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17/06/2023

ANNAMARIA RIVERA
Les corps alien des personnes migrantes

Annamaria Rivera, Comune-Info, 15/6/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Comme nous l’a appris l’anthropologue Mary Douglas, le corps est un “microcosme social en relation directe avec le centre du pouvoir”. Les corps ne sont jamais neutres, ce sont toujours des corps sociaux, c’est-à-dire façonnés culturellement par les pratiques éducatives, la transmission de traits stylistiques, les dispositifs rituels : chaque culture a son propre modèle éthico-esthétique du corps et ses procédures spécifiques de modelage des corps.

 Photo de victimes du naufrage meurtrier en mer Ionienne d’un bateau de pêche parti de Tobrouk en Libyé, au large de Pýlos, dans le Péloponnèse du sud-ouest, dans la nuit du 13 au 14 juin, qui a fait 78 morts et 600 disparus. L’Organisation internationale pour les migrations (OIM) parle de "l’une des tragédies les plus dévastatrices en Méditerranée en une décennie". Source : Aegean Boat Report
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Le corps des autres est soumis à une double contrainte : en plus d’être façonné par la culture d’origine, ses coutumes, ses modèles culturels et ses pratiques sociales, il est perçu, imaginé, représenté par des agents “endogènes”, c’est-à-dire par les catégories sociales, l’imaginaire, l’idéologie et les pouvoirs de la société.

En particulier, le corps de la personne migrante est le “lieu géométrique de tous les stigmates” (La double absence, 1999, p. 212), imposé par la société en tant que “produit social le plus travaillé, le plus contrôlé, le plus poli, le plus cultivé [...]”, qui porte une identité sociale objectivée par le regard des autres et donc dominée.

Voulant hasarder une typologie des multiples et diverses manières dont les corps des migrants ou des membres de minorités méprisées sont perçus, imaginés, traités symboliquement et représentés, je propose un schéma qui - tout en se prêtant au risque de la généralisation et de l’abstraction - peut permettre de saisir quelques constantes.

Les attitudes et les dispositifs les plus habituels oscillent constamment, me semble-t-il, entre invisibilisation et hyper-visibilisation de leurs corps. Dans la vie quotidienne, dans la rue, les magasins, les bureaux, les services publics, les personnes immigrées, le plus souvent rendues invisibles en tant que force de travail, deviennent soudain trop nombreuses, encombrantes, voyantes, car perçues comme intrusives, menaçantes, anormales.

Comme l’écrit Abdelmalek Sayad, c’est alors que la personne immigrée “fait l’expérience de la suspicion qui le poursuit partout et tout au long de son immigration”, de sorte qu’elle “a le sentiment d’être surveillée en permanence, comme on surveille un corps étranger” (La double absence, 1999, p. 170). Un exemple extrême de cette tendance est l’habitude de la police italienne de forcer les femmes ou les filles rroms, soupçonnées de cacher des biens volés ou de la drogue, à se déshabiller dans la rue. Déshumanisées, elles ne sont pas considérées comme des femmes, de sorte que les règles formelles des relations entre les sexes, le sens de la pudeur, l’interdiction de la nudité totale dans les lieux publics ne s’appliquent pas à elles.  

En revanche, sur les chantiers, dans les usines, à la campagne, dans les maisons des “autochtones” les personnes immigrées sont généralement cachées par le voile du rejet et de l’insignifiance : les médias et les institutions, à quelques exceptions près, ne parlent que rarement de ces corps et de leurs conditions souvent extrêmes d’exploitation et de dépendance, à moins qu’un événement exceptionnel - généralement une révolte - n’intervienne pour déchirer le voile.

Quant aux personnes étrangères, principalement des femmes, qui effectuent des travaux de soin dans l'intimité du domicile d'autrui, il est très rarement souligné que leur travail, déqualifié et le plus souvent mal rémunéré, est l’un des piliers sur lesquels repose l’État-providence italien.

Pour donner un exemple, la rhétorique autour du “ padroni a casa nostra ” [maîtres chez nous] ainsi que l’exaltation des produits typiquement italiens et l’appel à les valoriser cachent une réalité indiscutable : une grande partie de ce qui constitue le “typiquement national” (des pizzerias au parmesan AOC, des tomates pelées aux agrumes) est le résultat du travail de personnes migrantes, le plus souvent très dur, au noir, mal payé. Surtout, les ouvrier·ères agricoles sont souvent contraint·es à des relations de travail et à des conditions d’existence serviles ou de semi-esclavage ; dans tous les cas, ils·elles sont soumis·es à une subordination multiple, puisqu’ils·elles dépendent de leurs exploiteurs et des caporaux à leur service, non seulement pour le travail et le salaire, mais aussi pour le logement, le transport, le statut juridique, parfois même pour l’alimentation et la sécurité personnelle. Cette condition de subordination expose également les ouvrières agricoles au chantage, au harcèlement et à la violence sexuelle.

En revanche, lorsqu’il s’agit d’étranger·ères, l’actualité - comme je l’ai déjà mentionné - prend toujours soin de qualifier les auteurs présumés de crimes ou de simples transgressions en indiquant leur nationalité, leur “ethnie”, éventuellement leur religion, souvent même leur situation au regard de leur titre de séjour ; alors que la chronique évite soigneusement ces “informations” lorsqu’un étranger ou une étrangère joue le rôle de victime et les exalte lorsqu’ils ou elles sont victimes d’autres étranger·ères.

En ce qui concerne les viols et les féminicides, le système d’information a généralement tendance à mettre l’accent sur ceux commis par des étrangers, en en  faisant souvent l’objet de campagnes alarmistes.

Une deuxième rhétorique est celle de la stéréotypisation : les corps réels disparaissent au profit de corps imaginés et imaginaires, construits sur la base de stéréotypes. Même lorsque le genre pluriel ou le nom collectif cède la place au genre singulier, il ne s’agit le plus souvent que de types, voire de masques, figés par des clichés et des stéréotypes qui concernent aussi et surtout la représentation des corps.

