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02/03/2026

Khameneitashn et “sacrifices de Pourim ” : le gouvernement israélien et les complotistes de tous bords mélangent Pourim et la guerre contre l’Iran


La proximité des frappes usraéliennes sur l’Iran avec la fête juive de Pourim - qui célèbre le triomphe du peuple juif dans l’ancienne Perse - a fourni une abondance de matière à déclarations pour les responsables israéliens, les créateurs de mèmes et les complotistes antisémites.

Une famille juive ultra-orthodoxe, avec un enfant déguisé pour Pourim, debout devant un abri après avoir entendu une alerte annonçant l’arrivée de missiles iraniens, à Haïfa, dans le nord d’Israël, dimanche. Photo  Shir Torem / Reuters

Linda Dayan , Haaretz, 1/3/2026

Original anglais: 
Khamenei-taschen and ‘Purim Sacrifices’- Israeli Government and Far-right Conspiracy Theorists Point to Purim Parallels in Iran War

Traduit par Tlaxcala

La frappe usraélienne contre l’Iran était en préparation depuis des mois. Le New York Times a rapporté dimanche que la CIA suivait les déplacements du guide suprême de l’Iran, l’ayatollah Ali Khamenei, depuis des mois. Lorsqu’ils ont appris qu’il assisterait à une réunion de hauts responsables iraniens samedi matin, ils ont saisi l’occasion. Les USA ont transmis l’information à Israël, qui a mené des frappes contre les figures de proue du régime.

Mais ce timing a une autre importance en Israël et pour les Juifs du monde entier : la guerre a été déclenchée quelques jours seulement avant la fête de Pourim, qui commence lundi soir. Depuis plus de 2 000 ans, les Juifs célèbrent cette fête -- l’une des rares dans le judaïsme fondée sur la joie. Son texte, le Livre d’Esther, est centré sur la communauté juive de Perse pendant l’exil babylonien. Ses rebondissements hauts en couleur et les subversions de son propre récit en font une lecture divertissante deux millénaires plus tard.

Le roi Assuérus, décadent et influençable, après s’être débarrassé de sa femme désobéissante Vashti, cherche une jeune épouse. Au même moment, son grand vizir -- un homme méchant et hautain nommé Haman -- constate qu’un Juif nommé Mardochée refuse de se prosterner devant lui, ne s’agenouillant que devant Dieu. Haman prend cela très personnellement et décide que tout le peuple juif doit payer.

Il dit à son roi : « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume des gens dispersés et séparés parmi le peuple, dont les lois sont différentes de celles de tous les peuples et qui n’observent point les lois du roi ». Il demande la permission de les massacrer, et Assuérus acquiesce. Il tire au sort (pour, dans le texte hébreu) pour décider de la date du massacre, et Haman fait ériger une potence pour y pendre personnellement Mardochée.

Des hommes lisent le Livre d’Esther tandis que des enfants déguisés regardent, à Jérusalem pendant Pourim 2024. Photo  Olivier Fitoussi

Ce qu’il ignore, cependant, c’est que la fiancée que le roi volage a choisie est Esther -- la nièce de Mardochée, et une Juive. Mardochée rappelle à Esther que sa nouvelle vie au palais ne la sauvera pas du génocide imminent de son peuple, et la convainc de faire sa part pour sauver la nation. Banquets et péripéties bouleversantes s’ensuivent, et la reine juive révèle son identité et les machinations cruelles d’Haman à Assuérus. Haman est pendu à la potence qu’il avait construite pour Mardochée, les Juifs se réjouissent et le reste de l’histoire, qui comprend la vengeance des Juifs contre les milliers de personnes de l’ancienne Perse qui leur avaient fait du tort, est plus ou moins passé sous silence.

La fête est marquée par la lecture à voix haute du Livre d’Esther, en faisant le plus de bruit possible lorsque le nom d’Haman est lu, par l’envoi de paniers de friandises aux amis et à la famille, par le déguisement et en se saoulant copieusement. Parmi une série de fêtes lugubres, elle est la préférée de la foule, ce qui peut se comprendre.

La frappe a été menée pendant Shabbat Zachor, le samedi qui précède Pourim. À cette occasion, des extraits des livres du Deutéronome et de Samuel sont lus dans les synagogues, dans lesquels les Israélites reçoivent l’ordre de se souvenir des mauvaises actions de la nation d’Amalek, qui les a attaqués sans provocation pendant l’exode d’Égypte, et de les exterminer. De nos jours, Amalek est rarement considéré comme un groupe ethnique ou un peuple, mais comme un archétype de la méchanceté et du désir d’anéantir le peuple juif -- parfois appliqué par les nationalistes religieux aux ennemis d’Israël.

Des manifestants protestent contre l’assassinat du guide suprême iranien l’ayatollah Ali Khamenei devant le consulat israélien à Istanbul dimanche. Photo Khalil Hamra/AP

De l’ancienne Perse à Téhéran aujourd’hui

Au moment où les tensions entre Washington et Téhéran se sont intensifiées, des mèmes opportuns sur Pourim circulaient déjà. Le rabbin Zalmy Fogelman de la Village Synagogue de New York a posté une photo du président Trump rencontrant le commentateur de droite et complotiste de plus en plus antisémite Tucker Carlson à la Maison Blanche. Il l’a légendée : « Il y a dans toutes les provinces de ton royaume des gens dispersés et séparés parmi le peuple », présentant Carlson comme le Haman antisémite et Trump comme le roi capricieux.


Après le début de l’opération militaire contre l’Iran samedi, de plus en plus de personnes discutent des parallèles. L’idée d’une tentative de personnages perses d’exterminer le peuple juif, pour ensuite être victimes de ceux dont ils voulaient faire leurs victimes, semble troublante. Le fait que l’opération ait été initiée par les puissants USA, dirigés par un roi potentiel aimant le luxe et d’humeur changeante, n’a fait que renforcer la comparaison.

Un panneau d’affichage à Tel Aviv, en octobre 2025, comparant Trump à l’ancien roi perse Cyrus. Photo Moti Milrod

27/01/2025

SERGIO RODRÍGUEZ GELFENSTEIN
La controverse entre Bolívar et Irvine
La naissance du Venezuela comme acteur international

 Washington a dès le début des luttes d’indépendance des colonies espagnoles des Amériques adopté une « neutralité » plutôt hostile. 5 ans avant la proclamation de la « Doctrine Monroe » (1823), un « incident » diplomatique voit le Venezuela en lutte devenir un acteur international, à l’occasion de la controverse entre Simón Bolívar et l’envoyé spécial de Washington, John Irvine. La querelle concerne la saisie de deux goélettes yankees cherchant à approvisionner en armes, en tabac et en nourriture les positions espagnoles mises sous blocus par l’armée de libération vénézuélienne. L’enjeu de cette affaire était la reconnaissance de la souveraineté vénézuélienne par les USA. Sergio Rodríguez Gelfenstein reconstitue cette page d’histoire, plus actuelle que jamais.

