Pour
les élites arabes, du Maroc au Golfe, les dossiers de Jeffrey Epstein
constituent un miroir inconfortable : une carte d’affaires, de complicités et d’accords
dans l’ombre
Tahar Lamri, Kritica.it, 2/3/2026
Originale : All’ombra
degli accordi di Abramo: la rete araba di Jeffrey Epstein
Traduit par Tlaxcala
Bill
Clinton, sa fille Chelsea, Epstein et Ghislaine Maxwell au mariage de Mohamed
VI en 2002. Photo publiée par le New York Post
En
juin 2014, Jeffrey Epstein écrivait à Peter Thiel – cofondateur de PayPal et de
Palantir, la société d’analyse de données au service des services de
renseignement usaméricains et israéliens – une phrase qui résume une vision du
monde : « Imagine si ce chaos était vraiment ce que Obama voulait vraiment
: Irak, Iran, Libye, Syrie, Palestine, Liban, Égypte. Nous devrions admettre
une stratégie brillamment exécutée ». C’était sa lecture. Le Moyen-Orient
et l’Afrique du Nord comme un échiquier du désordre délibéré. Epstein comme
observateur privilégié – peut-être plus – de cette partie.
Les
fichiers du Département de la Justice des USA dessinent de nombreuses cartes,
dont celle-ci : la carte des ambitions géopolitiques et financières d’Epstein
dans une région qu’il avait appris à fréquenter avec méthode. Arabie saoudite,
Émirats arabes unis, Maroc, Qatar, Égypte, Libye : dans chacun de ces pays,
Epstein avait cultivé des relations et des canaux, avancé des propositions. Un
intermédiaire d’un type particulier, celui qui transforme l’accès aux personnes
en monnaie d’échange et la confiance en levier de pouvoir. Un opérateur
systémique qui avait compris, avant et mieux que beaucoup, que le monde arabe
était un territoire en redéfinition. Qui savait se mouvoir dans ses couloirs
informels pouvait en tirer des rentes extraordinaires. Normalisations
diplomatiques, avoirs souverains gelés, grands chantiers immobiliers,
privatisations de ressources stratégiques : Epstein n’était pas toujours à l’origine
de ces processus, mais il savait systématiquement comment s’approcher de ceux
qui les gouvernaient.
Pour
le monde arabe et moyen-oriental, ces fichiers constituent un miroir
inconfortable. Ils révèlent comment fonctionnent les réseaux de pouvoir
transnationaux qui traversent les monarchies du Golfe, les gouvernements
occidentaux, les services de renseignement et les institutions internationales
; et comment l’accès privilégié à ces réseaux s’obtenait, au moins en partie,
par la complicité dans un système criminel qui exploitait les sujets les plus
vulnérables.
Cet
article reconstruit la dimension arabe et moyen-orientale de ce réseau : les
Émirats arabes unis, le Maroc, l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte, la Libye,
le Liban, la Syrie et l’Algérie, cette dernière étant un cas à part, en tant
que pays que le réseau n’a jamais réussi à pénétrer. La carte, avec les noms,
les dates, les sommes et – là où les documents le permettent – les intentions.
Les
origines : comment Epstein est entré dans le monde arabe
L’histoire
moyen-orientale d’Epstein commence en 1981 à Londres, avec un trafiquant d’armes.
Le
triangle Leese-Maxwell-Khashoggi
Cette
année-là, Epstein – fraîchement licencié par Bear Stearns – effectue un voyage
au Royaume-Uni. Il y rencontre Douglas Leese, intermédiaire aristocratique en
armes qui avait bâti sa fortune en négociant le plus gros contrat militaire
britannique de l’histoire : la vente d’avions de chasse Tornado à la Royal
Saudi Air Force. Selon le New York Times, Leese « a
servi de mentor » à Epstein et lui a fait rencontrer l’élite britannique
et internationale.
Ce
fut Leese qui introduisit Epstein auprès de deux personnages qui allaient
définir sa trajectoire. Le premier était Robert Maxwell, le magnat de la presse
britannique déjà connu pour ses liens documentés avec le Mossad, le MI6 et le
KGB, et père de Ghislaine, future complice d’Epstein, aujourd’hui en prison
avec une peine de vingt ans. Le second était Adnan Khashoggi, le milliardaire
saoudien, courtier en armes le plus célèbre du monde, au centre du scandale Iran-Contra,
dans la liste des « clients » de la société de conseil d’Epstein.
Epstein
a entamé un bref partenariat avec J. Stanley Pottinger, ancien fonctionnaire du
Département de la Justice usaméricain impliqué dans un réseau de vente d’armes
à l’Iran entre 1981 et 1986, les années de l’Iran-Contra. À cette époque,
Israël servait d’intermédiaire dans les ventes d’armes usaméricaines à l’Iran,
et les bénéfices finançaient les Contras au Nicaragua. C’est dans cet
environnement qu’Epstein a appris à se mouvoir entre secrets d’État, opérations
clandestines et réseaux traversant plusieurs gouvernements.
Le
passeport avec résidence en Arabie saoudite
Un
détail significatif : dans l’appartement new-yorkais d’Epstein, des agents du
FBI ont trouvé dans le coffre-fort un passeport autrichien expiré avec sa
photo, un faux nom et une adresse en Arabie
saoudite. Ses avocats ont expliqué qu’il servait de protection contre d’éventuels
ravisseurs. L’explication n’a convaincu aucun des enquêteurs. Avec le
passeport, il y avait des diamants et des espèces.
Les
Émirats arabes unis : le nœud central
De
tous les pays arabes qui apparaissent dans les dossiers Epstein, les Émirats
ont la présence la plus documentée et la plus détaillée, indiquant qu’il s’agit
d’une relation structurelle, impliquant la figure la plus puissante du secteur
logistique mondial et une diplomate à l’ONU, et atteignant, de manière
indirecte, le prince héritier Mohammed bin Zayed.
Jeffrey
Epstein et Sultan Ahmed Bin Sulayem, sur une photo publiée par les démocrates
de la commission de surveillance de la Chambre des représentants à Washington,
aux Etats-Unis, le 18 décembre 2025. Sulayem a été relevé de ses fonctions
le 13 février 2026, suite aux révélations de ses liens avec « Epstine »
[attention à bien prononcer, sous peine d’encourir les foudres des pourfendeurs d’antisémites]
Sultan
Ahmed bin Sulayem : l’ami qui ne l’a jamais déçu
Sultan
Ahmed bin Sulayem est l’un des hommes les plus puissants des Émirats arabes
unis. Né à Dubaï dans une famille ayant des liens directs avec la famille
régnante Al Maktoum, il a supervisé l’expansion de la zone franche de Jebel Ali
dans les années 1980, puis a dirigé DP World, le géant logistique qui gère
aujourd’hui dix pour cent du trafic mondial de conteneurs dans 186 ports et 77
pays. Son nom apparaît plus de 4 700 fois dans les documents déclassifiés. Les
courriels couvrent une période allant de 2007 à quelques semaines avant la mort
d’Epstein en 2019 ; la quasi-totalité sont postérieurs à sa condamnation de
2008. « Tu ne m’as jamais déçu, pas une seule fois, même à moitié »,
écrit Epstein à Sultan bin Sulayem en juin 2013 (fichier DOJ).
