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2-M | 5º aniversario de la movilización en Madrid por los presos políticos saharauis: cinco años sin respuestas

El próximo lunes 2 de marzo se cumplen cinco años de concentraciones semanales ante el Ministerio de Asuntos Exteriores, en la Plaza de la Provincia (Madrid), para denunciar la situación de los presos políticos saharauis encarcelados en Marruecos y exigir al Gobierno español que asuma su responsabilidad política y jurídica ante esta vulneración continuada de derechos fundamentales.

14/02/2026

L’ICE dégage du Minnesota : le dégel a commencé

Pat Bagley, Salt Lake Tribune, 25/8/2025

 

Tom Homan, le « tsar des frontières » de Trump a déclaré le 12 février que l’Opération Metro Surge, lancée début décembre au Minnesota, était terminée. Il aura fallu trois morts — Renee Nicole Good, Victor Manuel Diaz et Alex Pretti -, plusieurs centaines de blessés et entre 3 000 et plus de 4 000 arrestations d’étrangers, majoritairement qualifiés de « criminal illegal aliens ».   Aucun bilan consolidé des expulsions effectives n’a été publié à ce jour. Les données disponibles restent fragmentaires et font l’objet de controverses sur la nature des arrestations et le profil des personnes interpellées. L’opération, menée principalement par l’ICE (Immigration and Customs Enforcement) et la CBP (Customs and Border Patrol), a été qualifiée par Washington de « plus vaste opération de contrôle migratoire jamais menée » dans l’intérieur des USA. 

On peut constater que la société et les autorités du Minnesota ont remporté une victoire sur la machine fédérale trumpesque. Leur résistance, allant jusqu'à une grève générale, a écrit une nouvelle page de l’histoire de l’autre USAmérique, celle d’en bas, des « grassroots » -les bases autorganisées ad hoc selon des relations de voisinage, d’affinité, intercommunautaires, interclassistes, intergénérationnelles et interconfessionnelles. Les éditions The Glocal Workshop/L’Atelier Glocal publieront la semaine prochaine un livre intitulé Deep North : Mni Sóta Makóche (Minnesota), patchwork de résistances, qui reconstitue la généalogie des migrations successives et des luttes qui ont façonné le Minnesota depuis un siècle et demi. En attendant, nous vous proposons les traductions de 3 articles.

Le premier se focalise sur des artisans cruciaux de la résistance, les journalistes-citoyen·es armé·es de leurs portables, le second pose la question première de l’après-Metro Surge : Washington doit rendre des comptes, l’ICE et sa patronne Kristi Noem doivent dégager. Le troisième article présente une initiative de deux étudiants consistant à fournir une cartographie interactive des opérations policières anti-immigrés à l’échelle  nationale et en temps réel.-Fausto Giudice, Tlaxcala

Les journalistes citoyen·nes, héro·ïnes méconnu·es de Minneapolis

Sans leurs vidéos des fusillades de l’ICE, nous ne saurions pas ce qui se passe vraiment.

Mark Hertsgaard, The Nation, 29/1/2026

Mark Hertsgaard est le correspondant pour l’environnement de The Nation, cofondateur et directeur exécutif de Covering Climate Now, une collaboration médiatique mondiale consacrée à la couverture du climat, cofondée par la Columbia Journalism Review et The Nation. Son nouveau livre est Big Red’s Mercy:  The Shooting of Deborah Cotton and A Story of Race in America.

 

Des Minnesotaines filment un agent des forces de l’ordre fédérales lors d’une patrouille à Minneapolis, le 11 janvier 2026. Photo Victor J. Blue / Bloomberg via Getty Images

Dimanche 25 janvier dans l’après-midi, le présentateur de CNN, Jake Tapper, interviewait la membre du Congrès Alexandria Ocasio-Cortez, quelques heures après que des agents de la patrouille frontalière eurent tué Alex Pretti. Soudain, CNN a coupé l’antenne pour une couverture en direct de la conférence de presse de la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem. Noem a déclaré que Pretti avait « attaqué nos officiers » en « brandissant » un pistolet et avait prévu « de tuer des forces de l’ordre ». Quand un journaliste a tenté de poser une question sur son affirmation, elle l’a interrompu pour dire : « Ce n’est pas une affirmation. Ce sont les faits. » Quand un autre journaliste a noté que la Maison-Blanche venait de traiter Pretti de « terroriste domestique », Noem a vigoureusement approuvé.

À ce moment-là, des vidéos prises par des témoins de la fusillade apparaissaient en ligne et sur les médias d’information. Quand Tapper a [repris son interview avec Ocasio-Cortez], la députée a dit que Noem et l’administration Trump « demandaient au peuple américain de ne pas croire ses yeux... de plutôt déposer votre croyance en tout ce qu’ils disent. Je ne demande pas au peuple américain de me croire, moi, ou elle, mais de se croire lui-même. »

Tout journaliste qui a prêté attention sait que le patron de Noem, le président Donald Trump, ne dit souvent pas la vérité. Trump a lancé sa carrière politique en affirmant sans preuve que le premier président noir d’Amérique n’était pas né aux USA, ce qui aurait signifié que Barack Obama était au pouvoir illégalement. Après avoir perdu l’élection de 2020, Trump a dit qu’il n’avait pas l’intention de quitter ses fonctions parce que, insistait-il, il avait en réalité gagné. Trump répète ce mensonge à ce jour, ainsi que son affirmation selon laquelle l’attaque du 6 janvier 2021 contre le Capitole pour le maintenir au pouvoir était un jour de « paix » et d’« amour ».

Mais en tissant leur dernière toile de mensonges, Trump et ses adjoints n’ont pas compté avec l’ingéniosité et le courage des Minnesotain·es qui ont été témoins des tirs des agents de la patrouille frontalière sur Pretti — et sur Renee Good avant lui — et ont enregistré ces scènes sur leurs téléphones portables. Sans ces preuves, la version des faits du gouvernement aurait eu le dessus pour façonner le récit public. Avec ces preuves, cependant, il est évident qu’« Alex ne tient clairement pas d’arme quand il est attaqué », comme l’ont écrit les parents « au cœur brisé mais aussi très en colère » de Pretti dans une déclaration le lendemain. « Il avait son téléphone dans sa main droite, et sa main gauche vide est levée au-dessus de sa tête essayant de protéger la femme que l’ICE venait de pousser au sol. » De même, les vidéos de témoins de la fusillade de Renee Good montrent qu’elle tournait son véhicule pour s’éloigner de l’agent de l’ICE Jonathan Ross au moment où celui-ci a tiré trois coups mortels à travers ses vitres.

Qu’ils le sachent ou non, les témoins qui ont enregistré ces vidéos sont des journalistes citoyen·nes. Ce sont des gens ordinaires, non formés au journalisme conventionnel, et ils témoignaient d’événements d’une importance capitale pour leur communauté et leur pays. Et ils le faisaient dans des conditions dangereuses, comme l’a également illustré Darnella Frazier, 17 ans, qui, le 25 mai 2020, a courageusement gardé son téléphone portable braqué sur l’agent de police Derek Chauvin pendant les neuf minutes et 29 secondes où le genou de Chauvin étouffait la vie de George Floyd.

Les événements de ces derniers jours ont montré que les journalistes citoyen·nes, bien qu’ils ne remplacent pas les professionnels, peuvent être un complément inestimable. Sans leur présence sur les lieux et leur sang-froid sous pression, le public et le reste des médias ignoreraient un aspect central de l’histoire qui se déroule à Minneapolis. Nous n’entendrions que la version gouvernementale de la vérité, qui, compte tenu des antécédents de l’administration Trump en matière de faussetés flagrantes, mérite un extrême scepticisme. En l’absence de ces vidéos, il est quasiment inconcevable que les rédactions de trois des journaux les plus influents d’USAmérique — The New York Times, The Washington Post et The Wall Street Journal — déclarent que la version de l’administration est tout simplement invraisemblable — à moins qu’elle ne cherche à faire marche arrière après avoir calomnié Pretti dans un premier temps.

Toutes les parties du système d’information moderne, des salles de rédaction traditionnelles aux influenceurs des médias sociaux, peuvent désormais présenter un compte rendu plus complet de ce qui se passe au Minnesota et laisser les téléspectateurs et les lecteurs tirer leurs propres conclusions. Et nous pouvons explorer les questions urgentes soulevées par ces vidéos, telles que : Combien de personnes de plus les agents de l’ICE ont-ils pu tuer quand aucune caméra n’enregistrait ? Travaillant de concert à ce moment critique pour la démocratie usaméricaine, les journalistes citoyen·nes et professionnel·les peuvent remplir la mission essentielle que les fondateurs de la nation envisageaient pour une presse libre : informer le peuple et demander des comptes au pouvoir.