Origine : Europe-Action n° 22, Octobre 1964, Douce France

Le théâtre raciste met sans cesse en scène ces masques, parfois archaïques, parfois très modernes : L’immigré voleur ou violeur, le Clandestin envahisseur et/ou délinquant, le Gitan kidnappeur d’enfants, l’Albanais, le Slave, le Marocain meurtrier ou dealer, le chauffard extra-communautaire, le Trans brésilien dévoreur et victime, le laveur de vitres au feu rouge, agressif et racketteur, le musulmane voilée, donc intégriste et/ou soumise, l’Africaine soumise aux mutilations sexuelles et autres horreurs archaïques, la perfide aide-soignante est-eurepéenne séductrice ou manipulatrice de personnes âgées, le Chinois fermé et insaisissable, mystérieux et pratiquant de l’omertà, trafiquant de contrefaçons et de chats...   

Nombre de ces images stéréotypées, proposées et reproposées par la dialectique concurrentielle entre les médias, la politique et le sens commun, sont le fruit de préjugés racistes et sexistes : les femmes étrangères, plus que d’autres, semblent n’avoir aucune alternative entre la figure pathétique de la docilité et de la soumission et la figure inquiétante de la débrouillardise pour tricher, se prostituer ou commettre des délits.        

Un troisième procédé rhétorique fréquent est ce que l’on pourrait appeler l’indistinction-magmatisation : les écrans d’information et de télévision, lorsqu’ils traitent de l’autre, nous offrent souvent des images qui renvoient à un corps collectif, ou plutôt à un magma corporel indistinct, à partir duquel les frontières individuelles s’effacent : embarcations de fortune bourrées de déchets humains (selon le lexique de ceux qui se voient aujourd’hui contraints de modérer un peu leur langage depuis les fauteuils gouvernementaux), centres de détention implosant en raison de la présence de masses incontrôlables et “dangereuses”, mosquées débordant d’un corps indistinct en génuflexion, sociétés et villes menacées par des foules d’envahisseurs...

Même morts, quand ils ne représentent plus une menace, les corps des autres ne sont pas reconnus comme individuels et singuliers ; même tués par le prohibitionnisme, ils continuent d’être appelés clandestins, et le restent même s’il s’agit d’enfants. Le fait que, même en tant que cadavres, ils soient considérés comme indignes d’un nom - sinon le nom singulier de chacun, du moins un nom collectif respectueux - n’est rien d’autre que le sceau de la déshumanisation à laquelle les migrant·es et les demandeur·ses d’asile sont habituellement soumis·es.  

Cette réfugiée libyenne aujourd'hui installée en Allemagne, a tatoué les noms de ses quatre filles noyées avant l'arrivée à Lampedusa en octobre 2013  

Un autre dispositif, qui n’est pas seulement rhétorique, est celui, apparemment opposé, de la distinction-marquage. Je fais allusion à toutes les procédures symboliques et administratives de type biopolitique qui gravent ou “extraient” le stigmate sur/du corps des autres, sous la forme d’un marquage réel - par exemple, les numéros marqués sur les bras des "immigrants clandestins" qui débarquent à Lampedusa - ou d’un traitement distinctif : par exemple, l’enfermement dans les centres de détention pour migrants.


Que l’on pense au cas de la prise d’empreintes digitales des Rroms, des demandeur·ses d’asile, des réfugié·es et des migrant·es. Grâce à la convergence substantielle - culturelle avant d’être politique - d’une grande partie de la politique dominante, toutes orientations confondues, cette mesure, d’exceptionnelle qu’elle était, s’est banalisée et généralisée ; à tel point qu’avec la loi Bossi-Fini, elle a été étendue à tous les citoyens étrangers qui demandent un permis de séjour ou son renouvellement.

Toujours au sujet des dispositifs biopolitiques : en Italie, ces dernières années, des campagnes de “recensement des campements-nomades” ont été lancées périodiquement, dans le but de procéder à un enregistrement massif des Rroms et des Sinti, accompagnées d’une “prise d’empreintes digitales”. Les personnes à enregistrer, adultes et mineures, de nationalités les plus diverses, y compris italienne, sont identifiées sur la base d’un discriminant soi-disant “ethnique” (en réalité, raciste).

C’est pourquoi les associations et organisations nationales et internationales de défense des droits humains ne font que critiquer et dénoncer cette coutume comme étant discriminatoire, contraire au droit italien et international, et attentatoire à la dignité humaine : au lieu de protéger les plus discriminés, elles les désignent implicitement ou explicitement comme dangereux ou potentiellement subversifs.

Enfin, c’est l’enfermement dans les camps d’État qui représente de la manière la plus exemplaire le processus de distinction-marquage. La longue théorie des morts violentes et obscures a été inaugurée par la mort d’Amin Saber, dans le CPT d’Agrigente. Elle s’est produite au cours de l’été 1998, peu après l’approbation de la loi 40, connue sous le nom de loi Turco-Napolitano, qui instituait pour la première fois en Italie la détention extrapénale, réservée aux “citoyens non communautaires” en situation irrégulière sur le territoire italien. Cette loi a inauguré l’état d’exception permanent, la suspension durable de la légalité.

Elle a institué, en somme, un nouveau régime d’internement, une forme sans précédent de saisie abusive et de coercition des corps alien, que l’hypocrisie de l’État n’a même pas su désigner par un néologisme acceptable : en Italie, nous sommes passés de l’oxymore euphémique de Centres de détention temporaire et d’assistance, qui illustrait bien la philosophie du “racisme démocratique”, aux explicites Centres d’identification et d’expulsion, qui représentent tout aussi bien le racisme ouvert et brutal de la droite, aux Centres de rétention pour le rapatriement, une désignation qui prétendait elle aussi être euphémique, inventée par la loi Minniti-Orlando de 2017.

