03/03/2026

Réponse à mes détracteurs, par Francesca Albanese
Anatomie d’une diffamation

Le ministre des Affaires étrangères français, M. Jean-Noël Barrot, persiste, signe et s’enferre : la rapporteuse spéciale des Nations unies sur la situation dans les territoires palestiniens occupés doit démissionner… pour des propos qu’elle n’a pas tenus. Mme Francesca Albanese répond dans nos colonnes à la vaste campagne de dénigrement dont elle est victime.

Francesca Albanese, Le Monde Diplomatique, mars 2026

Images: AFKStreetArt, Bergen, Norvège

Depuis plus de deux ans, mon mandat fait l’objet de polémiques soigneusement orchestrées, et d’une virulence croissante. Le 8 février, une députée française a attaqué ma personne sur la base de déclarations tronquées me faisant dire qu’Israël « est l’ennemi commun de l’humanité », alors que mon discours visait les pays qui ont armé Israël, ainsi que les médias et les algorithmes des réseaux sociaux qui ont amplifié le discours génocidaire (1). Sans prendre soin de vérifier la teneur exacte de mes dires ni examiner les faits, le ministre des affaires étrangères français Jean-Noël Barrot s’est aussitôt fait l’écho de ces attaques à l’échelle internationale, condamnant comme «  ; outranciers et coupables » des propos que je n’ai jamais tenus et annonçant que la France saisirait le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour appeler à ma démission. Ses homologues italien, allemand et tchèque lui ont emboîté le pas, sans davantage procéder aux vérifications élémentaires qu’exige leur charge. Le 19 février, le premier ministre français Sébastien Lecornu a publiquement repris la même demande.

Si la critique est inhérente à toute fonction publique, plus encore quand elle touche aux droits humains, cette affaire révèle un aspect troublant : l’acharnement avec lequel certains États préfèrent s’en prendre à la messagère plutôt que d’essayer de réfuter le message.

Le caractère inédit et corrosif de cette attaque contre une experte indépendante désignée par les Nations unies ne tient pas seulement à la violence des accusations et à la fabrication délibérée de mensonges. Mais aussi et surtout au fait que le sommet de l’État dirige et assume la manœuvre. Il ne s’agit plus dès lors d’une controverse, mais du symptôme de la faillite d’un système, fait de promesses solennelles et de traités internationaux que l’on invoque en temps de paix, mais que l’on enterre dès que leur application dérange.

Nommée par le Conseil des droits de l’homme de l’Organisation des Nations unies (ONU), je suis rapporteuse spéciale depuis le 1er mai 2022, et jusqu’en 2028. Huitième titulaire de ce mandat — et première femme à ce poste —, j’ai assumé cet engagement bénévole après une carrière consacrée à la défense des droits humains, principalement auprès des Nations unies — notamment au Haut-Commissariat aux droits de l’homme et à l’Office de secours et de travaux des Nations unies pour les réfugiés de Palestine dans le Proche-Orient (UNRWA) à Jérusalem —, et à la recherche universitaire sur la Palestine.

L’attention portée à Israël ne relève ni d’un choix personnel ni d’un parti pris : elle découle de la résolution 1993/2A du Conseil des droits de l’homme, adoptée le 19 février 1993 en réponse à près de trente ans d’occupation de Gaza, de la Cisjordanie et de Jérusalem-Est. M’accuser de « manquer de neutralité » revient à déformer sciemment ce mandat. Aucun des quatorze autres rapporteurs des Nations unies investis d’un mandat-pays ne fait l’objet de telles attaques ; nul n’accuse les titulaires chargés de l’Afghanistan, de la Russie ou de l’Iran d’« obsession » dans l’exercice de leur mission. Mais, dès lors qu’Israël est concerné, l’accomplissement ordinaire d’un mandat devient aux yeux de certains, au sein même des gouvernements, une faute à justifier plutôt qu’un devoir à remplir.