L’ICE* fond dans l’hiver de Minneapolis

Il est maintenant temps d’abolir l’agence et de destituer Kristi Noem

John Nichols, The Nation, 13/2/2026

John Nichols est le rédacteur en chef exécutif de The Nation. Il a précédemment occupé les postes de correspondant pour les affaires nationales et de correspondant à Washington du magazine. Nichols a écrit, coécrit ou édité plus d’une douzaine de livres sur des sujets allant des histoires du socialisme américain et du Parti démocrate aux analyses des systèmes médiatiques usaméricains et mondiaux. Son dernier livre, coécrit avec le sénateur Bernie Sanders, est le best-seller du New York Times It’s OK to Be Angry About Capitalism.

*ICE, acronyme d’ Immigration and Customs Enforcement, signifie aussi « glace » en anglais, d’où le jeu de mots devenu courant, en particulier dans le Minnesota sous la neige hivernale.

Des manifestants défilent lors d’une manifestation « Nationwide Shutdown » contre les actions de l’ICE le 30 janvier 2026 à Minneapolis, Minnesota. Photo Stephen Maturen / Getty Images

Les habitants de Minneapolis ont élevé leurs voix dans une opposition glorieuse à l’occupation fédérale de leur ville avec une telle énergie, et une telle beauté, que le monde entier a entendu leur cri de justice. Et ils n’ont jamais cessé. Quelques jours seulement avant que le « tsar des frontières » de Donald Trump, Tom Homan, annonce officiellement que la vague meurtrière du ministère de la Sécurité intérieure, qui avait déployé des milliers d’agents armés et masqués de l’ICE dans leur ville, prendrait fin, 1 600 Minnesotain·es avaient rempli la caverneuse [église centrale luthérienne] du centre-ville de Minneapolis avec le chœur de leur résistance chantante :

Tiens bon
Tiens bon
Ma chère
Voici l’aube...

Quand l’aube est arrivée jeudi, après plus de deux mois de violence et de cruauté — qui ont inclus des milliers d’arrestations, de détentions et d’expulsions, et le meurtre de la poète et mère de trois enfants Renee Good et de l’infirmier de soins intensifs Alex Pretti — le maire de Minneapolis, Jacob Frey, est arrivé aussi près qu’un Minnesotain peut l’être de déclarer la victoire.

« Ils pensaient pouvoir nous briser, mais l’amour pour nos voisins et la détermination à endurer peuvent survivre à une occupation. Ces patriotes de Minneapolis montrent qu’il ne s’agit pas seulement de résistance — se tenir aux côtés de nos voisins est profondément américain », a déclaré le maire, qui avait annoncé en janvier : « À l’ICE, allez vous faire foutre de Minneapolis ! »

« Cette opération a été catastrophique pour nos voisins et nos entreprises, et maintenant il est temps pour un grand retour », a dit Frey. « Nous montrerons le même engagement envers nos résidents immigrés et la même endurance dans cette réouverture, et j’espère que tout le pays se tiendra à nos côtés alors que nous avançons ».

Frey a ajouté : « Les personnes qui méritent le crédit pour la fin de cette opération, ce sont les 435 000 résidents qui appellent Minneapolis leur maison ». Il a raison. La résistance pacifique à la vague de 3 000 agents de l’ICE et de la patrouille frontalière, mal formés et irresponsables, déployés par le ministère de la Sécurité intérieure dans la ville — avec des marches massives, des surveillances de quartier et des réseaux d’entraide pour soutenir les voisins menacés — a été aussi résiliente que belle. Et elle constitue un modèle pour la résistance dans les villes qui pourraient être ciblées ensuite.

Pourtant, Frey a également eu raison de décrire les dégâts causés par plus de deux mois d’occupation fédérale comme « catastrophiques ».

En plus des meurtres, des arrestations et détentions, et des expulsions d’hommes, de femmes et d’enfants, l’impact économique de l’Opération Metro Surge de la secrétaire à la Sécurité intérieure, Kristi Noem, a été accablant. La peur qui a saisi la ville était palpable. Travailleurs et consommateurs avaient peur de sortir de chez eux, laissant restaurants et magasins lutter pour rester ouverts. « La longue route vers la reprise commence maintenant », a dit jeudi le gouverneur du Minnesota, Tim Walz, en annonçant un plan pour fournir « 10 millions de dollars d’aide directe pour aider les entreprises touchées par l’Opération Metro Surge à se stabiliser, protéger les emplois et se remettre sur des bases solides ».

Dans une nation dirigée par des adultes responsables ayant un minimum d’intérêt pour le service public, cette aide serait accompagnée d’une aide financière fédérale. Mais le président Trump et le Congrès républicain complotent toujours pour donner plus d’argent à Noem et ses sbires afin d’étendre les opérations de l’ICE. Peut-être ont-ils reconnu leur erreur en ciblant Minneapolis, mais ils n’ont pas appris leur leçon. Et ils n’ont pas eu à rendre de comptes.

« L’Opération Metro Surge se termine parce que les Minnesotain·es se sont battu·es », a dit le procureur général du Minnesota, Keith Ellison, qui a ajouté : « Nous méritons toujours de la transparence, et Renee Good et Alex Pretti méritent justice. Je continuerai à exiger des enquêtes indépendantes sur leur mort et sur tout usage excessif de la force par des agents fédéraux ».

C’est une part vitale de l’équation de la reddition de comptes. Mais ça ne s’arrête pas là, comme l’a expliqué la congressiste Ilhan Omar.

« Deux de mes administrés, Renee Good et Alex Pretti, ont été tués par des agents fédéraux de l’immigration. Un troisième a été blessé par balle dans des circonstances douteuses. Des milliers de personnes ont été gazées au poivre et touchées par des armes non létales et harcelées par des agents masqués. Ce à quoi nous avons assisté n’était pas de l’application de la loi — c’était une terreur raciale militarisée déchaînée dans les rues du Minnesota comme une tentative délibérée de diaboliser la communauté somalienne », a dit Omar.

« L’Opération Metro Surge a révélé jusqu’où l’ICE est prête à aller pour intimider et terroriser les communautés noires, brunes et immigrées dans notre État. Presque tous les Somaliens du Minnesota sont citoyens, pourtant les agents de l’ICE ont harcelé les résidents exigeant des preuves de papiers et, quand les citoyens ont cherché à documenter ces interpellations illégales, ils ont été accueillis par la force létale. Les communautés latino, asiatique et autres communautés de couleur ont été forcées de se cacher indépendamment de leur statut, et ceux qui osaient vivre leur vie étaient souvent arrêtés sans cause. Ce n’était pas de la sécurité publique. C’était un abus d’autorité autoritaire ».

Omar soutient : « Rien de ce que nous avons vu n’était normal. Les entreprises sont en plein marasme à cause de la dévastation économique. Les familles sont brisées. Les enfants porteront le traumatisme d’agents fédéraux débarquant dans leurs quartiers pour le reste de leur vie. La douleur infligée à cette communauté ne s’effacera pas — elle restera gravée dans leur mémoire comme le moment où leur propre gouvernement s’est retourné contre eux ».

La reddition de comptes, dit la députée, nécessite une action audacieuse. Il est temps, explique-t-elle, « de passer à l’abolition de cette agence voyou pour qu’aucune communauté en Amérique ne soit plus jamais terrorisée comme ça ».

Omar a également soutenu la résolution 996 de la Chambre, qui cherche à destituer la secrétaire à la Sécurité intérieure pour crimes et délits graves. À ce jour, 187 membres de la Chambre se sont inscrits comme coparrains de la résolution — ce qui en fait l’une des initiatives de destitution les plus largement soutenues de l’histoire USaméricaine.

Déclarant : « Je ne me reposerai pas tant que nous ne pourrons garantir que cet abus de pouvoir et cette terreur ne pourront plus jamais se reproduire », Omar dit : « Il doit y avoir justice et reddition de comptes. Cette administration doit coopérer pleinement aux enquêtes indépendantes sur les meurtres de Renee Good et Alex Pretti. Le Congrès doit retenir les financements pour les actions illégales et s’assurer que les dollars fédéraux ne financent jamais les violations des droits civiques. Nous devrions traîner les secrétaires de cabinet et les chefs d’agence devant les commissions du Congrès et exiger des témoignages sous serment. Ils doivent expliquer qui a autorisé ces actions, quelles justifications légales ont été utilisées, et pourquoi les protections constitutionnelles ont été ignorées ».