En définitive, l’architecture discursive dominante, lorsqu’elle sauve les corps “alien” de l’invisibilité, le fait pour les représenter et les traiter comme omniprésents, proliférants, menaçants (Pierre Tevanian, Le corps d’exception et ses métamorphoses, 2005).

Elle reproduit constamment la figure du migrant et de la migrante comme une menace sociale, comme une altérité irréductible à la norme, donc à contrôler, à discipliner, à corriger, y compris dans le corps, et enfin s’en libérer.

Voyageurs, sculpture de Bruno Catalano, Venise

Les corps alien ainsi représentés sont, entre autres, des figures projectives chargées de représenter les angoisses individuelles et collectives, liées aux problèmes non résolus de notre identité et de la relation avec notre passé. Parmi ceux-ci, l’identité nationale démocratique récente et incertaine, d’ailleurs pas du tout fondée solidement sur des valeurs et des principes civils, et aujourd’hui plus que jamais fragilisée et contestée par l’actuel gouvernement Meloni : résolument raciste et influencée par l’idéologie fasciste historique, mais aussi par l’ethno-nationalisme racialiste de la Ligue du Nord, telle que celle-ci la définit elle-même.

Comme l’a fait remarquer Ilvo Diamanti, commentant les résultats d’une enquête, lorsque la majorité exprime un sentiment de fierté nationale, celui-ci « semble s’articuler autour d’éléments extra-civils et pré-politiques : la beauté du paysage, le patrimoine artistique et culturel, la mode, la cuisine... L’image renvoyée par l’enquête est celle d’Italiens résignés à leur propre déficit - pathologique et historique - de sens civique, remplacé et compensé par un sens “cynique” dilaté et galopant ».

Toujours en ce qui concerne le lien entre le racisme et le “mauvais” passé, il s’agit non seulement de l’incapacité typiquement italienne à assumer l’histoire spécifique de son propre racisme, même colonial, mais aussi de la persistance d’une relation très problématique avec le propre passé d’émigrants, souvent considéré comme une honte à oublier.

En résumé, il manque à notre société l’une des conditions pour reconnaître et admettre comme normale, permanente et structurelle la réalité de l’immigration et de la pluralité culturelle : un vocabulaire émotionnel et politique qui nous permette d’élaborer le passé et de répondre aux changements du présent et aux perspectives de l’avenir.

Manifestation à Athènes le 16 juin contre les politiques criminelles de la Grèce et de l’UE, suite au naufrage de Pýlos. Photo : Evita Paraskevopoulou

16/06/2023

STEFANIA PREZIOSO
Au commencement était Silvio Berlusconi

 Stéfanie Prezioso, AOC, 13/6/2023

Stefania (dite Stéfanie) Prezioso (La Chaux-de-Fonds, 1969) est une historienne, professeure à l'Université de Lausanne et femme politique suisse, membre de solidaritéS puis de Résistons (Ensemble à Gauche). Son père napolitain était ouvrier horloger et militant socialiste, et sa mère sicilienne et communiste. Elle est députée du canton de Genève au Conseil national depuis décembre 2019. Auteure de L'Italie de Grillo, Renzi, Berlusconi & des néofascistes : la résistible ascension du pire (Demopolis, 2019). Publications

Silvio Berlusconi vient de mourir à 86 ans. Début mai, il intervenait depuis sa chambre d’hôpital au Congrès de Forza Italia rappelant « ses » années glorieuses, pour « sauver la démocratie et la liberté » contre le « communisme ». Retraçant l’histoire de son parti, à partir de son entrée en politique en 1994, il affirmait alors que Forza Italia était l’épine dorsale du gouvernement post-fasciste de Giorgia Meloni. Pas de doute, il laissera une trace durable.

Il y a quelques années Antonio Gibelli, spécialiste de la Première Guerre mondiale, s’était aventuré à écrire un court essai intitulé Berlusconi passato alla storia, littéralement Berlusconi entré dans l’histoire.

Joep Betrams

À la même époque, d’autres historiens, experts de la période fasciste et de ses suites, parmi les esprits les plus aiguisés du champ historiographique italien, s’intéressaient également à l’homme politique milanais : Gabriele Turi, Nicola Tranfaglia, Paul Ginzborg ou Gianpasquale Santomassimo [1]. Le petit livre de Gibelli visait à dessiner les contours de ce qu’il nommait l’« ère berlusconienne » dans l’espoir de « congédier définitivement le personnage », et exorciser le « Draquila » dépeint dans le documentaire de Sabina Guzzanti en 2010. Le problème qui se posait ne consistait pourtant pas, comme le voyait d’ailleurs bien l’ensemble de ces analystes, à se débarrasser de l’homme Berlusconi, mais de la culture dont il était l’interprète [2]. La même année, Mario Monicelli, le réalisateur inoubliable du film Le Pigeon (I soliti ignoti, 1958), répondait, désabusé, à une interview transmise lors de l’émission en direct de Michele Santoro « Rai Per una notte »[3]. Il y traçait le portrait d’un pays soumis, la peur au ventre qui n’avait jamais connu la « révolution ». Il espérait un « grand coup (bella botta) [contre le système] », parce que, soutenait-il, la rédemption ne surgira que du sacrifice et de la douleur.

