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09/02/2023

JOTAM CONFINO
Juifs et musulmans roulent pour la paix : MuJu & Co., un club de motards danois unique en son genre

Jotam Confino (bio), Haaretz, 11/1/2022

Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Les calottes ont remplacé les tête de mort : les membres du club de motards danois MuJu & Co. rêvent d'un voyage au Moyen-Orient.

 

MuJu & Co. en tournée sur l'île danoise de Bornholm, où ils ont visité des sites historiques et des églises, et célébré le Ramadan avec une famille musulmane locale. Photo : Dan Meyrowitsch

 COPENHAGUE - Ils célèbrent ensemble le Ramadan et Hanoukka, gardent les cimetières juifs lors de l'anniversaire de la Nuit de cristal et discutent d'un voyage en Pologne et d'une visite à Auschwitz. C'est une première mondiale : un club de motards juifs et musulmans qui sillonne les routes du Danemark pour promouvoir la coexistence entre les minorités religieuses.

 

Au lieu d'arborer des têtes de mort sur leurs vestes en cuir,

comme le font certains gangs de motards, les membres de MuJu & Co. MC Danmark portent un symbole qui unit juifs et musulmans : la hamsa, une amulette en forme de paume symbolisant la protection. Le club judéo-musulman a conçu sa propre version, remplaçant l'œil au centre de l'amulette par une roue de moto.

Pendant des années, on a associé les clubs de motards danois aux Hells Angels et aux Bandidos, deux bandes rivales qui se sont violemment affrontées dans les années 1990. Mais ils sont loin d'être les seuls clubs de ce type dans le pays. En fait, il y a bien plus de 200 clubs de motards au Danemark, selon l'organisation nationale danoise de la moto, et il est fréquent de voir des motards parcourir les routes du Danemark au printemps et en été. Mais il n'en existe aucun comme MuJu & Co.

 

Il a été cofondé en 2019 par Dan Meyrowitsch, un épidémiologiste juif de 60 ans de l'université de Copenhague, et Sohail Asghar, musulman et médecin de 44 ans. Les deux hommes sont amis depuis de nombreuses années et ont toujours partagé une passion pour les motos.

 

« En fait, tout a commencé par une blague », raconte Meyrowitsch. « J'ai suggéré à Sohail, qui est maintenant le vice-président du club, que nous devrions créer le premier club de moto juif-musulman au monde. Mais il a tout de suite aimé l'idée et a suggéré de le créer comme un club de motards à l'ancienne, avec un écusson, des gilets en cuir, une structure et une hiérarchie traditionnelles », ajoute-t-il.

 

Des membres de MuJu & Co. répondant à des questions lors d'un événement coordonné par le Centre d'information juif du Danemark dans une synagogue de Copenhague en novembre dernier.

Meyrowitsch, qui est aujourd'hui président du club, a grandi dans une famille juive traditionnelle dans la banlieue de Copenhague et a toujours eu une affinité avec les motos. Il dit qu'il a toujours été important pour lui de rompre avec les stéréotypes culturels sur les minorités religieuses. Et c'est exactement ce que fait son club.

 

« Nous voulons montrer aux gens que ce n'est pas parce que nous sommes juifs et musulmans que nous sommes si différents des autres Danois », dit-il. « Bien que je n'aie jamais été confronté à beaucoup de racisme, j'ai constaté une certaine distance entre les juifs et les musulmans au Danemark - et c'est une honte. C'est pourquoi notre club est un bon moyen de montrer que ça ne doit pas forcément être comme ça ».

 

Said Idrissi, 52 ans, est né au Maroc mais a passé la majeure partie de sa vie au Danemark, où il a grandi dans une famille musulmane traditionnelle dans l'un des quartiers les plus durs de Copenhague, Sydhavnen. Lorsqu'il a entendu dire que le premier club de motards judéo-musulmans était sur le point d'être créé, il a tout de suite su qu'il voulait en faire partie.

 

« Quand j'ai grandi, j'ai souvent entendu dire que les juifs et les musulmans ne s'entendent pas », raconte Idrissi, qui travaille comme charpentier. « Malheureusement, j'ai aussi entendu des musulmans dire qu'on ne peut pas faire confiance aux juifs. Et beaucoup d'entre eux vivent dans des régions où il n'y a pas de Juifs, donc ils n'ont aucune idée de qui ils sont vraiment. Mais quand je leur parle de ce club, ils sont curieux. Ils veulent savoir de quoi il s'agit. Je m'efforce toujours de leur faire part de mes expériences positives », note Idrissi.

 

Il occupe actuellement le poste de “capitaine de route” - ou, en termes plus simples, d'organisateur du club. Idrissi est chargé de vérifier les éventuels retards dans les tournées hebdomadaires prévues tout au long de la saison, qui commence en mars et se termine en octobre. Elles comprennent souvent des visites d'institutions juives, musulmanes et chrétiennes au Danemark : ils ont visité des églises, des mosquées, des synagogues, des musées et des cimetières dans ce petit pays, et ont été invités au festival annuel de la culture juive à Copenhague, où ils ont répondu à des questions sur le club et ses efforts pour promouvoir la coexistence

Des membres de MuJu & Co. écoutent l'Imam Abdul leur parler de la foi musulmane, au centre islamique de la ville danoise d'Albertslund. Photo : Dan Meyrowitsch

08/02/2023

HILO GLAZER
La procureure générale d’Israël ne va pas reculer la première

Hilo Glazer, Haaretz, 3/2/2023
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

Israël est à la veille d’une épreuve de force fatidique, et tous les regards sont tournés vers la procureure générale. Tous ceux qui connaissent l’histoire de la carrière de Gali Baharav-Miara savent ce qu’elle va faire ensuite.

La Procureure générale Gali Baharav-Miara

Dans la liste des choses qui donnent des nuits blanches à la procureure générale Gali Baharav-Miara, la possibilité qu’elle soit démise de ses fonctions arrive en dernière position. L’impression des personnes qui ont parlé avec elle ces dernières semaines est qu’il y a des affaires qu’elle trouve bien plus inquiétantes. Surtout celles qui ne relèvent pas de son influence directe. La destitution des juges, par exemple. Cela, prévient-elle, serait un cadeau qui permettrait aux auteurs de la “réforme” de la justice du gouvernement de modifier le visage de la Cour suprême de manière méconnaissable.

Une autre source d’inquiétude est la possibilité croissante de la fermeture de la Société publique de radiodiffusion Kan. Pour l’instant, cette question n’a pas encore atterri sur son bureau, mais Baharav-Miara signale que le jour où des pétitions seront déposées contre cette fermeture, et si elle est convaincue qu’il s’agit d’une décision arbitraire motivée par des considérations étrangères, elle n’hésitera pas à agir contre elle.

Ayant un esprit analytique, Baharav-Miara dit à son personnel qu’elle est surtout préoccupée par les statistiques. Plus précisément, elle craint que la campagne éclair menée par les responsables du coup d’État ne porte ses fruits sur des fronts qui échappent au radar et ne sont pas soumis à l’examen du public. Et il ne s’agit pas d’une préoccupation abstraite : elle note que le gouvernement n’a jusqu’à présent dévoilé qu’une seule des quatre étapes de sa prétendue réforme et qu’il dissimule le reste de son plan de changement de régime. Dans des conversations privées, elle compare la situation à un avion de guerre qui est censé larguer une bombe de 100 tonnes, mais qui transporte en réalité une bombe de 500 tonnes.