Comment deux étudiants de première année suivent les actions de l'ICE à travers le pays

Avec ICE Map, Jack Vu et Abby Manuel, étudiants à l'université Rice (Houston, Texas), espèrent aider les communautés à comprendre où et comment les opérations de contrôle de l'immigration se déroulent en temps réel.

Arman Amin, The Nation, 13/2/2026

Arman Amin (promotion 2027) est étudiant à la faculté des arts et des sciences de l'université Vanderbilt (Nashville, Tennessee), où il se spécialise en sciences politiques, droit, histoire et société. Il est également boursier 2025 de la Fondation Puffin et rédige des articles sur la politique et la jeunesse pour le magazine The Nation.

À gauche : les étudiants de l’Université Rice Jack Vu et Abby Manuel. À droite : une capture d’écran d’ICE Map.

Depuis la deuxième investiture du président Trump l’année dernière, les actions fédérales d’application des lois sur l’immigration par les agents de l’ICE se sont considérablement étendues. Des agents ont été déployés dans les grandes villes avec des mesures de répression massives Des méthodes controversées et violentes de ciblage et de détention ont été déployées, suscitant une large attention et des protestations généralisées, particulièrement après les exécutions sommaires de Renee Good et Alex Pretti à Minneapolis.

Au milieu de cette tension croissante, deux étudiants de première année de l’Université Rice, Jack Vu et Abby Manuel, ont développé une plateforme en ligne, appelée ICE Map, qui suit les rapports locaux sur les actions de l’ICE et consolide les incidents vérifiés. Le projet vise à aider les utilisateurs à mieux comprendre où se déroule l’activité d’application des lois sur l’immigration et comment elle se déroule en temps réel.

La carte de Vu et Manuel a attiré une plus grande attention ces derniers mois, y compris une amplification par des activistes éminents tels que Greta Thunberg, qui a partagé le projet sur Instagram. Les étudiants ont également présenté leur travail au symposium 2025 New(s) Knowledge au MIT.

Je me suis entretenu avec Vu et Manuel sur la façon dont ils ont développé ce projet, le type d’accueil qu’ils ont reçu, et où ils voient les choses aller à partir de maintenant. La conversation a été éditée pour des raisons de longueur et de clarté.

Arman Amin : Qu’est-ce qui vous a inspiré pour développer ce projet ?

Jack Vu : Nous sommes tous les deux de Houston. J’avais ce projet de bénévolat avec des immigrants dans un complexe d’appartements dans l’est de Houston. Nous y allions chaque semaine, nous jouions à des jeux, lisions des livres, faisions de la marelle, et nous leur apprenions le football américain. En avril 2025, ils ont arrêté de se présenter un samedi, et nous nous sommes demandé : « Que se passe-t-il ? »

Quelqu’un du programme va frapper aux portes et un résident dit que l’ICE est venue le week-end dernier, donc aucun d’eux ne quitte sa maison. Ils ne vont même pas à l’école. Donc le programme s’est arrêté parce que les enfants ne pouvaient plus venir. C’était assez rageant.

Abby Manuel : Jack et moi étions dans la même classe d’informatique au lycée, donc nous avons travaillé sur beaucoup de projets différents ensemble. Il m’a consultée sur ce qui se passait avec son programme.

Je pense que nous avons tous les deux été vraiment touchés par le problème. Quand on grandit dans la communauté de Houston, l’immigration est quelque chose de très présent. Nous avons une énorme communauté hispanophone. Dans notre école, nous avons commencé à avoir des forums sur les actions de l’ICE. C’est devenu très pertinent pour la vie quotidienne, surtout à Houston.

Donc nous avons commencé à travailler sur le projet juste après avoir fini le lycée parce que nous avions beaucoup de temps libre. Nous avons commencé à travailler quelques jours par semaine, puis le projet a évolué en quelque chose de beaucoup plus vaste. Nous avons juste décidé de passer des journées entières dans des cafés à coder, et nous sommes devenus vraiment passionnés par l’entreprise. Nous avons lancé le site probablement seulement deux semaines après avoir commencé à y travailler.

Mais nous avons continué à y travailler pour construire notre base de données. L’une des plus grandes difficultés dès le début a été d’acquérir des sources, car nous voulions vraiment mettre l’accent sur les voix locales plutôt que simplement sur « Que dit le gouvernement à propos de l’ICE ? Que disent les gros titres nationaux à propos de l’ICE ? Quelles sont les grandes statistiques ? » Nous voulions capturer ce qui se passait davantage sur le terrain.

Nous sommes tombés sur un outil appelé Media Cloud qui nous a aidés à rassembler tous ces journaux locaux grâce à un outil basé sur des requêtes. Et une fois que nous avons découvert cela, nous avons pu vraiment continuer à amplifier le site et simplement le construire au cours de l’été.

AA : Pouvez-vous expliquer ce que fait ICE Map et comment ça fonctionne ?

JV : C’est une plateforme d’agrégation de nouvelles. Nous récupérons des milliers et des milliers d’articles de tout le pays et nous les jetons tous dans ce grand pipeline où nous évaluons s’ils sont pertinents pour l’activité de l’ICE. Par exemple, est-ce que ça parle vraiment de notre objectif visé, et ensuite, est-ce que ça contient des informations de localisation qui nous permettraient de le cartographier ? En fonction du résultat de notre pipeline, nous sommes capables de l’insérer pour que les gens puissent regarder autour d’eux, ils peuvent regarder leur région, ils peuvent regarder Minneapolis, Houston, Los Angeles, et voir les actualités pertinentes concernant l’activité de l’ICE.

Le bon côté des news, c’est qu’elles sont déjà vérifiées. Certaines cartes adoptent une approche où elles regroupent des « rapports d’utilisateurs ». Quelque chose que nous pensions difficile dans ce processus était que vous devez en quelque sorte vérifier manuellement tous ces différents rapports, et les gens font de faux rapports. Mais toutes ces sources d’actualités locales ont déjà fait tout ce travail. Nous pouvons profiter de ça pour diffuser leur travail sur une plus grande scène.

AM : Nous utilisons également les gros titres des journaux nationaux. Nous incluons même des sources provenant des communiqués de presse de l’ICE. Nous essayons vraiment de donner aux gens une vue d’ensemble de ce qui se passe, parce que nous pensons que l’information et la transparence sont la chose la plus importante.

AA : À quoi a ressemblé le processus de construction de cet outil, du début à la fin ?

JV : Nous avons toujours su que ce serait en quelque sorte un problème de données. Vous savez, montrer des choses sur une carte, ce n’est pas très difficile. Il y a de très bons outils pour vous aider à le faire, créés par des gens très intelligents. Mais nous passions des heures sur nos ordinateurs portables, à essayer de trouver de bonnes sources cohérentes qui rapportent systématiquement l’activité de l’ICE d’une manière qui soit vérifiée, et c’est ce qui nous a conduits à Media Cloud, aux organisations à but non lucratif, à ce genre de choses. L’essentiel de l’application consiste à obtenir de bonnes informations.

AM : Et ensuite, une fois que nous avons ces informations, il faut filtrer ce qui est vraiment pertinent, ce qui est lié à l’ICE en termes d’immigration, pas seulement lié à "ice" en termes de tempêtes hivernales et de gel. Se débarrasser de tous ces faux positifs. Trouver aussi le lieu, s’assurer que nous représentons fidèlement les données, est une autre difficulté.

AA : Comment la carte a-t-elle été utilisée jusqu’à présent ? Pouvez-vous savoir combien de personnes accèdent à votre carte ou interagissent avec elle ?

JV : Nous avons environ 100 000 utilisateurs aujourd’hui, dans tout le pays. Nous voyons une large répartition géographique. Washington, DC, est numéro un, suivi de Cleveland et Houston.

AM : En ce qui concerne la façon dont les gens utilisent le site, je pense que c’est vraiment un outil d’information pour apprendre ce qui se passe dans leur communauté. Notre site n’aide pas réellement les gens à suivre les agents de l’ICE dans leur région. Il s’agit vraiment d’aider à informer les gens. Donc je pense que la plupart de nos utilisateurs recherchent simplement des informations sur ce qui se passe dans leur région.

AA : Quel type d’accueil le projet a-t-il reçu depuis son lancement ?

