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17/08/2026

Kamel Daoud, le béniouiouiste hard qui a déjà conquis Paris : provoquer n'est pas démontrer

Le cinéaste français né en Irak Abbas Fahdel analyse la dernière chronique de Kamel Daoud parue dans l’hebdomadaire Le Point du 12 août. Source : Meta

La chronique de Kamel Daoud sur « Mamdani & Cie : l’islamisme soft à la conquête de Washington » révèle moins la réalité politique américaine qu’une certaine manière, devenue presque caricaturale, de regarder le monde arabe et musulman depuis les tribunes médiatiques occidentales. Daoud ne se contente pas de critiquer Mamdani, Abdul El-Sayed ou une nouvelle génération de militants musulmans américains : il construit un récit dans lequel l’identité musulmane, le soutien à la cause palestinienne, la gauche et la critique de l’Occident finissent artificiellement par se fondre dans la même catégorie : celle d’un « islamisme soft » qui avancerait masqué jusqu’au cœur de Washington.

Le procédé est d’autant plus contestable que le titre contient déjà le verdict. Il ne s’agit plus d’examiner des programmes, des idées, des contradictions ou des trajectoires politiques, mais de désigner des individus comme les représentants d’une menace. Le musulman qui entre dans la politique américaine ne serait plus simplement un citoyen américain ; il deviendrait le symptôme d’une « conquête ». Le musulman qui défend les Palestiniens ne serait plus nécessairement animé par une conviction politique, anticoloniale ou humanitaire ; il deviendrait suspect d’islamisme. Le musulman qui se situe à gauche ne serait plus seulement socialiste, progressiste ou anticapitaliste ; il participerait à une mystérieuse entreprise de pénétration idéologique de Washington. C’est ainsi que l’analyse politique se transforme en procès d’intention.

Le plus troublant est que Kamel Daoud semble reproduire exactement le mécanisme qu’il prétend dénoncer. Il reproche à certains progressistes occidentaux de réduire les individus à leur identité musulmane, mais il fait lui-même de cette identité la clé permettant d’interpréter leurs positions politiques. Il transforme le musulman en catégorie politique avant même d’avoir démontré que sa religion détermine son projet politique. Or être musulman n’est pas une idéologie. Soutenir les droits des Palestiniens n’est pas une idéologie islamiste. Être socialiste n’est pas être islamiste. Critiquer la politique étrangère américaine n’est pas haïr l’Occident. Et dénoncer le génocide à Gaza n’est pas, par définition, soutenir le Hamas.

Ce qui apparaît alors derrière cette chronique, c’est une figure médiatique devenue familière : celle de l’Arabe ou du musulman « acceptable », celui qui peut être installé confortablement dans l’espace médiatique occidental à condition de confirmer certaines représentations que cet espace attend de lui. Il ne s’agit évidemment pas de nier à Daoud sa liberté intellectuelle ni son droit de critiquer les sociétés arabes ou musulmanes. Il s’agit de constater la fonction particulière qu’il finit par occuper dans un certain paysage médiatique : celle du musulman qui rassure l’Occident sur lui-même en dénonçant inlassablement les siens.

C’est ici que la référence de Malcolm X à la figure du « house negro », le « nègre de maison », devient éclairante — non comme assimilation littérale entre des situations historiques différentes, mais comme métaphore d’un mécanisme de domination. Malcolm X décrivait ainsi celui qui, placé à proximité du maître, finissait par défendre l’ordre du maître et par considérer les intérêts de celui-ci comme les siens. Le parallèle permet de poser une question dérangeante : que devient, dans l’espace médiatique contemporain, l’intellectuel arabe ou musulman dont la légitimité occidentale semble se renforcer à mesure qu’il confirme les peurs, les soupçons et les préjugés de ceux qui l’écoutent ?

Daoud semble avoir transformé cette position en véritable rente symbolique. Il peut dénoncer l’islamisme, les sociétés arabes, les Palestiniens, les militants de gauche ou les musulmans occidentaux avec une violence qui serait immédiatement suspecte dans la bouche d’un journaliste occidental, précisément parce que sa parole est présentée comme venant de « l’intérieur ». Il devient alors une sorte de caution culturelle : puisque la critique vient d’un Arabe ou d’un musulman, elle pourrait difficilement être qualifiée d’islamophobe ou de condescendante. Le procédé est redoutablement efficace. La parole du dominé supposé devient le certificat d’authenticité du discours dominant.

Mais cette position comporte un prix : à force de vouloir être l’exception acceptable, on finit par ne plus voir ceux dont on parle. Les Arabes deviennent des masses, les musulmans deviennent une menace potentielle, les Palestiniens deviennent un problème, la gauche devient une alliée objective de l’islamisme, et toute critique de l’ordre occidental est soupçonnée de ressentiment anti-occidental. Tout ce qui devrait être distingué est mélangé jusqu’à produire un ennemi commode.