Le sol brûle sous les pieds de la procureure générale. Le ministre de la Sécurité nationale Itamar Ben-Gvir tente de la dépeindre comme l’ennemie du peuple. Des manifestants de droite demandent qu’elle soit “neutralisée”. Le flot de demandes initial pour son licenciement pendant la récente campagne électorale s’est transformé en un véritable raz-de-marée, grâce aux encouragements de hauts responsables du gouvernement. Pour l’heure, la menace consiste à limiter à une année supplémentaire son mandat, qui a débuté en 2022 après six ans passés dans le privé. La coalition semble préparer un dossier pour son éviction, et est à tout le moins déterminée à lui pourrir la vie au point qu’elle soit contrainte de démissionner.

Mais à ce jour, Baharav-Miara tient bon et affiche une colonne vertébrale de fer, en déclarant à la population qu’elle a l’intention d’aller jusqu’au bout de son mandat de six ans comme prévu ; quiconque tente de la renvoyer devra payer le prix public que cela implique. Elle est convaincue que les ondes de choc qui en résulteront seront ressenties puissamment, loin et largement, y compris sur la scène internationale. En outre, dit-elle à ses proches, je sais une chose ou deux sur la survie.

Une liste impressionnante de personnes a recommandé Baharav-Miara pour le poste de procureur général. « J’ai eu l’impression qu’elle est professionnelle, déterminée et qu’elle adopte des opinions claires », déclare à Haaretz Dorit Beinisch, présidente de la Cour suprême à la retraite. Menachem Mazuz, autre ancien juge de la Cour suprême et ancien procureur général, se souvient de son impression « qu’elle possède l’attribut le plus important pour le poste : une colonne vertébrale morale ». L’ancienne juge et ancienne procureure générale Edna Arbel fait également partie de ceux qui ont soutenu Baharav-Miara. « Elle a traité une importante affaire de corruption gouvernementale et l’a fait de manière approfondie, ciblée et intègre », dit Arbel. Dans le passé, elle dit avoir également engagé Baharav-Miara pour la représenter dans une affaire de diffamation intentée contre elle.

Une autre personne qui a recommandé Baharav-Miara - l’ancien procureur d’État Moshe Lador - a également fait appel à ses services lorsqu’un procès en diffamation a été intenté contre lui par l’ancien Premier ministre Ehud Olmert, à la suite de commentaires qu’il a faits dans une interview accordée à Haaretz. Lador note qu’il a trouvé en elle « une personne morale, une femme de principes, charismatique et imprégnée du courage qui est si nécessaire dans un moment comme celui-ci ».

Cependant, ces noms prestigieux n’ont guère impressionné le chef du comité de recherche du procureur général, Asher Grunis, ancien président de la Cour suprême. Il s’est opposé, au début de l’année 2022, à la nomination de Baharav-Miara parce qu’il pensait qu’elle n’avait pas l’expérience nécessaire dans les deux domaines les plus importants du poste : le droit public et le droit pénal. Baharav-Miara, qui n’est pas du genre à se vexer, a alors déclaré à ses amis qu’il s’agissait d’un “événement lié au genre”. Sinon, elle estimait qu’il était impossible d’expliquer pourquoi, dans le cas de ses prédécesseurs masculins, personne ne parlait d’un manque d’expérience dans des domaines spécifiques, alors qu’elle, avec un parcours cumulé de 40 ans dans la gestion d’affaires complexes, était effectivement considérée comme inférieure.

Grunis a d’ailleurs soutenu la nomination du procureur général adjoint, Raz Nizri, qui ne figurait même pas sur la liste des candidats sélectionnés. Elyakim Rubinstein, à la fois ancien juge de la Cour suprême et ancien procureur général, a également soutenu publiquement Nizri, malgré son amitié de longue date avec Baharav-Miara.

Asher Grunis, ancien président de la Cour suprême, s’est opposé à la nomination de Mme Baharav-Miara parce qu’il pensait qu’elle n’avait pas l’expérience nécessaire. Baharav-Miara, qui n’est pas du genre à se vexer, a alors déclaré à ses amis qu’il s’agissait d’un incident lié au sexe. Photo : Olivier Fitoussi

« Lorsque sa candidature a été proposée pour la première fois, je l’ai appelée pour lui dire que je la respecte et l’estime mais que je soutiens Nizri », se souvient Rubinstein. « Elle l’a accepté dans un esprit raisonnable et m’a remercié d’avoir été juste. En tout cas, à partir du moment où elle a été nommée, il va sans dire que je la soutiens. À mon avis, elle fait son travail avec dévouement et de manière digne, dans une période évidemment si tendue ».

GIDEON LEVY
Puissent les manifestations anti-Netanyahou réussir. Et après, qu'arrivera-t-il aux Palestiniens ?

Gideon Levy, Haaretz, 5/2/2023
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

La fureur est compréhensible, l'inquiétude justifiée. Il devient de plus en plus clair que l'inquiétude n'est pas exagérée, que l'objectif du plan est de soumettre le pouvoir judiciaire, laissant le pouvoir entre les mains de la branche exécutive du gouvernement, qui en Israël contrôle également la branche législative. Le pays ne ressemblera plus à une démocratie libérale, comme les Israéliens aiment à définir (à tort) leur système de gouvernement. Nous sommes confrontés à une tentative de coup d'État de type hongrois. Par conséquent, la protestation semble justifiée. Je lui souhaite de réussir.

Une manifestante anti-Netanyahou tient une pancarte sur laquelle on peut lire : "Pas de démocratie avec l'occupation" devant la résidence du président à Jérusalem samedi dernier. Photo : Olivier Fitoussi

Tout comme les protestations précédentes, devant la résidence du Premier ministre à Jérusalem, leur seul objectif est de renverser, d'écarter ou d'arrêter une personne ou un processus. A l'époque, c'était “tout sauf Bibi”. Maintenant, c'est “tout sauf un coup d'État”. Aujourd'hui comme hier, il n'y a pas de plan B. Supposons que vous vous débarrassiez de Netanyahou, qui le remplacerait ? Supposons que vous arrêtiez le coup d'État ; qu'est-ce qui viendra à sa place ? Les gens diront : « Occupons-nous d'abord du danger immédiat, puis nous verrons. Une étape à la fois. C'est ce qui est urgent maintenant, ce qui doit pousser tout le reste de côté ».

 

Supposons que les protestations et la pression internationale réussissent au-delà de toute attente et que Netanyahou soit déclaré inapte à servir, que Yariv Levin redevienne ministre du tourisme et qu'Israël redevienne ce qu'il était avant. La Cour suprême conserve son indépendance sans entrave, continuant à légitimer les détentions sans procès, les punitions collectives, les colonies et la déportation des demandeurs d'asile. La procureure générale, Gali Baharav-Miara, recommencera à faire ce qu'elle a fait toute sa vie professionnelle : cette héroïne du mouvement de protestation recommencera à défendre inlassablement l'establishment de la défense, comme le décrit Hilo Glazer dans un article de fond retraçant sa carrière (Haaretz, 3 février, en français ici).