Traduit de l’espagnol (Abya Yala) par Rosa Llorens
Édité par Fausto Giudice

Éditions The Glocal Workshop/L’Atelier Glocal
Collection “Tezcatlipoca” n° 6
Janvier 2025

230 pages, format A5

Classification Dewey : 918.4 – 973-980.02-981 – 987.04

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Table des matières

I. En guise de prologue 6

II. 1817 : premières mesures d’organisation de la nouvelle République 27

III. La situation politique internationale et son influence sur la lutte pour l’indépendance  40

IV. Les premières actions diplomatiques de la Troisième République 65

Les relations de la Troisième République avec les USA 85

VI. La situation internationale en 1818 106

VII La controverse entre Bolívar et Irvine 119

VIII. Épilogue 154

Annexes : Lettres de Bolívar à Irvine 165

Bibliographie 223

Les artisan·es de ce livre  228

25/01/2025

ROSA LLORENS
Arsenic, vieilles dentelles et canal de Panama

Rosa Llorens, 25/1/2025

Arsenic et vieilles dentelles (1944), de Frank Capra, est un chef d’œuvre du cinéma comique. C’est une farce macabre et désopilante à la mode Halloween, avec un Cary Grant déchaîné en meneur de revue. Mais le film rejoint aujourd’hui l’actualité brûlante, grâce à un personnage qui se prend pour le Président Théodore Roosevelt, promoteur du canal de Panama, et qu’on pourrait présenter comme l’inspirateur de Trump.

Le film est situé dans un contexte historique précis. Il nous introduit d’abord dans une ambiance hollandaise, loin du présent : la maison des deux gentilles empoisonneuses se trouve près d’un cimetière ouvert en 1654, avec des stèles portant des noms néerlandais (New York s’est d’abord appelée la Nouvelle Amsterdam et n’a été conquise par les Anglais qu’en 1664). Mais on va bientôt revenir à un passé plus proche, avec le personnage de Teddy, le frère des deux vieilles dames, qui nous offre un condensé de l’œuvre militaire et impérialiste des deux mandats (1901-1909) de Théodore Roosevelt.

En fait, il y a un rapport étroit entre la localisation (le cimetière hollandais du vieux Brooklyn) et le personnage de Th. Roosevelt : celui-ci est issu d‘ancêtres huguenots et hollandais, arrivés en Nouvelle Angleterre peu après le Mayflower [les Brewster du film sont, eux, des descendants des colons descendus du Mayflower]; il fait partie d’une grande famille patricienne, d’où vient aussi Franklin Roosevelt, son cousin éloigné, qui épousera sa nièce, Eleanor. (À eux deux, les Roosevelt totalisent 20 ans de règne, tantôt républicain, tantôt démocrate). Peut-on voir dans Arsenic... un hommage, ou une insolence, à l’égard de celui qui, lorsque la pièce de Joseph Kesselring (1941), puis le film sortirent, entamait ou terminait son deuxième et avant-dernier mandat présidentiel ?

Ainsi donc, nous voyons d’abord Teddy apporter, pour les œuvres de la police, une caisse de vieux jouets, contenant des maquettes de bateaux : Th. Roosevelt a été secrétaire adjoint à la Marine et a développé l’US Navy, notamment par la construction de cuirassés. Puis, Teddy se livre à sa lubie la plus spectaculaire, monter l’escalier quatre à quatre, en hurlant : « Chargez ! » ; lors de la guerre contre l’Espagne pour la possession de Cuba, Th. Roosevelt a démissionné de son poste pour fonder et entraîner les Rough Riders (les rudes cavaliers), régiment de cavalerie qui a participé à la guerre et à la tête duquel il chargeait en personne (il fut promu colonel, et Teddy porte parfois son uniforme). Le nom de ce régiment est resté très populaire, et se retrouve en particulier dans des noms de clubs sportifs.


Mais ce qui relie ce personnage à l’intrigue, c’est le canal de Panama : chaque fois que les deux charmantes meurtrières font une victime, elles déclarent à Teddy que c’est une victime de la fièvre jaune, et Teddy l’enterre dans ce qu’il croit être le Panama, c’est-à-dire la cave de la maison ; la construction du canal (d’abord sous contrôle français, puis usaméricain) a coûté plus de 30 000 morts [38 000 selon Trump*], dues surtout aux maladies, paludisme ou fièvre jaune. Ainsi, les cadavres s’entassent, dans la cave comme au Panama.

Par contre, il manque, au palmarès de Teddy/Roosevelt, un élément essentiel : la guerre qu’il a fomentée contre la Colombie pour en détacher ce qui n’était qu’une de ses provinces ; le gouvernement colombien acceptait bien de céder en bail la zone du canal, mais voulait un droit de contrôle que les USA ne voulaient pas lui céder. Roosevelt intervint donc militairement, pour, sous prétexte d’indépendance, annexer cette zone (1903). Le Panama « indépendant » fut bien sûr soumis à un protectorat US qui ne prit fin (officiellement) qu’en 1936 (sous le deuxième Roosevelt). Les Colombiens pourraient donc bien rétorquer à Trump : le Panama, c’est à nous.

Teddy sera finalement interné dans un asile de fous de luxe, malgré la réticence de son directeur, qui compte déjà parmi ses pensionnaires sept pseudo-Théodore Roosevelt, ce qui nous rappelle qu’il est considéré comme un des plus importants présidents usaméricains (il fait partie des quatre présidents dont les visages sont sculptés sur le Mont Rushmore).

Roosevelt apparaît donc de façon ambivalente, à la fois prestigieux et burlesque - ce qui pourrait le rapprocher de Trump. Ayant ajouté au domaine d’influence US plusieurs territoires, il a appliqué avant la lettre le slogan : Make America Great. Quant aux rodomontades de Trump, elles pourraient se résumer par le slogan : « Chargez ! ».


Bronco Buster, sous le portrait du président Andrew Jackson, un ancien marchand d'esclaves, à main gauche du bureau présidentiel

Chargez contre le Panama, chargez contre le Groenland, chargez contre le Canada, chargez contre le Mexique ! (On hésite à sourire, car on trouvera peut-être bien des cadavres dans la cave). Les analogies entre les deux présidents vont même jusqu’au détail : les Rough Riders offrirent à Roosevelt un moulage de la statuette Bronco Buster, œuvre de Frederic Remington, le peintre du Far West et du mythe du cow-boy ; Trump l’a replacé dans le bureau ovale.

Trump n’innove donc pas tellement : les USA se sont toujours agrandis par la guerre et le pillage, et Th. Roosevelt est le Président qui a durci la doctrine Monroe, revendiquant pour les USA un rôle de « gendarme » en Amérique. Ce qui est nouveau, c’est qu’ils veuillent maintenant piller leurs plus proches alliés, et même des blancs protestants, et qu’ils abandonnent pour cela leur masque démocratico-woke, se contentant de lancer le cri : « Chargez ! ».

NdE
*« Et nous redonnerons au Mont McKinley le nom du grand président William McKinley, là où il devrait être et là où il appartient. Le président McKinley a rendu notre pays très riche grâce à ses tarifs douaniers et à son talent. C'était un homme d'affaires né et il a donné à Teddy Roosevelt l'argent nécessaire pour réaliser bon nombre des grandes choses qu'il a faites, y compris le canal de Panama, qui a été bêtement donné au pays du Panama après que les États-Unis - les États-Unis, je veux dire, pensez-y, ont dépensé plus d'argent que jamais pour un projet auparavant et ont perdu 38 000 vies dans la construction du canal de Panama. » [Donald Trump, discours de prise de fonction, 20/1/2025]

Lire Chantier colossal, morts, révoltes.... Voici la folle histoire du canal de Panama que Trump convoite, par Mathilde GUILBAUD, Ouest-France, 21/1/2025 


20/01/2025

MAURIZIO LAZZARATO
Guerre ou révolution
Pourquoi la paix n’est pas une alternative

 

La guerre de Palestine n’a pas commencé le 7 octobre 2023. La guerre d’Ukraine n’a pas commencé le 24 février 2022, ni même le 20 février 2014. Nous sommes tous embarqués, de près ou de loin mais toujours en temps réel, direct, dans une guerre civile mondiale. Toutes les certitudes, toutes les identités, tous les clichés sont ébranlés, tous les abris sont bombardés. Comment agir ? Mais avant cela, comment penser ? La French-Italian Theory, autrement dit les théories développées par Foucault, Deleuze, Guattari, Negri, Hardt, Agamben, Rancière et leurs disciples, s’avère à chaque instant incapable d’armer une résistance intellectuelle, psychologique, morale, en un mot politique, qui soit efficace, face aux catastrophes qui nous tombent dessus. Reprenons donc les choses à zéro et relisons quelques classiques. C’est à cet exercice ardu mais stimulant que Maurizo Lazzarato nous invite, dans une trilogie dont voici le premier volet en français, qui sera suivi des deux autres dans les mois qui viennent.

