Un logiciel à 50 millions de
dollars conçu pour la contre-insurrection oriente désormais la diplomatie
nucléaire... et pourrait avoir mis le feu aux poudres d’une guerre régionale.
Sarah B., DD Geopolitics, 19/6/2025
Traduit par Tlaxcala
Le 12 juin 2025, Israël a lancé l’opération “Réveil du Lion”, une campagne aérienne de grande envergure qui a bombardé l’installation
nucléaire iranienne de Natanz, ravagé Ispahan et tenté de percer le bunker
fortifié de Fordow. Des centaines de personnes ont trouvé la mort, parmi
lesquelles le commandant du Corps des gardiens de la révolution islamique
Hossein Salami, le scientifique nucléaire Fereydoun Abbasi et de nombreux
civils. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a qualifié cette frappe de «
coup porté au cœur » des ambitions nucléaires de l’Iran. Le président Donald
Trump, soutenu par le général Michael Kurilla du CENTCOM, a mis en garde contre
des conséquences « brutales », citant un rapport de l’AIEA du 31 mai qui
signalait la présence de 409 kg d’uranium enrichi à 60 %, soit une quantité
suffisante pour fabriquer neuf bombes si elle était raffinée.
« La
résolution de l’AIEA a donné à Israël un prétexte pour attaquer nos
installations. » — Abbas Araqchi, ministre iranien des Affaires étrangères
Mais que se passerait-il si les
renseignements à l’origine de cette guerre ne provenaient pas des satellites du
Mossad ou du Pentagone, mais du logiciel d’une agence des Nations unies ?
Depuis 2015, l’AIEA s’appuie sur la plateforme Mosaic de Palantir, un
système d’intelligence artificielle à 50 millions de dollars qui passe au
crible 400 millions de points de données (images satellites, réseaux sociaux,
registres du personnel) afin de prédire les menaces nucléaires. Le 12 juin, l’Iran
a divulgué des documents qui, selon lui, prouvaient que le directeur général de
l’AIEA, Rafael Grossi, avait partagé les résultats de Mosaic avec Israël,
transformant ainsi l’agence en un « outil d’agression ». Cette accusation fait
écho à une tendance : avant 2025, les données de Mosaic ont contribué à
façonner les sanctions et même les décisions d’aide de l’ONU, malgré les
risques de partialité.

Palantir, cofondée par Peter
Thiel, un allié de Trump, alimente le ciblage de l’armée israélienne à Gaza
et l’IA sur le champ de bataille en Ukraine. Son rôle au sein de l’AIEA, qui
était de garantir la conformité, tend désormais vers la militarisation. Alors
que l’Iran suspend la surveillance et menace de révéler les secrets nucléaires
d’Israël à Soreq, les enjeux sont apocalyptiques. Cette enquête cherche à
comprendre comment Mosaic est devenu un prétexte à la guerre, pourquoi Israël
avait besoin d’une couverture et si l’IA privatisée menace désormais la paix
mondiale.

Infographie de l’AIEA, 2016
L’intégration discrète de
Palantir au sein de l’AIEA
Depuis 2015, l’AIEA utilise
discrètement la plateforme Mosaic de Palantir pour surveiller les activités
nucléaires en Iran. Ce logiciel, initialement conçu pour la contre-insurrection
usaméricaine, ingère des centaines de millions de points de données, notamment
des images satellites, des réseaux sociaux, des flux commerciaux et des
métadonnées, afin de cartographier des sites, d’identifier des liens entre des
personnes et de déduire des « intentions » nucléaires. En 2018, Mosaic avait
traité plus de 400 millions d’objets de données distincts et contribué à
faciliter plus de 60 inspections inopinées de sites iraniens dans le
cadre du Plan d’action global conjoint (JCPOA). Ces résultats ont été
intégrés dans les rapports officiels de l’AIEA sur les garanties et largement
acceptés par les États membres de l’ONU et les régimes de non-prolifération
comme des évaluations crédibles et fondées sur des preuves.
L’AIEA n’a jamais débattu
publiquement de la participation de Palantir. En 2018, elle a discrètement
renouvelé un contrat de 50 millions de dollars pour Mosaic, consolidant ainsi
le rôle de l’entreprise en tant qu’outil clé de la surveillance nucléaire
mondiale. L’entreprise elle-même vante ce partenariat sur son site web,
qualifiant Mosaic de « pierre angulaire des garanties nucléaires
internationales ». Mais contrairement aux outils de surveillance traditionnels,
Mosaic n’est pas un système passif. Il effectue des analyses prédictives,
évaluant non seulement ce qu’un État a fait, mais aussi ce qu’il pourrait
faire, sur la base de modèles comportementaux dérivés de la doctrine
antiterroriste. Cette fonctionnalité a été conçue pour le ciblage sur le champ
de bataille, et non pour la conformité juridique.