Mon travail consiste à établir et qualifier juridiquement des faits dans les territoires occupés, où règne un dualisme juridique institutionnalisé : le droit civil s’applique aux colons israéliens et le droit militaire aux Palestiniens, y compris aux enfants. En effet, Israël est le seul pays au monde où des enfants sont systématiquement poursuivis devant des tribunaux militaires. Décrire ce système comme un apartheid exercé contre les Palestiniens sous forme de dictature militaire relève non pas de la provocation mais de la qualification juridique. Mes premiers rapports remis à l’ONU en 2022-2023 ont documenté l’entrave systématique au droit à l’autodétermination du peuple palestinien, la privation arbitraire et systématique de liberté, et l’impact structurel de l’occupation sur l’enfance (2).

Un panoptique à ciel ouvert

Droit de vivre libre en tant que peuple, de décider de sa voix politique, de gérer ses ressources, de tracer son propre avenir, l’autodétermination conditionne l’exercice de tous les autres droits. Sa négation se trouve au cœur de tout projet colonial de peuplement. Depuis des décennies, la fragmentation territoriale, l’expansion des colonies, les restrictions aux déplacements, au travail, à l’éducation et à l’accès à la justice, la confiscation des terres, la démolition de dizaines de milliers de maisons, l’enfermement de Gaza, et les près de 6 000 morts, dont environ 1 200 enfants, causés par les attaques israéliennes entre 2008 et 2022 ont rendu improbable toute perspective de vie libre et indépendante.

Dans l’ensemble du territoire palestinien occupé, Israël a instauré un régime carcéral — à l’intensité et aux méthodes variables — qui contraint toutes les dimensions de la vie quotidienne. Constamment surveillés, entravés dans leurs déplacements par des points de contrôle, des murs et un maillage bureaucratique oppressant, perpétuellement exposés aux arrestations et à la détention arbitraire, la torture et d’autres traitements cruels, inhumains ou dégradants, les Palestiniens vivent dans ce qui s’apparente à un panoptique (3) à ciel ouvert.

Achevé juste avant et présenté juste après les attaques du 7 octobre 2023, mon rapport sur l’enfance est à la fois le plus accablant et le moins commenté. Il évoque le processus de « désenfantisation » (« unchilding »), un terme emprunté à l’universitaire israélo-palestinienne Nadera Shalhoub-Kevorkian (4), pour décrire le quotidien d’enfants privés de protection et d’innocence, grandissant dans la violence omniprésente : tués, mutilés, orphelins, témoins de la mort ou de l’humiliation perpétuelle de leurs proches et de la destruction de leur foyer. Ignorer leur désespoir, c’est renoncer à une part de notre humanité et violer l’obligation la plus sacrée au monde et du droit international : protéger l’enfance.

Mon rapport de mars 2024 s’inscrit dans cette même approche ; il porte lui aussi sur les victimes d’un système structuré. Intitulé « Anatomie d’un génocide (5) », il documente les cinq premiers mois d’attaques israéliennes sur Gaza après les massacres commis par le Hamas le 7 octobre 2023 : meurtres, atteintes physiques et mentales graves, soumission à des conditions de vie visant la destruction du groupe, sur fond de rhétorique déshumanisante émanant de responsables étatiques. Pendant cette période, Israël a maquillé son action d’un « camouflage humanitaire », libellé dans un langage apaisant — « conflit », « dommages collatéraux », « safe zones », « ordres d’évacuation » — pour justifier l’effacement progressif de Gaza et de son identité, la suppression de la capacité des Palestiniens à exister comme communauté, à habiter leur terre, à transmettre leur mémoire. Dans le rapport suivant, « L’effacement colonial par le génocide (6) », j’ai montré comment ce génocide s’étend en Cisjordanie et à Jérusalem-Est par le biais d’un nettoyage ethnique, l’ensemble formant l’aboutissement logique d’une entreprise de colonisation de peuplement : effacer pour remplacer, détruire pour s’approprier.