Le réalisateur italien semblait n’envisager ni l’éventualité, ni (encore moins) l’opportunité de se débarrasser seulement de Silvio Berlusconi. Il avait bien compris alors qu’il ne s’agissait pas uniquement de déloger un homme du gouvernement, mais bien de se libérer du berlusconisme, « une idéologie éclectique composée de populisme, d’individualisme exacerbé, de révisionnisme historique, de l’utilisation instrumentale et identitaire de la religion » [4]. En bref, de transformer la société italienne au sein de laquelle s’était sédimentée une « culture de droite », qui allait bien au-delà des frontières partisanes et des limites chronologiques de la « discesa in campo » [arrivée sur le terrain] de Silvio Berlusconi en 1994. Une culture qui plongeait ses racines dans les années 1980, ces « maudites » années 1980, de l’ « enrichissez-vous » généralisé, de l’individualisme forcé « d’individus sans individualité » et de l’antipolitique. Naissant au cœur même des systèmes occidentaux, tout en étant une inversion consubstantielle de leurs valeurs, l’antipolitique se présentait comme une alternative antidémocratique (autoritaire et managériale), contre des systèmes présentés comme « à bout de souffle »[5].

En 1993, un long métrage avec Bill Murray et Andie MacDowell, intitulé en français Un jour sans fin, racontait la fable d’un journaliste arrogant qui, coincé dans un village perdu du nord des États-Unis, se réveillait chaque matin le jour de son arrivée avec la conscience qu’il s’agissait bien du même jour. Le sel de l’histoire, d’amour bien entendu, qui sous-tendait le scénario, consistait à voir Bill Murray modifier son comportement pour tenter de remporter le cœur de la belle Andie MacDowell. Le film nous disait cependant autre chose de la nouvelle phase qui s’ouvrait alors, une phase marquée par ce que le théoricien de la culture Mark Fisher définissait comme un « sens écrasant de finitude et d’épuisement » ; « on ne dirait pas, poursuivait-il, que le 21e siècle a déjà commencé. On reste coincé dans le 20e… » [6]. Le lent affaiblissement de l’idée même de futur dont parlait le philosophe opéraïste Franco Berardi accompagnait ce processus, tout comme son ombre damnée, la destruction du passé et de sa mémoire [7].

New kid in town

1992 : le système politique italien s’effondre. Des magistrats « révèlent une corruption systémique » qui concerne le financement illégal des partis à l’échelle nationale, dont le centre est Milan. La ville par excellence « de l’optimisme des années 1980 » est rebaptisée Tangentopoli [la cité des pots-de-vin] [8]. En mai de la même année, la terreur mafieuse s’abat sur le juge Giovanni Falcone, son épouse, Francesca Morvillo, et ses gardes du corps, Rocco di Cillo, Antonio Montinaro et Vito Schifani, tous assassinés à Capaci ; durant les funérailles, les politiques sont sifflés par la foule. Dans ce climat de violence, les Chambres élisent le nouveau Président de la République italienne, Oscar Luigi Scalfaro. En juillet, le magistrat Paolo Borsellino et son escorte sont exécutés à Palerme. En 1993, des attentats frappent les villes de Florence, Rome et Milan à proximité de monuments historiques, faisant plusieurs morts et des dizaines de blessés ; tous ces événements mettent en lumière les rapports entre l’État italien et le crime organisé [9]. Comme le souligne, à sa manière, le procureur Luca Tescaroli, interviewé par Ferruccio Pinotti en 2008 : « (…) Les boss ont expliqué qu’il s’agissait là d’une situation exceptionnelle et qu’il fallait préparer le terrain à des hommes nouveaux, que Cosa Nostra pensait pouvoir influencer et qui auraient donc obtenu de la mafia le fait de ramener le calme. »[10]

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15/06/2023

JORGE FALCONE
Il y a un demi-siècle, le massacre d’Ezeiza en Argentine
20 juin 1973 : le jour où les péronistes d’en haut ont dit basta à la révolution

Jorge Falcone, Contrehegemoniaweb,  12/6/2023
Original :
Medio siglo de la masacre de Ezeiza: el día en que el peronismo le dijo basta a la revolución
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala


Jorge “Chiqui” Falcone (La Plata, 1953) est poète, journaliste, essayiste, communicateur audiovisuel et cinéaste spécialisé dans l’animation (IDAC, 1992). Il est professeur à l’université de Palermo au département audiovisuel et au département de recherche et de production de la Faculté de design et de communication, Ancien directeur des relations publiques de la Société argentine des écrivains, juré dans de nombreux concours littéraires et festivals de cinéma, il publie régulièrement des articles dans divers médias. Membre fondateur du Mouvement des cinéastes documentaires.



Chiqui au siècle dernier et de nos jours

Petit-fils du poète populaire de Magdalena (Province de Buenos Aires) Délfor B. Méndez, et fils du Dr Jorge Ademar Falcone, premier sous-secrétaire à la Santé publique (1947-1950), sénateur puis prisonnier politique, “Chiqui” était officier dans la structure de presse des Montoneros sous le pseudonyme de Hugo Conte. Sa sœur María Claudia a été assassinée à l’âge de 16 ans par la dictature lors de la tristement célèbre " Nuit des crayons" en septembre 1976 à La Plata.

Préambule
Après presque 18 ans de proscription des grandes majorités nationales, et surfant sur la crête de la vague de résistance qu’elle a engendrée, un couple d’amoureux arrive dans les bois d’Ezeiza passé midi, le Jour du Drapeau (20 juin) en 1973. Ils se connaissent depuis près d’un an à l’École supérieure des Beaux-Arts de La Plata. En pleine période de désorientation professionnelle, il entame une licence en sciences médicales, elle est en terminale d
arts plastiques. Ils sont à peine une goutte d’eau dans l’océan plébéien qui inonde les environs de l’aéroport international dans l’espoir de rencontrer l’homme qui, lors des déjeuners et des dîners de famille, leur a été présenté par leurs parents comme le leader incontesté de la nation argentine.