L’île,
l’île fantôme et les femmes
Les
documents révèlent que Sulayem visitait régulièrement Little Saint James, l’île
privée d’Epstein dans la Caraïbe. « J’ai passé des moments vraiment
magnifiques sur ton île », écrivit-il en juin 2013. Quand en septembre
2017 l’ouragan Irma dévasta la région, Sulayem offrit d’envoyer ses propres
ingénieurs pour rendre l’île « à l’épreuve des ouragans ». Plus
significatif encore : selon ce qu’a rapporté le Miami Herald, Epstein acheta l’île adjacente, Great St. James
Cay, par le biais d’une société écran dont le bénéficiaire s’avérait être
Sulayem. Le propriétaire Christian Kjaer refusait de vendre à Epstein en raison
de ses condamnations pour délits sexuels : pour contourner ce refus, Epstein
utilisa le nom de l’émirati. Un porte-parole de Sulayem a démenti, mais un
courriel de décembre 2016 dans lequel Sulayem décrivait Epstein comme « cher
ami et associé en affaires » propriétaire de ses îles contredit la version
officielle.
Les
fichiers montrent également que Sulayem tentait activement de trouver des
emplois pour de jeunes femmes russes de l’entourage d’Epstein : l’une comme « masseuse »
dans une station touristique turque, une autre dans un hôtel à Dubaï. En août
2018, dans un courriel à Epstein, Sulayem lui demandait : « Pouvons-nous
lui trouver un travail dans un hôtel à Dubaï ? » Dans un autre courriel,
il décrivait en détail une étudiante universitaire à Dubaï avec laquelle il
avait une relation, utilisant un langage explicitement sexuel. En novembre
2007, Sulayem racontait à Epstein ses tentatives pour rencontrer un mannequin :
« Après plusieurs mois d’efforts, nous avons réussi à nous rencontrer à
New York. Il y a eu un malentendu : elle voulait des affaires ! Moi, je ne
voulais que de la chatte ! » [she wanted some business while I only wanted some PUSSYNESS] Epstein répondait : « Louange à Allah,
il existe encore des gens comme toi ». Le député républicain Thomas
Massie, après avoir visionné les fichiers non censurés au DOJ, a indiqué sur X
que le destinataire d’un courriel du 24 avril 2009 dans lequel Epstein écrivait
« J’ai adoré la vidéo de la torture » était Sulayem ; l’identification
a été confirmée par le procureur général adjoint Todd Blanche, qui cita le
fichier EFTA00666117.
Le
canal secret Israël-Émirats et Carbyne
En
juin 2015, Epstein écrivit dans un seul courriel, adressé aux deux : « Ehud
– Sultan. Sultan – Ehud ». Trois mots qui documentent le moment où il
mettait en contact Ehud Barak, ancien premier ministre israélien, et Sulayem.
Barak était alors président de Carbyne, une société de cybersécurité
israélienne qu’il avait cofondée avec des financements d’Epstein, née dans l’écosystème
de l’Unité 8200 du renseignement militaire israélien, dont le cœur de métier
était de permettre aux agences de sécurité d’accéder en temps réel à la
position, l’audio et la vidéo depuis les téléphones mobiles des utilisateurs.
Le 5 août 2018, Sulayem écrivit à Epstein manifestant son intérêt pour Carbyne,
comme l’écrit Middle East Eye. Epstein a donc agi
comme un canal diplomatique non officiel entre Israël et les Émirats arabes
unis des années avant que les accords d’Abraham de 2020 ne rendent publique la
normalisation.
En
juillet 2018, Sulayem se rendit à Tel Aviv pour des soins médicaux pour sa
fille. Dans un courriel à Barak, il le remercia « pour ton aide avec notre
visa ». Barak répondit qu’il serait heureux de le rencontrer pendant sa
visite. Epstein facilita également une rencontre entre Barak et l’ancien
premier ministre qatari Hamad bin Jassim en 2018.
Renseignement,
Poutine et les kits ADN pour le souverain de Dubaï
Sulayem
utilisait Epstein aussi comme canal politique en Europe. Epstein transmit à
Peter Mandelson – alors secrétaire d’État au Commerce britannique – un dossier
de DP World sur un projet portuaire sur la Tamise de 1,8 milliard de livres
sterling. Mandelson répondit : « Je l’appellerai et lui parlerai ».
DP World réalisa ensuite le London Gateway. Mandelson a été ultérieurement
démis de son poste d’ambassadeur britannique à Washington pour ses liens avec
Epstein. Fin février, il a été arrêté par la police britannique puis libéré
sous caution. Il est sous enquête, mais aucune accusation n’a encore été
formellement retenue contre lui.
Dans
un courriel particulièrement pertinent, Sulayem informa Epstein qu’il attendait
l’approbation pour acquérir un actif infrastructurel « sensible »
conditionné à un accord bilatéral Émirats-Russie, ajoutant : « J’ai reçu
une invitation officielle du bureau de Poutine pour une rencontre en
tête-à-tête afin d’obtenir le feu vert directement de lui ». Epstein
transmit cette correspondance à un contact inconnu avec la note : « Pour
tes yeux uniquement ».
À
l’été 2017, Sulayem commanda 30 kits d’analyse généalogique par ADN pour
Mohammed bin Rashid Al Maktoum, souverain de Dubaï, les faisant livrer à l’appartement
d’Epstein. Les kits furent enregistrés sous le nom « Rashid Epstein ».
La
Kiswah : le sacrilège comme rite d’appartenance
Parmi
les détails les plus symboliquement chargés émergent les événements liés à la
Kiswah, le tissu noir et or brodé qui recouvre la Kaaba à La Mecque. Une image jointe
à un courriel du 8 mai 2014 montre Epstein et Sulayem observant ensemble un
fragment du tissu étendu à terre ; geste que les savants islamiques considèrent
comme profondément irrespectueux.
En
février et mars 2017, trois fragments de la Kiswah furent expédiés à Epstein
via des contacts liés aux Émirats. L’envoi partit d’Arabie saoudite par British
Airways, déclaré en douane comme « œuvre d’art ». Un des trois
fragments provenait de l’intérieur même de la Kaaba. La question que les
fichiers laissent sans réponse est la plus inconfortable : qui en Arabie
saoudite a autorisé la sortie de ces objets de la chaîne de garde du Haram ?
Les autorités saoudiennes n’ont jamais commenté.