Je ne suis pas la seule à avoir abouti à de telles conclusions. Dès janvier 2024, la Cour internationale de justice (CIJ) a estimé qu’il existait un risque plausible de violation de la convention sur le génocide et ordonné des mesures conservatoires. En juillet 2024, cette juridiction a également conclu à l’illégalité de la présence d’Israël dans le territoire palestinien occupé et demandé qu’elle cesse immédiatement et sans condition. La Cour a enfin constaté l’existence d’une discrimination systémique, de violations de l’interdiction de la ségrégation raciale et de l’apartheid, ainsi que de politiques d’annexion. On ne compte plus les institutions et organisations qui concluent qu’Israël commet un génocide contre le peuple palestinien dans le peu de territoire qui reste de la Palestine. L’hi storien israélien Raz Segal a sonné l’alarme en octobre 2023. En 2024, des historiens israéliens spécialistes de la Shoah, comme Amos Goldberg et Omer Bartov, estimaient eux aussi que leur pays commettait un génocide (7). Quelques mois plus tard, Amnesty International en arrivait à la même conclusion, et, en juillet 2025 (8), l’organisation israélienne B’Tselem publiait un rapport en ce sens sous un titre accablant, plus saisissant encore lorsqu’on l’imagine en hébreu : « Notre génocide » (9). Enfin, et parmi beaucoup d’autres, en septembre 2025, la commission d’enquête internationale indépendante mandatée par l’ONU affirmait également qu’un génocide était en cours à Gaza (10). Malgré une documentation minutieuse des crimes commis, ces rapports n’ont reçu qu’une attention limitée ou nulle de la part des médias et des gouvernements occidentaux. À défaut d’une décision judiciaire formelle, la commission d’enquête constitue ce qui se rapproche le plus d’une conclusion quasi juridictionnelle fondée sur l’établissement des faits et l’analyse du droit. En tout état de cause, l’obligation de prévenir le génocide naît dès qu’un risque sérieux est identifié. En janvier 2024, lorsque la CIJ a reconnu un risque plausible à Gaza, les États devaient agir — en commençant par suspendre les transferts d’armes.

Mon analyse de la complicité de certaines entreprises, publiée en juillet 2025, a suscité les réactions les plus virulentes. J’y décris l’« économie de génocide (11) » : un réseau d’acteurs privés qui, par leurs investissements, leurs technologies, leurs services et leurs chaînes d’approvisionnement soutiennent matériellement la réalité décrite dans les rapports précédents. Une telle implication engage leur responsabilité. Mettre fin au génocide implique aussi de démanteler les structures économiques qui le rendent possible — et profitable. Ce rapport a conduit les États-Unis à m’imposer des sanctions draconiennes dès août 2025 — une pratique déjà appliquée à des juges de la Cour pénale internationale (CPI) et à plusieurs organisations palestiniennes. Je suis coupée financièrement du monde. Quiconque entretient des liens avec moi, y compris les membres de ma famille (je suis mère d’une fille ayant la citoyenneté américaine), est menacé d’amendes de 1 million de dollars et de vingt ans de prison. Ma capacité à exercer mon mandat et, tout simplement, à conduire ma vie s’en trouve gravement entravée.

Bien que ces attaques soient appuyées par mon propre pays, l’Italie, et en l’absence de soutien concret de la part d’autres États, j’ai poursuivi ma mission. Mon rapport le plus récent qualifie le génocide à Gaza de « crime collectif (12) », car rendu possible et financé par le soutien politique et militaire indéfectible de plusieurs États, parmi lesquels figurent ceux qui aujourd’hui m’attaquent avec le plus de vigueur.

Les États-Unis restent de loin le premier fournisseur d’armes à Israël, tandis que plusieurs États membres de l’Union européenne continuent d’alimenter ces transferts ; l’Union demeure d’ailleurs le premier partenaire commercial de Tel-Aviv. À quelques exceptions près, comme l’Espagne ou la Slovénie, les États du Vieux Continent ont choisi l’inaction ou la complicité. La France, par exemple, a autorisé plusieurs fois le survol de son espace aérien par M. Benyamin Netanyahou malgré le mandat d’arrêt émis par la CPI à son encontre. Paris a poursuivi le commerce d’équipements militaires, facilité des transits via ses ports et aéroports, et maintenu des échanges commerciaux intenses avec Israël. De grandes banques françaises financent des entreprises liées à l’industrie militaire israélienne et aux colonies, tandis que plusieurs milliers de Franco-Israéliens servent dans l’armée israélienne.