 

Gali Baharav-Miara

 

« Elle a cru à cette position dès le début », dit l'article, en faisant référence à son grand succès dans le rejet d'une poursuite judiciaire clairement justifiée. « Cela correspondait à son programme de protection des soldats des FDI de toutes ses forces ». Le procès a été intenté par la famille de la militante Rachel Corrie, qui demandait des dommages et intérêts après que leur fille eut été écrasée à mort par un bulldozer des FDI dans la bande de Gaza en 2003. Quel grand succès en salle d'audience et quel échec moral pour elle à l'époque, tout comme elle a réussi à disculper le lieutenant-colonel Shalom Eisner dans un autre procès visant à obtenir des dommages et intérêts après qu'il eut été filmé en train d'agresser vicieusement un Palestinien et un manifestant danois. Dans le mémoire de défense de Baharav-Miara, le soldat brutal est devenu une victime.

 

Baharav-Miara a également été responsable du rejet d'une demande de compensation du père de trois filles tuées à Gaza, le Dr Izzeldin Abuelaish, et d'une autre demande de la famille d'une fille tuée à Gaza, sur laquelle on a tiré à nouveau pour s'assurer qu'elle était bien morte. L'avocat des droits humains Eitay Mack a déclaré que l'accusation dirigée par Baharav-Miara a mené une campagne tous azimuts contre ces justes revendications. Le journal Makor Rishon a écrit qu'elle avait pris ces affaires en charge comme un “projet personnel”. C'est la personne que les manifestants encensent. Si elle réussit, elle reviendra en force.

 

Les quelques personnes en Israël qui vivent les crimes de l'occupation ont du mal à se joindre à une manifestation avec ces objectifs et ces héros. Il est vrai que les choses pourraient être pires - le coup d'État diminuera la démocratie - mais comment pouvons-nous continuer à fermer les yeux sur les actes d'Israël lorsque nous luttons pour sa démocratie ?

 

On ne peut pas parler de démocratie pour les Juifs uniquement, ni même pour les seuls citoyens d'Israël. Toute lutte pour la démocratie qui ignore la dictature militaire qui est une partie inséparable des régimes d'Israël n'est pas une manifestation à laquelle on peut se joindre. Le fait que l'on parle enfin de démocratie et que des groupes importants de personnes soient prêts à se battre pour elle est un signe d'espoir. Le respect est dû aux lauréats du prix de la défense d'Israël, aux architectes, aux avocats, aux psychiatres, aux hommes d'affaires et à tous ceux qui agissent. Mais une manifestation qui ne s'intéresse pas au véritable état de la démocratie, qui ne propose aucune alternative au statu quo et qui est incapable d'amener la conversation sur la démocratie à une discussion sur sa véritable signification, la démocratie pour tous, est moralement défectueuse.

 

Bonne chance à vous, mes amis, du fond du cœur. Mais même si vous gagnez, c'est l'apartheid qui restera, pas la démocratie.      

 

 

07/02/2023

LUIS E. SABINI FERNÁNDEZ
Ucrania, pez diablo: guerra proxy o política y esa delgada línea roja que las une

Luis E. Sabini Fernández, 18-1-2023

El strip-tease se ha acentuado.

Hace pocos meses todavía, el presidente del estado considerado primus inter non pares, Joe Biden, entendía sensato no abastecer directamente de armas a Ucrania porque ese aporte y su aplicación podían fácilmente abrir el grifo de la guerra, entonces sí abierta de Rusia con la OTAN (o más bien de la OTAN con Rusia).

Ahora la OTAN ha aprobado enviar armamentos de diversos tipos y calibres, como, por ejemplo, tanques de última generación, por 40 mil millones de dólares, y una partida todavía superior para avituallamiento de bienes sociales, civiles, a Ucrania.


La acometida otánica no se hace sin fisuras. En Alemania existe para algunos la convicción que, tal vez por sus coincidencias “energéticas” con Rusia, le ha tocado el papel del “pato de la boda”, descoyuntando de manera incisiva su complejo industrial, por décadas el motor de la UE.

Pero no se trata sólo de tales aspectos económico-materiales. Alemania, tras la pesadilla nazi, quedó entrampada en un complejo de culpa no del todo correcto ni justo, puesto que el origen del nazismo no fue una expresión alemana, como tantos aliadófilos quisieron hacernos creer, sino una reacción frente a la “Paz de Versalles” (a su vez, una estratagema de la “Raposa” europea para quitar de en medio una competencia que se presentaba muy seria). Como consecuencia, la Alemania de la segunda posguerra fijó una conducta antimilitarista, antiguerrerista, antiintervencionista.

Las rencillas, purgas y designaciones que se acaban de suceder en Alemania 2023 obedecen a los roces y diferencias ante esos dos factores que persiguen a Alemania “como su esqueleto y su sombra”.

¿Qué significa este reaprovisionamiento ahora con armas y bagajes a granel? Queda ya casi prístino que la OTAN es la que está en guerra con Rusia. Aunque se trata, como se ven tantas ahora (¿más que otrora?) de una guerra proxy.

Y si ya está tan desenfadado el comportamiento otanesco, ¿qué va a pasar con el ruso?

Rusia, crecientemente hostigada por el eje anglo-israelo-norteamericano a través de su representante o emisario regional, la OTAN, no supo/pudo encarar ese atroz hostigamiento que se focalizó en lo que el ideólogo estadounidense de extrema derecha Samuel P. Huntington definió como víctima propiciatoria.

Huntington, analizando el mundo postsoviético vislumbraba dos estados medianos, muy aprovechables para afianzar “Occidente” (su militancia prooccidental era tan descarada como para que en un pretendido ensayo sociológico; The Clash of Civilizations and the Remaking of World Order[1] tenga un capítulo titulado, por ejemplo “Occidente y el resto”).

En ese abordaje del mundo postsoviético que una vez más, como en los ’40, sus cofrades se disponen a deglutir (a fines de los ’40 se les cortó la digestión por la irrupción geopolítica de la URSS), Huntington toma como ejemplos de naciones “escindidas” a Turquía y a Ucrania, sitios en el mundo postsoviético por donde las fuerzas occidentales pueden abrir brechas en fortalezas ajenas (y enemigas).

Tras el colapso soviético en la década de los ’90, Rusia pervive. Aun perdiendo la corte de estados vasallos de Europa oriental (y un poco más, también en Asia) y los aditamentos que mantuvieran en pie a la URSS durante siete décadas; su fe ideológica  y el “centralismo democrático” (curiosa definición socialista del verticalismo policíaco-militar)− retiene, gracias a su enorme extensión, población y armamento nuclear, una serie de elementos claves que impiden el pleno poderío mundializado de EE.UU. y el eje que, otra vez desde los ’90, procura controlar el mundo.[2]

Esto ha significado que el eje triple ya mencionado busca por donde penetrar la “fortaleza” rusa.

Y siguiendo la visión del mencionado Huntington, Ucrania, la fracturada Ucrania,[3] constituye un verdadero bocato di cardinale.