AM : Quand notre site est sorti pour la première fois, nous essayions de le promouvoir sur nos pages Instagram et sur quelques fils Reddit. Quand vous mettez quelque chose sur l’Internet général, vous allez évidemment recevoir des avis mitigés. Nous avons certainement reçu un peu de résistance. Et l’ICE est un sujet très brûlant.

Il y a eu un peu de réaction négative au début, mais je dirais que c’était extrêmement positif, surtout pour les gens de notre communauté, nos amis, nos familles et les autres étudiants de notre région. Beaucoup de gens à Houston ont vraiment vu l’outil comme un bénéfice plutôt qu’un danger, et récemment, nous avons reçu des retours encore plus positifs. Le trafic du site a un peu stagné après son lancement, puis récemment, il a vraiment augmenté. Nous avons eu beaucoup d’activité récente de l’ICE, donc je pense que le sujet devient encore plus pressant. Les gens continuent vraiment à chercher des ressources.

Pas plus tard que la semaine dernière, Greta Thunberg a posté notre site sur son Instagram. Nous avons donc commencé à avoir beaucoup plus de suivis. Ensuite, l’Université Rice a publié un article sur notre projet. Toute cette couverture médiatique accrue a attiré plus de regards sur le site, et je pense que les réponses à tout cela dans notre communauté ont été vraiment positives. Et à travers le pays, les gens apprennent ce qui se passe et espèrent simplement pouvoir se débarrasser d’un peu de la peur et de l’inconnu. Les gens viennent nous voir et nous félicitent pour les projets, et nous remercient pour le travail. Donc notre communauté a vraiment apprécié l’outil.

AA : Comment cette attention et cette visibilité accrues ont-elles façonné le projet ?

AM : Ça a été incroyable d’avoir plus de regards sur le travail. C’était notre intention avec le projet depuis le début. Nous l’avons créé pour qu’il puisse aider les gens, pour qu’il puisse toucher autant de personnes que possible et simplement faire passer le message. Nous avons été invités par cette organisation avec laquelle nous nous étions associés, Media Cloud, à présenter notre travail lors d’un symposium du MIT en octobre.

C’était probablement l’une des plus grandes opportunités que nous ayons eues d’avoir des regards et des retours sur notre site. Beaucoup d’entre eux nous ont donné des retours sur notre projet que nous avons pu intégrer, et nous avons créé des liens vraiment significatifs. Le présenter à eux a été la première fois que j’ai eu l’impression de réaliser que « OK, cet outil est vraiment, vraiment significatif ».

AA : Ces dernières semaines, les conversations nationales sur l’ICE sont devenues encore plus vives suite à la répression très médiatisée et aux protestations au Minnesota, y compris les exécutions de Renee Good et Alex Pretti par des agents fédéraux. Comment ce moment national a-t-il façonné la façon dont les gens réagissent à votre projet ICE Map, et cela a-t-il influencé votre façon de penser votre propre rôle ou responsabilité dans ce moment ?

JV : Ce qui se passe à Minneapolis est très révélateur parce que c’est si flagrant. Avec Alex Pretti et Renee Goode, tout le monde peut regarder les vidéos et réaliser ce qui se passait par lui-même. Mais en même temps, s’ils suivent certains sites d’information, ils verraient des opinions qui ne sont pas du tout en phase avec ce que montre la vidéo.

Le but d’ICE Map a toujours été de donner aux gens ces informations pour leur montrer exactement ce que l’ICE faisait, parce que nous pensions que cela leur était très préjudiciable, n’est-ce pas ? Ce qui nuit le plus à l’ICE, c’est que les gens connaissent la vérité exacte sur ce qu’ils font. Je pense que Minneapolis rend cela très évident. Le but a toujours été d’attirer l’attention sur le site. Il s’agissait toujours de montrer aux gens : « Voici ce qu’ils font à Houston. Voici ce qu’ils font à Los Angeles, Chicago et New York. Voici la vérité : Ils portent des masques et ils courent partout et tabassent les gens ».

AA : Comment envisagez-vous l’évolution du projet à l’avenir ?

AM : Comme nous l’avons mentionné, le plus grand facteur sur notre site est vraiment l’information, les sources. Donc tout ce que nous pouvons faire pour simplement augmenter nos sources et obtenir autant d’informations que possible est vraiment l’objectif. Juste continuer à rassembler ce qui existe et l’afficher de la manière la plus précise possible et simplement nous assurer que nous filtrons au mieux de nos capacités.

AA : Pour l’avenir, qu’espérez-vous poursuivre tous les deux après l’obtention de votre diplôme ? Le travail sur ce projet a-t-il façonné ces objectifs ?

JV : ICE Map est presque comme une start-up. Vous construisez votre produit, puis vous allez essayer d’amener les gens à le regarder, peut-être à s’y intéresser un peu. J’ai hâte de faire cela à l’avenir.

AM : J’ai toujours été très intéressée par l’intersection entre le droit, la technologie et l’économie. J’étudie l’économie et l’informatique à Rice. J’espère prendre l’intersection de ces domaines et peut-être poursuivre quelque chose dans le domaine du droit après l’obtention de mon diplôme, peut-être aller à l’école de droit. J’espère pouvoir rassembler tout cela. ICE Map est une représentation de ces compétences en quelque sorte. Il capture les aspects juridiques et de politique publique ainsi que la technologie et l’informatique. Cela a été un produit incroyable pour moi d’explorer ces intérêts, en plus de faire quelque chose d’impactant pour ma communauté, ce qui a toujours été une priorité.

AA : Il y a eu des rapports selon lesquels Meta bloquait l’accès à l’ICE List, une base de données des employés du ministère de la Sécurité intérieure. Comment voyez-vous votre projet comme différent, et avez-vous eu des préoccupations concernant la censure ou les restrictions de plateforme ?

JV : Nous nous sommes inquiétés à ce sujet, mais nous sommes confiants que ce que nous faisons est tout à fait légitime et bon. Nous n’avons pas l’intention de dire à tout le monde : « ce type est un agent de l’ICE, ce type est un agent de l’ICE ».  Ce que nous faisons, c’est mettre en lumière des informations publiquement disponibles, et c’est impactant. Il ne s’agit pas d’aller se tenir physiquement devant des agents de l’ICE et de les empêcher de faire ce qu’ils font, mais plutôt de laisser l’opinion publique changer.

AM : Au final, nous ne faisons que servir des informations qui existent déjà et les rendre faciles à trouver pour les gens, car il n’est pas facile de savoir ce qui se passe dans sa communauté, même si des sources existent. Nous ne créons aucune nouvelle information. Nous ne suivons pas l’ICE. Peu importe où vous vous situez sur l’immigration, il n’y a vraiment aucune ambiguïté légale là-dedans. Je pense que tout le monde devrait être d’accord sur le fait que le public devrait comprendre ce qui se passe avec le gouvernement, ce qui se passe dans sa vie, et ce qui se passe dans sa communauté. 

12/02/2026

Chomsky, Epstein et les contradictions qui nous interpellent

Riccardo Taddei, comune-info,11/2/2026
Traduit par Tlaxcala

Riccardo Taddei est un juriste italien, expert du Machrek et auteur du livre L’ordine del Caos. Anatomia del conflitto tra Israele e Palestina [L’ordre du chaos. Anatomie du conflit entre Israël et la Palestine (Ombre corte)].

Peut-on passer sa vie à dénoncer le capital et la marchandisation des corps, puis accepter la compagnie, les faveurs et l’intimité d’un capitaliste pédocriminel* qui a construit son réseau de pouvoir également sur le trafic de jeunes filles ? Si nous prenons au sérieux ce que Chomsky a écrit sur le pouvoir, la réponse est brutale : oui, c’est possible.

Chomsky est aujourd’hui la démonstration vivante de ses propres théories sur la fabrique du consentement, non parce qu’il était hypocrite dès le départ, mais parce que personne n’est immunisé contre les dynamiques qu’il décrit lorsqu’on acquiert suffisamment de prestige. La leçon la plus dévastatrice de l’affaire Epstein-Chomsky est que le pouvoir contemporain ne fonctionne pas principalement par la répression ouverte des dissidents, mais par leur incorporation.