Hind
Al-Owais : la diplomate des droits de l’homme
Le
second nom émirati d’importance est celui de Hind Abdulaziz Al-Owais,
directrice du Comité permanent des Émirats pour les droits de l’homme et,
depuis septembre 2015, première femme émiriatie à occuper un poste
international au siège des Nations Unies. Les dossiers incluent environ 469
courriels échangés avec Epstein entre 2011 et 2012, trois ans avant sa
nomination à l’ONU. Les courriels montrent des rencontres répétées dans l’appartement
d’Epstein à Manhattan, des demandes d’assistance juridique et financière, et
des tentatives d’Epstein d’influencer sa carrière. Le 28 janvier 2012, les
fichiers montrent une rencontre organisée par Epstein entre Al-Owais, sa sœur
Hala, et Reid Weingarten, l’un des plus célèbres avocats pénalistes usaméricains
et avocat personnel d’Epstein.
La
réponse émiratie a été silencieuse mais éloquente : Middle East Eye a documenté la suppression systématique de
toute mention d’Al-Owais des comptes officiels du Comité des droits de l’homme
sur Instagram, X et LinkedIn, de la page de l’Anwar Gargash Diplomatic Academy,
et du site du World Governments Summit. Là où elle était visible jusqu’en
décembre 2025, apparaît maintenant : « 404 Page not found ».
Epstine et MBS. Non daté
Mohammed
bin Zayed et l’assassinat de Khashoggi
Mohammed
bin Zayed (MBZ), prince héritier d’Abou Dhabi et homme le plus puissant des
Émirats, apparaît dans les fichiers de manière indirecte mais significative.
Dans les heures suivant l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat
saoudien d’Istanbul (2 octobre 2018), Epstein écrivit à son interlocuteur Anas
al-Rashid : « Ça sent quelque chose de plus grand. Ça ne m’étonnerait pas
que MBZ lui ait tendu un piège », émettant l’hypothèse que MBZ avait
orchestré un piège contre Mohammed bin Salman. Cette même nuit, Epstein reçut
un message (expéditeur masqué) communiquant que MBZ demandait une réunion « urgente »
avec départ prévu le lendemain matin.
L’Arabie
saoudite : zones d’ombre et dossiers stratégiques
La
dimension saoudienne est la moins documentée dans les dossiers, mais pas la
moins significative. La différence qualitative avec les Émirats est nette :
avec Abou Dhabi et Dubaï, il existe des courriels, des photographies, des
transactions. Avec Riyad, nous avons la Kiswah, un passeport avec résidence
saoudienne, un carnet d’adresses avec des noms excellents, et les conseils d’Epstein
sur certains des dossiers les plus stratégiques.
Saudi
Aramco et le conseil d’Epstein
Les
dossiers révèlent qu’Epstein discuta avec divers interlocuteurs de l’introduction
en bourse (IPO) de Saudi Aramco à plusieurs reprises. Dans un courriel de 2016,
il avertit qu’une cotation publique exposerait l’Arabie saoudite à des risques
juridiques et de saisie d’actifs. Dans un courriel du 17 octobre 2017 à un
interlocuteur identifié comme Alahmadi, il proposa en alternative de vendre à
la Chine une option pour acheter une participation de 100 milliards de dollars
dans Aramco, au lieu de procéder à une IPO traditionnelle. Saudi Aramco n’a pas
commenté.
Le
dossier Yémen-Pakistan
Le
7 avril 2015, Epstein reçut un courriel intitulé « Pakistan Covert Deal
with Saudi on Yemen » de Nasra Hassan, fonctionnaire pakistanaise ayant
travaillé pour les Nations Unies pendant 27 ans et pour la Ligue arabe. Le
courriel l’informait d’un accord secret par lequel l’Arabie saoudite négociait
avec le Pakistan l’envoi des forces spéciales « Black Storks » à la
frontière yéménito-saoudienne, en soutien à la coalition contre les Houthis. Le
Pakistan vota finalement contre l’intervention le 10 avril 2015, trois jours
après qu’Epstein eut été informé de l’opération militaire clandestine.
Les
purges du Ritz-Carlton et Mohammed Bin Salman
Les
fichiers montrent qu’en novembre 2017, pendant les purges du Ritz-Carlton de
Riyad par lesquelles Mohammed bin Salman consolida son pouvoir en arrêtant des
centaines de rivaux et d’hommes d’affaires, Epstein fut informé de suivre de
près les développements saoudiens. En août 2019, il avait montré à James
Stewart du New York Times une photographie de
Bin Salman accrochée au mur de son appartement, se vantant de visites
fréquentes et de contacts directs. Ces affirmations d’Epstein à un journaliste
à un moment où il avait intérêt à gonfler son influence n’ont pas été vérifiées
indépendamment.
Le
Maroc : recrutement, immobilier, médiateurs et la variable Sahara occidental
Le
Maroc est le deuxième pays arabe par densité de présence dans les dossiers : « Morocco »
apparaît 1 561 fois, « Marrakech » 2 278 fois. Une obsession
documentée qui traverse vingt ans et révèle non seulement une destination
récurrente, mais une stratégie cohérente.
Le
mariage du roi : Clinton amène Epstein
Juillet
2002, Rabat. Le roi Mohammed VI épouse Lalla Salma Bennani. Bill Clinton,
invité en raison de la longue relation diplomatique entre les USA et le Maroc,
amène avec lui comme invités personnels Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell.
Selon le New York Post, les collaborateurs de Clinton furent consternés
par cette demande. Une source citée par AOL rapporte : « Clinton, Epstein
et Ghislaine étaient assis avec le roi. C’était un mariage formel, dîner assis,
smoking, très élégant ». Il convient de préciser qu’Epstein n’était pas l’hôte
du palais royal marocain – il était le plus-one d’un ancien président.
Il n’existe aucune preuve d’une relation directe entre Mohammed VI et Epstein.
La
présence d’Epstein à cette cérémonie acquiert une signification rétrospective
lorsqu’on considère la dynamique politique qui suivit : en 2014-2015, selon les
courriels de WikiLeaks, Mohammed VI « s’engagea à verser environ 12
millions de dollars à la Clinton Foundation/CGI pour un sommet à Marrakech en
mai 2015, conditionnant le versement à la participation personnelle d’Hillary
Clinton. Comme l’écrivit Huma Abedin dans un courriel : ‘C’était une idée de
HRC : notre bureau a contacté les Marocains et ils croient à cent pour cent le
faire à sa demande. Le Roi s’est personnellement engagé à verser environ 12
millions de dollars’ ». Hillary Clinton ne participa finalement pas – le
lancement de la campagne présidentielle était imminent – et Bill et Chelsea
vinrent à sa place. Trump utilisa cet épisode dans ses discours de campagne des
21-23 octobre 2016 pour attaquer le « pay for play » de la Clinton
Foundation. Il convient de préciser : les 12 millions sont allés à la
Fondation, pas à la campagne électorale d’Hillary. Une distinction
juridiquement pertinente, même si les critiques en contestaient la substance.