Entiendo imposible soslayar que Robert Kagan, figura clave del proyecto neoimperial ya citado (n. 2) es pareja de Victoria Nuland, la emisaria estadounidense que llega a Ucrania hacia 2014 para generar el desequilibrio necesario para la consecución de tales planes. Munida de miles de millones de dólares, será clave, por ejemplo, en la instalación de una cadena de laboratorios diseñados para el biowarfare (vale decir, la guerra a través de la acción de laboratorios de ingeniería genética).[4]

Justo entonces se produce un cambio de presidentes en Ucrania y el impulso de agrupamientos de extrema derecha y a la vez profundamente antirrusos. Preparando el terreno para un enfrentamiento cada vez más violento. Episodio de Maidan (decenas de muertos y piedra de toque para que población rusófona en Ucrania y la misma Rusia modificaran su actuación. Crimea declara su independencia respecto de Ucrania y posterior incorporación a Rusia (algo vital desde el punto de vista militar para Rusia en el Mar Negro). Rusófonos empiezan a estar muy hostigados por la Ucrania “independiente”, más bien pro-occidental, desde 2014 (con el abandono forzado del presidente Yanukovich más bien prorruso). Lugansk y Donetsk, dos municipios o provincias rusófonas proclaman su rebeldía institucional y armada contra las autoridades ucranianas.

La OTAN logró “estirar la cuerda” de modo tal que se le rompiera a Putin en las manos. Tras por lo menos 8 años de agresión, logra establecer claramente un agresor en el “teatro de operaciones”, que resulta, sin duda, Putin.

¿Cómo se logra ese reparto de roles? Porque la OTAN y el eje triple que la dirige tiene éxito en tocar sensibilidades del régimen ruso y lo va a llevar a sacar a luz su propia modalidad de poder: Rusia no soporta el maltrato y la presión y opta por aplicar “un puñetazo en la mesa” que ya vio no era de negociaciones. Como hiciera en Osetia, en Chechenia. Craso error. Zelenski, versátil actor, cumple aquí la función de “pez diablo” para que el oso sufra una pequeña hemorragia; al fondo de la escena, están las pirañas.

Introduce su planta en un territorio preparado como celada. La OTAN interviene rápidamente. Tanto debilitando al concierto asistencial europeo (quitándole a Alemania la provisión de energía rusa) como otorgando todo tipo de asistencia a Ucrania. Inicialmente, para la defensa; luego, poco a poco, para el ataque.

El lenguaje figurado tiene sus límites; y la realidad mucho más; lo futuro es no solo desconocido sino incognoscible.

Notas

[1]  Editado por Simon & Schuster, N.Y., 1996.

[2]  Un eje con varios planos: en primer lugar la Santísima Trinidad del Reino Unido, Israel y EE.UU.; en segundo lugar el de la red Echelon, compuesta por el acuerdo anglófono (pero de raza blanca) de 1948; EE.UU., Canadá, Reino Unido, Australia, Nueva Zelandia, también llamado de “Los cinco ojos”, y en tercer lugar volver, una vez más tras el derrumbe soviético, al diseño preciso de la craneoteca pentagonal, The Project for the New American Century. Setiembre, 2000. Entre sus principales redactores: William Kristol, Robert, Donald y Fred Kagan, Gary Schmitt, Paul Wolfowitz, Dov Zakheim.

[3]  Ucrania, también llamada “Rusia pequeña”, con su capital Kiev cuna de la unificación rusa (de la Rusia Grande o mayor, hoy simplemente llamada Rusia), mantuvo cuando el colapso soviético, armas nucleares, junto con Rusia. Sin embargo, con  o por acuerdo de “las grandes potencias”, EE.UU. y Rusia, en 1996, Ucrania fue desnuclearizada. Con compromisos recíprocos de “los grandes” de preservar su independencia. Algo que debe haber hecho sonreír a Huntington, que había profetizado la fractura tres años antes.

[4]  Lo que hasta la década de los ’70 se denominaba en EE.UU. test tube war, que otorgaba enorme poder al desarrollo químico, de venenos para uso militar, con los avances en ingeniería genética habilitando la creación, mejor dicho la construcción de “quimeras”, entes vivos transgénicos, los afiebrados militares norteamericanos y sus acólitos han llegado así al desarrollo de laboratorios que directamente califican de biowarfare (guerra biológica) y los han diseminado por todos los continentes.
 


YAEL DAREL
“Ils veulent ramener les femmes 500 ans en arrière” : les tribunaux rabbiniques israéliens s’apprêtent à jouir d’un pouvoir “horrifiant”

Yael Darel, Haaretz, 6/2/2023

Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

 

L’accord de coalition que le Premier ministre Netanyahou a signé avec le parti ultra-orthodoxe Shas promet d’élargir le champ d’action des tribunaux rabbiniques d’Israël bien au-delà du droit de la famille - et de leur accorder un statut égal à celui des tribunaux civils.

 

Photo : Ohad Zwigenberg. Photoshop : Shani Daniel

 En 2008, le mari d’une femme qui a accepté d’être identifiée par l’initiale G. a été reconnu coupable de l’avoir violemment agressée et condamné à deux ans de prison. Mais pendant des années, ni cette agression, que G. a décrite comme une tentative de meurtre, ni les innombrables menaces et tentatives d’agression - dont certaines l’ont conduite dans un foyer pour femmes - n’ont convaincu les juges d’un tribunal rabbinique de lui permettre de recevoir un get, un certificat juif de divorce.

 

« Mon ex-mari a réussi à convaincre quelques rabbins qu’il changeait, alors ils n’ont cessé de me demander de lui donner une autre chance, de suivre une thérapie de couple avec lui », raconte-t-elle. « À un moment donné, j’ai compris que l’establishment rabbinique était déterminé à ne pas me laisser divorcer. J’étais une jeune mère. J’avais peur que les enfants me soient enlevés, et je n’ai pas pu résister à la pression. Mais même lorsque j’acceptais de suivre une thérapie de couple, une minute avant que nous entrions dans la clinique, il me disait à voix basse : “Fais attention à dire la vérité” ».

 

De nombreux juristes ont mis en garde contre les conséquences dévastatrices qui se feront sentir dans tous les domaines de la vie si ces changements sont mis en œuvre.

 

L’histoire des tentatives de divorce s’est poursuivie pendant plus de dix ans. Seule l’intervention d’une organisation de défense des femmes privées de get a permis à G. d’obtenir un acte de divorce religieux et de mettre fin à son mariage violent et abusif. « Nous aidons beaucoup de cas de ce genre, car en Israël, chaque couple qui veut divorcer doit passer par les tribunaux rabbiniques. Il s’agit d’un système totalement masculin, dans lequel seuls les hommes peuvent travailler ou témoigner, alors que les femmes ne le peuvent pas. C’est là que le problème commence », explique Orit Lahav, directrice exécutive de l’ONG Mavoi Satum [Impasse].

 

Le Premier ministre Benjamin Netanyahou, cette semaine. Photo : Olivier Fitoussi

« Les juges sont des hommes haredi [ultra-orthodoxes], dont la plupart n’ont pas d’interaction quotidienne avec les femmes, à l’exception peut-être des membres de leur propre famille, et le système juridique qu’ils administrent fonctionne selon des lois religieuses qui cherchent à faire reculer le statut des femmes de 500 ans », explique Lahav.

 

« S’il est vrai que l’on peut trouver ici et là des juges équitables qui font preuve de sensibilité, il s’agit en général d’un système qui discrimine automatiquement les femmes, qui les maltraite et qui les broie. Les tribunaux rabbiniques sont actuellement dans une collision frontale quotidienne avec le monde moderne, et il est clair que s’ils reçoivent de l’autorité dans des domaines supplémentaires, cette collision s’intensifiera et ce sont les femmes qui en souffriront ».

 

La collision frontale massive que Lahav anticipe n’est pas seulement théorique. La protestation publique actuelle contre le nouveau gouvernement se concentre sur les mesures proposées par le ministre de la Justice Yariv Levin [Likoud] pour affaiblir le système judiciaire, notamment les modifications apportées au comité de nomination des juges, la limitation des pouvoirs de la Cour suprême et le changement de statut des conseillers juridiques des ministères.