« L’enjeu politique n’est pas d’effacer Chomsky ou de brûler ses livres. L’enjeu est de cesser de projeter sur nos maîtres une aura de pureté… », écrit Riccardo Taddei – Il nous reste l’obligation de construire des formes de critique du pouvoir qui soient plus collectives, moins dépendantes de figures charismatiques isolées… Et il nous reste, peut-être surtout, la responsabilité d’appliquer la critique systémique à nous-mêmes, à nos cercles, à nos pratiques. Quels sont nos “Epstein”, peut-être à plus petite échelle ?… (NDLR comune-info)

 

J’ai estimé Noam Chomsky pendant des années. Je l’ai lu, cité, utilisé comme une boussole morale et intellectuelle. C’est précisément pour cela que voir son nom apparaître aussi fréquemment dans les dossiers sur Jeffrey Epstein – non pas comme un contact occasionnel, mais comme une présence récurrente, complice, reconnaissante de l’accès qu’Epstein pouvait lui garantir – n’est pas seulement une information judiciaire : c’est une gifle symbolique, l’effondrement d’une certaine image de l’intellectuel radical.

Ce qui émerge des documents est désormais clair : Chomsky ne s’est pas contenté de « rencontrer une fois » Epstein, il a entretenu cette relation pendant des années après la condamnation de 2008 pour crimes sexuels sur mineurs, le considérant comme un interlocuteur précieux pour comprendre le système financier mondial, volant à bord de son jet et bénéficiant de ses connexions. On ne peut pas réduire tout cela à une simple méprise, une distraction, un « je ne savais pas ». À ce niveau d’information, à cet âge, avec cette lucidité analytique, savoir qui est Jeffrey Epstein n’était pas un détail optionnel, c’était le point de départ – que Chomsky franchit amplement, allant même jusqu’à le justifier.

De là naît la question qui m’a laissé stupéfait : peut-on passer sa vie à dénoncer l’impérialisme, le capital, la marchandisation des corps… et ensuite accepter la compagnie, les faveurs et l’intimité d’un capitaliste pédocriminel qui a construit son réseau de pouvoir aussi sur le trafic de mineur·es ? Si nous prenons au sérieux ce que Chomsky a écrit sur le pouvoir, la réponse est brutale : oui, c’est possible. Non pas parce que c’est « juste », mais parce que le système qu’il a lui-même décrit est si envahissant qu’il englobe même ses critiques les plus radicaux, lorsque ceux-ci voient dans un nœud de pouvoir comme Epstein un canal privilégié d’accès à l’information, aux relations, aux ressources.

Ici émerge un paradoxe dévastateur : l’intellectuel qui a passé des décennies à déconstruire les mécanismes du consentement fabriqué, qui nous a appris à regarder avec suspicion toute forme de pouvoir concentré, qui a démasqué les connexions entre élites économiques et politiques, s’est retrouvé assis à la table de l’un des nœuds les plus obscurs de ce même réseau. Et la justification – vouloir « comprendre le système financier de l’intérieur » – sonne terriblement creux quand nous pensons aux jeunes filles dont la souffrance a rendu possible l’existence de cette table.

La cooptation symbolique comme stratégie de pouvoir

Ici, ce n’est pas seulement la cohérence personnelle de Chomsky qui est en jeu, aussi douloureuse que soit la déception. C’est l’image même de ce que signifie aujourd’hui être un « intellectuel critique ». L’affaire Epstein nous montre que les élites ne veulent pas seulement des milliardaires, des banquiers et des politiciens à leur table : elles veulent aussi des philosophes, des linguistes, des scientifiques, des prix Nobel, des voix de gauche. Non pas pour discuter de leurs livres, mais pour pouvoir dire : « tous, même vos maîtres, passent par ici ». C’est une cooptation symbolique. Sur le plan matériel, les corps des victimes ; sur le plan symbolique, les réputations de ceux qui auraient dû se trouver de l’autre côté de la barricade.

C’est peut-être la leçon la plus amère : le pouvoir n’a pas besoin de convaincre ses critiques de se taire. Il lui suffit de les rendre complices par la proximité, par l’accès, par cette zone grise où « fréquenter » ne signifie pas nécessairement « approuver » mais signifie certainement normaliser.

Chaque fois que Chomsky montait dans cet avion, chaque dîner partagé, chaque conversation sur la finance mondiale alors qu’ailleurs des jeunes filles étaient réduites à l’état de marchandise, constituait une petite victoire pour le système : même le plus radical des critiques peut être attiré à l’intérieur, si on lui offre assez de curiosité intellectuelle à satisfaire.

Les trois pouvoirs d’Epstein

Epstein, dans ce cadre, n’est pas un monstre isolé mais le concentré de trois pouvoirs : financier, relationnel et biopolitique. Financier, parce qu’il gère des capitaux et des patrimoines opaques et fait office d’intermédiaire entre des richesses qui se déplacent hors de la vue du public. Relationnel, parce que son agenda mêle d’anciens chefs de gouvernement, des scientifiques, des intellectuels, des managers des grandes technologies et de la finance, créant une zone grise où les décisions et les accords se prennent loin de tout contrôle. Biopolitique, parce que son « service » n’est pas seulement un conseil financier, mais aussi un accès à des corps, surtout des corps vulnérables, traités comme des biens de luxe et des instruments de chantage.

Cette tripartition est cruciale pour comprendre pourquoi Epstein était si central et pourquoi sa chute a ébranlé tant de sphères différentes. Il n’était pas « seulement » un pédocriminel, pas « seulement » un gestionnaire de patrimoine, pas « seulement » un réseauteur d’élites. Il était tout cela à la fois, et c’est précisément cette convergence qui rendait son pouvoir si absolu et son impunité si durable.

Le pouvoir financier lui donnait accès aux couloirs où se décident les sorts de secteurs économiques entiers. Le pouvoir relationnel faisait de lui un hub indispensable pour qui voulait se connecter à d’autres centres de pouvoir. Et le pouvoir biopolitique – le plus obscène – lui garantissait à la fois le contrôle direct sur les corps des victimes et une forme de contrôle indirect sur ceux qui, en le fréquentant, se rendaient potentiellement vulnérable au chantage, exposés, compromis.

Au-delà de Marx : possession, impunité, secrets partagés

Marx parlait de la possession des moyens de production ; avec Epstein, nous voyons quelque chose d’encore plus nu : la possession des corps et l’achat de l’impunité. Non seulement les corps des jeunes filles abusées, déplacées comme des marchandises entre îles, villas et avions ; mais aussi le corps social d’élites entières, maintenues ensemble par des secrets partagés, des faveurs échangées, des scandales potentiels suspendus comme des épées de Damoclès. C’est un capitalisme qui ne se limite pas à exploiter le travail : il achète le silence, il achète l’accès, il achète même la possibilité de n’être jamais pleinement jugé, comme le démontre le silence substantiel d’aujourd’hui.

C’est l’évolution – ou peut-être mieux, la révélation – de ce que le capitalisme avait toujours été, même dans ses formes antérieures, mais qui aujourd’hui se manifeste avec une clarté brutale. Des plantations esclavagistes où les maîtres revendiquaient le droit de posséder non seulement la force de travail mais les corps mêmes des esclaves, jusqu’aux magnats industriels du XIXe siècle qui exerçaient un pouvoir sexuel sur les ouvrières, le capitalisme a toujours eu cette dimension biopolitique. Epstein la porte simplement à l’extrême, la globalisant, la financiarisant, la rendant partie intégrante d’un réseau transnational de pouvoir et de perversion.

Et il y a un élément supplémentaire, encore plus subtil : la possession par le secret partagé. Ceux qui fréquentaient Epstein, ceux qui acceptaient ses faveurs, ceux qui montaient dans ses avions, devenaient membres d’une communauté du silence. Pas nécessairement complices de ses crimes au sens strict, mais certainement liés à lui par un pacte implicite : je ne parle pas de ce que je sais, tu ne parles pas de moi. C’est une forme de pouvoir qui va au-delà du chantage direct : c’est la création d’une classe qui se reconnaît à travers ce qu’elle sait et tait, à travers les privilèges partagés qui restent invisibles au public.

Le court-circuit, alors, est celui-ci : un théoricien de la critique systémique qui accepte d’entrer dans cette constellation, non pas comme enquêteur infiltré, mais comme personne frayant et donc reconnaissante. Ce n’est pas l’erreur d’un jeune naïf, c’est le choix d’un intellectuel âgé qui décide que la valeur informationnelle et relationnelle d’Epstein compte plus que le scandale moral lié à son nom. Nous pouvons rationaliser autant que nous voulons – la curiosité, l’étude de « l’intérieur » des élites, le désir de comprendre les mécanismes financiers – il reste que certaines lignes, si l’on veut rester un exemple de cohérence, on ne les franchit pas. La ligne Epstein en était une.