Le
recrutement : le Maroc comme source de victimes
Les
dossiers documentent que le Maroc était l’un des pays où Epstein avait des
recruteurs actifs. Les courriels montrent des personnes envoyant des
photographies de filles avec des mensurations corporelles détaillées et des
discussions sur la façon d’obtenir des visas pour les amener aux USA. Les
registres de vol documentent des voyages au Maroc de 2001 à 2019. En mars 2001,
Epstein fit escale à Tanger avec Virginia Giuffre, alors mineure. Le 25 avril
2019, quelques mois avant son arrestation, il transita par l’aéroport
Marrakech-Menara, fait confirmé par la DGSN (Sûreté nationale) marocaine.
Il
convient de considérer que, s’agissant d’opérations de recrutement s’étendant
sur près de vingt ans dans un pays où la Direction Générale de la Surveillance
du Territoire (DGST) est réputée pour la surveillance systématique des
étrangers de haut profil, l’hypothèse que tout se soit passé à l’insu des
autorités est difficile à soutenir. Il n’existe pas de documents prouvant une
complicité institutionnelle, mais on peut la déduire logiquement.
Les
négociations immobilières : un refuge planifié
Entre
2011 et 2019, Epstein mena des négociations pour acheter des propriétés de luxe
au Maroc de manière systématique, révélant une stratégie qui allait bien
au-delà du simple intérêt immobilier. Les négociations principales concernèrent
le Palais Bin Ennakhil dans la Palmeraie de Marrakech : un domaine de 4,6
hectares avec 60 fontaines en marbre, hammam, 2 000 palmiers et murs dorés. Les
négociations durèrent près d’une décennie, de 2011 à 2019. En mars 2019,
Epstein fut informé que, malgré l’existence d’autres offres, la sienne était
encore considérée comme « la plus sérieuse ». Les négociations s’interrompirent
en avril 2019.
Dans
les dix jours précédant son arrestation en juillet 2019, dans une séquence
frénétique documentée par les fichiers du DOJ
et rapportée par Reuters, la société Southern Trust d’Epstein ordonna à Charles
Schwab de transférer globalement 27,7 millions de dollars à l’agent immobilier
marocain Marc Leon, avec les fonds dirigés vers un compte de la banque suisse
Julius Baer. Un premier versement de 12,7 millions fut annulé parce que les
conditions n’étaient pas « acceptables » ; un second de 14,95
millions fut envoyé le 4 juillet – deux jours avant l’arrestation – depuis un
compte sans couverture suffisante. Charles Schwab déposa un rapport d’activité
suspecte (Suspicious Activity Report) auprès du FinCEN [Réseau de lutte
contre les crimes financiers du Département du Trésor US] le 13 juillet, sept
jours après l’arrestation. La transaction n’aboutit pas. La chronologie ne
laisse aucun doute : Epstein cherchait à Marrakech un plan de fuite tandis que
son empire s’effondrait.
Jack
Lang : 673 mentions, la fille offshore, et le riad d’un ami
La
figure clé de médiation entre Epstein et le Maroc est Jack Lang, ancien
ministre de la Culture français et jusqu’en février 2026 président de l’Institut
du Monde Arabe. Lang apparaît 673 fois dans les documents. La relation est
documentée à plusieurs niveaux.
En
avril 2017, Epstein lui prêta son jet privé pour un voyage au Maroc. En mars
2015, une chaîne de courriels montre Lang dans le rôle d’intermédiaire
immobilier : le 29 mars, Dominique Silberstein envoya à Epstein la présentation
du riad Ksar Masa à Marrakech « à la demande de Jean Poniatowski » ;
le 30 mars, Monique Lang – épouse de Jack – écrivit à Epstein expliquant qu’ « un
ami veut vendre sa propriété » et préférerait une négociation directe ; le
31 mars, Jack Lang fournit le prix : « 5 400 000 euros, offshore ».
Lang a déclaré ne pas bien se souvenir de l’épisode et avoir « simplement
transmis les demandes du vendeur sans les commenter ». La transaction n’aboutit
pas, mais les courriels révèlent Lang comme intermédiaire actif facilitant l’accès
d’Epstein au marché immobilier marocain.
Le
chapitre le plus controversé concerne sa fille Caroline Lang. Le 22 juillet
2016, Epstein constitua Prytanee LLC – société domiciliée à Saint-Thomas, îles
Vierges usaméricaines, un paradis fiscal – avec Caroline Lang comme titulaire
de 50 % des parts via un « Pierre Trust » (une structure fiduciaire
au nom d’une personne : détail qui en soi en dit long sur la logique d’opacité
de toute l’opération). Epstein finançait la société par l’intermédiaire de la
Southern Trust Company. Le but déclaré était l’acquisition d’œuvres d’art de
jeunes artistes. Caroline Lang a admis n’avoir jamais déclaré cette société aux
autorités fiscales françaises. Le testament d’Epstein, signé deux jours avant
sa mort en août 2019, lui laissait 5 millions de dollars, somme dont elle
affirme ne pas avoir eu connaissance. Elle a démissionné du Syndicat des
Producteurs Indépendants (SPI) trois semaines après sa nomination, et de la
Fondation Le Refuge, une organisation qui héberge et accompagne des jeunes LGBT+
chassés du domicile familial.
Le
7 février 2026, Jack Lang a démissionné de l’IMA : forcée, non volontaire,
selon les communications du ministère de la Culture français. Le 17 février
2026, Anne-Claire Legendre, diplomate et conseillère de Macron pour l’Afrique
du Nord et le Moyen-Orient, lui a succédé comme première femme à diriger l’IMA
en 46 ans d’histoire. Le Parquet National Financier (PNF) a ouvert une enquête
préliminaire pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » contre
Jack Lang et Caroline Lang.
Fabrice
Aidan : le diplomate onusien et l’affaire OCP-Engie
Un
second filon français s’entremêle avec le Maroc de manière encore plus directe.
Fabrice Aidan, secrétaire des Affaires étrangères français en détachement de
fonctions, apparaît dans près de 200 fichiers des documents DOJ. Entre 2010 et
2017, alors qu’il travaillait comme assistant spécial de Terje Rød-Larsen aux
Nations Unies, il échangea des courriels avec Epstein contenant des documents
confidentiels du Conseil de sécurité ; il avait le code d’accès à l’appartement
parisien d’Epstein avenue Foch ; et son nom revient dans la préparation de
rencontres entre Epstein et des personnalités saoudiennes. En 2013, le FBI avait signalé aux Nations Unies une enquête pour accès à
des sites de pornographie infantile impliquant Aidan : celui-ci démissionna de
l’ONU avant la fin de la procédure disciplinaire, sans être poursuivi
pénalement.