Criminaliser la solidarité

Parallèlement, la répression des mobilisations s’intensifie : manifestations interdites, conférences académiques censurées, militants et journalistes accusés d’« apologie du terrorisme », interventions policières violentes. L’Allemagne, l’Italie, la France et le Royaume-Uni occupent les avant-postes dans ce domaine, sous couvert de lutte légitime contre l’antisémitisme. Des projets de loi proposent d’amalgamer le combat indispensable contre la judéophobie et toutes les formes de racisme avec la prohibition de toute critique d’Israël en tant qu’État. Présentée comme une évidence, cette confusion qui assimile nos frères et sœurs juifs à la politique israélienne participe d’une offensive politique : instrumentaliser le combat contre l’antisémitisme pour criminaliser l’expression de solidarité avec le peuple palestinien et justifier des campagnes de diffamation. Parce qu’ils critiquent la politique de Tel-Aviv, des ressortissants israéliens et des personnes juives subissent dans le monde entier les mêmes campagnes de dénigrement. Leurs voix sont étouffées, et leur loyauté est mise en cause.

L’antisémitisme, horrible et odieux, est la haine des Juifs : il n’a rien à voir avec le travail de celles et ceux qui défendent les droits humains, lequel porte sur l’analyse des actes d’un État. L’ensemble du système du droit international repose sur le principe de la responsabilité de l’État. Ce sont les États qui assument et portent des obligations juridiques, et ce sont eux qui doivent répondre, en premier lieu, de leurs violations. Israël ne fait pas exception : les critiques envers l’État d’Israël ne visent pas ce que l’État d’Israël est ni la religion qu’il professe, mais ce qu’il fait, en particulier au regard du droit international, qu’il viole, de manière grave, répétée et dans une impunité persistante.

La question soulevée n’est pas d’ordre idéologique mais juridique : la France respecte-t-elle ses obligations internationales en menant de telles actions ? Mon mandat de rapporteuse spéciale m’a appris une chose essentielle : lorsque le pouvoir est mis en cause, il ne débat pas, il frappe. Salir pour disqualifier, intimider pour réduire au silence ; la violence trahit la fébrilité plutôt que la force.

Mon travail s’inscrit dans la continuité de celui de mes prédécesseurs : MM. John Dugard, Richard Falk et Michael Lynk. Eux aussi furent accusés d’antisémitisme ou de complaisance envers le terrorisme. Contre eux aussi fut déployé le procédé consistant à substituer la polémique aux faits documentés, l’attaque ad hominem à l’analyse juridique. La mécanique est désormais rodée. Des groupes pro-israéliens — avec, comme chef de file, depuis Genève, l’organisation UN Watch — produisent, depuis des années, des rapports diffamatoires contre quiconque, surtout au sein des Nations unies, documente les infractions au droit international commises par Tel-Aviv. Au prétexte de contrebalancer un « traitement disproportionné d’Israël », ces acteurs isolent et fragmentent des propos pour en altérer le sens, puis amplifient et répètent leur désinformation jusqu’à lui donner l’apparence de la vérité.

À y regarder de près, les « rapports » de ces groupes sonnent creux. Au sein des Nations unies, leur caractère mensonger et diffamatoire est connu de longue date. Les accusations selon lesquelles j’aurais justifié les atrocités du 7 octobre 2023, nié des violences sexuelles ou minimisé la souffrance des otages procèdent de cette fabrique, alors même que j’ai condamné sans ambiguïté et sans relâche les attaques contre les civils israéliens le 7 octobre et les crimes du Hamas en général.