 « Guerres et révolutions, malgré́ le déni dont elles font l’objet de la part de la pensée critique, continuent à déterminer le début et la fin des grandes séquences politiques. La guerre fait partie intégrante de la machine Capital – État au même titre que la production, le travail, le racisme et le sexisme. Depuis la première guerre mondiale, tous ces éléments sont intégrés de façon indissoluble et fonctionnent ensemble comme un tout. Et comme il y a un siècle, ils ne peuvent que produire des situations comme celles que nous vivons en ce moment. 

 « Le marxisme de la première moitié du XXe siècle, celui qui a organisé et pratiqué la « guerre de partisans » a encore des choses à transmettre, même si une grande partie de ses concepts et mots d’ordre ont vieilli et sont aujourd’hui impraticables. Sa pensée stratégique pour s’opposer à la guerre et au capitalisme (ce que toutes les théories que nous avons élaborées pour le remplacer sont incapables de proposer) a été complètement ignorée alors qu’elle peut constituer une orientation de la pensée et de l’action si on a la capacité de la requalifier par rapport à l’époque. 

« Le poststructuralisme, la déconstruction, la biopolitique, le spinozisme, la pensée écologique, les théories féministes, la micropolitique et la microphysique du pouvoir, etc. , c’est-à-dire tout l’effort qui, à partir des années 60, a été produit pour essayer de construire une alternative à la lutte de classe marxiste (sans la trouver !), risque, s’il ne s’articule pas à une pensée stratégique de la guerre et de la révolution, de rester impuissant, car guerres et révolutions sont toujours et encore, malheureusement , les débouchés « naturels » de l’action du capitalisme et de ses États. »

Table des matières
Introduction
1♦ La guerre en Ukraine, l’Occident et nous
2 ♦ Guerre, capitalisme, écologie : pourquoi Bruno Latour ne peut rien y comprendre
3 ♦ Comment le capitalisme a été pacifié
4 ♦ Michel Foucault : à propos d’une volte-face sur la guerre civile
5 ♦ Mondialisation : machine de guerre, Empire ou impérialisme ?
♦ Postface Les impasses de la French Theory, la pensée critique occidentale
♦ Les artisan·es de ce livre

Maurizio Lazzarato
Guerre ou révolution
Pourquoi la paix n’est pas une alternative
Traduit de l’italien par Rosa Llorens
Édité par Fausto Giudice
Éditions The Glocal Workshop/L’Atelier Glocal
Collection “erga omnes” n° 11
Janvier 2025
210 pages, format A5

Classification Dewey: 300 – 320 – 321 – 324 – 327 -330- 331 – 333- 336- 337- 341 – 355- 801-844-854-901-940-950-960-970

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14/01/2025

ROSA LLORENS
No other land : une caméra est-elle une arme efficace face à l’armée israélienne ?


Rosa Llorens , 14/1/2025

No other land relance, un peu plus de 10 ans après, le problème soulevé par le film 5 caméras brisées (2011), qu’il semble réécrire : quel sens y a-t-il à promouvoir la lutte pacifique, caméra à la main, contre la puissance de la machine israélienne et de son armée ?

 

Dans 5 Caméras, Emad Burnat filmait la résistance des villageois de Bil’in, situé près de Ramallah, en Cisjordanie, au Nord de Jérusalem ; dans No other land, Basel Adra filme la résistance des villageois de Masafer Yatta (ensemble de 12 villages), situé au Sud d’Hébron, en Cisjordanie, au Sud de Jérusalem. Dans le premier cas, c’est le Mur qui était en question, et l’installation d’une colonie juive ; dans le deuxième, un décret interdisant d’habiter dans une zone, déclarée militaire, destinée à l’entraînement de l’armée, et décidant donc l’expulsion des habitants palestiniens (par contre, on a construit dans cette même zone une colonie juive). On voit bien que l’étau israélien se resserre autour de tous les villages palestiniens, qu’il s’agit d’isoler, d’étouffer et de détruire, éliminant toutes les taches palestiniennes qui subsistent sur la carte d’Israël. Aujourd’hui, on comprend même que l’unification du territoire israélien était une première étape, préludant à l’extension d’Israël aux dépens des pays voisins, pour réaliser le Grand Israël. Il est donc facile de conclure que toutes les initiatives pacifiques des Palestiniens sont vouées à l’échec, face à un projet national, patronné par les Etats-Unis, et mené méthodiquement et impitoyablement, au mépris de toutes les décisions internationales, depuis 1947.

Mais d’abord, il faut répéter tous les arguments en faveur du film No other land, les mêmes que ceux en faveur de 5 Caméras, pour qu’ils ne nous soient pas retournés (ils le seront de toute façon) en manière de reproche et de disqualification. Oui, il faut montrer les images concrètes de la situation des Palestiniens et des violences dont ils sont victimes de la part des soldats (et soldates) ninjas israéliens ; oui, il est impossible de ne pas être bouleversé quand on voit la démolition d’une école, d’un parc de jeux pour les enfants, ou la destruction d’un puits qu’on bouche en y versant du béton, tandis qu’on scie les tuyaux d’adduction d’eau, ou la confiscation d’un générateur électrique, qu’un villageois essaie de défendre, recevant une balle qui le blesse mortellement, et, face à ces crimes, la dignité et la volonté de résistance des Palestiniens. Indignons-nous, donc, comme disait Stéphane Hessel ; et après ? Le village sera malgré tout détruit : « C’est la loi », et les villageois de nouveau déplacés, vers où ? L’espace de vie pour les Palestiniens se réduit comme peau de chagrin.

C’est pourquoi la confiance placée dans la lutte pacifique et les caméras apparaît bien dérisoire : les actions en justice qui en sont le moyen suprême sont toujours tranchées (après parfois des dizaines d’années d‘arguties de retardement) en faveur des Israéliens : c’est une justice d’apartheid. La lutte que montre le film deviendrait même parfois grotesque, s’il n’y avait derrière tant de souffrance, lorsqu’on voit quelques dizaines de villageois manifester, des ballons à la main, noirs dans les cas les plus graves, ou lorsque le héros, devant chaque agression de l’armée, s’écrie : « Vite, ma caméra ! » (lors des massacres de Gaza on a vu que des soldats israéliens se filmaient eux-mêmes, tout fiers, en train de commettre leurs propres exactions), ou lorsque les deux auteurs dialoguent gravement sur la possibilité d’arriver un jour, pas à pas, à une démocratie apaisée. Ne nous répète-t-on pas depuis des dizaines d’années qu’Israël est la seule démocratie du Proche et Moyen-Orient ? 