Et ici, nous devons être honnêtes avec nous-mêmes : si c’était un intellectuel conservateur, un économiste néolibéral, un apologiste du capitalisme qui avait fréquenté Epstein, nous l’aurions liquidé d’un haussement d’épaules. « Évidemment, ils sont tous pareils, le pouvoir appelle le pouvoir ». Mais avec Chomsky, ça fait mal précisément parce que nous attendions quelque chose de différent. Nous attendions que ses théories se traduisent en pratiques de vie cohérentes, que la lucidité analytique génère aussi une vigilance éthique. Au lieu de cela, nous découvrons que l’on peut être le plus brillant analyste du pouvoir et néanmoins succomber à sa séduction lorsqu’elle se présente sous la forme « juste » – non pas comme corruption directe, non pas comme achat explicite, mais comme accès privilégié au cœur du système que l’on étudie. C’est la version intellectuelle de cette dynamique que Chomsky lui-même a décrite pour les médias : il n’est pas nécessaire d’acheter directement les journalistes, il suffit de créer des conditions structurelles où certains comportements deviennent naturels, évidents, inévitables.

Au-delà de la personne : le système qui englobe même les critiques

Pour cette raison, l’enjeu politique n’est pas d’effacer Chomsky ou de brûler ses livres. L’enjeu est de cesser de projeter sur nos maîtres une aura de pureté qui les place en dehors du monde qu’ils décrivent. Chomsky n’est pas un saint tombé de son piédestal : c’est un homme inséré dans un réseau de pouvoir qui, à un moment donné, a choisi de valoriser davantage l’accès que la distance critique. Cela fait de lui, malgré lui, un cas d’étude parfait de ce qu’il a lui-même analysé pendant des décennies : l’intégration des intellectuels dans la machine du pouvoir, leur fonction de légitimation, leur vulnérabilité à la séduction des cercles restreints.

Il y a une ironie tragique dans tout cela : Chomsky devient la démonstration vivante de ses propres théories sur la fabrique du consentement. Cette « classe intellectuelle » qu’il a décrite comme structurellement intégrée au système de pouvoir, cette tendance des experts à graviter autour des centres décisionnels, cette complicité subtile entre ceux qui analysent le pouvoir et ceux qui l’exercent – tout cela se matérialise dans sa propre biographie. Non pas parce qu’il était hypocrite dès le départ, mais parce que personne n’est immunisé contre les dynamiques qu’il décrit lorsqu’il devient suffisamment prestigieux, suffisamment « intéressant » pour les détenteurs du pouvoir réel.

La vraie question

Et alors la question change : non plus « comment Chomsky a-t-il pu ? », mais « à quel point un système est-il profond, où même les critiques les plus radicaux trouvent commode d’orbiter autour de ceux qui possèdent argent, corps, secrets ? ». Epstein et son réseau démontrent qu’à certains niveaux, le capitalisme ne se contente pas de posséder des usines, des banques et des médias. Il veut détenir aussi les corps des victimes et, avec eux, les biographies et les réputations de ceux qui pourraient un jour se lever et dénoncer. Quand tu t’assieds à cette table, tu as l’impression d’entrer « pour comprendre le système » ; en réalité, c’est le système qui entre en toi et te rend partie prenante de sa scénographie.

C’est la leçon la plus dévastatrice de l’affaire Epstein-Chomsky : le pouvoir contemporain ne fonctionne pas principalement par la répression ouverte des dissidents, mais par leur incorporation. Il n’est pas nécessaire de faire taire Chomsky quand on peut l’avoir comme invité sur son jet privé. Il n’est pas nécessaire de censurer ses critiques quand on peut le rendre partie du paysage qu’il critique. C’est une forme de neutralisation bien plus sophistiquée que la censure : laissez-les dire tout ce qu’ils veulent, pourvu qu’ensuite, dans la vie réelle, ils soient disposés à boire un verre avec vous.

Et cela vaut bien au-delà de Chomsky. Combien d’autres intellectuels critiques, militants, journalistes d’investigation se trouvent dans des zones grises similaires ? Combien acceptent des financements de fondations liées à des milliardaires discutables ? Combien participent à des conférences sponsorisées par des entreprises qu’ils critiquent par ailleurs ? Combien construisent des carrières académiques à étudier le pouvoir tout en en devenant, de manière subtile, une partie intégrante ? L’affaire Epstein est extrême, mais la dynamique est répandue.

Préserver la lucidité dans la déception

Je continue de reconnaître la valeur analytique de nombreuses pages de Chomsky. Mais je ne peux plus les utiliser comme si elles étaient le discours de quelqu’un qui est resté en dehors de l’étreinte mortelle du pouvoir qu’il critique. Cette affaire ne détruit pas la théorie, mais elle nous oblige à regarder aussi les théoriciens comme des sujets exposés à la même logique de cooptation qu’ils décrivent. Et elle nous rappelle une chose inconfortable : dans un capitalisme qui exige non seulement le profit, mais l’impunité et la possession des corps, personne – même le plus lucide des critiques – n’est automatiquement à l’abri du risque de devenir, ne serait-ce que pour un trait, partie du problème.

On pourrait même dire que cette affaire confirme, de manière perverse, la validité des analyses de Chomsky sur le pouvoir. Si le système était moins envahissant qu’il ne l’a décrit, lui-même n’y serait pas tombé. Le fait que même un critique aussi radical puisse être intégré démontre exactement à quel point les mécanismes qu’il a passé sa vie à décrire sont puissants. Ce n’est pas une consolation, mais c’est une leçon à ne pas gaspiller.

Que faire de cette prise de conscience

Alors, que nous reste-t-il ? Pas l’iconoclastie gratuite, pas la destruction de tout ce que Chomsky a écrit. Il nous reste plutôt une tâche plus difficile : apprendre à lire la pensée critique à travers les contradictions de ses auteurs, et non en dépit d’elles. Utiliser l’affaire Chomsky-Epstein comme un rappel permanent que les idées doivent marcher sur leurs propres jambes, indépendamment de qui les a formulées.

Il nous reste aussi l’obligation de construire des formes de critique du pouvoir qui soient plus collectives, moins dépendantes de figures charismatiques isolées. Si notre analyse du capitalisme s’effondre quand s’effondre notre gourou intellectuel de référence, alors elle n’était pas assez solide. Les structures de pouvoir que Chomsky a décrites existent indépendamment du fait qu’il ait été cohérent ou non dans son combat contre elles. Notre tâche est de les reconnaître et de les combattre, avec ou sans maîtres parfaits.

Et il nous reste, peut-être surtout, la responsabilité d’appliquer la critique systémique aussi à nous-mêmes, à nos cercles, à nos pratiques. Quels sont nos « Epstein », à plus petite échelle ? Quels compromis faisons-nous pour avoir accès à des ressources, des plateformes, des informations ? Où traçons-nous nos lignes rouges, et jusqu’où sommes-nous disposés à les déplacer lorsque l’accès qui nous est offert est suffisamment séduisant ?

L’affaire Epstein-Chomsky n’est pas une fin, c’est un point de départ pour une réflexion plus mûre sur la critique du pouvoir. Elle nous enlève l’innocence, elle nous contraint à regarder sans voile combien il est difficile de rester cohérent dans un système conçu précisément pour coopter même les dissidents. Mais c’est précisément cette prise de conscience, pour douloureuse qu’elle soit, qui peut faire de nous de meilleurs critiques – moins enclins à l’adoration des maîtres, plus attentifs aux dynamiques concrètes du pouvoir, plus vigilants face à nos propres compromis.

La déception brûle. Mais si nous parvenons à la métaboliser sans tomber dans le cynisme, elle peut devenir le fondement d’une critique plus lucide, plus désenchantée, plus capable de regarder le pouvoir – et ceux qui prétendent le critiquer – avec des yeux réellement libres.

Après tout, mon plus grand maître, mon docker de père, m’avait prévenu dès que j’étais jeune, lycéen d’abord puis étudiant à l’université : le pouvoir te dévore, surtout si tu es un intellectuel… reste toujours fidèle à ceux dont tu es issu.

NdT
*L’original utilise le terme malheureusement généralisé de « pédophile » qui ne nous semble pas convenir aux abuseurs d’enfants et de mineurs, auquel nous préférons celui de pédocriminel.

Pristimantis chomskyi est le nom que deux zoologues équatoriens ont donné à cette espèce de grenouille découverte dans les Andes


Chomsky, Epstein y las contradicciones que nos interpelan

Riccardo Taddei, comune-info,11-2-2026
Traducido por
Tlaxcala

Riccardo Taddei es un jurista italiano, experto en el Máshrek y autor del libro L’ordine del Caos. Anatomia del conflitto tra Israele e Palestina [El orden del caos. Anatomía del conflicto entre Israel y Palestina (Ombre corte)].