«C’est
comme Minority Report pour l’uranium », a ironisé un responsable de l’AIEA,
décrivant le pouvoir prédictif de Mosaic.
Cette distinction s’est estompée.
Le logiciel de Palantir a joué un rôle central dans l’identification des
installations iraniennes suspectes à Turquzabad et Marivan, sites cités par la
suite dans les délibérations de l’ONU et les accusations publiques
israéliennes. Ces évaluations, dérivées d’un logiciel conçu pour les zones de
guerre, ont été présentées par un organisme neutre de l’ONU comme des
renseignements fiables. Certains experts nucléaires ont tiré la sonnette d’alarme.
« L’IA prédictive et les garanties ne font pas bon ménage », a déclaré en 2023
un ancien analyste senior de l’AIEA. « Cela transforme la surveillance en
prétexte. »
Le problème ? La généalogie de
Mosaic crie au parti pris. Financé par In-Q-Tel, la branche venture
capital de la CIA, Palantir alimente le ciblage de l’armée israélienne à Gaza
et les frappes de drones en Ukraine. Les algorithmes opaques de Mosaic, non
vérifiables et propriétaires, risquent de transformer l’AIEA d’inspecteur
neutre en proxy de données pour une guerre préventive. Comme nous le verrons
avec le rôle de Fordow, ce logiciel a peut-être déjà franchi cette ligne,
menaçant le Traité de non-prolifération qu’il était censé défendre.
Mosaic n’est pas seulement une
base de données, c’est une arme stratégique. Les supports promotionnels de
Palantir vantent sa capacité à « visualiser et préparer les escalades », en
cartographiant les sites, en identifiant les experts nucléaires et en analysant
les menaces régionales. Ce pouvoir s’est concrétisé dans le rapport de l’AIEA
du 31 mai 2025, qui déclarait que les 408,6 kg d’uranium enrichi à 60 % détenus
par l’Iran constituaient une violation des règles de conformité sur des sites
tels que Lavisan-Shian et Turquzabad. Le 6 juin, une résolution de l’AIEA
initiée par les USA a censuré l’Iran par
19 voix contre 3, une première en 20 ans, ce qui a poussé Téhéran à
crier au « théâtre politique ». Six jours plus tard, Israël a frappé.
La « menace Fordow » et le
discours sur le danger imminent
Lorsque les avions de l’opération
« Réveil du Lion » d’Israël ont survolé le bunker montagneux de Fordow le 12
juin, ils ont pris pour cible le cœur du défi nucléaire iranienne, du moins
selon le discours officiel. Le rapport de l’AIEA du 31 mai 2025 avait tiré la
sonnette d’alarme : les 408,6 kg d’uranium enrichi à 60 % de l’Iran, dont 166,6
kg à Fordow, pouvaient permettre de fabriquer « neuf bombes nucléaires »
s’ils étaient raffinés, ce qui faisait craindre un « détournement » vers des
sites non déclarés comme Turquzabad. Ce rapport, alimenté par la plateforme
Mosaic de Palantir, a alimenté une censure le 6 juin et les frappes
israéliennes, tuant des centaines de personnes, dont le scientifique Fereydoun
Abbasi. Mais la menace de Fordow était-elle réelle ou s’agissait-il d’un
prétexte généré par un logiciel ?

Victimes de l’agression
israélienne : le professeur Mohammad-Mehdi Tehranchi, le Dr Fereydoun Abbasi,
le général de division Gholam Ali Rashid, le général de division Hossein Salami
L’AIEA a
donné à Israël un prétexte pour attaquer nos installations. — Abbas Araqchi,
ministre iranien des Affaires étrangères
Mosaic, qui a traité 400 millions
de points de données depuis 2015, a cartographié les cascades de centrifugeuses
de Fordow et les images satellites, signalant les anomalies comme des
menaces. Son intelligence artificielle, conçue pour la contre-insurrection,
prédit les intentions, ce qui est parfait pour élaborer un récit de «
neuf bombes ». Le rapport du 31 mai citait des traces non déclarées à
Lavisan-Shian et Turquzabad, faisant écho à 2018, lorsque les conclusions de
Mosaic avaient déclenché des sanctions malgré les allégations iraniennes
de « sabotage . Le chef du programme nucléaire iranien, Behrouz Kamalvandi, a
affirmé en 2025 que les coordonnées de Turquzabad avaient été « plantées »,
suggérant ainsi l’existence de preuves fabriquées. La fuite iranienne du 12 juin,
affirmant que Rafael Grossi avait partagé les données de Mosaic avec Israël, a
renforcé les soupçons.