Photo de Juan José Rincón, secrétaire de presse de la Jeunesse péroniste de la République argentine (JPRA) d’Avellaneda, victime d’une tentative de lynchage depuis l’estrade où Perón devait parler, à son retour en Argentine, lors de l’événement violent connu sous le nom de massacre d’Ezeiza. Source : Jorge Zicolillo, (La era de los culatas. La derecha peronista y el patoterismo sindical. Buenos Aires, 2013

C’est une journée ensoleillée et la joie est générale. Ayant pris position avec le contingent militant de la tendance péroniste révolutionnaire de la région sud de Buenos Aires, lui se rend dans la zone des pîscines pour boire quelque chose. Elle reste avec les autres et engage une conversation avec une militante de Mar del Plata. Peu après, sans raison apparente, les gens se mettent à courir. Et, sentant qu’il se passe quelque chose de grave, il tente de s’approcher de l’endroit où il l’a laissée, s’abritant dans les arbres, et entendant pour la première fois de sa vie le son court et sec, sans aucune réverbération, de ce qui semblent être des coups de feu. Une Ford Falcon commence à être dévorée par les flammes. La foule rassemblée devant la scène principale, adoptant le comportement d’un gigantesque organisme unicellulaire, engloutit un tireur présumé. Les haut-parleurs appellent au calme. Puis, sans se soucier de rien, il court, angoissé, à la recherche de sa compagne. Il lutte pour la retrouver et la prend dans ses bras. La jeune femme tremble comme une feuille. Elle bredouille que son interlocutrice a une tache rouge qui s’élargit dans la poitrine, et qu’elle est tombée, inanimée. Une nouvelle volée de ce qui est manifestement des coups de feu est tirée, sifflant à proximité et soulevant des poignées de terre autour d’eux. Les coups de feu semblent provenir des arbres. Au milieu des tirs, une voix familière crie « les voilà, ce sont ceux avec le brassard rouge et noir ». Les deux jeunes se laissent tomber dans un fossé à sec et s’y abritent pour une durée indéterminée.

Elle, c’est Nilda Ema Eloy - à la mémoire de laquelle ce texte rend hommage - et lui, c’est le soussigné. Ce qui suit tentera de faire la lumière sur une circonstance que ces apprentis militants populaires, dans le feu de l’action, n’avaient pas su saisir.


Arrière-plan du massacre

Depuis le renversement du gouvernement populaire (de Pérón) et la restauration oligarchique qui s’en est suivie en 1955, la résistance contre le régime de facto s’est intensifiée, passant du sabotage de la production, des grèves et des prises d’usines à la généralisation des foyers de lutte armée.

Ces premières expressions de rébellion ont été menées par des militants politiques et syndicaux du péronisme originel, et celles qui ont suivi par une nouvelle génération de militants qui n’ont pas vécu cette “Nouvelle Argentine” dans laquelle “les seuls privilégiés [seraient] les enfants” [Pérón, 2 avril 1951], mais ont compris que son créateur synthétisait là le désir de la majorité des Argentin·es, et la possibilité de donner une continuité à cet “instant dans la Patrie du Bonheur” (sous-titre du film “Pulqui”, d’ Alejandro Fernández Mouján, 2007)


En 1973, le slogan Luche y Vuelve [Lutte et reviens, sous-entendu Perón, slogan lancé dans un meeting au Stade Nueva Chicago, le 28 juillet 1972,  par Rodolfo Galimberti, lideur de la Jeunesse Péroniste, NdT], qui n’a jamais eu besoin d’être traduit, a été massivement repris, car tout le monde s’accordait à dire que celui qui n’avait pas besoin d’être nommé garantirait la justice sociale tant attendue.

S’emparer de la tribune pour que la gauche ne contamine pas les masses

Après l’échec de ses tentatives de retour de Perón en 1964 et 1972, à la suite de l’“urnazo” [victoire électorale] du 25 mai 1973, qui a consacré Héctor J. Cámpora comme président, les conditions étaient réunies pour un retour réussi et définitif de l’ancien dirigeant dans sa patrie, un événement prévu pour le 20 juin de cette année-là.


Des nervis de droite armés sur la tribune; ils ont canardé les attroupements des formations spéciales péronistes de gauche

Pour célébrer cet événement tant attendu, une commission fut créée, dont la composition montrait un net déséquilibre dans le poids de chacun des secteurs en conflit au sein du mouvement péroniste. Juan Manuel Abal Medina - qui vient de publier sa version de cette période -, Norma Kennedy, le colonel (ER) Jorge Osinde, José Rucci et Lorenzo Miguel, responsables respectivement de la CGT et des 62 organisations péronistes, y ont participé. Ils décident que la loge d’accueil de Perón sera située à l’intersection de la route Ricchieri et de la route 205, afin de permettre l’accès et la participation des millions d’Argentin·es qui viendront à la rencontre de leur Líder. C’est ainsi qu’elle a été installée près du pont 12, à proximité de Ciudad Evita, tout près de l’aéroport où atterrirait l’avion.

Les lieux. En bleu, le pont où avait été installée la tribune. En rouge, le foyer-école. En jaune, l’autoroute Ricchieri (la flèche indique la direction de l’aéroport).
Source :

Dès le matin, les gardes désignés par la Commission d’organisation s’impatientent. Ils sont des centaines, des gros bras des services d’ordre syndicaux syndicalistes, des militants du Comando de Organización, de l’Alianza Libertadora, des militaires et des policiers à la retraite, et quelques mercenaires français engagés par Ciro Ahumada, un ancien capitaine de l’armée qui a participé à la résistance péroniste et qui, à un moment donné, a commencé à travailler pour les services de renseignement de l’État.

Ils étaient armés de fusils FAL, de mitraillettes Uzi, Ingram et Halcón. L’opération paramilitaire comprenait également une arrière-garde : quelques jours auparavant, ils avaient occupé Le Foyer École Santa Teresa, situé à quelque 600 mètres de la scène, qui abritait des centaines d’enfants en internat. Ces enfants ont été témoins de l’installation des nervis dans les chambres utilisées pour étudier et dormir.