Je les ai condamnés sans hésitation comme des crimes de guerre et des crimes contre l’humanité, dont les auteurs doivent être poursuivis en justice dans le cadre de procédures internationales. J’ai condamné les violences sexuelles commises contre des victimes israéliennes, telles que documentées par la commission d’enquête des Nations unies (13), et, conformément au droit international, je considère le viol utilisé dans un contexte d’hostilité comme une arme de guerre pouvant constituer un crime de guerre et, selon les circonstances, un crime contre l’humanité. La justice internationale ne fonctionne ni par indignation sélective ni par instrumentalisation politique. Elle repose sur la qualification juridique des faits, l’établissement des responsabilités individuelles et le respect du due process (procédure régulière), pour tous et toutes, sans exception.

Si ma condamnation des massacres et d’autres crimes contre les civils israéliens a été sans équivoque, j’ai contesté l’affirmation largement répandue, surtout en France pour quelque raison qui m’échappe, selon laquelle ils auraient été principalement motivés par l’antisémitisme (14) : comme l’ont rappelé d’éminents spécialistes de la Shoah et de l’antisémitisme, cette lecture est à la fois erronée et dangereuse, car elle occulte les causes structurelles de la violence et en fausse l’analyse (15). Si l’antisémitisme a pu jouer un rôle à titre individuel pour certains assaillants, ces massacres, comme le déclara le secrétaire général des Nations unies, M. António Guterres, se sont produits dans le contexte de cinquante-six années d’occupation étouffante (16). Aucun crime ne justifie un autre crime. Mais ignorer le contexte, c’est entretenir une lecture déformée qui risque d’alimenter le cycle de violence au lieu de le résoudre, mettant en danger autant les Palestiniens que les Israéliens.

Il faut nommer ce que cette campagne révèle : l’énergie déployée pour me calomnier contraste avec le silence face aux crimes en cours à Gaza et l’inaction vis-à-vis de ceux qui font l’objet de mandats d’arrêt internationaux devant la CPI. Sous prétexte de « responsabiliser l’ONU », il s’agit en réalité de redéfinir la défense des droits humains comme une prise de position partisane.

L’ironie est cinglante. En septembre 2025, la France a reconnu l’État de Palestine, un geste salué comme un signal fort, un tournant symbolique. Mais reconnaître un État dont on soutient activement l’occupant, sans exercer de pression pour que celui-ci respecte le droit international et procède au retrait inconditionnel des territoires occupés qu’exige la CIJ, relève davantage de la posture diplomatique que de l’engagement juridique et politique. La reconnaissance d’un État sans territoire, sans souveraineté, sans cessation de l’occupation, n’est qu’un propos creux, surtout lorsque l’on s’emploie parallèlement à intimider les experts mandatés pour documenter précisément les violations qui rendent impossible la création concrète de cet État. On ne peut pas reconnaître la Palestine le lundi et chercher à museler ses défenseurs le reste de la semaine.

Les dirigeants qui se prêtent à ce jeu ne ciblent pas seulement ma personne. Ils sacrifient l’ordre juridique international lui-même, et accélèrent le démantèlement du droit international humanitaire et des institutions qui en sont garantes, au moment précis où leur survie est en jeu.

On peut fuir la vérité, plus difficilement la cacher. Ce n’est qu’une question de temps : la justice frappera à la porte des auteurs de crimes à Gaza et de leurs complices. La destruction de Gaza a réveillé des consciences que l’on croyait anesthésiées et a rendu visible ce que beaucoup refusaient de voir : non seulement la brutalité de l’occupation, mais la complicité active de nos démocraties occidentales dans sa perpétuation. Car Israël n’est pas une anomalie dans l’ordre mondial ; il en est, à bien des égards, le miroir, dans lequel on découvre des logiques d’exception, des hiérarchies coloniales entre vies dignes de deuil et vies sacrifiables, une rhétorique de la sécurité qui garantit l’impunité. La plupart des gouvernements occidentaux ne se confrontent pas à Israël, parce qu’en le faisant ils se remettraient en cause eux-mêmes.

Patrie des droits humains ?

C’est pourquoi il est à la fois instructif et attristant que la France, patrie déclarée des droits humains, se retrouve en première ligne, non pour défendre un principe, mais pour protéger un statu quo ; non pour promouvoir le droit international, mais pour neutraliser ses gardiens.