Le
lien marocain devient explicite à travers sa carrière ultérieure : après l’ONU,
Aidan devint directeur des relations internationales d’Engie, le géant
énergétique français qui a conclu un accord stratégique avec OCP Group de
Mostafa Terrab au Maroc. Le Desk de Rabat a titré l’un de ses épisodes d’enquête
: « Fabrice Aidan : l’homme
d’Epstein au cœur du deal OCP-Engie ». Aidan a été suspendu par
Engie et le ministre des Affaires étrangères français Jean-Noël Barrot a déféré
l’affaire à la justice.
Mostafa
Terrab et les élites marocaines
Les
fichiers montrent différents niveaux de relation avec les figures
institutionnelles marocaines. Dans le cas de Mostafa Terrab, PDG et président d’OCP
Group – le géant public des phosphates – il ne s’agit pas d’une simple
tentative de contact : début 2012, Epstein dit à un homme d’affaires émirati qu’il
prévoyait de prendre le petit-déjeuner avec Terrab au Maroc. Il s’agit d’une
rencontre planifiée et communiquée à des tiers, une relation en cours, pas d’une
première approche. La triangulation Epstein-Aidan-Terrab/OCP-Engie suggère que
le réseau avait construit, via des intermédiaires, un accès réel au cœur
économique du royaume. Pour Taieb Fassi-Fihri, conseiller du roi, et pour
Mohamed Mounir Majidi, secrétaire particulier de Mohammed VI, les fichiers
documentent des tentatives de contact dont la traduction effective en relation
n’est pas confirmée.
Le
Sahara occidental : la variable unificatrice
Pour
comprendre la logique profonde du rapport entre le Maroc et les réseaux de
pouvoir usaméricains qui recoupent l’affaire Epstein, il faut regarder la
question du Sahara occidental. Mohammed VI a déclaré explicitement en 2022 que
le Maroc « mesure ses relations avec les autres pays à travers le prisme
de la question du Sahara ». Cette déclaration éclaire rétrospectivement
vingt ans d’histoire.
La
chronologie est cohérente : en 1999, Bill Clinton participa aux funérailles d’Hassan
II, construisant une relation directe avec la monarchie marocaine. En 2002,
Clinton amena Epstein et Maxwell au mariage de Mohammed VI comme invités
personnels. Entre 2002 et 2019, le Maroc devint zone de recrutement,
destination de voyage et siège de négociations immobilières pour Epstein. En
2014-2015, Mohammed VI conditionna 12 millions de dollars à la Clinton
Foundation à la participation personnelle d’Hillary à une conférence. En 2016,
Trump utilisa cet épisode comme arme contre Hillary. En 2018-2019, Jared
Kushner négocia avec Mohammed VI : normalisation avec Israël en échange de la
reconnaissance usaméricaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara
occidental. Le 10 décembre 2020, Trump annonça la normalisation Maroc-Israël
dans le cadre des accords d’Abraham, avec la reconnaissance de la souveraineté
marocaine sur le Sahara occidental comme contrepartie explicite.
La
lecture d’ensemble est celle d’un royaume qui pendant vingt ans a pratiqué une
stratégie de promiscuité stratégique avec les réseaux du pouvoir usaméricain –
via les Clinton, via Epstein comme vecteur relationnel, via la Clinton
Foundation, via Trump et Kushner – avec un objectif unique et cohérent :
obtenir la reconnaissance usaméricaine de la souveraineté sur le Sahara
occidental. L’objectif fut atteint.
Le
Qatar : le médiateur qui n’a pas réussi
Pendant
le blocus du Qatar de 2017-2021 – imposé par l’Arabie saoudite, les Émirats, Bahreïn
et l’Égypte avec l’accusation de financement du terrorisme et de proximité avec
l’Iran –, Epstein s’introduisit comme médiateur entre les parties.
Dans
des courriels avec Sheikh Jabor Yousuf Jassim Al Thani, homme d’affaires qatari
et membre de la famille royale, Epstein offrit des conseils stratégiques. Comme
le rapporte Middle East Eye, le 8 juillet 2017, il écrivit que le Qatar
pourrait sortir de l’isolement « si son peuple permettait au pays de
reconnaître Israël », ou bien en offrant un milliard de dollars à un fonds
pour les victimes du terrorisme. Il ajouta, en référence au premier ministre
indien Modi : « Le premier ministre
indien Modi a suivi ce conseil. Il a chanté et dansé en Israël au bénéfice du
président américain. Ça a marché ! »
En
juillet 2017, Epstein se proposait comme médiateur pour organiser une rencontre
directe entre l’ancien premier ministre qatari Hamad bin Jassim et Bin Salman.
On ne sait pas si la rencontre s’est concrétisée, mais Epstein réussit à
organiser une rencontre entre Barak et Hamad bin Jassim en 2018. Le Qatar
maintint sa position et le blocus se termina en 2021 sans que le pays normalise
avec Israël.
Syrie
et Liban : le banquier, l’intermédiaire et l’héritier
Syrie
et Liban comme marché : la vision d’Epstein
En
juillet 2010, Jeffrey Epstein écrivit à un associé non identifié : « Il a
passé toute la semaine à Londres. Il veut acheter une autre banque au
Moyen-Orient... Il en a fait une en Égypte, nous devrions en faire une en Syrie
ou au Liban, les deux prochains hot spots ». La plaisanterie – contenue dans un échange
initié par le financier Tim Collins sur les opportunités d’acquisition bancaire
dans la région – se terminait par une référence au milliardaire saoudo-syrien
Wafic Saïd et par une observation obscène sur le tourisme sexuel au Liban. C’était
en 2010 : un an avant le déclenchement de la guerre civile syrienne, cinq ans
avant l’effondrement bancaire libanais.
Epstein
anticipait les marchés avec la même logique avec laquelle il anticipait tout le
reste.
Traces
documentaires : Mandelson, Beyrouth et celui qui résista
La
Syrie et le Liban ne figurent pas parmi les théâtres opérationnels d’Epstein
avec la densité documentaire de l’Arabie saoudite ou du Maroc. Mais dans les
fichiers émergent des traces significatives, et l’une d’elles mène directement
au présent. En 2010, Epstein discuta avec le politicien britannique Peter
Mandelson, déjà cité, de la possibilité de participer à un gala organisé par
des banques libanaises à Washington D.C. La rencontre, si elle eut lieu, ne
laissa pas d’autres traces documentaires. Mais elle révèle comment le circuit
Epstein-finance-Moyen-Orient passait aussi par Beyrouth, alors capitale
bancaire régionale et place privilégiée pour le recyclage des pétrodollars du
Golfe.
Sur
le versant opposé, les fichiers enregistrent aussi ceux qui surent résister. Le
mathématicien et essayiste libano-américain Nassim Nicholas Taleb a déclaré
publiquement avoir refusé à plusieurs reprises les invitations d’Epstein, ayant
reconnu dès le début que l’histoire de son prétendu trading d’options était
invraisemblable. « Ses opérations n’auraient pas été visibles sur les
marchés pré-électroniques », expliqua Taleb. Dans le vaste catalogue de
ceux qui tombèrent dans le piège de la séduction d’Epstein, Taleb reste l’une
des rares exceptions documentées.