Documents de l’AIEA divulgués
Les aveux de Grossi à CNN le 18juin (« aucune preuve d’un programme d’armement systématique ») ont sapé l’urgence,
laissant entendre que les résultats de Mosaic étaient exagérés. Avant 2025, les
données de Mosaic sur Turquzabad pour 2016-2018 ont motivé les sanctions de l’ONU,
considérées comme des preuves fiables malgré leurs lacunes. Le Programme
alimentaire mondial des Nations unies s’est également appuyé sur Mosaic pour
prendre ses décisions d’aide pour 2019-2023, ce qui montre l’influence
de Palantir. En 2025, Israël s’est emparé des alertes de Mosaic concernant
Fordow, Netanyahou affirmant que l’Iran était « à quelques mois de la bombe ».
Pourtant, les stocks de Fordow ont augmenté de manière régulière, et non
soudaine, ce qui suggère une crise fabriquée de toutes pièces.
Les algorithmes de la boîte noire
de Mosaic, sujets aux faux positifs comme l’avait averti Ali Vaez, risquent de
transformer le bruit en guerre. Son rôle à Gaza et en Ukraine, à l’image de son
utilisation par l’AIEA, brouille la frontière entre conformité et combat. Si
Israël a exploité les données de Mosaic, comme le prétend la fuite iranienne, l’AIEA
est devenue un vecteur de guerre involontaire.
De la conformité au casus belli
Lorsque les avions israéliens ont
survolé Natanz, tentant de détruire les centrifugeuses dans le cadre de l’opération
« Réveil du Lion », les yeux du monde se sont tournés vers un rapport de l’ONU
qui a mis le feu aux poudres. Le rapport de l’AIEA du 31 mai 2025
(GOV/2025/25) déclarait que les 409 kg d’uranium enrichi à 60 %
détenus par l’Iran suffisaient pour fabriquer « neuf bombes nucléaires » s’ils
étaient raffinés, citant des traces non déclarées à Lavisan-Shian, Turquzabad
et deux autres sites. Bien qu’aucun programme d’armement n’ait été prouvé, l’avertissement
du rapport concernant un « détournement potentiel » a déclenché une tempête
diplomatique.
« La résolution de l’AIEA a
fourni à Israël un prétexte pour attaquer », a déclaré le ministre iranien des
Affaires étrangères, Abbas Araqchi.
Le rapport de l’AIEA du 31 mai s’appuyait
sur les données de la plateforme Mosaic de Palantir. Installée au siège de l’AIEA
à Vienne depuis 2015, l’IA de Mosaic analyse plus de 400 millions de points de
données pour produire des modèles prédictifs du comportement nucléaire. Cela
comprend des simulations de la capacité des centrifugeuses, des registres de
expéditions signalés, du personnel identifié et des images satellites
recoupées. Ses évaluations ont directement influencé la résolution de censure
adoptée par 19 voix contre 3 le 6 juin, la première réprimande officielle de l’Iran
depuis l’ère du JCPOA.
L’Iran a immédiatement dénoncé
cette résolution comme étant du « théâtre politique ». Le 12 juin, alors que
les missiles tombaient, les médias d’État iraniens ont publié des documents
affirmant que le directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi, avait partagé les
résultats de Mosaic avec les responsables de la sécurité israéliens. La fuite
citait un « panel pro-israélien » basé aux USA qui aurait reçu des données
préalables sur Fordow et Turquzabad. Bien que non vérifiés, ces documents
faisaient écho à la plainte déposée par l’Iran en 2018, selon laquelle les
conclusions tirées grâce à Mosaic, alors concernant Turquzabad, étaient tombées
entre les mains des Israéliens.