À quoi a mené cette stratégie des petits pas ? À la mainmise totale d’Israël sur la Palestine, à la relégation des Palestiniens dans des réserves, ou des camps de concentration, et finalement, au génocide à Gaza, mais aussi, plus silencieusement, dans toute la Cisjordanie où les colons, devenus des bêtes féroces du fait de leur totale impunité, assassinent tous les jours des Palestiniens. 

Alors il faut poser la question qui fâche : cette position en faveur d’actions pacifiques, l’espoir qu’on place en elles, ne tiennent-ils pas au fait que les deux films, 5 Caméras et No other Land, sont réalisés par un duo israélo-palestinien et soutenus par une kyrielle d’organisations israéliennes, européennes et américaines ?

Dans le cas de 5 Caméras, la collaboration israélo-palestinienne n’est même qu’une tromperie : on répète dans toutes les critiques que c’est Imad qui filme : mais qui le filme quand on le voit filmer ? En réalité, il n’y a qu’un réalisateur, l’Israélien Davidi. La supercherie a été révélée lorsque le film a tenté de concourir dans un festival du film palestinien. Mais on aura beau chercher sur Google, on ne trouvera aucune référence aux articles, parus sur des sites ou des journaux arabo-musulmans, qui documentent ce fait, ni, même, aucune référence au débat sur l’auteur réel du film. Surprise, le cas est analogue pour No other Land. Certes, on insiste partout sur le duo de réalisateurs, Basel et Yuval, et les critiques les plus enthousiastes (celles qui donnent un 5 au film) s’engouffrent dans la brèche, jusqu’à la nausée : Critikat met son article, par ailleurs irréprochable, sous les auspices de L’amitié, donnant ainsi le premier rôle, non aux violences israéliennes contre les Palestiniens, mais aux relations individuelles entre les deux responsables du film. Avoiralire conclut de façon hallucinante : « Les auteurs offrent une lueur d’espoir à travers cet acte transnational de solidarité et de résistance. » En réalité,  Basel a fourni son matériel filmé, mais c’est Yuval Abraham le seul réalisateur, c’est lui qui a organisé et monté le film.

 Il ne s’agit pas de mettre en cause la sincérité, la bonne foi des deux Palestiniens : être pris en main par des Israéliens leur a permis de diffuser leur témoignage. Mais comment ne pas penser que les deux Israéliens ont canalisé ces témoignages dans le cadre de leurs propre positions, intérêts et objectifs ?  

La projection de No other land au cinéma parisien Les 3 Luxembourg le mardi 7 janvier 2025  était suivie d’un débat avec trois représentantes d’associations de solidarité avec la Palestine ; mais, de débat sur les deux problèmes posés par le film, il n’y en n’a pas eu : la langue de bois est de mise partout, et elles ont refusé toute discussion sur le film. Et pour cause : ces associations fonctionnent, par définition, dans un cadre strictement légal, douter de l’efficacité des procédures légales, ce serait se remettre en cause elles-mêmes. Aussi ont-elles tout de suite noyé le poisson en enfourchant le dada de l’antisémitisme, en reprenant au vol le mot « juif ». Mais ce terme n’est pas, dans le cas d’Israël, une notion raciale ou religieuse, c’est une notion politique : en Israël, ce pays qui se conçoit comme « l’État des Juifs » (et là, oui, c’est un concept racial), il y a  près de 2 millions de « citoyens » arabes, mais ils n’ont pas le même statut, les mêmes droits que les autres : les citoyens juifs le sont de plein exercice, les « citoyens » arabes ne sont que des citoyens de seconde zone. C’est pourquoi, pour savoir de quoi on parle, il faut préciser : Israéliens juifs ou Israéliens arabes. On a aussi eu droit à l’énumération des associations juives qui soutiennent les Palestiniens, ce qui permet de donner un alibi aux Israéliens, mais elles n’ont aucune incidence sur la politique d’Israël, et on a d’ailleurs pu constater, avec les massacres de Gaza qu’une très large majorité d’Israéliens soutient la politique du gouvernement, ne demandant qu’une chose : être débarrassés une bonne fois pour toutes des Palestiniens.

Que faire, donc, dans un cadre légal ? Les intervenantes ont instamment prié les personnes du public d’obliger leurs élus à respecter les décisions internationales concernant l’inculpation pour génocide de dirigeants israéliens ; comment fait-on, on écrit des lettres à Monsieur le Maire ? On lance des ballons devant la mairie ?

Il ne s’agit évidemment pas de dire que toute résistance est inutile : dans la situation des Palestiniens, la résistance est de toute façon une question de dignité et de survie morale, et il faut soutenir toute forme de résistance, mais sans essayer de bercer les gens d’illusions ; le sort des Palestiniens n’est pas entre leurs mains, ils sont le jouet d’ambitions impérialistes qui se livrent à bien plus vaste échelle que celle d’un village. De plus, on aimerait entendre la voix des Palestiniens eux-mêmes, sans le filtre de bienveillants (?) tuteurs juifs, pour soutenir vraiment la volonté des Palestiniens.





08/01/2025

ROSA LLORENS
Elisée, les enfants et les ours et la justification de l’extermination dans la Bible


Rosa Llorens , 8/1/2025

Les « droits » des Israéliens sur la Palestine reposent sur le don de la Terre Promise par Jahvé. Curieux que même dans ce pays radicalement laïque qu’est la France on prenne cette revendication au sérieux. Mais nous sommes habitués à considérer la Bible comme une référence sacrée, et sans doute y a-t-il encore beaucoup de gens qui croient que c’est le texte le plus ancien de l’humanité, alors qu’elle est plus récente que l’Iliade, et qu’elle reprend nombre de mythes racontés dans des textes akkadiens (comme l’histoire d’Uta-Napišti, devenu Noé) antérieurs de deux millénaires !

Mais, surtout, il est maintenant établi que la Bible, à côté des mythes empruntés, est un ensemble de textes propagandistes visant à justifier les entreprises impérialistes des Hébreux et à consolider l’État (antique, mais maintenant moderne) d’Israël, autour de la croyance au dieu unique et tribal Jahvé. Il n’est donc pas étonnant que la Bible soit imprégnée d’un esprit guerrier barbare, où l’Autre est systématiquement voué à l’extermination (les colons américains ont bien compris que c’était la stratégie la plus efficace pour s’assurer la possession des territoires conquis).
Il ne faut donc pas y chercher de spiritualité – pacifique du moins : la « spiritualité » biblique est plutôt de l’ordre d’une complicité mafieuse entre une famille (le peuple juif) et son chef (Dieu). Au contraire, les passages cruels (dont l’horreur est masquée par l’habitude, et par des interprétations symboliques lénifiantes) sont innombrables.
C’est le cas de ce qu’on pourrait appeler la fable d’Elisée, les enfants et les ours.

Agatha Christie, en bonne anglicane, connaissait la Bible sur le bout des doigts et, bien que fort conformiste, elle lève quelques lièvres intéressants, comme, dans Le Meurtre de Halloween, l’histoire de Yaël et Sisra   (Yaël, la psychopathe au marteau), ou, dans Un meurtre est-il facile ?  (Murder is easy, 1939)*, celle d’Elisée [Elisha].

Ce dernier roman met en scène un self made man vaniteux, Lord Whitfield (oui, un self made man, car il y a longtemps qu’en Angleterre les titres de noblesse récompensent simplement la richesse), persuadé que Dieu le protège et punit ses ennemis : « Mes ennemis, mes détracteurs sont jetés à terre et exterminés ! ». Ce langage biblique renvoie précisément à l’histoire d’Elisée : « Rappelez-vous les enfants qui se moquaient d’Elie : les ours sont venus les dévorer » (quoique bonne anglicane, Agatha Christie fait une confusion : ce n’est pas d’Elie qu’il s’agit, mais bien de son successeur, Elisée) : de la même façon, constate Lord Whitfield avec satisfaction, un petit garçon insolent qui s’était moqué de lui a trouvé la mort peu après.