 


Orit Lahav. Photo : Mavoi Satum

 

Mais un projet visant à accorder aux tribunaux rabbiniques un statut égal à celui des tribunaux civils et à créer un système juridique distinct et parallèle fonctionnant selon les lois religieuses juives passe inaperçu. Ce projet concentrerait également un pouvoir important et sans précédent entre les mains des tribunaux rabbiniques dans toutes les affaires civiles qui ne sont actuellement traitées que par le système judiciaire civil.

 

Les accords de coalition que le parti Likoud du Premier ministre Benjamin Netanyahuo a signés avec le parti ultra-orthodoxe Shas stipulent ces changements. De nombreux juristes ont mis en garde contre les conséquences dévastatrices qui se feront sentir dans tous les domaines de la vie si ces changements sont mis en œuvre.

 

Un système masculin

 

« Ce n’est pas la première fois que les ultra-orthodoxes tentent d’étendre les pouvoirs des tribunaux rabbiniques », dit l’avocate Batya Kahana-Dror, spécialisée dans le droit de la famille et les tribunaux rabbiniques et qui siège au comité du droit de la famille du barreau de Jérusalem. « De telles tentatives ont été faites depuis 2006 à travers une longue liste de projets de loi qui ont été torpillés. Je crains que cette fois-ci, elle ne réussisse, car elle a été intégrée aux accords de coalition.

Un panneau dans le tribunal rabbinique de Jérusalem. Photo : Ohad Zwigenberg

 

« Si cela se produit, cela signifie que les gens pourront se poursuivre les uns les autres dans les tribunaux rabbiniques comme s’il s’agissait de tribunaux à tous égards, y compris sur des questions telles que les délits, le droit du travail, les contrats et l’immobilier, et ils pourront donc appliquer la loi religieuse à chaque partie de la vie en Israël », dit Kahana-Dror. « Il y aura ici un État dans l’État ».

 

Les tribunaux rabbiniques (dont les jugements, comme on l’a noté, sont fondés sur la loi religieuse) font déjà partie du système juridique israélien et détiennent l’autorité exclusive sur le mariage et le divorce entre Juifs. Structurellement, le système comporte deux niveaux - les tribunaux rabbiniques de district et la Haute Cour rabbinique, une cour d’appel dirigée par l’un des grands rabbins.

 

06/02/2023

URSULA LINDSEY
Viol et résistance en Égypte
Recension du livre Radius: A Story of Feminist Revolution

 Ursula Lindsey, The New York Review of Books, 23/2/2023

Original : Rape and Resistance in Egypt

Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Ursula Lindsey est une journaliste, essayiste et critique de livres qui écrit principalement sur l'Afrique du Nord et le Moyen-Orient, où elle a vécu au cours des deux dernières décennies. Elle est originaire de Californie mais a grandi à Rome.

Elle a vécu au Caire de 2002 à 2013 et a fait ses débuts au Cairo Times, un magazine local indépendant. Elle a été rédactrice en chef de la section culture du magazine Cairo en 2005-2006 et a occupé le poste de rédactrice en chef des projets spéciaux à Mada Masr en 2013-2014. Elle a été rédactrice du blog The Arabist .

Elle a fait des reportages en Égypte pendant de nombreuses années pour l'émission de radio The World de la BBC-PRI et a couvert le printemps arabe pour Newsweek, le New York Times, The New Yorker online et la London Review of Books. De 2011 à 2014, elle a été la correspondante au Moyen-Orient de la Chronicle of Higher Education.

Elle a étudié la littérature comparée à l'université de Stanford, a obtenu un master en études du Proche-Orient à NYU (avec une spécialisation en littérature égyptienne moderne) et est diplômée du Center for Arabic Studies Abroad. Elle parle l'arabe, le français et l'italien.

De 2014 à 2019, elle a vécu à Rabat, au Maroc. Elle y était la directrice académique du programme d'études à l'étranger en journalisme de l'École de formation internationale.

Elle vit aujourd'hui à Amman, en Jordanie, et collabore à The Point, The Nation et la New York Review of Books.

Elle co-anime le BULAQ podcast qui se concentre sur la littérature arabe en traduction et fait partie du réseau de podcasts Sowt. @ursulind

Un nouveau livre raconte la geste héroïque des militantes qui se sont organisées pour protéger les femmes des violences sexuelles pendant la révolution égyptienne et pour affirmer leur droit à participer à la vie politique du pays.

 

Une marche organisée par Opantish et d'autres groupes féministes et politiques protestant contre le harcèlement sexuel, Le Caire, 6 février 2013. Photo Gigi Ibrahim.

 Ouvrage recensé :
Radius: A Story of Feminist Revolution
By  Yasmin El-Rifae
Verso, 218 pages, 24,95 $.
Hardback with free ebook, £11.99

À l'automne 2012, presque deux ans après le début de la révolution égyptienne, on a commencé à signaler de plus en plus d'agressions sexuelles contre des femmes lors de manifestations en Égypte. Depuis l'éviction du président Hosni Moubarak en février 2011, le pays connaissait une transition politique chaotique et conflictuelle. Un gouvernement militaire intérimaire s'attachait à protéger les intérêts de l'ancien régime, les partis islamistes poursuivaient le pouvoir politique et divers groupes pro-révolution réclamaient de véritables réformes.

De grandes foules se rassemblaient encore régulièrement, le plus souvent sur la place Tahrir du Caire. Dans ces foules, les femmes étaient encerclées par des groupes d'hommes, déshabillées, battues, violées et traînées d'un bout à l'autre de la place. Parfois, des centaines d'hommes étaient impliqués ; les attaques pouvaient durer des heures. Les femmes étaient prises au piège, incapables de s'échapper ou d'obtenir de l'aide.

Les manifestations ont toujours été marquées par des violences, y compris des violences sexuelles. La nuit où Moubarak a été contraint de quitter le pouvoir, la journaliste sud-africaine Lara Logan a été agressée sexuellement par une foule d'hommes au milieu des célébrations sur la place Tahrir. Plus tard dans l'année, l'armée a effectué des “tests de virginité” sur les manifestantes qu'elle arrêtait ; un général a expliqué que ces jeunes femmes, qui avaient campé sur la place aux côtés d'hommes, “n'étaient pas comme votre fille ou la mienne. Nous ne voulions pas qu'[elles] disent que nous les avions agressées sexuellement ou violées, alors nous voulions prouver qu'elles n'étaient plus vierges au départ”. En décembre 2011, des soldats dispersant une manifestation ont été filmés en train de traîner et de piétiner une manifestante, dont l'abaya avait été soulevée pour révéler son soutien-gorge bleu. De nombreux commentateurs en Égypte semblaient plus outrés par l'exposition du corps de la femme inconsciente que par le mal qui lui était fait.

Pourtant, les attaques de 2012 étaient si vicieuses, si répandues et si systématiques qu'elles semblaient être quelque chose de nouveau. Depuis que les manifestants s'y étaient rassemblés en grand nombre, la place Tahrir avait été tendue et effrayante par moments, mais elle avait aussi été accueillante et ouverte. En général, on savait d'où pouvait venir le danger (police, informateurs, contre-manifestants). Mais personne ne savait qui étaient les auteurs de ces viols collectifs. Rendre la place dangereuse pour les femmes était un changement dans la nature des manifestations : cela détruisait un sentiment de confiance et d'espoir qui était fondamental pour la politique qu'elles avaient exprimée. (C'est à cette époque que moi, journaliste vivant au Caire depuis une dizaine d'années, j'ai cessé de me jeter dans la foule à Tahrir).