La droite et la gauche péroniste s’affrontent à coups de feu à Ezeiza avant l’arrivée de Juan Perón en 1973

A la tête de l’opération, Alberto Brito Lima, issu de la résistance et des premiers groupes des Jeunesses péronistes, déterminé à rayer de la carte la tendance révolutionnaire du péronisme. L’opération est centralisée et surveillée en permanence par Osinde lui-même et Norma Kennedy, installés dans l’hôtel Internacional d’Ezeiza, et entourés d’hommes lourdement armés.

Détourner l’avion pour que le Líder ne rejoigne pas la génération qui a permis son retour

À la date de retour convenue, Vicente Solano Lima, président de la nation par intérim, a communiqué depuis Ezeiza avec l’avion présidentiel, qui survolait alors Porto Alegre, au Brésil :

- Écoutez, docteur, la situation est grave. Il y a déjà huit morts, sans compter les blessés par balle et les blessés plus ou moins graves. C’est l’information que j’ai reçue peu après midi. Deux heures se sont écoulées depuis et les affrontements risquent de s’intensifier. De plus, la zone la plus grave est précisément celle où Juan Domingo Perón va s’exprimer.

- Héctor J. Cámpora (depuis le cockpit de l’avion présidentiel) : Mais docteur, comment le peuple peut-il ne pas voir le général ?

- Lima : Comprenez-moi bien, s’ils viennent ici, on leur tirera dessus. Il est impossible de contrôler quoi que ce soit. Personne ne peut le faire.

Au moment de la réunion prévue, la fête s’est transformée en pandémonium. Il y eut des lynchages, des castrations et des pendaisons aux arbres, et l’avion qui ramenait Perón a atterri sur la base de Morón.


Dans les bois d’Ezeiza et aux abords de l’aéroport, la droite et la gauche péroniste s’affrontent le 20 juin 1973

Accompagner le feu balistique d’un feu médiatique

Ce qui aurait dû être une fête s’est soldé par 13 morts et 365 blessés.


Le massacre d’Ezeiza : il n’y a pas d’informations précises sur le nombre de morts

De nombreuses personnes ont quitté les bois d’Ezeiza du mieux qu’elles pouvaient sans savoir ce qui s’était passé, laissant derrière elles un véritable champ de bataille jonché de cartes d’identité perdues, de chaussures orphelines et, à l’occasion, de poupées piétinées. Il y avait un énorme sentiment de consternation face à la frustration du plus grand événement jamais vu en Argentine et au-delà, sans orateur, sans rien. Il n’y a pas eu une confrontation, comme l’affirme encore la presse malhonnête de notre pays, mais un massacre.

Il s’agissait d’un événement historique, et la tendance révolutionnaire du péronisme - dont la direction s’est également munie d’armes défensives - a eu la volonté politique de montrer clairement que le processus en cours avait une orientation transformatrice, marquée par les nouvelles générations. C’est pourquoi elle a mobilisé tout son peuple à l’intérieur du pays et à Buenos Aires, en déployant un effort d’organisation maximal, avec des bannières claires et sans slogans, juste une présence.

Le lendemain, Perón rend ce secteur responsable des événements et abandonne le discours en faveur d’un socialisme national [à ne pas confondre avec le national-socialisme, NdT] qu’il avait tenu pendant son exil.

Dans ces circonstances, la tension entre le peuple et l’oligarchie, qui s’était accrue au cours des années de résistance aux coups d’État militaires successifs, s’est déplacée vers le centre de gravité du mouvement péroniste.

Le chemin vers la débâcle de la nation argentine

Le 13 juillet 1973, le président Cámpora - alors très discrédité par les orthodoxes de son mouvement en raison de sa condescendance à l’égard des secteurs radicalisés de la jeunesse - est démis de ses fonctions par un auto-coup d’État institutionnel qui consacre Raúl Lastiri comme président intérimaire, lequel appelle à de nouvelles élections qui placeraient Perón sur le “Fauteuil de Rivadavia” [premier président -1826-1827 - des “Provinces Unies du Rio de la Plata en Amérique du Sud”, devenues la République argentine en 1860. En fait le fauteuil date de 1885, il est en noyer italien et a été acheté à la Maison Forest à Paris, NdT]

Le 1er octobre de la même année - le jour de son anniversaire et avant d’assumer son troisième mandat présidentiel - Perón a convoqué les membres de son gouvernement, les militaires et les hauts fonctionnaires de police à une réunion qui devait déboucher sur un “document réservé” publié par le journal La Opinión le lendemain. Ce document déclarait qu’il y avait une guerre et que l’État devait utiliser tous les moyens nécessaires pour faire face à l’ennemi.

 

Le logo de la Triple A et une caricature de son leader José López Rega, alias “El Brujo” (Le Sorcier) avec un masque de Perón


C’est à l’initiative de secteurs factieux motivés par cette orientation, et en liaison avec une Internationale de la Terreur, qu’est née l’Alliance anticommuniste argentine - plus connue sous le nom de Triple A -, un gang parapolicier d’extrême droite visant à liquider la gauche et l’aile radicalisée du mouvement péroniste. On estime qu’elle a assassiné entre 1 500 et 2 000 personnes et qu’elle a fonctionné jusqu’au coup d’État militaire de 1976. Elle comptait dans ses rangs des policiers, des ex-policiers, des militaires, des hommes de main de la bureaucratie syndicale et même des mercenaires croates. Le chef local du gang était José López Rega, secrétaire de Perón chargé du ministère de la protection sociale, d’où partaient de nombreux hommes armés pour mener à bien les opérations.

