à partir du taux de mortalité infantile. Eh bien, entre 2000 et 2020, ce taux est passé de 19 pour 1000 à 4,4, passant au-dessous du taux des USA, 5,4 ; ce seul chiffre suffit à montrer le redressement de la Russie sous la direction de Poutine. Mais on peut ajouter que les taux de suicide, homicide et décès par alcoolisme ont suivi la même tendance, ce qu’on peut opposer à la vague de décès par opioïdes chez les hommes blancs de 45-54 ans aux USA. Autant dire que l’image de Poutine véhiculée en Occident est strictement contraire aux faits réels. Mais elle s’explique fort bien par l’attention de Poutine aux revendications ouvrières et à sa popularité chez le peuple : pour les médias de l’Ouest, cela se traduit par « populisme » et donc « fascisme ».

Inutile d’insister sur l’Ukraine, sauf pour dire que Todd lui consacre pas moins de 9 cartes, qui prouvent son hétérogénéité, (ainsi, le secteur le plus nationaliste, autour de Lvov, est lié à la Pologne et au monde germanique, sans oublier que juste au Sud de ce secteur se trouve la région d’Oujhorod, historiquement, linguistiquement hongroise) : depuis la fin de l’ère soviétique, l’Ukraine n’a pas réussi à se constituer en Etat.

L’étude de l’évolution des pays de l’Ouest est particulièrement riche en surprises et en concepts (c’est-à-dire outils de réflexion). Toute une série d’entre eux réunit l’Europe de l’Ouest et les USA : la religion zéro, le nihilisme, l’oligarchie.

On retrouve ici un grand classique toddien : le rôle du protestantisme dans le décollage économique de l’Europe du Nord-Ouest, puis des USA, mais aussi une thèse désormais admise : l’alphabétisation de masse réalisée par le protestantisme, qui a d’abord favorisé la démocratie, a débouché sur une nouvelle inégalité, entre les éduqués supérieurs et les autres. Les éduqués supérieurs forment aujourd’hui une caste à part, qui ignore le peuple : aussi le travail des politiciens est-il désormais de tromper le peuple, pour lui faire accepter des politiques contraires à ses intérêts ; le régime des pays occidentaux ne peut plus être appelé une démocratie, nous sommes en oligarchie, et la guerre  en cours n’est pas celle des démocraties contre les régimes autoritaires, mais celle de l’oligarchie libérale contre la démocratie autoritaire (et, dans ces deux formules, précise Todd, le substantif est aussi important que l’adjectif).

L’oligarchie est évidemment en lutte contre tout ce qui est collectif, contre les valeurs communes, contre la religion, et même la « religion zombie » (où la croyance religieuse s’est effacée mais où ses valeurs continuent à structurer la morale et les engagements politiques). Dans ce contexte de religion zéro, on constate aujourd’hui une atomisation de la société, et une anomie morale ; or, l’individu, réduit à lui-même, n’a pas gagné en liberté, il s’est retrouvé angoissé et impuissant : c’est le nihilisme. Ce désarroi généralisé est accru par la guerre que les classes dominantes livrent à la réalité, propageant par les médias des convictions contraires à la réalité : c’est le cas de l’idéologie transgenre, qui nie le fait fondamental : il y a des hommes XY et des femmes XX qui resteront toujours tels, quelle que soit la violence des opérations que l’industrie chirurgicale et médicamenteuse peut leur faire subir.

De ce point de vue de l’idéologie LGBT(etc), l’étude consacrée à la Suède est intéressante : Todd démolit le mythe d’une Suède égalitaire et pacifique : au XVIIe siècle, elle s’est consacrée, sous Gustave II Adolphe, à une entreprise impérialiste, devenant une puissance de premier plan dans l’atroce Guerre de Trente Ans ; et, en 2017 (la boucle est bouclée), elle a rétabli le service militaire, alors qu’elle se présente comme le pays le plus féministe du monde : la présence de ministres femmes ne change rien à la politique d’un pays. N’y aurait-il pas même un rapport entre féminisme et bellicisme ? demande malicieusement Todd. Il semble qu’une fois au pouvoir, les femmes veulent montrer qu’elles en ont autant que les hommes.

Mais les analyses les plus percutantes concernent la Grande-Bretagne et les USA, et notamment leur évolution socio-religieuse.