"Le supermarché atomique secret de l'Iran à Turquzabad" : Netanyahou à l’AG des NU, le 27
septembre 2018
Les déclarations publiques de
Grossi ont brouillé les pistes. Dans une interview accordée à CNN le 18 juin,
il a précisé : « Nous n’avions aucune preuve d’un programme d’armement
systématique. » Cette admission, quelques jours après les frappes
israéliennes, a sapé le ton alarmiste du rapport du 31 mai. Elle a soulevé une
question cruciale : s’il n’y avait aucune preuve de l’existence d’une bombe,
pourquoi l’AIEA semblait-elle agir comme une agence de renseignement ?
La réponse réside dans la
conception de Mosaic. Conçu à l’origine pour identifier les activités insurgées
en Irak et en Afghanistan, Mosaic déduit les intentions hostiles à partir d’indicateurs
indirects (métadonnées, modèles comportementaux, trafic de signaux) et non à
partir de preuves confirmées. Lorsqu’il est réutilisé pour la surveillance
nucléaire, ce raisonnement transforme la corrélation en alerte. Le fait que
Mosaic alimente également les systèmes de ciblage de l’armée israélienne à Gaza
et en Ukraine rend sa présence au sein de l’AIEA d’autant plus explosive.
Les algorithmes privatisés ne
sont pas soumis à la Charte des Nations unies ni au Traité de
non-prolifération. Ils produisent des conclusions sans transparence, et leurs
erreurs ont des conséquences. Dans ce cas précis, ils ont contribué à provoquer
une rupture diplomatique, voire une guerre.
Le 19 juin, l’Iran a intensifié
ses efforts : il a publié une lettre accusant Grossi de violer le droit
international, d’aider à l’agression et d’alimenter une guerre préventive. Il a
cité les données de Mosaic comme étant à l’origine de cette situation et a
menacé d’intenter une action en justice en vertu des Conventions de Genève.
Avec l’arrêt des inspections depuis le 14 juin et la menace de l’Iran de
révéler le programme nucléaire israélien à Soreq, le régime de garanties est en
train de s’effondrer.
Pourquoi Israël avait besoin d’une
couverture
Lorsque l’opération « Rising Lion
» d’Israël a pris pour cible des sites iraniens en juin, il ne s’agissait pas
seulement d’uranium. Les frappes israéliennes, justifiées par un rapport de l’AIEA
signalant que les 409 kg d’uranium enrichi à 60 % de l’Iran constituaient une
menace équivalente à « neuf bombes », visaient un objectif plus profond : l’avenir
technologique de l’Iran, fusionnant le potentiel nucléaire avec la
modernisation militaire basée sur l’IA. Mais pourquoi dissimuler cette action
préventive derrière les données d’une agence des Nations unies ?
« Le programme nucléaire iranien
est une menace existentielle », a déclaré Benjamin Netanyahu, reprenant ce qu’il
a répété des centaines de fois au fil des ans.
La motivation d’Israël n’était
pas nouvelle. Depuis 2018, les discours de Netanyahu à l’ONU sur « l’entrepôt
secret » de l’Iran poussaient à des frappes préventives, présentant les
ambitions nucléaires de l’Iran comme apocalyptiques. Pourtant, le stock, qui
augmentait depuis des mois, ne présentait pas d’urgence soudaine. Le changement
est survenu avec le rapport de l’AIEA et la censure du 6 juin, soutenue par 19
voix contre 3 par les USA et leurs alliés, qui a donné à Israël une façade «
défensive » pour « r2VEIL DU Lion ». L’IA de Mosaic, qui passe au crible des
millions de points de données, a signalé des sites non déclarés comme
Turquzabad, alimentant les craintes de « détournement » exprimées
dans le rapport, faisant écho aux sanctions de 2018 motivées par des résultats
similaires de Mosaic.
L’urgence semblait dépendre du
timing. Les stocks de l’Iran augmentaient régulièrement depuis des mois, mais
le discours sur une percée imminente n’a pris de l’ampleur qu’après la censure
de l’AIEA le 6 juin 2025. Cette résolution, adoptée par 19 voix contre 3, a
fourni à Israël la couverture diplomatique dont il avait besoin. La plateforme
Mosaic de Palantir a joué un rôle essentiel dans ce revirement. Ses données ont
façonné le rapport du 31 mai, signalant des anomalies à Fordow et
Lavisan-Shian, et reprenant les allégations antérieures sur Turquzabad, malgré
les dénégations et les accusations de sabotage de l’Iran depuis des années.