Pourtant, quelque chose a changé. Un mouvement est né — sur les campus, les réseaux sociaux, dans les rues, dans les prétoires —, qui réclame une justice sociale réelle, le respect effectif des droits humains, un multilatéralisme décolonial et l’universalité sans exception de ses principes. Une universalité qui n’admet pas l’apartheid, fût-il pratiqué par un État allié des capitales occidentales. Ce mouvement ne se laissera pas réduire au silence par des campagnes de diffamation. Il ne sera pas découragé par ses sanctions, ses répressions. Il grandit et se renforce à mesure que les mensonges et les distorsions qui cherchent à le disqualifier se révèlent.

Notes

(1Cf. l’intégralité de ma déclaration au forum d’Al-Jazira (AJ Forum), X (ex-Twitter), 9 février 2026.

(2Cf. « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/77/356), « Privation arbitraire de liberté dans le territoire palestinien occupé : l’expérience des Palestiniens derrière les barreaux et au-dehors » (A/HRC/53/59) et « Situation des droits humains dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967 » (A/78/545), rapports de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, respectivement le 21 septembre 2022, le 28 août 2023 et le 20 octobre 2023.

(3Cf. Michel Foucault, Surveiller et punir. Naissance de la prison, Gallimard, Paris, 1975.

(4) Nadera Shalhoub-Kevorkian, Incarcerated Childhood and the Politics of Unchilding, Cambridge University Press, 2019.

(5) « Anatomie d’un génocide » (A/HRC/55/73), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er juillet 2004.

(6) « L’effacement colonial par le génocide » (A/79/384), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 1er octobre 2024.

(7Cf. Raz Segal, « A textbook case of genocide », JewishCurrents, 13 octobre 2023 ; Amos Goldberg, « Ce qui se passe à Gaza est un génocide, car Gaza n’existe plus », Le Monde, 29 octobre 2024 ; Omer Bartov, « Un historien du génocide face à Israël », Orient XXI, 5 septembre 2024.

(8) « Israël et territoire palestinien occupé. Une enquête d’Amnesty International conclut qu’Israël commet un génocide contre les Palestiniens et Palestiniennes à Gaza », Amnesty International, 5 décembre 2024.

(9) « Our genocide », B’Tselem, juillet 2025. Notre génocide (version française de Tlaxcala)

(10Cf. Bulletin d’ONU Info, 16 septembre 2025.

(11) « D’une économie d’occupation à une économie de génocide » (A/HRC/59/23), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 2 juillet 2025.

(12) « Gaza genocide : a collective crime » (PDF), rapport de la rapporteuse spéciale sur la situation des droits de l’homme dans les territoires palestiniens occupés depuis 1967, Nations unies, 20 octobre 2025, www.ohchr.org

(13Cf. « Detailed findings on attacks carried out on and after 7 October 2023 in Israel » (PDF), Nations unies, 10 juin 2024.

(14Cf. « Israel’s symbolic “ban” must not distract from atrocity crimes in Gaza : UN expert », United Nations Human Rights, 15 février 2024.

(15Cf. Omer Bartov, Christopher R. Browning, Jane Caplan, Debórah Dwork, David Feldman et al., « An open letter on the misuse of Holocaust memory », The New York Review of Books, 20 novembre 2023.

(16Cf. « Secretary-General’s remarks to the Security Council — on the Middle East », 24 octobre 2023.

 

 

Infantino cretino, sei il secondo della lista*

 ACTUALISATION DU 2 MARS 2026

Selon le nouveau rapport daté du 2 mars 2026 de la Fédération palestinienne de football (PFA), les données actualisées concernant la communauté sportive à Gaza sont les suivantes :

• Pertes totales : Entre le 7 octobre 2023 et le 12 février 2026, 1 007 personnes (962 hommes et 45 femmes) issues de la communauté sportive de Gaza ont été tuées lors d'attaques israéliennes.
 