Le chapitre sur la Grande-Bretagne a pour sous-titre : « Croule Britannia » (jeu de mots avec Rule Britannia, toujours l’humour anglais de Todd). Inutile de redonner les chiffres de la désindustrialisation ; il est plus intéressant de remarquer que plus la GB est affaiblie, plus elle est violemment belliciste, comme si les gesticulations guerrières devaient cacher son état réel, et plus elle se lance dans une politique d’affirmative action : les minorités ethniques sont surreprésentées dans les public schools les plus prestigieuses, comme au gouvernement : dans le gouvernement Liz Truss, on trouvait des ministres originaires du Ghana, de Sierra Leone, d’Inde ; le gouvernement actuel est présidé par un Anglo-indien, de nombreux Anglo-Pakistanais ont été ou sont ministres. Cela veut-il dire que la GB a renoncé au racisme induit par le protestantisme (les hommes ne sont pas égaux, certains sont des élus, d’autres des réprouvés en puissance) ? La thèse de Todd est moins naïve : le sentiment raciste a été reporté de la couleur sur la classe ; depuis le XIXe siècle au moins les Anglais de la bonne société considèrent les ouvriers comme une race à part (il suffit de voir le type de langage qu’Agatha Christie prête aux rares ouvriers de ses romans, analogue à la « langue paysanne » des comédies de Molière). Aujourd’hui, ils se sentent bien plus proches des « coloured people » riches et bien éduqués que des Anglais du peuple. On peut même considérer la nomination de ministres de couleur comme une vengeance sadique à l’égard de ceux-ci : les classes supérieures prennent plaisir à soumettre les classes inférieures à des Noirs ou gens de couleur en général.


La Mort guidant le peuple, par Mark Bryan, 2020

Aux USA aussi, l’effondrement du protestantisme met fin au dogme de l’inégalité des hommes ; mais, là, ce dogme avait permis la cohésion du melting pot américain, en opposant des Indiens d’abord, puis des Noirs inférieurs, à des Blancs supérieurs et donc égaux entre eux. Si sa disparition met fin à un racisme systématique, il sonne aussi la fin de l’égalité (symbolique, certes) des Blancs, d’où la frustration, la démoralisation des Blancs perdants, ouvriers, chômeurs, électeurs de Trump, bref des « deplorable » d’Hillary Clinton. Mais la situation n’est pas plus réjouissante pour l’immense majorité des Noirs, dans un pays soumis au néolibéralisme, où l’ascenseur social, comme en France, s’est bloqué : s’ils sont surreprésentés au gouvernement, ils le sont aussi dans les prisons et dans les catégories les plus pauvres.

Mais l’économie US n’est pas plus brillante que sa société : leur PIB n’est qu’une illusion ; Todd propose de le remplacer par un PIR (produit intérieur réel, ou réaliste), en le dégonflant de toutes les activités inutiles, non productrices de richesse, voire néfastes (« médecins tueurs », qui prescrivent des opioïdes pour assurer la paix sociale, avocats surpayés, économistes, « grands prêtres du mensonge », etc .) : Le PIB se verrait ainsi réduit de moitié. En appliquant cette correction, on comprend comment la Russie, dont on nous donne le PIB à 3,3 % de celui de l’Occident, peut fabriquer plus d’armes, ultra-modernes, que lui. Le déclin économique des USA, encouragés par la domination du dollar à délaisser les activités productrices au profit des affaires (production d’argent sans aucune production réelle) aboutit à un déficit sévère d’ingénieurs (deux fois plus peuplés que la Russie, ils produisent, en pourcentage, trois fois moins d’ingénieurs, et, en quantité absolue, pas très loin de deux fois moins).

Cette dégénérescence économique, morale, sociale de l’Occident explique que le Reste du Monde ait refusé de suivre les USA dans la condamnation de la Russie et les sanctions. Todd parle même d’un soft power russe : si, au siècle dernier, c’était le communisme qui se présentait comme une idéologie universelle, aujourd’hui c’est le « conservatisme » moral de la Russie. L’Occident qui, dans son arrogance, avec ses siècles de colonisation, était sûr de rallier le Reste du Monde à ses valeurs, s’est rendu compte que celles-ci ne séduisaient pas, que, tout au contraire, le Reste du Monde se reconnaissait dans le refus russe de la domination LGBT, et de l’idéologie transgenriste. C’est ce « conservatisme » qui permet à la Russie de rallier les pays les plus différents, et même ennemis, comme on l’a vu récemment avec le rapprochement irano-saoudien, et, en général, ce qu’on appelait le Tiers-Monde. « L’Occident a découvert qu’on ne l’aime pas » : au contraire, son nihilisme suscite le dégoût.