L’histoire de Une s’est
rapidement effondrée. Le 18 juin, Rafael Grossi a déclaré à CNN : « Nous n’avions
aucune preuve d’un programme d’armement systématique. » Ses réserves (« les
inspecteurs ont peut-être manqué certaines activités ») n’ont fait qu’accroître
les soupçons. Et lorsque l’Iran a divulgué des documents le 12 juin alléguant
que Grossi avait partagé les résultats de Mosaic avec ses homologues israéliens
lors d’un forum parrainé par les USA, la neutralité de l’AIEA a été remise en
question. Le ministère des Affaires étrangères de Téhéran a accusé l’agence de
devenir un « canal de données » pour l’agression israélienne.
L’histoire antérieure à 2025
renforce ces soupçons. Les résultats de Mosaic avaient déjà été utilisés pour justifier
des mesures punitives en 2018 et influencer la distribution de l’aide par
le Programme alimentaire mondial des Nations unies entre 2019 et 2023. Dans les
deux cas, le logiciel « boîte noire » de Palantir a été considéré comme faisant
autorité, malgré les questions soulevées quant à son impartialité et son caractère
invérifiable.
Mosaic n’a pas été conçu pour
vérifier le respect des traités, mais pour gagner des guerres. Il cartographie
les réseaux de menaces, déduit les intentions et signale les dangers émergents,
comme il le fait aujourd’hui à Gaza et en Ukraine. Lorsque cet état d’esprit
contamine le contrôle des armements, la prévention devient prophétie.
De la surveillance à l’ingérence
Ce qui a commencé comme un projet
de données post-11 septembre visant à suivre les insurgés en Irak s’est
transformé en un mastodonte de surveillance opaque intégré à la gouvernance
mondiale. La plateforme Mosaic de Palantir, initialement développée avec le
soutien de la CIA et de la DARPA, se situe désormais à la frontière entre la
surveillance et la guerre, en particulier dans des institutions telles que l’AIEA.
L’AIEA n’a jamais été conçue pour
fonctionner comme une agence de renseignement. Son mandat est la vérification,
pas la prédiction ; la diplomatie, pas la dissuasion. Mais Mosaic renverse
cette logique. Elle transforme les images satellites, les données de géolocalisation,
les mouvements de personnel et les réseaux sociaux en ce que Palantir appelle
la « connaissance du domaine » [domain awareness], un concept emprunté
non pas aux traités de désarmement, mais à la doctrine du champ de bataille.
Lorsqu’elles sont utilisées de manière non transparente, les informations
fournies par Mosaic ne se contentent pas d’informer, elles prescrivent. Et
lorsqu’elles sont associées à des alliés militaires, elles peuvent devenir des déclencheurs.
Frappes israéliennes sur
Téhéran
Les frappes de 2025 contre l’Iran
illustrent cette évolution. Selon des documents iraniens divulgués, Rafael
Grossi et le personnel affilié à l’AIEA ont été exposés à des messages filtrés
par Israël lors d’événements universitaires occidentaux et de briefings «
techniques » organisés avec des universitaires pro-israéliens spécialisés dans
le nucléaire. Les services de renseignement iraniens affirment désormais que
certains points de discussion dérivés de Mosaic, notamment ceux concernant
Lavisan et Turquzabad, proviennent de clusters de données gérés par Israël. L’AIEA
n’a pas nié ces échanges, mais insiste sur le caractère indépendant de ses
rapports.
«Mosaic
est comme Minority Report pour l’uranium », a ironisé un responsable de l’AIEA,
soulignant son pouvoir prédictif.
Même si cela était vrai, la
structure même de Mosaic sape la confiance. L’architecture centrale de la
plateforme est fermée. Ses déductions ne sont pas reproductibles. Les résultats
ne peuvent pas être retracés jusqu’aux données brutes fournies par des tiers,
en particulier les États soumis à inspection. Lorsque les soupçons sont
codifiés dans les rapports de garanties de l’ONU, cela donne lieu à des
prétextes de violence déguisés en vérification et en analyses précises.
Les juristes ont tiré la sonnette
d’alarme. Bien qu’aucun traité officiel n’interdise l’utilisation de l’analyse
prédictive dans le contrôle des armements, l’introduction d’algorithmes de
qualité militaire non vérifiables dans les structures de vérification civiles
viole l’esprit, sinon la lettre, du Traité de non-prolifération
nucléaire. L’utilisation de Mosaic pour éclairer les décisions
de conformité au JCPOA, par exemple, a donné un poids disproportionné aux
résultats de la surveillance usaméricaine, alignée sur Israël, dans l’élaboration
de la politique multilatérale.