La chronique sur Mamdani et El-Sayed illustre parfaitement cette dérive. Au lieu de prendre au sérieux la crise profonde du Parti démocrate américain, le rejet de l’establishment, la montée d’une gauche socialiste, la transformation du rapport des jeunes Américains à Israël et à la Palestine ou encore les revendications sociales qui traversent les États-Unis, Daoud choisit une grille biaisée : les musulmans seraient en train de conquérir Washington. Une campagne électorale devient une conquête. Des citoyens américains deviennent les instruments d’une idéologie religieuse. Une évolution politique complexe est réduite à une menace civilisationnelle.

Ce vocabulaire n’est pas innocent. Il produit un imaginaire dans lequel le musulman qui réussit politiquement n’est jamais simplement un citoyen qui participe à la démocratie : il est quelqu’un qui « avance ». Le musulman élu n’est pas simplement élu : il « conquiert ». Le musulman critique d’Israël n’est pas simplement critique : il est potentiellement islamiste. Et le musulman qui revendique une transformation radicale de la politique américaine devient nécessairement suspect de vouloir transformer l’Amérique de l’intérieur.

C’est une vision profondément condescendante de la démocratie. Elle suppose implicitement que certains citoyens auraient une légitimité politique moindre que d’autres en raison de leur origine ou de leur religion. Le citoyen blanc, chrétien ou athée qui défend la cause palestinienne est un militant politique. Le citoyen musulman qui fait exactement la même chose risque, dans la grille de lecture de Daoud, de devenir un agent de l’islamisme.

Daoud sait provoquer. Mais provoquer n’est pas démontrer. La formule ne remplace pas la preuve. L’étiquette « islamisme soft » lui permet d’éviter la démonstration : si aucun programme islamiste n’est clairement identifiable, il suffit d’inventer une version « soft » de l’islamisme. Ainsi, toute contradiction disparaît. S’ils ne sont pas islamistes, c’est qu’ils sont des islamistes qui ne disent pas leur nom. Et s’ils protestent contre cette accusation, leur protestation peut à son tour devenir la preuve de leur dissimulation. C’est une mécanique intellectuelle particulièrement pauvre.

On peut critiquer Mamdani. On peut critiquer El-Sayed. On peut interroger leurs positions. On peut contester leur programme et leurs alliances. Mais pour être intellectuellement honnête, il faut critiquer ce qu’ils disent et ce qu’ils font, et non fabriquer autour d’eux une fiction d’« islamisme soft » destinée à rendre leur existence politique inquiétante.

La véritable question n’est donc pas de savoir si l’islamisme conquiert Washington. La question est de savoir pourquoi une partie de la jeunesse américaine rejette l’ordre politique traditionnel, pourquoi elle conteste la politique américaine au Moyen-Orient, pourquoi elle refuse de considérer Israël comme une exception permanente à la critique et pourquoi des candidats musulmans, juifs, athées ou chrétiens peuvent désormais trouver un électorat autour d’un discours social et anticolonial.

Cette réalité est beaucoup plus complexe, et surtout beaucoup plus dérangeante, que la fable d’une conquête islamiste.

Kamel Daoud devrait savoir qu’un intellectuel issu du monde arabe ne devient pas plus libre simplement parce qu’il est applaudi par les institutions occidentales. La liberté intellectuelle consiste aussi à refuser le rôle que l’on vous assigne, même lorsque ce rôle est confortable, prestigieux et rémunérateur. Elle consiste à pouvoir critiquer l’Occident lorsqu’il le mérite, comme on critique les sociétés arabes lorsqu’elles le méritent. Elle consiste surtout à ne pas devenir l’Arabe ou le musulman de service chargé de fournir à l’Occident la confirmation morale de ses propres certitudes.

Car le problème n’est pas qu’un Arabe critique les Arabes, ni qu’un musulman critique l’islamisme. Le problème commence lorsque cette critique devient une marchandise médiatique, lorsque l’identité de celui qui parle devient la garantie d’une vérité que l’on attend précisément de lui, et lorsque la parole venue « de l’intérieur » est utilisée pour fermer toute possibilité de contradiction.

C’est à cet endroit que la référence à Malcolm X prend toute sa force. Non pas pour traiter Kamel Daoud de « nègre de maison » — formule historiquement située, brutale et qui ne peut être transposée mécaniquement — mais pour interroger le mécanisme qu’elle désignait : celui d’un système de domination qui distingue les voix indigènes selon leur capacité à conforter ou à contester l’ordre établi.

Le paradoxe est cruel : celui qui prétend combattre l’islamisme au nom de la liberté risque, à force de tout ramener à l’islamisme, de devenir l’un des meilleurs auxiliaires d’un autre enfermement : celui qui réduit les musulmans à une menace, les Palestiniens à un problème et les Arabes à des sujets que l’Occident doit constamment surveiller, corriger ou juger.

Daoud, dans sa chronique, ne décrit pas une conquête : il participe surtout à la fabrication d’un fantasme.