La Découverte de Cabrillo, par Mark Bryan, 2021. Dans un futur indéterminé, des Micronésiens rescapés de la Catastrophe mondiale, abordent la Californie à San Diego, essayant de comprendre cette civilisation disparue, symbolisée par les restes de la statue monumentale (4 mètres, 6 tonnes) du conquistador Cabrillo, offerte par Salazar aux USA en 1939

Les analyses de Todd sont décapantes et d’une grande richesse. Certes, on pourrait lui reprocher, malgré tout, un tropisme américain, lorsqu’il oppose à la mauvaise Amérique d’aujourd’hui la « bonne Amérique » de Roosevelt et Eisenhower, et angélise le play boy Obama : malgré toute sa perspicacité, il n’arrive pas, ici, à éviter la naïveté. Mais il faut retenir à son actif sa prompte réaction à la guerre de destruction d’Israël à Gaza (il ne va pas jusqu’à parler de génocide) : dès le 30 octobre, il a ajouté à son livre un postscript , « Nihilisme américain : la preuve par Gaza ». Ce qui est ici démontré, c’est soit le manque total de compétence du « blob » de Washington, soit son irrationalité, les deux étant du reste cohérents : les USA ignorent la diplomatie, ils ne connaissent qu’un seul type de réaction, la violence, la destruction. Et ils font peur : en refusant un cessez-le-feu, ils rejettent « la morale commune de l’humanité », et n’entraînent derrière eux, outre Israël et l’Europe (en partie) que des confetti insulaires comme Fidji, Tonga, Nauru… Il ne reste qu’à espérer une défaite des USA, qui serait une « revanche ultime de la raison dans l’Histoire ».

 

Feuilleter le livre

  Emmanuel Todd présente son livre le jeudi 1er février 2024 à la Librairie Gallimard, 15, boulevard Raspail, 75007 PARIS. Téléphone :  01 45 48 24 84

 

 

 

26/01/2024

ÁLVARO ENRIGUE
El descubrimiento de Europa por los nativos americanos
Reseña del libro “On Savage Shores”, de Caroline Dodds Pennock

Álvaro Enrigue (Guadalajara, Jalisco, 1969) es un escritor y profesor mexicano. Vive en Nueva York y enseña en la Universidad de Hofstra. Es autor de cinco novelas, tres colecciones de cuentos y un ensayo. Bibliografía


Un nuevo libro examina la vida de los cientos de miles de nativos americanos que fueron traídos a Europa o viajaron por ella en el siglo XVI, una historia que se sitúa en el corazón del inicio de la globalización.



Libro reseñado
On Savage Shores: How Indigenous Americans Discovered Europe (En costas salvajes: cómo los nativos americanos descubrieron Europa)
de Caroline Dodds Pennock
Weidenfeld & Nicolson (UK)
Knopf (USA)
302 p.
Tapa dura £16.82
Rústica £10.11


El pueblito “brasileño” de Ruán, extracto del libro festivo titulado “Esta es la deducción del suntuoso orden de agradables espectáculos y magníficos teatros erigidos y exhibidos por los ciudadanos de Rouen, ciudad metropolitana del país de Normandía; A su sagrada maestad el Rey muy cristiano de Francia, Enrique segundo, su sobrano señor, y a la muy ilustre Dama, señora Catalina de Médicis, La Reina su esposa [...]”. Fuente : INHA

En 1560, Paquiquineo, un joven kiskiack o paspahegh de la región de la bahía de Chesapeake [noreste de los actuales USA, NdT], fue invitado a bordo de un barco español que exploraba la costa de Norteamérica. El capitán del barco pensó que Paquiquineo, hijo de un jefe, sería útil a las fuerzas españolas cuando decidieran conquistar la región, así que lo secuestró y se lo llevó a Madrid. Paquiquineo aprendió rápidamente el idioma y demostró ser un político astuto. Cuando se entrevistó con el rey Felipe II, le explicó que no quería mediar con España ni adoptar su religión.