Il en résulte une dérive
silencieuse mais décisive de la surveillance vers l’ingérence. L’AIEA,
autrefois garante de la retenue, est aujourd’hui accusée de blanchir la logique
du renseignement militaire à travers le langage de la diplomatie. Ce faisant,
elle a peut-être permis précisément ce qu’elle était censée empêcher : une
guerre unilatérale justifiée par des données qui ne souffrent pas de
contestation.
Un dangereux précédent
Le fait que l’AIEA s’appuie sur
Mosaic pour justifier l’opération israélienne crée un précédent aux
conséquences considérables. Autrefois garante neutre de la non-prolifération, l’agence
externalise désormais les vérifications critiques et les évaluations des
menaces à un système d’IA privé, conçu pour la guerre et non pour la
surveillance.
Ce n’est pas la première fois que
Mosaic influence les résultats géopolitiques. En 2018, les conclusions de
Mosaic à Turquzabad ont été utilisées pour justifier les sanctions de l’ONU
contre l’Iran, malgré les protestations de ce dernier qui affirmait que le site
avait été saboté. Entre 2019 et 2023, le Programme alimentaire mondial des
Nations unies a utilisé les résultats de Mosaic pour allouer l’aide
humanitaire, conditionnant l’aide aux prévisions comportementales
générées par un sous-traitant usaméricain du secteur de la défense. INTERPOL
a également intégré les outils Palantir dans ses processus de lutte contre le
terrorisme, ancrant ainsi la logique de Mosaic au cœur des institutions
internationales.
Ces précédents sont importants.
Mosaic est un système d’IA opaque : ses algorithmes sont propriétaires, non
vérifiables et conçus pour la contre-insurrection. Le rapport de l’AIEA
du 31 mai 2025, qui fait état de 409 kg d’uranium enrichi à 60 % (dont 166,6 kg
à Fordow), a déclenché une condamnation initiée par les USA et a ouvert la voie
aux frappes aériennes israéliennes, qui ont tué plus de 220 personnes. L’aveu
ultérieur du directeur général de l’AIEA, Rafael Grossi (« Nous n’avions aucune
preuve d’un programme d’armement systématique ») n’a guère contribué à réparer
les dégâts. Dans le brouillard de l’analyse prédictive, Mosaic avait déjà
réécrit les règles en matière de preuve.
Majid Tajan Jari, éminent expert
iranien en IA et professeur, assassiné par Israël
Plus inquiétant encore est le
fait que ce logiciel, qui trace les métadonnées, les affiliations
professionnelles et les tendances comportementales, ait pu contribuer à cibler
des individus, et pas seulement des installations. La frappe israélienne du 15 juin
2025 qui a tué Majid Tajan Jari, un éminent scientifique spécialisé dans
l’IA à l’université de Téhéran, suggère une convergence entre le signalement
comportemental de Mosaic, la liste noire d’Israël et l’ambition de Palantir de
dominer l’infrastructure militaire de l’IA. Jari n’avait aucun lien connu avec
le programme nucléaire iranien. Mais son importance dans le domaine de l’intelligence
artificielle, notamment ses recherches publiées sur les systèmes à double
usage, faisaient de lui une cible idéale pour un système conçu pour signaler
les « menaces futures ».
Si les données de Mosaic ont été
utilisées pour localiser et éliminer des scientifiques civils, alors la frontière
entre surveillance et guerre s’est effondrée. Le résultat n’est pas
seulement un crime de guerre, c’est une transformation des institutions
internationales en vecteurs d’agression privatisée. Aucun cadre juridique ne
régit actuellement l’utilisation de l’IA militaire privée dans l’application
des traités. Pourtant, des décisions qui faisaient autrefois l’objet de débats
diplomatiques, telles que celle de déterminer qui représente une menace, sont
désormais prises par des algorithmes optimisés pour la préemption.
Alors que l’Iran suspend les
inspections et menace de révéler les activités nucléaires non déclarées d’Israël
à Soreq, les conséquences de ce précédent se répercutent à l’extérieur. Mosaic,
commercialisé comme un outil de conformité réglementaire, est devenu un
instrument d’escalade. Sa simple présence dans la structure de l’AIEA invite à
la manipulation stratégique, à l’opacité et à l’érosion de la confiance dans
les institutions mondiales. Si la guerre peut être déclenchée par les résultats
d’un logiciel, sans responsabilité, transparence ou recours, alors le régime du
Traité de non-prolifération est peut-être déjà obsolète.