Son interlocuteur tique un peu : « J’ai toujours trouvé qu’il s’agissait là d’une vindicte excessive ». Agatha Christie, bien sûr, n’en dira pas plus : son style, c’est plutôt les notations humoristiques que les dénonciations indignées. Mais elle exprime bien là la gêne qu’on éprouve à la lecture de ce passage des Rois, II, 2, 23-25 (traduction œcuménique de la Bible, 1972) :
« Comme il [Elisée] montait par la route, des gamins sortirent de la ville et se moquèrent de lui en disant : « Vas-y, tondu ! Vas-y ! » Il se retourna, les regarda et les maudit au nom du SEIGNEUR. Alors, deux ourses sortirent du bois et déchiquetèrent 42 de ces enfants. » Et Elisée de poursuivre tranquillement sa route…
Mais il y a plus étonnant et choquant que l’histoire elle-même, c’est le commentaire qu’en fait un site évangélique lancé en 2000 par l'Eglise Baptiste d'Angers, Lueur, un éclairage sur la foi. « Ce texte semble [c’est moi qui souligne] nous raconter quelque chose de choquant et d’incompréhensible dans notre conception d’un Dieu de grâce ». L’auteur fait semblant de croire que le Dieu de la Bible est le même que celui de l’Évangile, alors que le premier, loin d’être miséricordieux, ne respire que la vengeance – ce qui invalide toute la démonstration qui suit. Mais il est instructif de suivre précisément les arguments sophistiques par lesquels il s’attache à justifier Elisée et à contester le caractère excessif de sa vindicte (ou celle de Dieu).
1) Elisée vient juste d’assumer la lourde charge de prophète (porte-parole de Dieu), il doit donc encore s’affirmer et se faire respecter : faire tuer 42 enfants est une recette infaillible pour cela !
2) le terme d’« enfants » peut aussi désigner des « jeunes » ou des « jeunes hommes » ; « il peut donc s’agir d’adolescents ou jeunes adultes ». La même mauvaise foi était à l’œuvre encore récemment (aujourd’hui, après les massacres de bébés et enfants à Gaza, ce n’est bien sûr pas possible, impossible de qualifier de « jeunes adultes » les tout petits linceuls qu’on a vus sur tant d’images) : une victime palestinienne de 12 ou 13 ans était désignée dans les médias comme un « jeune homme », une (rare) victime juive du même âge comme un « enfant ».
3) L’insulte « chauve » (Lueur n’utilise pas la traduction œcuménique) est très grave : Elisée pouvait « y voir une remise en cause de son investiture divine […] C’est un rejet complet, finalement, de Dieu en même temps que de son serviteur. » On hésitera dorénavant à utiliser l’expression « trois pelés et un tondu », qui est d’essence diabolique.
4) justification psychologique maintenant, et appel au bon sens universel sur le ton  chattemite traditionnel des curés et pasteurs : « Comme la majorité des personnes, Elisée n’accepte pas qu’on se moque de lui et encore moins de Dieu et de l’Esprit qui repose sur lui ».
5) enfin, argument d’autorité : le châtiment peut sembler excessif, mais : « après tout, cela correspond aux châtiments prévus par la Loi (Lévitique 26 22 : « J’enverrai contre vous les animaux des champs, qui vous priveront de vos enfants »). Plus fort que la charia : si vous ne me respectez pas, je ferai dévorer vos enfants par les bêtes sauvages ! Ce châtiment est en fait prévu pour les idolâtres, qui élèvent des statues aux dieux païens, mais le 3) a pris soin d’assimiler les moqueries contre Elisée à un reniement de Dieu.
Mais peut-être tous ces arguments risquent-ils de paraître spécieux, peu convaincants. Alors, l’auteur change son fusil d’épaule. La responsabilité d’Elisée tient dans un mot : « maudire », et la cruauté de Dieu dans un deuxième : « déchirer » ; l’auteur va donc se livrer à un examen lexical des termes hébreux correspondants (c’est-à-dire jouer sur les mots).
- qalal signifie mépriser, maudire. Elisée ne se met pas en colère, il ne maudit pas, il « méprise » ; il laisse Dieu « rend[re] visible la malédiction dans laquelle ils se sont mis eux-mêmes [!] en rejetant Dieu ». Et l’auteur dégaine encore une citation biblique :
« Il fera retomber sur eux leur iniquité. Il les anéantira par leur méchanceté ». (Psaumes, 94, 23).
Ce n’est donc pas Dieu qui tue les « jeunes adultes », ni Elisée, ni même les ours, ou les ourses (selon la traduction œcuménique), c’est leur propre méchanceté ! En quelque sorte, ils se sont suicidés.
- baqa est lui « aussi traduit de diverses manières » : passer au travers, disperser, se frayer un passage, fendre ; la troupe des « jeunes hommes » est donc « dispersée », leur lâcheté (se mettre à plusieurs contre un seul homme) est mise en évidence, ils sont « humiliés » - mais pas maltraités.
Remarquable inversion de la charge : ce sont les victimes qui sont blâmées !
L’auteur termine sa démonstration par une jolie antiphrase, qui nie exactement et lucidement ce qu’il vient de faire : « Sans vouloir obliger les textes à coller à des a priori religieux et exégétiques, cela n’est-il pas plus en accord avec un Dieu de grâce mais qui rabaisse les moqueurs ? » Malheureusement, l’histoire du gentil Elisée se termine par une dernière prophétie où il ordonne au nouveau roi Joas : « Tu frapperas Aram à Afeq jusqu’à extermination », Rois II, 13, 17 (Aram désigne la Syrie).
Et de conclure, de façon plutôt inquiétante : « Marchons comme Elisée ! ».
L’histoire elle-même est édifiante : le massacre de 42 enfants est présenté dans la Bible comme la preuve du caractère sacré d’Elisée, et renforce sa bonne conscience. Mais l’exégèse de Lueur l’est tout autant : c’est la même rhétorique qui permet de justifier les crimes d’Israël et d’effacer l’horreur des massacres actuels.

*Un téléfilm avec Olivia de Havilland a été tiré du roman en 1982 par Claude Whatham



12/10/2024

ROSA LLORENS
Yaël et Sisra
ou
les lois de l’hospitalité au marteau dans la Bible

Rosa Llorens, 12/10/2024

L’apparition insistante de Yaël et Sisra dans plusieurs romans d’Agatha Christie m’a d’abord laissée perplexe : ces personnages bibliques sont à peu près inconnus en France. Du reste, nous ne connaissons à peu près rien de la Bible, dont la lecture, dans la tradition catholique, était déconseillée (et pour cause !). Par contre, le protestantisme, qui prônait un retour aux textes, en a fait son texte sacré, remplaçant l’expression « parole d’Evangile » par « parole de la Bible » - ce qui a mis en lumière bien des passages embarrassants.