¿Se puede pasar la vida denunciando el capital y la mercantilización de los cuerpos, y luego aceptar la compañía, los favores y la intimidad de un capitalista pedocriminal* que construyó su red de poder también sobre la trata de jóvenes? Si nos tomamos en serio lo que Chomsky escribió sobre el poder, la respuesta es brutal: sí, es posible.

Chomsky es hoy la demostración viviente de sus propias teorías sobre la fabricación del consentimiento, no porque fuera hipócrita desde el principio, sino porque nadie es inmune a las dinámicas que describe cuando adquiere suficiente prestigio. La lección más devastadora del caso Epstein-Chomsky es que el poder contemporáneo no funciona principalmente mediante la represión abierta de los disidentes, sino mediante su incorporación.

«Lo que está en juego políticamente no es borrar a Chomsky o quemar sus libros. Lo que está en juego es dejar de proyectar sobre nuestros maestros un aura de pureza…», escribe Riccardo Taddei – Nos queda la obligación de construir formas de crítica del poder que sean más colectivas, menos dependientes de figuras carismáticas aisladas… Y nos queda, quizás sobre todo, la responsabilidad de aplicar la crítica sistémica a nosotros mismos, a nuestros círculos, a nuestras prácticas. ¿Cuáles son nuestros “Epstein”, quizás a menor escala?… (NdR comune-info)

 

Durante años aprecié a Noam Chomsky. Lo leí, lo cité, lo utilicé como brújula moral e intelectual. Es precisamente por eso que ver su nombre aparecer con tanta frecuencia en los archivos de Jeffrey Epstein – no como un contacto ocasional, sino como una presencia recurrente, cómplice, agradecida por el acceso que Epstein podía garantizarle – no es solo información judicial: es una bofetada simbólica, el derrumbe de una cierta imagen del intelectual radical.

Lo que surge de los documentos es ahora claro: Chomsky no solo “conoció a Epstein una vez”, mantuvo esta relación durante años después de la condena de 2008 por delitos sexuales contra menores, considerándolo un interlocutor valioso para comprender el sistema financiero mundial, volando en su jet y beneficiándose de sus conexiones. No se puede reducir todo esto a un simple malentendido, una distracción, un “no sabía”. A este nivel de información, a esta edad, con esta lucidez analítica, saber quién era Jeffrey Epstein no era un detalle opcional, era el punto de partida – que Chomsky cruza ampliamente, llegando incluso a justificarlo.

De aquí nace la pregunta que me dejó estupefacto: ¿se puede pasar la vida denunciando el imperialismo, el capital, la mercantilización de los cuerpos… y luego aceptar la compañía, los favores y la intimidad de un capitalista pedocriminal que construyó su red de poder también sobre la trata de menores? Si nos tomamos en serio lo que Chomsky escribió sobre el poder, la respuesta es brutal: sí, es posible. No porque sea “justo”, sino porque el sistema que él mismo describió es tan invasivo que engloba incluso a sus críticos más radicales, cuando estos ven en un nodo de poder como Epstein un canal privilegiado de acceso a información, relaciones, recursos.

Aquí emerge una paradoja devastadora: el intelectual que pasó décadas deconstruyendo los mecanismos del consentimiento fabricado, que nos enseñó a mirar con sospecha cualquier forma de poder concentrado, que desenmascaró las conexiones entre élites económicas y políticas, se encontró sentado a la mesa de uno de los nodos más oscuros de esa misma red. Y la justificación – querer “comprender el sistema financiero desde dentro”– suena terriblemente hueca cuando pensamos en las jóvenes cuyo sufrimiento hizo posible la existencia de esa mesa.

La cooptación simbólica como estrategia de poder

Aquí no está solo en juego la coherencia personal de Chomsky, por dolorosa que sea la decepción. Es la imagen misma de lo que significa hoy ser un “intelectual crítico”. El caso Epstein nos muestra que las élites no quieren solo multimillonarios, banqueros y políticos en su mesa: también quieren filósofos, lingüistas, científicos, premios Nobel, voces de izquierda. No para discutir sus libros, sino para poder decir: “todos, incluso vuestros maestros, pasan por aquí”. Es una cooptación simbólica. En el plano material, los cuerpos de las víctimas; en el plano simbólico, las reputaciones de quienes deberían haber estado al otro lado de la barricada.

Esta es quizás la lección más amarga: el poder no necesita convencer a sus críticos de que callen. Le basta con hacerlos cómplices mediante la proximidad, mediante el acceso, mediante esa zona gris donde “frecuentar” no significa necesariamente “aprobar” pero ciertamente significa normalizar.

Cada vez que Chomsky subía a ese avión, cada cena compartida, cada conversación sobre finanzas globales mientras en otro lugar jóvenes eran reducidas a mercancía, constituía una pequeña victoria para el sistema: incluso el crítico más radical puede ser atraído hacia dentro, si se le ofrece suficiente curiosidad intelectual que satisfacer.

Los tres poderes de Epstein

Epstein, en este marco, no es un monstruo aislado sino el concentrado de tres poderes: financiero, relacional y biopolítico. Financiero, porque gestionaba capitales y patrimonios opacos y actuaba como intermediario entre riquezas que se movían fuera de la vista del público. Relacional, porque su agenda mezclaba a exjefes de gobierno, científicos, intelectuales, directivos de grandes tecnológicas y finanzas, creando una zona gris donde las decisiones y acuerdos se tomaban lejos de todo control. Biopolítico, porque su “servicio” no era solo asesoramiento financiero, sino también acceso a cuerpos, especialmente cuerpos vulnerables, tratados como bienes de lujo e instrumentos de chantaje.

Esta tripartición es crucial para entender por qué Epstein era tan central y por qué su caída sacudió tantas esferas diferentes. No era “solamente” un pedocriminal, no era “solamente” un gestor de patrimonios, no era “solamente” una red de élites. Era todo eso a la vez, y es precisamente esta convergencia la que hacía su poder tan absoluto y su impunidad tan duradera.

El poder financiero le daba acceso a los pasillos donde se deciden los destinos de sectores económicos enteros. El poder relacional lo convertía en un hub indispensable para quien quisiera conectarse a otros centros de poder. Y el poder biopolítico – el más obsceno – le garantizaba tanto el control directo sobre los cuerpos de las víctimas como una forma de control indirecto sobre aquellos que, al frecuentarlo, se volvían potencialmente vulnerables al chantaje, expuestos, comprometidos.

Más allá de Marx: posesión, impunidad, secretos compartidos

Marx hablaba de la posesión de los medios de producción; con Epstein vemos algo aún más desnudo: la posesión de los cuerpos y la compra de la impunidad. No solo los cuerpos de las jóvenes abusadas, desplazadas como mercancías entre islas, villas y aviones; sino también el cuerpo social de élites enteras, mantenidas unidas por secretos compartidos, favores intercambiados, escándalos potenciales suspendidos como espadas de Damocles. Es un capitalismo que no se limita a explotar el trabajo: compra el silencio, compra el acceso, compra incluso la posibilidad de no ser nunca plenamente juzgado, como demuestra el silencio sustancial de hoy.

Esta es la evolución – o quizás mejor, la revelación – de lo que el capitalismo siempre había sido, incluso en sus formas anteriores, pero que hoy se manifiesta con una claridad brutal. Desde las plantaciones esclavistas donde los amos reclamaban el derecho a poseer no solo la fuerza de trabajo sino los cuerpos mismos de l@s esclav@s, hasta los magnates industriales del siglo XIX que ejercían poder sexual sobre las trabajadoras, el capitalismo siempre ha tenido esta dimensión biopolítica. Epstein simplemente la lleva al extremo, globalizándola, financiarizándola, convirtiéndola en parte integral de una red transnacional de poder y perversión.

Y hay un elemento adicional, aún más sutil: la posesión mediante el secreto compartido. Quienes frecuentaban a Epstein, quienes aceptaban sus favores, quienes subían a sus aviones, se convertían en miembros de una comunidad del silencio. No necesariamente cómplices de sus crímenes en sentido estricto, pero ciertamente vinculados a él por un pacto implícito: yo no hablo de lo que sé, tú no hablas de mí. Es una forma de poder que va más allá del chantaje directo: es la creación de una clase que se reconoce a través de lo que sabe y calla, a través de los privilegios compartidos que permanecen invisibles al público.