Peter Thiel, Tom Barrack, Larry Summers, Michael Wolff
et Kenneth Starr
Tom
Barrack : le fil qui arrive au présent
Mais
le nœud central qui unit la Syrie, le Liban et le réseau d’Epstein a un nom
précis : Thomas Joseph Barrack Jr., dit Tom. Les grands-parents de Barrack
étaient des chrétiens libanais de Zahlé, émigrés aux USA à la fin du XIXe
siècle. Lui est né à Culver City, Californie, en 1947. Il a fait fortune dans
le private equity en fondant Colony Capital, est devenu l’un des hommes les
plus proches de Donald Trump – décrit par le journaliste Michael Wolff comme
faisant partie d’un trio de « mousquetaires de la vie nocturne des années
80 et 90 » avec Trump et Epstein – et a présidé le comité d’investiture du
premier mandat présidentiel en 2017. En 2021, il a été inculpé pour avoir opéré
comme agent clandestin des Émirats arabes unis, utilisant son accès à la Maison
Blanche pour avancer les intérêts d’Abou Dhabi tout en cherchant des centaines
de millions de dollars d’investissements des fonds souverains du Golfe. Un jury
l’a ensuite acquitté en 2022.
Dans
les dossiers Epstein, Barrack apparaît 544 fois. Les documents montrent une
relation de confiance profonde et continue : dîners privés, introductions
auprès de personnages clés, discussions de stratégie politique. Epstein
orchestrait pour lui des rencontres avec Peter Thiel, avec l’ancien premier
ministre israélien Ehud Barak, et avec Vitaly Churkin, représentant permanent
de la Russie à l’ONU. Le calendrier d’Epstein pour le 29 août 2016 – des semaines
après que Barrack eut prononcé le discours phare à la Convention républicaine
en soutien à Trump – porte la note : « Déjeuner avec Ehud Barak, Tom
Barrack et Vitaly Churkin ». Trois continents de pouvoir réunis autour d’une
table par Epstein.
Les
documents montrent aussi qu’Epstein s’adressait à Barrack comme canal potentiel
vers Trump, et qu’à plusieurs reprises il l’incitait à déplacer les
communications sur Signal (dont les enregistrements ne sont pas inclus dans les
fichiers du gouvernement). La nature exacte de ce qui transita par ces canaux
chiffrés reste inconnue.
Aujourd’hui,
Tom Barrack est ambassadeur usaméricain en Turquie et envoyé spécial de Trump
pour la Syrie et le Liban. Le 19 juin 2025, il a remis au gouvernement libanais
une proposition en cinq points pour le désarmement du Hezbollah, conditionnant
le soutien économique usaméricain à la centralisation des armes sous contrôle
étatique. En juillet, il a rencontré le président Joseph Aoun à Beyrouth,
avertissant que sans un tournant décisif, le Liban risquait une érosion
existentielle : « Tu as Israël d’un côté, l’Iran de l’autre, et maintenant
la Syrie qui se manifeste si rapidement que si le Liban ne bouge pas, il
redeviendra Bilad al-Sham ». L’expression – qui évoque la Grande Syrie
historique – a déclenché des polémiques transversales dans l’espace politique
libanais.
L’homme
que Trump a choisi pour négocier l’avenir de deux des pays les plus instables
de la région est celui qu’Epstein utilisait comme relais privilégié vers la
Maison Blanche, et avec qui il partageait – de l’aveu même contenu dans les
documents – la nécessité de communiquer en dehors de toute archive traçable. Ce
n’est pas une accusation : Barrack n’a pas été inculpé pour quelque crime que
ce soit lié à Epstein, et aucun document ne prouve une implication dans les
crimes sexuels. Mais la continuité biographique est un fait, et comme telLE
mérite d’être enregistrée.
Égypte
et Libye : crises, avoirs gelés et opportunisme
L’Égypte
: la famille Moubarak
Les
fichiers montrent qu’après la chute d’Hosni Moubarak en février 2011, une
demande d’assistance provenant du cercle familial de l’ancien président – selon
Reuters attribuable à l’épouse du fils Gamal Moubarak – fut
transmise à Epstein. La nature de l’assistance demandée n’est pas spécifiée
dans les documents, et Reuters n’a pas été en mesure d’établir si Epstein a
pris des mesures en réponse. Il est cependant significatif qu’au moment de
vulnérabilité maximale d’une des familles les plus puissantes du monde arabe,
quelqu’un ait pensé à Epstein comme point d’accès.
La
Libye : la chasse aux 80 milliards
Le
chapitre libyen est parmi les plus révélateurs des dossiers sur le
Moyen-Orient. En juillet 2011, quelques mois après le début de la révolte
soutenue par l’OTAN qui allait conduire à la mort de Kadhafi, un associé d’Epstein
nommé Greg Brown lui envoya un courriel avec pour objet : « Opportunités
financières et légales liées à l’instabilité libyenne ». Comme rapporté
par Al Jazeera, le courriel estimait à 80 milliards de dollars les
fonds libyens gelés au niveau international, dont 32,4 milliards déposés dans
des banques usaméricaines, observant que la valeur réelle pouvait être « trois
ou quatre fois supérieure » en considérant les avoirs souverains faisant l’objet
de détournements. Le plan prévoyait de récupérer un pourcentage de ces fonds –
entre 5 et 10 pour cent – avec des honoraires entre 10 et 25 pour cent pour les
récupérateurs. « Mais la vraie affaire » (The real carrot),
ajoutait le courriel, « c’est si nous réussissons à devenir leurs hommes
de référence, parce qu’ils prévoient de dépenser au moins 100 milliards l’année
prochaine pour reconstruire le pays ». Le courriel mentionnait l’implication
possible d’anciens agents du MI6 et du Mossad.
Dans
ce cadre s’inscrit l’histoire de Basit Igtet. Né à Benghazi dans une famille
hostile au régime de Kadhafi – son père fut tué par le régime – Igtet s’était
enfui en exil à Zurich, où il avait construit une carrière entrepreneuriale. En
2011, pendant la révolution, il fut nommé Envoyé spécial du Conseil national de
transition pour les affaires humanitaires, après une campagne de lobbying
international qu’il avait menée depuis l’exil. En 2012, il épousa Sara
Bronfman, héritière de la famille Seagram et financière principale de NXIVM, l’organisation
de Keith Raniere , condamné en 2019 pour trafic sexuel et racket. Raniere
commença à instruire Igtet sur l’ambition de devenir Premier ministre de la
Libye, bien qu’Igtet ait une épouse juive et n’ait pas vécu en Libye depuis des
décennies. Igtet se présenta au poste de Premier ministre en 2014, financé par
l’argent de sa femme, sans succès. La Libye post-Kadhafi émerge dans les
dossiers Epstein non pas comme un pays mais comme une opportunité : des
milliards de dollars gelés, des institutions détruites, une absence de
contrôles. Un vide que beaucoup cherchaient à remplir.