Yaël et Sisra
Artemisia Gentileschi, 1625-30
Huile sur toile, 93 × 128 cm
Budapest, musée des beaux-arts

Tout foyer anglo-saxon possède une Bible, et on la lit (ou la lisait) à tout bout de champ, comme un oracle et une panacée. Dans Mrs. Craddock (1902), de Somerset Maugham, un personnage, pour consoler une amie dans l’affliction, après une naissance mort-née, lui propose d’ouvrir la Bible au hasard, et de lui faire la lecture : elle tombe sur une liste interminable de généalogies, mais persiste, impavide, dans ces curieuses consolations. Quant aux pasteurs, leur sermon du dimanche, 52 semaines par an, consiste en une glose d’un passage de la Bible : ils ne peuvent donc pas se contenter des épisodes les plus connus, mais doivent aller chercher des histoires de derrière les fagots, dont les moins édifiantes ne sont pas celles qui marquent le moins l’imagination de leurs ouailles.

L’histoire de Yaël et Sisra semble avoir particulièrement intéressé Agatha Christie, qui y revient dans plusieurs romans, en particulier dans Le crime de Halloween (1969). Mrs. Oliver, le double intradiégétique d’Agatha Christie, réfléchit sur les prénoms étranges que choisissent parfois les parents : « Qui est-ce, déjà, qui a enfoncé des clous dans la tête de quelqu’un ? Yaël, ou Sisra. Je ne me rappelle jamais qui est l’homme et qui est la femme, Yaël, sans doute. Je ne crois pas avoir jamais connu un enfant baptisé Yaël. - Elle lui a servi du lait dans une magnifique coupe d’albâtre », intervient la petite Miranda. « L’histoire de Yaël et de Sisra m’a beaucoup plu. Je n’aurais jamais eu l’idée, ajouta-t-elle, songeuse, de faire ça moi-même. D’enfoncer des clous, je veux dire, dans la tête de quelqu’un qui dort ».

Cette histoire paraît abracadabrante, et aurait plutôt sa place dans un recueil d’histoires gore de Halloween, que dans un livre sacré ! Mais elle figure bel et bien dans la Bible, dans le Livre des Juges, 4, 17-24. Après 20 ans de domination du roi de Canaan Yavîn sur Israël, Baraq, inspiré par la juge et prophétesse Déborah, « se lève » contre lui et écrase son général Sisra. Celui-ci cherche refuge auprès de Héber le Qénite (descendant de Caïn), qui était alors en paix avec Yavîn. La femme d’Héber l’accueille dans sa tente selon tous les rites de l’hospitalité : « Arrête-toi, mon seigneur, arrête-toi chez moi, ne crains rien », dit-elle, elle le recouvre d’une couverture, et lui donne à boire du lait d’une outre (la « coupe d’albâtre » est sans doute due à l’imagination de Miranda). Sisra s’endort profondément ; alors, « Yaël, femme d’Héber, prit un piquet de la tente, saisit dans sa main le marteau, entra auprès de lui doucement et lui enfonça dans la tempe le piquet ». Curieusement, Héber reste dans tout cet épisode à l’état d’Arlésienne : on ne saura jamais comment il réagit à l’initiative de sa femme.

Yaël, Déborah et Barak
Salomon de Bray, 1635
Huile sur panneau (87 × 72 cm)
Musée Catharijneconvent, Utrecht

 Ce qui conclut l’épisode, c’est par contre le Cantique de Déborah, qui remercie Dieu, et exalte Yaël en décrivant son exploit de façon encore plus sadique , retournant, on peut dire, le couteau dans la plaie : « Elle étendit sa main vers le piquet et sa droite vers le marteau des travailleurs, elle martela Sisra et lui broya la tête, elle lui écrasa et transperça la tempe ». (le curieux « marteau des travailleurs » n’apporte bien sûr pas une note marxiste-léniniste, il insiste en fait sur le côté sordide et sadique du modus operandi de Yaël : Sisra n’est pas tué par l’épée, arme noble, mais par un vulgaire outil, brutalement manié). Et Déborah lance un appel à la guerre sainte : « Lorsqu’Israël se consacre totalement, lorsque le peuple s’offre librement, bénissez le Seigneur ».

En effet, une note de la traduction œcuménique de la Bible éclaire ce passage : « ‘se consacrer totalement’, c’est se consacrer à Dieu en vue de la guerre sainte ». Il y est aussi précisé que le cantique de Déborah est un des plus anciens textes de la Bible : la visée propagandiste et guerrière de ce livre est donc présente dès le départ et, comme souvent, les positions les plus dures sont incarnées par des femmes. (Dans le monde traditionnel, ce sont les femmes qui sont les gardiennes de la tradition et des valeurs nationales ; on trouve la même chose dans la mythologie grecque : contrairement à l’interprétation habituelle, Antigone n’est pas une rebelle, elle défend au contraire le droit du sang immémorial contre le droit novateur de la Cité).

Yaël et Sisra
Lucas van Leyden, vers 1517
Gravure sur bois (24 × 17 cm)
Rijksmuseum, Amsterdam

L’histoire de Judith et Holopherne sera plus tard un autre « roman pieux et patriotique » conçu sur le même modèle. Yaël se distingue cependant par son mépris total des règles de l’hospitalité, sacrées dans le monde antique. On peut bien opposer à cette histoire celle de Loth, dans la Genèse, qui protège les deux anges, ses hôtes, de la concupiscence des habitants de Sodome ; mais ici, le respect des règles de l’hospitalité par Loth ne sert qu’à condamner les Sodomites et aboutit à un génocide, perpétré par Jéhovah.

Yaël se distingue aussi en inaugurant un type d’« héroïne bricoleuse», dont les trafiqueurs et trafiqueuses de bipeurs et talkie walkies d'aujourd'hui sont les dignes émules.

 

08/10/2024

ROSA LLORENS
“ Et le Persan superbe est aux pieds d’une Juive”

Rosa Llorens, 8/10/2024

Ce vers de la tragédie de Racine Esther (1689) est d’une actualité brûlante ; il conviendrait donc de jeter un coup d’œil à sa source, le Livre d’Esther, qui, s’il n’a aucune valeur historique, peut nous dire beaucoup de choses sur l’état d’esprit des Juifs qui se nourrissent, quotidiennement ou hebdomadairement, de la Bible.


Esther dénonçant Hamas au roi Asuerus, par Ernest Normand, 1888

On sait (ou on devrait savoir) que les livres pseudo-historiques de la Bible sont des reconstructions de pure propagande ; ils témoignent surtout d’un ethnocentrisme effarant, mais qui continue à formater notre vision du Proche et Moyen-Orient : alors que, pendant la période de leur rédaction, les tribus juives ne jouent aucun rôle actif dans cette histoire, et que la plupart des historiens de l’époque les ignorent, les rédacteurs de la Bible ont persuadé les pays chrétiens, pendant maintenant près de deux millénaires, que les Juifs étaient au centre, et que les peuples prestigieux qui les entourent n’existaient qu’en fonction d’eux, et de leur hostilité ou bienveillance à leur égard.

Aman, le « méchant » de l’histoire d’Esther, est issu des Amalécites,  peuple qui vivait entre Égypte et Jordanie ; ils sont traités sur Google avec un parti-pris impudent : toutes les références données adoptent le point de vue de la Bible.

On lit ainsi dans wikipédia : « Selon la Bible [cet effort d’objectivité, « selon », sera vite oublié], ils furent toujours acharnés contre les Hébreux, qui à leur tour [« à leur tour » : ce n’est qu’une réaction aux exactions des Amalécites] les regardent comme une race maudite ». Aussi Dieu ordonne-t-il à Saül de les exterminer. Plus tard, «selon le Livre d’Esther, les exilés du premier Temple auront à pâtir des volontés génocidaires d’Haman ». Et l’article se termine, tranquillement, par une citation de la Bible (Deutéronome) : « Quand donc l’éternel ton Dieu t’aura délivré de tous les ennemis qui t’entourent, et qu’il aura ainsi assuré la sécurité dans le pays [l’expression donne froid dans le dos] qu’il te donne en héritage pour que tu en prennes possession, tu effaceras la mémoire d’Amalek de dessous le ciel ».