El cortocircuito, entonces, es este: un teórico de la crítica sistémica que acepta entrar en esta constelación, no como investigador infiltrado, sino como alguien que se codea y por tanto agradecido. No es el error de un joven ingenuo, es la elección de un intelectual anciano que decide que el valor informativo y relacional de Epstein cuenta más que el escándalo moral vinculado a su nombre. Podemos racionalizar cuanto queramos – la curiosidad, el estudio “desde dentro” de las élites, el deseo de comprender los mecanismos financieros – sigue siendo que ciertas líneas, si se quiere seguir siendo un ejemplo de coherencia, no se cruzan. La línea Epstein era una de ellas.

Y aquí debemos ser honestos con nosotros mismos: si fuera un intelectual conservador, un economista neoliberal, un apologista del capitalismo quien hubiera frecuentado a Epstein, lo habríamos liquidado con un encogimiento de hombros. “Obviamente, se valen todos, el poder llama al poder”. Pero con Chomsky duele precisamente porque esperábamos algo diferente. Esperábamos que sus teorías se tradujeran en prácticas de vida coherentes, que la lucidez analítica generara también una vigilancia ética. En cambio, descubrimos que se puede ser el más brillante analista del poder y sin embargo sucumbir a su seducción cuando se presenta bajo la forma “correcta” – no como corrupción directa, no como compra explícita, sino como acceso privilegiado al corazón del sistema que se estudia. Es la versión intelectual de esa dinámica que el propio Chomsky describió para los medios: no es necesario comprar directamente a los periodistas, basta con crear condiciones estructurales donde ciertos comportamientos se vuelven naturales, obvios, inevitables.

Más allá de la persona: el sistema que engloba incluso a los críticos

Por esta razón, lo que está en juego políticamente no es borrar a Chomsky o quemar sus libros. Lo que está en juego es dejar de proyectar sobre nuestros maestros un aura de pureza que los sitúa fuera del mundo que describen. Chomsky no es un santo caído de su pedestal: es un hombre inserto en una red de poder que, en un momento dado, eligió valorar más el acceso que la distancia crítica. Esto lo convierte, a pesar suyo, en un caso de estudio perfecto de lo que él mismo analizó durante décadas: la integración de los intelectuales en la maquinaria del poder, su función legitimadora, su vulnerabilidad a la seducción de los círculos restringidos.

Hay una ironía trágica en todo esto: Chomsky se convierte en la demostración viviente de sus propias teorías sobre la fabricación del consentimiento. Esta “clase intelectual” que él describió como estructuralmente integrada en el sistema de poder, esta tendencia de los expertos a gravitar alrededor de los centros de decisión, esta sutil complicidad entre quienes analizan el poder y quienes lo ejercen – todo esto se materializa en su propia biografía. No porque fuera hipócrita desde el principio, sino porque nadie es inmune a las dinámicas que describe cuando se vuelve suficientemente prestigioso, suficientemente “interesante” para los detentadores del poder real.

La verdadera pregunta

Y entonces la pregunta cambia: ya no “¿cómo pudo Chomsky?”, sino “¿qué tan profundo es un sistema, donde incluso los críticos más radicales encuentran conveniente orbitar alrededor de quienes poseen dinero, cuerpos, secretos?”. Epstein y su red demuestran que, a ciertos niveles, el capitalismo no se contenta con poseer fábricas, bancos y medios. Quiere poseer también los cuerpos de las víctimas y, con ellos, las biografías y reputaciones de quienes algún día podrían levantarse y denunciar. Cuando te sientas a esa mesa, crees que entras “para comprender el sistema”; en realidad, es el sistema el que entra en ti y te convierte en parte de su escenografía.

Esta es la lección más devastadora del caso Epstein-Chomsky: el poder contemporáneo no funciona principalmente mediante la represión abierta de los disidentes, sino mediante su incorporación. No es necesario silenciar a Chomsky cuando puedes tenerlo como invitado en tu jet privado. No es necesario censurar sus críticas cuando puedes convertirlo en parte del paisaje que critica. Es una forma de neutralización mucho más sofisticada que la censura: dejad que digan todo lo que quieran, siempre que luego, en la vida real, estén dispuestos a tomar una copa con vosotros.

Y esto se extiende mucho más allá de Chomsky. ¿Cuántos otros intelectuales críticos, activistas, periodistas de investigación se encuentran en zonas grises similares? ¿Cuántos aceptan financiación de fundaciones vinculadas a multimillonarios cuestionables? ¿Cuántos participan en conferencias patrocinadas por empresas que critican por otra parte? ¿Cuántos construyen carreras académicas estudiando el poder mientras se convierten, de manera sutil, en parte integrante de él? El caso Epstein es extremo, pero la dinámica está extendida.

Preservar la lucidez en la decepción

Sigo reconociendo el valor analítico de muchas páginas de Chomsky. Pero ya no puedo utilizarlas como si fueran el discurso de alguien que permaneció fuera del abrazo mortal del poder que critica. Este caso no destruye la teoría, pero nos obliga a mirar también a los teóricos como sujetos expuestos a la misma lógica de cooptación que describen. Y nos recuerda algo incómodo: en un capitalismo que exige no solo el beneficio, sino la impunidad y la posesión de los cuerpos, nadie – ni siquiera el más lúcido de los críticos – está automáticamente a salvo del riesgo de convertirse, aunque sea solo en algún rasgo, en parte del problema.

Incluso se podría decir que este caso confirma, de manera perversa, la validez de los análisis de Chomsky sobre el poder. Si el sistema fuera menos invasivo de lo que él describió, él mismo no habría caído en él. El hecho de que incluso un crítico tan radical pueda ser integrado demuestra exactamente cuán poderosos son los mecanismos que él pasó su vida describiendo. No es un consuelo, pero es una lección que no debe desperdiciarse.

Qué hacer con esta toma de conciencia

Entonces, ¿qué nos queda? No la iconoclasia gratuita, no la destrucción de todo lo que Chomsky escribió. Nos queda más bien una tarea más difícil: aprender a leer el pensamiento crítico a través de las contradicciones de sus autores, y no a pesar de ellas. Utilizar el caso Chomsky-Epstein como un recordatorio permanente de que las ideas deben caminar sobre sus propias piernas, independientemente de quién las haya formulado.

Nos queda también la obligación de construir formas de crítica del poder que sean más colectivas, menos dependientes de figuras carismáticas aisladas. Si nuestro análisis del capitalismo se derrumba cuando se derrumba nuestro gurú intelectual de referencia, entonces no era lo suficientemente sólido. Las estructuras de poder que Chomsky describió existen independientemente de si él fue coherente o no en su lucha contra ellas. Nuestra tarea es reconocerlas y combatirlas, con o sin maestros perfectos.

Y nos queda, quizás, sobre todo, la responsabilidad de aplicar la crítica sistémica también a nosotros mismos, a nuestros círculos, a nuestras prácticas. ¿Cuáles son nuestros “Epstein” a menor escala? ¿Qué compromisos hacemos para tener acceso a recursos, plataformas, información? ¿Dónde trazamos nuestras líneas rojas, y hasta dónde estamos dispuestos a desplazarlas cuando el acceso que se nos ofrece es suficientemente seductor?

El caso Epstein-Chomsky no es un final, es un punto de partida para una reflexión más madura sobre la crítica del poder. Nos quita la inocencia, nos obliga a mirar sin velo lo difícil que es permanecer coherente en un sistema diseñado precisamente para cooptar incluso a los disidentes. Pero es precisamente esta toma de conciencia, por dolorosa que sea, la que puede convertirnos en mejores críticos – menos inclinados a la adoración de los maestros, más atentos a las dinámicas concretas del poder, más vigilantes frente a nuestros propios compromisos.

La decepción quema. Pero si logramos metabolizarla sin caer en el cinismo, puede convertirse en el fundamento de una crítica más lúcida, más desencantada, más capaz de mirar al poder – y a quienes pretenden criticarlo – con ojos verdaderamente libres.

Después de todo, mi gran maestro, mi padre estibador, me había advertido desde que era joven, primero estudiante de secundaria y luego universitario: el poder te devora, especialmente si eres intelectual… mantente siempre fiel a aquellos de quienes provienes.

NdT
*El original utiliza el término desafortunadamente generalizado de “pedófilo” que no nos parece adecuado para los abusadores de niñ@s y menores, por lo que preferimos el de pedocriminal.

Pristimantis chomskyi es el nombre que dos zoólogos ecuatorianos le dieron a esta especie de rana descubierta en los Andes.