La police s'était retirée des rues lorsque la révolution a commencé ; elle ne s'engageait dans les manifestations que pour les disperser violemment. Les factions politiques du pays ont déploré les agressions sexuelles, se sont disputées pour savoir qui était responsable, mais n'ont pris aucune mesure pour y mettre fin. Un certain nombre de groupes d'activistes ont donc vu le jour pour protéger les femmes et affirmer leur droit à participer à la vie publique et politique du pays.

L'ouvrage de Yasmin El-Rifae, Radius : A Story of Feminist Revolution revient sur l'un des plus connus de ces groupes, Opantish (Operation Anti-Sexual Harassment and Assault), auquel elle appartenait. Ses membres étaient des féministes, des gauchistes, des activistes, des personnes dont la vie avait été transformée par le soulèvement contre Moubarak et qui partageaient « le sentiment... que si Tahrir était perdu, tout le rêve de changement serait perdu avec elle ». Au plus fort de son activité, l'organisation comptait des centaines de volontaires, hommes et femmes, qui étaient répartis en équipes avec des tâches spécifiques : repérer les attaques, recueillir des rapports, diriger les opérations sur le terrain, intervenir dans les foules, assurer le transport et les soins médicaux, s'adresser aux médias. Le “Radius” (“rayon”)  du titre fait référence aux cercles d'agression dans lesquels les femmes étaient prises, à la manière dont leur présence dans la rue, dans la révolution et dans la société était délimitée, leur expérience et leurs voix circonscrites. Il suggère également la manière dont chaque acte - de violence ou de solidarité - rayonne vers l'extérieur, se répercutant sur le monde.

Le livre de Rifae est basé sur ses souvenirs et sur des entretiens menés pendant de nombreuses années avec des amis et des camarades. (Il s'ouvre la nuit du 25 janvier 2013, jour du deuxième anniversaire du début de la révolution. Rifae décrit l'un des membres d'Opantish, T, en train de se préparer pour ce qui était sûr d'être un énorme rassemblement à Tahrir. T enfile un maillot de bain une pièce par-dessus une paire de caleçons longs : « Une couche de protection de base, difficile à enlever, impossible à déchirer ». Par-dessus, un jean et des bottes lourdes qui ne s'enlèvent pas. « Une queue de cheval serait trop facile à tirer, une cible évidente" » pense T en épinglant ses cheveux et en nouant une écharpe autour.

Ce sont toutes les précautions que T prend contre la violence qu'elle sait qu'elle devra affronter en essayant d'aider d'autres femmes. Mais cette nuit de janvier, l'ampleur des attaques était si extrême que les volontaires d'Opantish ont été dépassées : elles ont perdu le contact les unes avec les autres et ont été elles-mêmes blessées et agressées. Dans leurs récits, elles décrivent des foules d'hommes, dont certains étaient armés, qui ont entraîné les femmes loin de leurs amis, leur ont coupé leurs vêtements, les ont tripotées et les ont pénétrées avec leurs doigts. De manière dégoûtante, certains hommes faisaient semblant d'aider, en beuglant des ordres et des exhortations (“Laissez-la tranquille !”) alors qu'ils prolongeaient les agressions et y participaient. Toute la nuit, un flot de femmes - choquées, en sang, pieds nus, à moitié nues - se sont rendues dans la salle d'opération du groupe, située dans un appartement en bordure de Tahrir. Une foule d'hommes, les voyant entrer et sortir, a tenté de s'introduire dans le bâtiment.

Pourtant, après cette terrible nuit, l'organisation n'a pas abandonné ; ses membres sont même devenues plus déterminées. Elles sont allés à la rencontre du public, ont recruté des centaines de volontaires, ont affiné leurs stratégies. Elles ont insisté sur le fait que les femmes devaient être les leaders au sein de l'organisation et que si elles le souhaitaient, elles devaient participer à tous les aspects de son travail, aussi dangereux soient-ils. Les volontaires ont appris à former des couloirs humains disciplinés pour percer les cercles d'assaillants. Elles et ils ont appris que s'ils/elles parlaient calmement aux hommes qui les entouraient, en faisant comme s'ils/elles attendaient d'eux qu'ils les aident, il/elless pouvaient parfois les rallier à leur cause. Elles ont appris qu'il fallait que ce soit une femme qui se déplace dans le couloir, car après avoir été agressée par une foule d'hommes hurlants et agrippés, une femme ne ferait confiance qu'à une autre femme pour la sortir de là - elle s'accrocherait à elle dès qu'elle la verrait.

Le centre de ce livre est le centre de ces cercles cauchemardesques : le lieu dans lequel une femme seule (les agresseurs isolent toujours leurs victimes) vit la pire terreur et la pire douleur imaginables, et le lieu dans lequel une autre femme s'engouffre, risquant sa propre sécurité pour sauver une inconnue. Rifae reconstitue ces scènes avec des détails saisissants et dévastateurs :

Tout le monde s'est mis à bouger et elle a essayé de ne pas regarder en arrière […] Elle pouvait entendre le bruit des tasers électriques. Ils se déplaçaient plus rapidement maintenant, il semblait que les cercles de personnes pouvaient continuer à l'infini, pas un cercle ou une foule mais un océan d'hommes. Quelqu'un devant elle a commencé à crier : “Ici ! Ici ! Lina !” et elle a été tirée vers l'avant, et elle a vu la femme […]

“Je m'appelle Lina, je suis d'Opantish, je suis là pour t’ aider”, a-t-elle dit.

Elle a dû le répéter deux, trois fois avant que la femme ne l'entende, mais quand elle l'a fait, elle a eu l'air stupéfaite pendant une seconde, et Lina n'était pas sûre qu'elle allait la repousser. Mais ensuite, elle a jeté son corps dans celui de Lina […]

Sa prise était forte et elle répétait sans cesse “matsebeneesh”. Ne me laisse pas.

Lina savait déjà qu'elle n'était plus une personne qui était venue aider cette femme. Elles étaient une unité maintenant, et elles s'en sortiraient ensemble ou pas du tout. Ses autres coéquipières s'étaient regroupées autour d'elles pour les ramener hors du cercle de la même manière que Lina y était entrée.

La première réaction que ces histoires provoquent presque toujours est : comment cela a-t-il pu arriver ? Qui étaient les auteurs de ces actes ? Pourquoi ont-ils fait cela ? Rifae et ses ami·es se sont également posé ces questions, mais ils/elles se sont concentré·s sur l'action contre cette violence inacceptable, sans perdre de temps à essayer de la comprendre. Parce qu'ils/elles ont agi, son livre pose aussi une autre question : « Comment des personnes - des femmes et des hommes, mais surtout des femmes - ont-elles trouvé en elles-mêmes la force d'utiliser leur corps, de risquer leur esprit, pour sauver des inconnus ? Qu'ont-elles fait de leur peur ? »

Les agressions étaient une trahison enragée. Des femmes se sont rendues dans l'espace le plus célèbre et le plus visible de la révolution pour participer en tant que citoyennes, et elles ont été chassées comme des animaux, brutalisées et déshumanisées. Puis on leur a dit de se taire sur ce qu'elles avaient vécu parce que c'était honteux pour leur famille, leur pays, leur révolution et elles-mêmes. Rifae raconte l'histoire de Nahya, une volontaire qui a passé trois jours à l'hôpital avec Nora, qui avait été agressée au couteau.