Quelle est l’idée qui se dégage de ce texte ? Les Amalécites projetaient d’exterminer les Juifs ; ceux-ci avaient donc le droit, pour assurer leur sécurité, d’exterminer les Amalécites et de détruire même tout souvenir d’eux sur cette terre (c’est ainsi que les Israéliens détruisent même les cimetières palestiniens). On reconnaît bien ce type de discours et, même, la théorie usaméricaine de la guerre préventive, exemplairement appliquée en Irak.

Mais il y a pire que wikipédia : l’article du site catho Aleteia (quelle antiphrase! λήθεια signifie vérité en grec) : « Les Amalécites sont surtout connus dans le récit biblique pour leurs batailles » ; celle qui les oppose à Moïse « se trouve relatée par la Bible au livre de l’Exode, en un récit épique et haut en couleur » : l’auteur (on sent le ton enjoué et cafard par lequel il veut éveiller l’intérêt des enfants) présente l’extermination des Amalécites comme « haute en couleur » ! « Malheureusement pour les Hébreux, cette fameuse bataille […] n’allait pas pour autant rayer de la carte les Amalécites », qui se manifesteront encore comme des brigands. Aussi Dieu dit à Saül : « Tu frapperas Amalek ; et vous devrez vouer à l’anathème tout ce qui lui appartient [la traduction œcuménique de la Bible dit ici : « vous devrez vouer à l’interdit », ce qui est l’expression rituelle pour dire : exterminer]. Tu ne l’épargneras pas. Tu mettras à mort : l’homme comme la femme, l’enfant comme le nourrisson, le bœuf comme le mouton, le chameau comme l’âne ». Malheureusement pour lui, Saül épargne le roi amalécite, plus quelques agneaux ; pour ce crime, Dieu lui retire son soutien, il le fera périr avec ses trois fils, et le remplacera par David.

Conclusion d’Aleteia : « les Amalécites, ce peuple ennemi d’Israël, disparaîtra du désert du Sinaï, de l’Histoire et du récit biblique au profit de tribus amies d’Israël ». On notera l’assimilation du « récit biblique » à l’Histoire : si c’est dans la Bible, c’est vrai. Les premières études critiques de la Bible ont été le fait de savants bénédictins : cette tradition semble bien perdue dans l’Église d’aujourd’hui ! On notera aussi que seules les « tribus amies d’Israël » ont droit à l’existence.

Le Livre d’Esther raconte donc une histoire censée se passer pendant  l’exil à Babylone (Ve siècle avant J-C) : la reine Vashti étant tombée en disgrâce, on organise un concours de beauté pour que le roi Assuérus puisse se choisir une nouvelle épouse. Il est séduit par la beauté d’Esther, une orpheline juive élevée par son oncle Mardochée [Mordecaï], qui va hanter le Palais pour garder un œil sur elle ; mais il refuse de s’incliner devant le vizir Haman qui, furieux, le dénonce au Roi, et demande l’extermination des Juifs (!). Mais Assuérus se souvient que Mardochée lui avait dénoncé un complot contre sa personne et le récompense. Mardochée décide alors de faire intervenir Esther : elle demande au Roi de révoquer le décret d’extermination des Juifs… et de le remplacer par un décret d’extermination des Amalécites, ancêtres d’Haman ! Aux termes de ce décret, « Le Roi octroie aux Juifs [….]d’exterminer, de tuer et d’anéantir toute bande, d’un peuple ou d’une province, qui les opprimerait, […] et de piller leurs biens ».

En conséquence de quoi, « les Juifs frappèrent alors leurs ennemis à coups d’épée ». Le roi tire le bilan de l’opération, pour la plus grande satisfaction d’Esther : « A Suse-la-Citadelle, les Juifs ont tué, anéantissant 500 hommes, plus les dix fils d’Haman. Dans le reste des provinces royales, qu’est-ce qu’ils ont dû faire ! » Après le massacre, « ils se reposèrent » et décidèrent d’instituer une fête, « jour de banquet et de joie », la fête des Purim.

Mais, malgré les notices fidéistes de wikipédia et autres, rien de tout cela n’est vrai ! Le récit, selon les études critiques, est absurde et puéril : le rédacteur imagine les rapports du Roi avec ses femmes, la nature de son pouvoir, sa politique, la position des Juifs auprès du Roi de façon aberrante. Assuérus/Xerxès Ier n’a jamais eu d’épouse juive, il n’a jamais promulgué de décret d’extermination, et ses décisions n’étaient pas prises sur simple caprice ; au contraire, son souci était de maintenir la tranquillité et la cohésion chez tous les peuples de son Empire. Seules deux ou trois petites lignes laissent passer un petit élément de réalité, lorsqu’on précise qu’on envoie les ordres du Roi « à chaque province selon son écriture, à chaque peuple selon sa langue ». En effet, au Ve siècle, coexistaient les systèmes idéographique (le sumérien, repris par les Akkadiens qui y ajoutèrent des éléments syllabiques – ce système restera longtemps la langue de l’administration), syllabique et alphabétique (le phénicien, repris par les Grecs).

Le Livre d’Esther est donc plein d’une folle arrogance : alors qu’ils font partie de l’Empire Perse, et que les historiens de l’époque les ignorent, les Juifs prétendent diriger sa politique, en faisant exterminer les peuples qui leur déplaisent. En fait, Xerxès avait d’autres chats à fouetter : son règne est marqué par la première Guerre Médique, où les Perses seront arrêtés à Marathon ; et là, tout à coup, l’Histoire se remet à l’endroit, loin des élucubrations bibliques.

Mais l’histoire d’Esther est encore sujette à caution pour une autre raison : James Frazer, étudiant dans Le rameau d’or les rites du bouc  émissaire, s’arrête sur la fête des Pourim et l’histoire d’Esther. Il remarque que les noms qui y apparaissent ne sont pas hébreux, mais d’origine mésopotamienne : Esther/Ishtar, Mardochée/Mardouk (grand dieu akkadien et en particulier dieu protecteur de Babylone), Pourim de l’assyrien « pour », sort, destin. L’histoire d’Esther serait donc un camouflage, une légende étiologique pour naturaliser une fête empruntée à Babylone. Elle est néanmoins devenue très populaire, car elle célèbre la victoire des Juifs sur leurs ennemis.

Racine reprend fidèlement ce morceau d’« Histoire sainte », avec une seule différence : Esther s’abstient de réclamer l’extermination des Amalécites. Dans un contexte chrétien, et de la part d’un personnage décrit comme une petite chose douce et sensible, cela aurait pu choquer ! Racine se contente d’une allusion placée dans la bouche d’Assuérus :   « Je romps le joug funeste où les Juifs sont soumis ; je leur livre le sang de tous leurs ennemis », où le « tous » renvoie discrètement à l’idée d’extermination.