En janvier 1974, le gouvernement péroniste transmet au Congrès un projet de loi visant à modifier le code pénal. L’objectif est de freiner la guérilla de l’ERP [Armée révolutionnaire du peuple créée par le Parti révolutionnaire des travailleurs, trotskyste, NdT] qui, profitant de l’abrogation des lois répressives, a perpétré 185 actions armées entre juillet et décembre 1973, soit une moyenne d’une par jour. Les députés Montoneros s’opposent aux changements. Perón les reçoit et leur explique la nécessité des réformes. Mécontents, huit d’entre eux démissionnent.

Avant la fin du mois, un répresseur de triste mémoire a été convoqué par le ministre de la protection sociale de l’époque, le général Jorge Osinde, avec l’approbation immédiate du président Perón. Il s’agit d’Alberto Villar. Il est d’abord nommé chef adjoint, puis chef de la police et, par le décret 312/74, il est promu commissaire général. En même temps que Villar, un autre poids lourd et moraliste implacable reprend du service, le commissaire Luis Margaride, nommé surintendant de la sécurité fédérale. Pendant son bref intérim, Villar avait créé l’agence privée de sécurité et d’investigation Intermundo S.R.L., rebaptisée au fil des ans Escorpio, dont l’un des nouveaux propriétaires était le général Carlos Suárez Mason. L’une des premières tâches d’Intermundo fut de prendre en charge le créateur de l’Opus Dei, Monseigneur José María Escrivá de Balaguer, qui s’était rendu à Buenos Aires en 1973.

Le mercredi 27 février de la même année, une sorte de contre-Cordobazo a eu lieu, qui a renversé le gouverneur constitutionnel de la province de Cordoba, Ricardo Obregón Cano, et son vice-gouverneur Atilio López, qui n’ont pas pu communiquer avec le président Perón alors que des hordes de fascistes sous le commandement du lieutenant-colonel Antonio Navarro assiégeaient le siège du gouvernement.

Le “Navarrazo” est un coup d’État policier validé par le gouvernement national lorsqu’il est intervenu dans la province sans réintégrer les représentants démocratiques destitués. Il a été considéré comme un antécédent immédiat de la dictature instaurée le 24 mars 1976.

Il convient de rappeler que lors des élections du 11 mars 1973, le FREJULI (Front Justicialiste de Libération] a remporté une large victoire, avec pratiquement 50 % des voix pour Cámpora. Outre la présidence, cinq provinces sont remportées par des candidats liés au péronisme révolutionnaire, dont les provinces stratégiques de Buenos Aires, avec Oscar Bidegain comme gouverneur, et de Cordoba. Ces deux dernières sont rejointes par Mendoza, avec le gouverneur Alberto Martínez Baca, Salta avec le gouverneur Miguel Ragone et Santa Cruz avec le gouverneur Jorge Cepernic. Tous seront démis de leurs fonctions sous le gouvernement péroniste et, dans le cas de Ragone, il disparaîtra également.

Cordoba avait été l’une des provinces où la résistance populaire contre la dictature avait atteint l’un de ses points les plus élevés, sur la base de la convergence du mouvement syndical avec le mouvement étudiant. Le ticket péroniste pour le poste de gouverneur de la province était celui d’Obregón Cano et du dirigeant syndical combatif Atilio López. Tous deux avaient participé activement au “Cordobazo” de 1969 et aux mouvements de résistance contre la dictature. Obregón Cano s’est également imposé comme un candidat solide à la présidence en cas de décès de Perón, alors âgé de 78 ans.

Peu après le soulèvement, la journaliste Ana Guzzetti du quotidien El Mundo a interrogé Perón - désormais responsable de l’exécutif national - sur les activités des groupes para-policiers. D’abord perplexe, puis en colère, il lui confisque l’information et intente une action en justice. Le journal où elle travaillait a été fermé peu après et on a tenté de l’enlever.

Le même mois, une série de réunions entre Perón et les différents groupes de la Jeunesse Péroniste a eu lieu, auxquelles les Montoneros ont participé. Le 26 avril, Perón les reçoit à nouveau. Alberto Molinas, au nom de cette organisation politico-militaire, parle de l’imminence du 1er mai et l’avertit que “toutes nos organisations vont venir sur la Place de Mai et vont s’exprimer par des slogans et des chœurs. Il a ensuite longuement critiqué la “bureaucratie syndicale” et d’autres secteurs, et a dressé une liste de revendications à l’intention du gouvernement. Il termine en déclarant qu’ils se rendront sur la Place conformément à la promesse faite par Perón le 12 octobre de l’année précédente : " »Chaque 1er mai, j’irai sur la Place de Mai pour demander au peuple s’il est satisfait du gouvernement que nous sommes en train de mettre en place ».

Le 30 avril, les Montoneros ont publié un appel à rassemblement sur la Plaza de Mayo, avec cette liste de demandes au gouvernement.

Aux premières heures de la fête du travail, de grandes colonnes de bus ont convergé vers l’Acceso Norte dans la matinée et les manifestants se sont rendus à la faculté de droit sur l’Avenida Figueroa Alcorta, d’où ils ont défilé.

Plaza de Mayo, 1er Mai 1974. Les phrases de Perón qui ont déclenché le bordel : «Tout au long de ces vingt années, les organisations syndicales sont restées inébranlables, et aujourd'hui il s'avère que des imberbes prétendent avoir plus de mérites que ceux qui ont lutté pendant vingt ans [...] [Je promets de mener à bien la reconstruction] et la libération du pays non seulement du colonialisme qui frappe la République depuis tant d'années, mais aussi de ces infiltrés qui travaillent à l'intérieur et qui traîtreusement sont plus dangereux que ceux qui travaillent de l'extérieur, sans compter que la plupart d'entre eux sont des mercenaires au service de l'argent étranger». La messe était définitivement dite. Le compte à rebours commençait pour le putsch militaire de mars 1976 [NdT]


L’événement a été précédé d’un festival réunissant des artistes populaires. Les JP-Montoneros scandaient : « Nous ne voulons pas de carnaval/Assemblée populaire ». Au moment du couronnement de la reine du travail [sic : encore une curiosité péroniste, NdT], c’est l’épouse [Isabelita] du Líder qui a procédé au couronnement. Les colonnes de contestataires ont scandé : “No rompan más las bolas/Evita hay una sola” [Ne cassez plus les burnes/Evita, y en a qu’une].