Mona Juul et Terje Rød-Larsen à une représentation londonienne de la pièce de Broadway à leur gloire, "Oslo", 2020
Les
accords d’Oslo : la paix achetée ?
L’élément
le plus déstabilisant pour l’histoire diplomatique récente émergeant des
dossiers ne concerne pas directement les pays arabes. Il concerne le processus
qui a défini pendant trente ans les termes de la question palestinienne.
Qui
étaient Juul et Rød-Larsen, et qu’ont-ils construit ?
Terje
Rød-Larsen et Mona Juul sont les diplomates norvégiens qui, au début des années
1990, facilitèrent secrètement les négociations qui menèrent à la signature des
accords d’Oslo le 13 septembre 1993 : le premier accord formel entre Israël et
l’OLP. Les concepteurs du canal secret furent le ministre des Affaires
étrangères norvégien Johan Jørgen Holst, Rød-Larsen et Juul. Les négociations
se déroulèrent pendant des mois dans le plus grand secret : pour l’OLP, elles
furent menées par Ahmed Qurei, qui rapportait directement à Arafat ; pour
Israël, par le directeur général du ministère des Affaires étrangères Uri
Savir, qui rendait compte à Shimon Peres.
Rød-Larsen
était directeur de l’Institut Fafo pour la recherche sociale appliquée d’Oslo,
un think tank académique qui avait mené des recherches sur les conditions de
vie dans les Territoires occupés, fournissant la couverture académique pour
engager les contacts avec l’OLP. Mona Juul était la diplomate du ministère des
Affaires étrangères qui pouvait faciliter les contacts au plus haut niveau
institutionnel. Leur histoire fut racontée dans la pièce de Broadway « Oslo »
(2016-2017) et dans le film éponyme de 2021, tous deux célébrant leur courage
et leur disposition à prendre « des risques personnels pour la paix ».
Ce qui sera découvert en
2026 est que Rød-Larsen transmettait les critiques enthousiastes de la
pièce à Epstein et qu’Epstein avait payé environ 70 000 euros pour que la
première bénéficie d’une représentation exclusive gratuite au Vivian Beaumont
Theater de New York en 2017, devant un public d’environ mille membres de l’International
Peace Institute de Rød-Larsen.
La
triangulation avec Epstein : prêts, appartement et femmes
Les
dossiers publiés en janvier 2026 impliquent le couple de manière circonstanciée
et à plusieurs niveaux, comme le documente InsideOver.
L’un
est celui des prêts et des liens financiers : Epstein prêta à Rød-Larsen 130
000 dollars en 2013. Son testament, signé deux jours avant sa mort en 2019,
prévoyait un legs de 5 millions de dollars pour chacun des deux enfants du
couple, pour un total de 10 millions. Dans un message de 2017, Rød-Larsen
écrivit à Epstein : « Tu es mon meilleur ami, et un être humain très rare
et profondément bon ».
Un
autre concerne l’appartement de Frogner : en 2018, Juul et Rød-Larsen
achetèrent un luxueux appartement de plus de 300 m² à Frogner, Oslo ouest, pour
14 millions de couronnes [+1,25 M€],
environ la moitié de sa valeur marchande. Le vendeur, l’armateur Morits
Skaugen, a déclaré dans des courriels à Epstein avoir vendu « non
volontairement », à prix réduit, avec Epstein dans le rôle d’intermédiaire.
Un avocat de Skaugen a décrit les actions du couple, avec l’aide d’Epstein,
comme des « méthodes mafieuses ».
Encore,
sur les voyages et le passeport diplomatique : en avril 2011, Mona Juul
figurait comme passagère – avec son mari et leurs deux enfants – sur un vol
programmé pour mai 2011 sur l’un des jets privés d’Epstein. Juul utilisa son
passeport diplomatique en relation avec les besoins du pilote privé d’Epstein,
une possible violation des règles du service extérieur norvégien. Lorsqu’on l’interrogea
sur les circonstances, Juul déclara n’avoir « aucun souvenir » des
épisodes cités par le quotidien Aftenposten.
Enfin,
les jeunes femmes : selon les enquêtes d’Al Jazeera, Rød-Larsen
écrivit des lettres officielles de recommandation aux autorités usaméricaines
pour faire obtenir des visas à de jeunes femmes russes de l’entourage d’Epstein,
décrivant des mannequins sans parcours académique comme dotées de « capacités
extraordinaires adaptées à des rôles de recherche ». Une victime a déclaré
à NRK croire qu’Epstein l’avait envoyée à l’institut de Rød-Larsen « pour
la manipuler ».
Les
archives privées et les documents disparus
Un
autre élément crucial, qui précède le scandale Epstein, concerne la gestion de
la mémoire historique des accords d’Oslo. Il n’existe pas un seul document des
archives officielles du ministère des Affaires étrangères norvégien relatif à
la période janvier-septembre 1993 : exactement la période où se déroulèrent les
négociations secrètes les plus décisives. Comme rapporté par Euractiv,
Rød-Larsen révéla posséder de « vastes archives privées » qu’il n’entendait
pas remettre, affirmant qu’il les donnerait à une institution internationale de
confiance. L’historienne Hilde Henriksen Waage, qui avait entamé une recherche
pour le ministère des Affaires étrangères en 1998, raconta que Mona Juul l’appela
personnellement pour lui demander comment elle osait procéder sans d’abord
parler avec elle et son mari. En 2000, Juul la convoqua dans son bureau et lui
dit que, dans l’intérêt du rôle norvégien dans le processus de paix, elle ne
pouvait pas poursuivre sa recherche. Waage a qualifié la situation de violation
« évidente » de la loi norvégienne sur les archives. Jonas Gahr
Støre, aujourd’hui Premier ministre norvégien, est également accusé d’avoir tenté d’étouffer
le scandale lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères.
Le
nœud Toka, Barak et les services secrets
En
mai 2018, Ehud Barak écrivit à Epstein lui demandant de transmettre à Mona Juul
une présentation de Toka, la société de renseignement israélienne dont Barak
était cofondateur. Barak précisa que Rød-Larsen lui avait demandé de passer le
matériel à Mona « parce qu’il se sentait inadapté » et mentionna une
rencontre imminente entre Rød-Larsen et Epstein. Le lendemain, Juul envoya un
message avec pour objet « Kjell G. » – vraisemblablement en référence
à Kjell Grandhagen, ancien chef des services secrets norvégiens – qui fut
transmis à Epstein par Rød-Larsen. Une diplomate norvégienne utilisant le
courriel officiel du ministère des Affaires étrangères pour communiquer avec
Epstein, et faisant transiter des contacts des services secrets à travers ce
réseau : voilà ce que les fichiers documentent.