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-Tu ne tueras point
-Mais bon sang, on est au XXIème siècle

Jeff Danziger

 Toutefois, cette discrétion est bien hypocrite, car derrière l’histoire de la douce Esther, se cache encore une histoire de massacres : Racine a écrit Esther à la demande de Mme de Maintenon, pour que les pensionnaires de Saint Cyr, institution créée par elle pour les jeunes filles pauvres de la noblesse, puissent faire du théâtre avec décence. Les rapports entre Esther et Assuérus renvoient donc aux rapports entre Louis XIV et la Maintenon, devenue son épouse morganatique en 1683. Et la requête d’Esther renvoie au lobbying exercé par celle-là pour obtenir, peu avant la pièce, en 1685, la Révocation de l’Edit de Nantes, précédée et suivie, dans les années 1680, par les fameuses et sinistres dragonnades (sans doute aussi « hautes en couleur » que les batailles contre les Amalécites), contre les protestants. Racine n’a pas osé convertir le Roi Xerxès au judaïsme, mais les dernières paroles d’Assuérus : « que tout tremble au nom du dieu qu’Esther adore » sont, elles aussi, une allusion aux opérations militaires lancées pour obtenir la conversion des protestants.

Dans le même temps, la Bible servait déjà de feuille de route aux colons anglais dans leur conquête des terres américaines et l’extermination des Indiens.

 

L'avocat sud-africain Tembeka Ngcukaitobi évoque devant la Cour internationale de Justice les citations répétes de Netanyahou de l'injonction biblique à "tuer tous les Amalécites"


 
 
Mia Mottley, Première Ministre des Barbades, répond à Netanyahou, le tueur d'Amalécites à la 79ème AG des Nations Unies 
 

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26/02/2024

ROSA LLORENS
La Ferme des Bertrand : entre émotion et perplexité

Rosa Llorens, 26/2/2024 

La sortie de La ferme des Bertrand, de Gilles Perret, semble arriver au moment le plus opportun : elle constitue un hommage à un groupe d’agriculteurs et à leur travail à l’heure où les paysans sont obligés de défendre leur outil de travail contre Macron, Bruxelles et l’Empire US. Mais, malgré la force d’émotion du film, on peut se demander s’il éclaire vraiment la situation actuelle.

Le film reprend des images d’un premier documentaire, en noir et blanc, de Marcel Trillat, en 1972, d’un premier documentaire de G. Perret, de 1997, « Trois frères pour une vie », dont La ferme des Bertrand prend la suite. On suit donc, sur 50 ans, une famille d’éleveurs de Quincy, en Haute-Savoie (près de Genève), remarquable en ce qu’elle a réussi à préserver son exploitation à travers trois transmissions : trois frères ont d’abord repris la ferme de leurs parents, puis un de leurs neveux, avec sa femme Hélène, et maintenant un fils et un gendre d’Hélène. Le héros du film, c’est André, seul survivant de la fratrie originelle : au fil des trois films (et sur la belle affiche du film), on le voit vieillir et se recroqueviller (dans le troisième film, il a dû abandonner l’étable et limiter ses activités au poulailler). On suit d’abord les trois frères, puis André seul et ses descendants, dans leur vie quotidienne, dans l’étable, au pré, dans leur cuisine, en train de préparer leur soupe, ou de prendre un café arrosé, versé jusqu’à ras bord, dans des verres duralex (à cette occasion, on voit même le patriarche, leur père, la toute première génération). C’est donc le bilan de toute une vie que fait André, une vie de sacrifices (tous trois sont restés célibataires), et de dur travail, puisque, faute de capitaux, les trois frères ont dû tout faire à la force des bras (on les découvre même au départ dans une activité de casseurs de cailloux). 

 

 Tous les critiques relèvent la force des paroles d’André, leur impact sur le spectateur : la plupart d’entre nous ont encore des souvenirs de grands-parents paysans, souvenirs d’enfance qui imprègnent toute notre vie, aussi chacun peut-il voir en André un grand-père ou un père. Voilà un film qui montre la vraie vie, loin de tous ces films adultérés, idéologisés, dont les héroïnes bovaryennes n’ont d’autre problème que de « s’émanciper » du « patriarcat » et les héros de savoir si leur sexe leur convient ou non. C’est donc avec une profonde empathie qu’on voit le film : la vie des Bertrand, c’est la nôtre, telle qu’elle s’écoule, d’une saison à l’autre, d’une génération à l’autre, et on sort du cinéma la gorge un peu serrée.

Mais André n’a rien d’un nostalgique : il a toujours pris le parti de la modernité, c’est-à-dire de la mécanisation, au point que maintenant ses petits-neveux ne descendent de leur tracteur que pour suivre la gestion des bêtes sur l’ordinateur, et ne pensent plus à fignoler à la main le travail de la machine. Et sa nièce Hélène, qui va prendre sa retraite à plus de 65 ans, va être remplacée par une lourde machine à traire.

Cependant, ce parti-pris de modernité suscite moins d’empathie, pour diverses raisons.

D’abord, une raison qu’on peut taxer de sentimentale : on souffre de voir les bêtes soumises à un protocole imposé par les machines (tels des Palestiniens à un check-point) et défiler une par une sur des espèces de potences où elles sont traites. La mise bas d’une vache est encore plus pénible : l’éleveur tire sur les pattes avant du nouveau-né avec une corde pour accélérer la naissance (j’avais vu pire dans un film danois où le petit veau était attaché avec une chaîne sur laquelle l’éleveuse tirait comme une malade) ; la suite est encore pire : on écarte brutalement les pattes du veau : « Celui-là, c’est un mâle, il ira à la boucherie ». Puis on voit Hélène le nourrir au biberon en disant : « Il tète le lait de sa mère ». Peut-être, mais il ne connaîtra jamais sa mère, ni elle son petit, puisque les veaux sont élevés dans des boxes à part.

Il y a quelque chose de fondamentalement pervers dans l’élevage (et je ne parle même pas des poussins mâles jetés dans la broyeuse – pratique à laquelle on a théoriquement mis fin). Mais la solution n’est certainement pas de nous gaver d’insectes, et il faudrait en tout cas commencer par interdire l’importation de poulets ukrainiens produits dans d’abominables méga-usines [comme celles du groupe MHP, de l’oligarque Yuriy Kosyuk, plus gros producteur de poulets d’Europe, récemment épinglé par Macron].

Notre Ryaba [poule aux œufs d’or) : sans antibiotiques, sans hormones de croissance, existe aussi en version halal

Autre chose laisse perplexe dans ce film : oui, il est d’actualité parce qu’il y est question d’agriculteurs ; mais les Bertrand sont-ils représentatifs de leur profession ? On a parlé à propos du film de « conte de fées », et, effectivement, ils sont contents de leur sort, et la nouvelle génération peut même s’octroyer des vacances. Mais ils sont protégés par l’AOP Reblochon, qui leur garantit des prix convenables. Les agriculteurs qui manifestent aujourd’hui un peu partout en Europe de l’Ouest, ceux qui ont investi le Salon de l’Agriculture où paradait Macron (comme je ne regarde pas la télévision, je l’imagine en habit et culotte à rubans et perruque poudrée), luttent pour leur survie, et l’investissement en machines sophistiquées les endette irrémédiablement ; parmi eux, on compte, selon une statistique, un suicide tous les deux jours, selon une autre, deux suicides par jour.

La ferme des Bertrand est un film réussi (sans doute ce qu’on peut voir de mieux actuellement sur les écrans) et émouvant ; mais on peut s’étonner que le militant Gilles Perret, auteur en 2007 de Ma Mondialisation, produise un film aussi irénique. André conclut : « Notre vie est une réussite économique, mais un échec humain » (dans le domaine affectif) : si, sur le plan humain, il faudrait aussi parler de la satisfaction d’avoir mené à bien leur projet, sur le plan économique, il faudrait nuancer, tant leur prospérité (relative, bien sûr) paraît marginale dans la situation actuelle.