Para la Corona española, la realeza era la realeza, independientemente del origen étnico. Felipe respetó los deseos de Paquiquineo y, en 1562, ordenó que un barco con destino a Nueva España -actual México- lo llevara a bordo, en el entendimiento de que el pasajero sería conducido a lo que hoy es la costa atlántica media de USA en caso de que un barco se dirigiera al norte.

Tras llegar a Ciudad de México, Paquiquineo cayó gravemente enfermo y pidió ser bautizado, por si acaso. Se le dio el nombre cristiano de Luis de Velasco en honor del virrey de Nueva España. Como aristócrata, tenía derecho al título de “don”, que utilizó durante varios años.

Paquiquineo convaleció en el monasterio dominico. Tras su recuperación, fray Pedro de Feria, el disputado superior de la orden en Nueva España, decidió retenerlo allí más o menos a la fuerza, con la esperanza de obtener una ventaja sobre los franciscanos, ya que ambos grupos de frailes se disputaban el control religioso de las tierras no conquistadas del norte (el conflicto entre ambas órdenes se prolongó durante cuatro años, hasta que el rey Felipe lo resolvió confiando a los jesuitas la autoridad espiritual sobre la patria de Paquiquineo).

Durante su larga estancia en Ciudad de México (la antigua Tenochtitlan), Paquiquineo aprendió náhuatl, la lengua de los mexicas, nombre correcto del pueblo conocido posteriormente como aztecas, y adquirió conocimientos suficientes para comprender los tumultuosos tiempos políticos que atravesaba la ciudad. En 1521, tras su rendición, el emperador Cuauhtémoc había aceptado una capitulación -de la que no se conserva copia- por la que los mexicas quedarían exentos de impuestos si permanecían en Tenochtitlan, si la administración imperial seguía funcionando y si se construía allí una ciudad española, en lugar de disolver la capital derrotada, como era costumbre en Mesoamérica. En la década de 1560, la Corona española rompió el pacto, desencadenando una rebelión que se saldó con la brutal represión de la población local y el castigo de sus líderes. Paquiquineo vio todo esto y tomó nota en silencio.

Tras pasar cuatro años en Cuba, Paquiquineo fue enviado en misión jesuita a Virginia en 1570 como traductor oficial. Se estableció pacíficamente una ciudad española cerca de lo que hoy es el río James. Tras la partida de los barcos que transportaban a los misioneros, Paquiquineo encabezó una rebelión en la que murieron todos los europeos menos uno y la ciudad fue arrasada. Cuando Felipe II se enteró de la noticia, canceló todas las exploraciones futuras de lo que hoy es la costa este USA. Si incluso el converso católico Don Luis de Velasco podía actuar de forma tan traicionera y brutal, significaba que una ocupación exitosa costaría demasiadas vidas españolas.

La medievalista española Carmen Benito-Vessels ha descrito la historia de Paquiquineo -recientemente relatada en Fifth Sun: A New History of the Aztecs (2019), de Camilla Townsend- como la de un personaje histórico que busca desesperadamente un novelista. Tiene razón, e incluso se podría argumentar que si los primeros presidentes de Estados Unidos no fueron católicos hispanohablantes fue, en gran medida, porque los británicos acabaron beneficiándose del pensamiento estratégico y el valiente comportamiento de Paquiquineo.

En On Savage Shores: How Indigenous Americans Discovered Europe (En costas salvajes: cómo los nativos americanos descubrieron Europa), la historiadora inglesa Caroline Dodds Pennock no se detiene en los relatos existentes sobre la vida de Paquiquineo, quizá porque ya es conocido por quienes están familiarizados con la historia de Norteamérica a principios de la Edad Moderna. Sin embargo, lo sigue hasta los archivos españoles, donde encuentra listas de sus gastos durante su estancia en la corte de Madrid: ropa fina europea, cortes de pelo, entradas para el teatro e incluso limosnas para los pobres (como se le consideraba diplomático, tenía obligaciones sociales). Según el Tratado de Tordesillas de 1494, era súbdito del Rey de España, y las nuevas leyes de 1542 le colocaron bajo la protección directa del Rey -aunque ciertamente él no lo sabía cuando fue capturado-, por lo que fue la Corona española la que pagó todas sus facturas.

Leyendo el libro de Dodds Pennock, descubrimos que la experiencia de Paquiquineo no es única. Su caso es bien conocido porque dejó huellas en los archivos, pero cientos de miles de otros indígenas viajaron a Europa durante el siglo XVI. Sus vidas y aportaciones son esenciales para entender los inicios de la globalización, que, para bien o para mal, contribuyó a crear el mundo moderno.