À chaque fois qu’il est question de syndicats, les slogans : « On va en finir/on va en finir/avec la bureaucratie syndicale » et « Rucci, traître, salut à Vandor » [José Ignacio Rucci, métallo, lideur péroniste de la CGT, assassiné par balles en 1973 ; Timoteo Vandor, secrétaire général de l’Union des métallos, assassiné par balles en 1969, NdT].

Le slogan prédominant des Montoneros était : «Qué pasa/qué pasa General/está lleno de gorilas/el gobierno popular » [ Qu’est-ce qui se passe/qu’est-ce qui se passe, mon Général/ il est plein de gorilles/le gouvernement populaire]. Lorsque Perón est sorti sur le balcon, a demandé le silence avec ses mains et a commencé son discours : « Il y a dix-neuf ans aujourd’hui, sur ce même balcon et par une journée lumineuse comme celle-ci, j’ai parlé aux travailleurs argentins pour la dernière fois... », les tambours et les « qu’est-ce qui se passe, Général » l’ont empêché d’être entendu. Il prononce encore une phrase, qui n’est entendue par personne sur la place et, en colère, il s’emporte : « malgré ces imbéciles qui crient... ».

Dès lors, la place devient une foire d’empoigne, de coups de bâton et de coups de poing entre les colonnes syndicales et celles des Montoneros qui, spontanément débordés par la frustration de leur base, commencent à se retirer.

Parmi ceux qui sont restés sur place, le père Carlos Mugica et Don Arturo Jauretche. Sous les colonnes du Cabildo [ancien hôtel de ville], avec un groupe de la Jeunesse Péroniste de La Plata dirigé par Carlos Negri, le jeune militant Néstor Kirchner reste également sur place. Dès lors, un courant va germer qui, sous prétexte de fidélité au Líder, abandonnera toute perspective critique face à l’abandon progressif du programme voté en 1973 par les grandes majorités.

Cette interpellation du Líder a fracturé le mouvement, déclenchant une véritable guerre civile dans ses rangs, et confirmant que si le Souverain Pontife excommunie, la Sainte Inquisition brûle sur le bûcher.

Épilogue

Après la mort de Perón [1er juillet 1974], l’activité de la parapolice s’est multipliée de manière exponentielle.

Le mercredi 5 février 1975, Isabel Perón - sa veuve, qui lui a succédé à la présidence - et sept ministres de son gouvernement ont signé un décret “secret” à la Casa Rosada [palais présidentiel]. L’article 1 de ce décret autorise l’armée à mener « les opérations militaires nécessaires pour neutraliser et/ou anéantir les actions des éléments subversifs » à Tucumán.

Au fil des ans, on s’est demandé si l’ordre d’“anéantir les actions...” impliquait une “élimination physique”, mais c’est bien ce qui s’est passé.

En outre, le décret a accéléré l’autonomie des forces armées par rapport au système politique.

La table était donc mise pour mettre notre pays sur les rails en tant que wagon de queue d’un nouvel ordre international en gestation.

Parallèlement, dans le cadre de la transition entre l’ancien capitalisme productif et l’actuel capitalisme financier, le ministre de l’économie, Celestino Rodrigo, a annoncé, le 4 juin 1975, un méga ajustement qui précéderait les changements structurels perpétrés au cours de la dernière dictature génocidaire civilo-militaro-ecclésiastique par un fils chéri de l’oligarchie, José Alfredo Martínez de Hoz.

Le reste appartient à l’histoire : une lobotomie sociale de la pensée critique et une Argentine qui, après 40 ans d’ordre constitutionnel, a un taux de pauvreté de plus de 43 % et dont la classe politique n’exclut pas de payer la dette extérieure impayable avec des morceaux de territoire national, plaçant ainsi notre pays au bord de la désintégration.

S’il faudra encore du temps pour savoir s’il s’agit du chant du cygne du mouvement né en 1945 qui a fait de la Justice sociale son cheval de bataille, il est plus difficile d’ignorer que le cycle initié par la version kirchnériste en 2003 commence à se refermer, et la tentative de La Cámpora [organisation kirchnériste], de l’Instituto Patria [boîte à idées kirchnériste] et des Massistes [partisans de Sergio Massa, ministre de l’Économie actuel, kirchnéro-néolibéral]  de constituer un think tank autour de la toute nouvelle École Justicialiste “Néstor Kirchner” ne semble pas devoir inverser la tendance.

Un défi à relever pour les nouvelles générations qui osent être les dépositaires de l'héritage héroïque de la lutte du peuple argentin, afin de le mettre en œuvre pour un avenir plus heureux.



Marchandisage kirchnériste. Pan dulce [version argentine du panettone lombard/piémontais/tessinois] vendu à 30 € en décembre 2020. L'emballage de pan dulce était agrémenté d'une citation historique de l'immortelle Evita en 1950 : "La nuit de Noël appartient aux pauvres, aux humbles, aux descamisados [sans-chemise, défavorisés], car le Christ, méprisé par les riches qui lui ont fermé toutes les portes, est né dans une étable". On trouvait aussi un"vin péroniste", un malbec vendu à 30€ la bouteille. Ces initiatives de la Fédération des travailleurs de l'économie sociale ont donné des idées à des commerçants très peu sociaux. Entretemps, la production de "vin péroniste", un malbec de Mendoza, s'est industrialisée et une bouteille est vendue 50 €. Un salaire minimum argentin officiel est actuellement de 300 €, soit six bouteilles. Pas vraiment destiné aux humbles et aux défavorisés. Avis aux collectionneurs. [NdT]