Personne n'a apporté de fleurs à Nora. Tout le monde s'efforçait de cacher la vérité sur ce qui lui était arrivé, de cacher la blessure, de l'enterrer.

"Les voisins se demandent où elle est", a dit la sœur de Nora. "Ils pensent qu'ils sentent le déshonneur."

Finalement, le chirurgien a remplacé l'hymen de Nora sans lui demander son avis.

"Je t'ai rendue comme tu étais avant", lui a-t-il dit fièrement après l'opération. Nahya pensait que ses mots étaient cruels - Nora ne serait jamais la même, et elle ne devrait pas avoir à l'être. Mais c'est le soulagement sur le visage de Nora en les entendant qui a fait pleurer Nahya.

Une déclaration officielle Opantish de l'époque dit ceci :

À une époque où la présence même des femmes sur la place Tahrir comporte le même niveau de risque et de danger que de s'approcher des lignes de front de la bataille, les femmes qui insistent pour exercer leur droit de participer aux manifestations doivent être considérées avec respect comme une source de courage et d'inspiration. Nous sommes consternés par l'attitude dédaigneuse adoptée par la plupart des mouvements politiques à l'égard de leurs blessures.

Les groupes et les personnalités révolutionnaires craignaient que discuter de la violence sexuelle sur la place ne délégitime les protestations ; ils ne savaient pas comment l'intégrer à leur récit romantique du soulèvement. Après qu'une militante d’Opantish eut donné une interview télévisée dans laquelle elle décrivait sa propre agression, un leader masculin bien connu l'a prise à partie :

“Espèce de salope”, lui a-t-il dit, et il ne criait pas mais sa voix était forte.

C'était une semaine après son interview télévisée. Une dizaine de leurs amis étaient dans le salon avec eux.

“Pourquoi tu fais ça ? Tu veux tellement ton moment devant les caméras que tu es prête à nous faire passer pour des méchants ? Tu veux chier sur la révolution ?”

C'était un refrain courant à l'époque que “l'État profond” orchestrait les attaques pour saper la révolution. Il est certain que le gouvernement avait l'habitude de punir les manifestantes par des agressions sexuelles. En 2005, j'avais vu des manifestants anti-Moubarak mis au pied du mur par la police, puis battus par des voyous en civil de type baltagya [miliciens auxiliaires de police recrutés dans le lumpen, NdT]. Les attaques contre les femmes étaient sexualisées : les voyous les tripotaient et déchiraient leurs vêtements. Cela a été considéré comme un scandale à l'époque. L'une des femmes, la journaliste Nawal Ali, a porté plainte ; son cas a été rejeté et les journaux progouvernementaux ont rapporté qu'elle s'était déshabillée pour accuser le régime.

Mais il y avait aussi toujours des agressions de la foule qui n'avaient aucune motivation politique. En 2009, un terroriste a lancé une bombe sur un groupe de touristes dans le marché médiéval de Khan el-Khalili. Je me suis précipitée sur les lieux avec deux autres femmes journalistes. Lorsque nous sommes arrivées, il faisait nuit, et le quartier était tendu, en ébullition. Un groupe de jeunes hommes nous a encerclées dans une rue latérale ; l'un d'eux a ouvert le jean de la femme qui se tenait à côté de moi. Un homme plus âgé est intervenu, criant sur les garçons et nous tirant hors de leur cercle. Au fil des années, d'autres femmes m'ont raconté qu'elles avaient été attaquées par des groupes d'hommes dans des lieux bondés (pendant un festival, une manifestation, un rassemblement dans un stade) et à des moments exceptionnels, lorsque les formes habituelles de l'autorité de l'État et du contrôle social étaient suspendues.

« Nous avons un problème, en Égypte, pour protéger nos corps des abus dans l'espace public », écrit Rifae. Le soulèvement égyptien a été en partie déclenché par la police qui a battu à mort un jeune homme dans la rue ; sa base était une demande de sécurité et de dignité corporelles. L'appareil sécuritaire a utilisé la violence sexuelle pour punir et intimider les femmes (et les hommes), mais il n'était pas la seule source de cette violence. Si l'État a provoqué ou encouragé les attaques, il l'a fait en exploitant un réservoir de misogynie qui existait partout, même chez ceux qui s'étaient rebellés contre lui. Rifae et ses collègues activistes ont été forcées, écrit-elle, de se confronter « à la réalité qu'au moins certaines des personnes qui faisaient ce mal étaient des personnes avec lesquelles nous nous serrions les coudes lors de manifestations ou de batailles avec la police ». Comme le dit l'un de ses coéquipiers masculins, « l'explication selon laquelle l'État a envoyé ces personnes est trop facile, elle permet le déni. Cela crée cette image où il y a toujours les méchants. Ce n'est pas vrai.... Je pense que ça vient du cœur de la société ».

Il s'est avéré que vaincre la misogynie était beaucoup plus difficile que de renverser un dictateur. T. a écrit dans un post ultérieur sur Facebook :

« Nous pensions que les personnes qui s'opposaient au pouvoir et le vainquaient s'opposeraient certainement à toutes les injustices, que les personnes qui appelaient à la liberté devaient croire à la liberté pour tous, mais il s'est avéré que ce n'est pas nécessairement vrai... il s'avère qu'il est normal d'être à la fois révolutionnaire et patriarcal... que quelqu'un qui s'oppose au régime militaire peut aussi être un harceleur... que quelqu'un qui s'oppose aux [Frères musulmans] peut aussi croire que nous devrions rester à la maison afin de ne pas les distraire avec nos problèmes secondaires et qu'ils puissent se concentrer sur "la bataille". »

 

Rifae fait de la façon dont elle et d'autres ont continué à traiter leur expérience une partie de l'histoire. À l'été 2013, à la suite d'énormes manifestations anti-islamistes, le président récemment élu, Mohamed Morsi, membre des Frères musulmans, a été évincé et arrêté par l'armée. La police et l'armée sont alors retournées dans les rues. Le général Abdel Fattah Al Sissi (alors ministre de la Défense) a appelé à des manifestations pour donner à l'armée le mandat de lutter contre le terrorisme - un appel à peine voilé au soutien populaire pour la violence contre la confrérie.

Opantish a connu un intense débat interne sur l'opportunité d'être présents lors de ces rassemblements soutenus par l'armée. Certains soutenaient que le groupe devait continuer à protéger les femmes lors de tous les rassemblements publics, d'autres qu'il ne devait rien faire pour légitimer le nouveau régime. Au fur et à mesure que le groupe s'est développé, le fossé s'est creusé entre sa direction, qui était féministe et politiquement radicale, et sa base de bénévoles, plus traditionnelle. « En fin de compte, tout ce que nous avions en commun avec de nombreux bénévoles, avec nos partisans, c'était la conviction que les femmes ne devaient pas être violées dans la rue », a déclaré T. plus tard. « Et ce n'est pas un critère très élevé ».