La
démission, la mise en examen et la question palestinienne
Mona
Juul a démissionné en février 2026 de son poste d’ambassadrice norvégienne en
Jordanie et en Irak. Le ministère des Affaires étrangères lui a retiré son
habilitation de sécurité. Le 9 février 2026, l’Økokrim – le parquet norvégien
pour les crimes économiques – l’a formellement inculpée pour corruption
aggravée ; Rød-Larsen est mis en examen pour complicité de corruption aggravée.
L’ancien Premier ministre norvégien Thorbjørn Jagland, ancien président du
Comité Nobel de la Paix et secrétaire général du Conseil de l’Europe, est
également sous enquête pour des avantages présumés reçus d’Epstein. La
princesse héritière Mette-Marit a présenté des excuses publiques. Les deux
accusés plaident non coupables.
Mustafa
Barghouti, secrétaire général de l’Initiative nationale palestinienne, a
déclaré à Al Jazeera n’être
« pas du tout surpris » : « Oslo était un piège, et je n’ai
aucun doute que Rød-Larsen était influencé par la partie israélienne tout le
temps ». Il a ajouté que les millions de dollars provenant potentiellement
d’une figure liée au Mossad comme Epstein vers la famille Rød-Larsen suggèrent
que la corruption était « directement destinée à servir les intérêts d’Israël
contre les intérêts du peuple palestinien ». À l’heure actuelle, il n’existe
pas de preuves documentaires établissant un lien de causalité entre l’argent d’Epstein
et les choix diplomatiques de Rød-Larsen dans les années 1990. Le scandale pose
cependant une question historique qui ne peut plus être éludée, et que les
enquêtes de l’Økokrim pourraient clarifier.
L’Algérie
: le réseau qui n’est pas passé
L’Algérie
apparaît dans les dossiers Epstein de manière radicalement différente de tous
les autres pays examinés : non pas comme partenaire, non pas comme destination,
non pas comme base opérationnelle. Elle apparaît comme un objectif que le
réseau n’a pas réussi à atteindre de la manière habituelle.
Des
documents examinés par des sources journalistiques françaises et algériennes
suggèrent qu’entre 2015 et 2017, le réseau d’Epstein tentait des approches
indirectes vers l’Algérie, évitant le contact direct avec la direction. La
méthode était celle de l’entrisme offshore : agir via Paris, Moscou, Dubaï pour
intercepter les élites algériennes émergentes. À Paris, des sources
journalistiques rapportent l’existence d’un canal de recrutement ciblant de
jeunes femmes de l’élite et de la diaspora algérienne.
Dans
ce cadre s’inscrit, tangentiellement, la figure du recruteur Daniel Amar Siad,
originaire de Kabylie, qui opérait entre Paris, Barcelone, Dubaï et le Maroc.
Siad était également représentant aux Émirats du MAK (Mouvement pour l’autodétermination
de la Kabylie), classé comme organisation terroriste par l’Algérie en 2021. Son
rôle dans le réseau Epstein était celui de recruteur en Europe et en
Méditerranée, figure de second plan opérationnel, sans poids politique
autonome. Il vaut la peine de le mentionner car sa présence à Dubaï, avec un
compte bancaire émirati et des liens avec les cercles proches d’Epstein, est
documentée par des sources primaires du DOJ (document EFTA00767847).
Ce
qui est certain, et distingue l’Algérie de tous les autres pays analysés, c’est
le résultat : l’Algérie est parmi les pays qui n’ont jamais reconnu Israël.
Elle n’a pas signé d’accords de normalisation. Elle maintient une position de
soutien à la cause palestinienne. Le contraste avec les Émirats, le Maroc et le
Bahreïn – qui ont signé les accords d’Abraham en 2020 – est net.
Où
nous mène la carte
Les
dossiers Epstein ne sont pas la preuve d’une grande conspiration avec un centre
et une régie unique. Ils sont quelque chose de plus banal et de plus systémique
: la documentation de la manière dont fonctionne le pouvoir global lorsque les
mécanismes de contrôle public cessent d’opérer.
Les
Émirats arabes unis étaient le pays avec la présence la plus profonde et
opérationnellement la plus significative. Sultan Ahmed bin Sulayem entretenait
avec Epstein une relation de trente ans qui incluait des visites sur l’île
privée, l’achat de biens immobiliers via des sociétés écrans, des canaux
diplomatiques officieux avec Israël, du renseignement partagé sur les
mouvements de DP World, et l’implication dans un système de placement de jeunes
femmes entre hôtels et stations du Golfe. La suppression systématique de la
présence numérique de Hind Al-Owais par les autorités émiraties est un acte
politique institutionnel documenté.
Le
Maroc émerge comme hub de recrutement, terrain de négociations immobilières
suggérant un plan de fuite, et nœud de réseaux d’influence liant Clinton, la
Clinton Foundation, Epstein comme vecteur relationnel, et enfin Kushner et
Trump. L’objectif du royaume – la reconnaissance usaméricaine de la
souveraineté sur le Sahara occidental – fut atteint en 2020 dans le cadre des
accords d’Abraham. Jack Lang reste la figure clé de médiation ; l’affaire
Aidan-OCP-Engie révèle un niveau supplémentaire de pénétration dans la
structure économique du pays.
Le
Qatar est le pays qui a résisté : Epstein cherchait à l’utiliser comme pion
pour le convaincre de normaliser avec Israël, mais le Qatar maintint sa
position.
La
Libye post-Kadhafi était vue par le cercle d’Epstein comme une opportunité
extraordinaire : des milliards de dollars gelés, des institutions détruites,
une absence de contrôles. Le plan avec d’anciens agents du MI6 et du Mossad
témoigne de la façon dont le réseau d’Epstein se superposait aux cercles les
plus opaques du renseignement international.
L’affaire
Juul-Rød-Larsen pose une question historique légitime sur la négociation des
accords d’Oslo, que les enquêtes de l’Økokrim pourraient clarifier. Il n’existe
pas de preuves que l’argent d’Epstein ait influencé les choix diplomatiques des
années 1990, mais la question est devenue impossible à ignorer. La disparition
de l’intégralité des archives relatives aux négociations de 1993 des archives
officielles norvégiennes – en possession de Rød-Larsen comme « archives
privées » – a transformé cette question en urgence institutionnelle.
L’Algérie
est l’absence significative : le pays que le réseau n’a pas réussi à pénétrer
de la manière habituelle est aussi le pays qui n’a pas normalisé [avec Israël].
Reste
une question que les fichiers rendent légitime et à laquelle ils n’ont pas encore
répondu : jusqu’à quel point les relations entre les pays arabes signataires
des accords d’Abraham et Israël étaient-elles déjà consolidées avant 2020,
construites au cours de décennies par des canaux comme celui d’Epstein ? Et
quel rôle la collecte de kompromat – matériel compromettant – sur des
figures politiques clés a-t-elle joué dans le façonnement de ces relations ?
Les dossiers Epstein ont ouvert cette question. Personne n’y a encore répondu.