La inmensa mayoría de los nativos americanos en Europa habían sido llevados allá como esclavos. Aunque las nuevas leyes establecían inequívocamente que los “naturales”, como se llamaba a las personas procedentes de América, no podían ser esclavizados, Dodds Pennock consideró creíble la estimación de que sólo en España había 650.000 esclavos americanos. Muchos de estos cautivos murieron en la servidumbre, pero algunos emprendieron acciones legales y obtuvieron no sólo su libertad, sino también billetes de vuelta y una compensación por el trabajo realizado contra su voluntad.

Otros fueron a Europa como abogados, artistas o esposos y se establecieron en las cortes reales, religiosas y legales. Representantes de naciones indígenas cruzaron el Atlántico con frailes como Bartolomé de las Casas, que estuvo a su lado para denunciar los abusos cometidos por los europeos durante la ocupación de tierras indígenas. Muchos ayudaron a negociar el proceso de colonización y a defender a sus comunidades ante los tribunales. Especialistas culturales vinieron a enseñar a los europeos: mientras que puede ser intuitivo plantar un tomate y hacer una salsa con él, es menos obvio hacer chocolate con las habas de cacao. Hombres y mujeres -acróbatas, músicos, adiestradores de animales- han hecho alarde de sus espectaculares habilidades y se han quedado en Europa simplemente porque nadie les llevó a casa una vez terminada la gira. Se casaron, tuvieron hijos y fueron enterrados en cementerios donde aún no se les conmemora como primeros agentes de la globalización.

Durante unos quinientos años, hemos estudiado los intercambios culturales y comerciales del Atlántico como una tubería a través de la cual Europa enviaba personas a América y América enviaba mercancías de vuelta. En el exhaustivo estudio de Dodds Pennock, esta idea, como tantas otras sobre este periodo, se revela como una fantasía eurocéntrica. Debemos invertir nuestra concepción del encuentro para considerar que las migraciones y los vínculos transatlánticos, escribe, “no sólo se extienden hacia oeste, sino que también se originan allí”.

Los pueblos nativos de América crearon sus propios espacios, primero en las cortes europeas, luego en las cocinas, comedores, salones, calles y reservas genéticas de los países en los que desembarcaron. En las ciudades extremeñas de España vivían miembros de la familia real inca, y en las ciudades de la costa atlántica de Francia y Portugal había barrios enteros de brasileños. Además de adaptarse al cambio, estos emigrantes también modificaron los lugares que los acogieron, aunque la recepción de los recién llegados fuera, entonces como ahora, reticente, cuando no abiertamente hostil. Los europeos colonizaron brutalmente América, pero a cambio el imaginario europeo fue colonizado, primero con exposiciones itinerantes de las maravillas americanas y luego con la convivencia real con los cuerpos americanos.

 La “alegre entrada” de Enrique II y Catalina de Médicis en Ruán el 1° de octubre de 1550. A la izquierda, el pueblito de los indios Tupinambá. Miniatura, escuela francesa, siglo XVI. Biblioteca municipal de Ruán. Foto Josse / Leemage / AFP

 Detalle del poblado indio en la miniatura

En 1550, en la ciudad portuaria de Ruán (Francia), se organizó un gigantesco espectáculo en honor de la “alegre entrada” -la visita- de la pareja real formada por Enrique II y Catalina de Médicis. Entre los espectáculos presentados para el disfrute de los monarcas mientras navegaban por el Sena había simulacros de batallas navales, duelos de gladiadores, representaciones de acontecimientos célebres de la historia de Francia y una representación de la vida tal y como se imaginaba en lo que hoy es la bahía de Río de Janeiro, con cincuenta hombres, mujeres y niños tupinambá desnudos que habían sido traídos por la fuerza en la ciudad, así como 250 marineros franceses que habían visitado Brasil y representaban el papel de nativos.

Los organizadores de estas fiestas construyeron una réplica de una aldea tupinambá -que no se parecía en nada a la real- y pintaron de rojo los troncos de los árboles para asemejarlos al palo brasil, la primera mercancía enviada a Europa desde la región. También soltaron loros, titíes y monos para añadir sonido al espectáculo, que culminó con el ataque e incendio de una aldea enemiga, pero no, como muchos espectadores probablemente habían imaginado o esperado, con un festín de carne humana.