Avant qu'aucune de ces tensions ne puisse être résolue, l'existence même de l'organisation est devenue impossible. En août 2013, les forces de sécurité ont fait mouvement pour dégager un sit-in islamiste sur la place Rabaa Al Adawiya, tuant au moins huit cents personnes. Le régime militaire dirigé par Sissi (qui a été élu président moins d'un an après le coup d'État contre Morsi) a mis la Confrérie hors la loi et s'est empressé de criminaliser toutes les formes de rassemblement et d'expression, tous les vestiges de l'organisation révolutionnaire.

"Je suis un harceleur" : des militants "marquent" un homme pris en flagrant délit sur la Place Tahrir :  Photo TARA TODRAS-WHITEHILL/THE NEW YORK TIMES/REDUX

Les membres d'Opantish ont dû faire face à l'effondrement de leurs espoirs politiques ainsi qu'au traumatisme persistant de tout ce qu'ils avaient volontairement enduré. Certaines amitiés ont été mises à rude épreuve ; des personnes ont eu des dépressions, ont quitté le pays ou ont perdu tout contact, ont été envahies par la colère ou la culpabilité. Rifae est consciente de la difficulté de reconstruire une expérience collective aussi transformatrice et douloureuse. Elle écrit que lorsqu'elle a commencé à prendre contact pour organiser des entretiens, elle avait « peur de frapper à des portes que les gens allaient garder fermées ».

L'une des épigraphes du livre est une citation d'une amie identifiée comme Farida : « Quoi que tu écrives dans ce livre, ça me posera toujours problème. Parce que je chercherai toujours les écarts entre ce que tu as écrit et ce dont je me souviens ». À la fin du livre, Farida dit à Rifae qu'elle ne se souvient plus très bien de la nuit où elle a été attaquée. « Sais-tu ce qui m'est arrivé ? » demande-t-elle à Rifae, qui écrit : « Je me sens comme une voleuse, détenant des informations qui ne sont pas les miennes ».  Rifae ne parvient pas non plus à retrouver la mémoire de son expérience en tant que membre d'une équipe d'intervention sur la place. Son livre est, entre autres, une étude sur le traumatisme, sur la manière de le raconter avec rigueur et respect, de retrouver sa mémoire, de trouver les mots pour le dire, sans s'approprier sa signification.

À différents moments de son histoire, Rifae se demande pourquoi elle la raconte. Plusieurs réponses lui viennent à l'esprit. C'est un motif de fierté, c'est quelque chose qu'elle pense devoir aux autres, c'est une contrainte. ("Je ne pouvais rien écrire d'autre avant d'avoir écrit ceci.") C'est une façon d'insister sur le fait que cela s'est réellement passé, même si l'Égypte, comme tant d'autres endroits, semble plus patriarcale que jamais, même si la souffrance et le courage de ces femmes ont été occultés dans la célébration et le deuil du printemps arabe.

Rifae nous dit aussi : « Je veux que tout dans ce livre soit vrai ».  Elle y parvient en réduisant son histoire à sa plus simple expression. Chaque ligne se lit comme si elle avait été soigneusement pesée, évaluée pour sa force et son utilité, et jugée capable de porter la vérité. L'écriture est belle et nette, transportant les lecteurs à travers des moments poignants et déchirants.

Dans des sections courtes et évocatrices, Rifae relie son passage à Opantish à d'autres expériences qu'elle a vécues en tant que femme avant et après. Ces expériences sont presque toujours fondées sur l'observation physique et la prise de conscience, comme lorsqu'elle décrit les propositions obscènes que lui faisaient les chauffeurs lorsqu'elle était adolescente et attendait le bus dans son quartier : « Je détournais le regard, je tournais le dos, je montais et descendais le trottoir, me sentant piégée à l'air libre. Je me souviens avoir souhaité que les arbres aient des troncs plus épais pour pouvoir me cacher derrière eux ». Après le coup d'État militaire, lorsque toutes les manifestations ont été rendues illégales, elle décrit son effroi à l'idée d'y assister : « Je ne peux pas y aller et je ne peux pas rester à la maison. Ma peur est tellement inévitable et naturelle, tellement ancrée dans mon sang, que je ne peux même pas m'en vouloir ». Lorsqu'elle quitte Le Caire pour New York, elle écrit : « Mon corps était différent après mon départ. Plus doux, plus rond. Mes vêtements me semblaient tous malvenus, comme si quelqu'un avait soudainement allumé une lumière et que je les voyais pour la première fois ». Et lorsqu'elle tombe enceinte, elle se rend compte que « dans un certain sens, mon corps a toujours été traité comme s'il n'était pas seulement le mien - il a toujours été tout son potentiel reproductif, à la fois un atout potentiel et une perturbation potentielle ».

Ses derniers chapitres sur la grossesse et la maternité sont de puissantes explorations de la solitude, de la perte de contrôle, de la découverte et de la joie de ces expériences. Ce n'est qu'une des façons dont Rifae fait résonner une histoire égyptienne particulière avec la question plus large de savoir comment les femmes peuvent rendre le monde plus sûr et plus libre pour elles-mêmes. Elle inscrit l'histoire d'Opantish dans le cadre plus large de la lutte féministe mondiale, qui va de la récente révocation du droit constitutionnel à l'avortement aux USA à la manière dont les restrictions à l'autonomie corporelle des femmes ont été le point de mire des manifestations en Iran, où les manifestantes ont également été brutalement visées par les forces du régime. Considérer ce qui est arrivé aux femmes en Égypte comme le simple produit d'une pathologie arabe ou musulmane, considérer leur expérience comme quelque chose de pitoyable et d'étranger, reviendrait à les isoler une fois de plus d'une autre manière.

C'est ce que découvre une autre militante, qui s'appelle aussi Yasmine, lorsqu'elle commence à parler aux médias étrangers de son expérience d'agression sexuelle :

Après presque chaque interview, un membre de l'équipe - la camerawoman, la productrice, la journaliste elle-même - est restée derrière, parfois juste quelques secondes, pour dire à Yasmine qu'elle avait également été violée ou abusée. Alors que le reste de l'équipe attendait près de l'ascenseur, elles le lui disaient en disant : "Je voulais juste que tu le saches."

Elle a commencé à essayer de deviner, pendant les entretiens, laquelle d'entre elles ce serait.

En lisant Radius et en en parlant avec d'autres femmes, j'ai constaté qu'il nous incitait constamment à réfléchir à nos expériences de violence sexuelle, à la peur et à la colère qu'elles nous laissent. L'incitation à ce type de conversation est l'un des effets recherchés par le livre. À un moment donné, Rifae écrit

Plutôt que de s'interroger sur l'efficacité de s'adresser aux hommes, pouvons-nous envisager de les sensibiliser comme un sous-produit du fait que nous nous parlons les unes aux autres ? Pouvons-nous plutôt nous concentrer sur nos propres réseaux, sur le fait de penser ensemble, de résister ensemble, de nous soutenir mutuellement - ouvertement ?

L'une des façons d'y parvenir est de se raconter nos histoires, et de raconter les histoires des autres. Ce récit d'une entreprise courageuse, généreuse et largement méconnue n'est pas seulement un document essentiel sur l'histoire de l'Égypte moderne : c'est un témoignage de ce dont les femmes sont capables, de ce qui peut être réalisé par une action collective passionnée. « Le monde nous montre, encore et encore, que nous sommes toujours attaquées », écrit Rifae. « Au moins, parfois, lorsque nous rendons coup pour coup, nous n'avons pas à le faire seules ».