• Part du football : les pertes les plus lourdes ont été enregistrées dans la communauté du football ; 565 des personnes tuées étaient des footballeurs, des entraîneurs, des arbitres ou des membres du personnel de la fédération. • Autres disciplines : 317 personnes issues de sports affiliés aux fédérations olympiques et 125 personnes issues du mouvement scout ont perdu la vie. • Destruction des installations : Au total, 265 installations sportives et stades sont devenus inutilisables, dont 184 complètement et 81 partiellement.

FG, 22/2/2026

Tout le monde a remarqué, dans la réunion de jeudi dernier du BorrdofPiss à Washington, la présence d’un homme chauve et hilare, assis devant Milei et Orban. Un ministre ? Un président ? Oui, et pas vraiment d’un État. Il s’agissait de ni plusse ni moinsse que de Gianni Infantino, le président de la Fédération Internationale de Football Association (FIFA), grand challenger au titre de CLPSP ( Clown le plus sinistre de la planète). Et voilà ce que notre Enfantin a annoncé : un partenariat avec le BorrdofPiss pour créer un « système de football intégré » à Gaza, dans le but de « promouvoir la paix, la dignité et l’espoir ».

Selon notre fifacho en chef, ce projet comprend la construction de 50 mini-terrains FIFA Arena au coût de 50 000 dollars par terrain, de cinq terrains de taille normale au coût d’un million de dollars par terrain, d’une académie de la FIFA (15 millions de dollars) et d’un stade national au coût estimé à 50 millions de dollars. Gianni Infantino a souligné que ces investissements permettraient de créer un système de football intégré visant à soutenir la population et les générations futures, incarnant ainsi l’engagement commun du BorrdofPiss et de la FIFA à établir la paix. Le président de la FIFA a déclaré que “le football est un langage universel. Il est parlé par plus de six milliards de personnes (…) il est synonyme d’espoir, de joie, de bonheur, de solidarité et d’unité mondiale”. Il a déclaré que la FIFA espère contribuer aux efforts visant à soutenir la paix “parce que nous ne devons pas nous limiter à reconstruire les maisons, les écoles, les hôpitaux et les routes (…) mais nous devons également reconstruire et consolider les émotions, l’espoir et la confiance des gens”, ajoutant que “c’est ce que le football incarne”. Selon lui, la création d’un système de football à Gaza soutiendra la création de ligues au niveau régional et au sein des amateurs, ce qui renforcera l’engagement collectif, que ce soit sur le terrain ou en dehors. Selon lui elle offrira “diverses opportunités professionnelles, soutenant le développement des talents locaux, non seulement sur le terrain, mais dans tous les domaines qui contribuent au développement du football”.

Non, vous ne rêvez pas. Il a vraiment raconté tout ça. Il se fout de qui ? Des plus de 800 sportifs palestiniens, dont plus de 430 footballeurs, assassinés par Israël à Gaza depuis 868 jours, soit en moyenne 1 sportif par jour et 1 footballeur tous les 2 jours ?

Allez, Infantino, vaffanculo, tu e la tua banda

*= « tu es le second de la liste » (le premier étant évidemment DJT, le POTUS himself). “Sei il primo della lista” était un slogan répandu dans les années 1970-1980, aussi bien chez les supporters de foot (“Bastardo milanista, sei il primo della lista”) que chez les gauchistes (“Fanfani fascista, sei il primo” etc.). Pour les besoins de la rime, il faudrait crier :  "Infantino cretino, sei il primo nel mirino" (Infantino crétin, tu es le premier dans le viseur")...



À l’ombre des accords d’Abraham : le réseau arabe de Jeffrey Epstein

Pour les élites arabes, du Maroc au Golfe, les dossiers de Jeffrey Epstein constituent un miroir inconfortable : une carte d’affaires, de complicités et d’accords dans l’ombre

Tahar LamriKritica.it, 2/3/2026
Originale : All’ombra degli accordi di Abramo: la rete araba di Jeffrey Epstein
Traduit par Tlaxcala

Bill Clinton, sa fille Chelsea, Epstein et Ghislaine Maxwell au mariage de Mohamed VI en 2002. Photo publiée par le New York Post

En juin 2014, Jeffrey Epstein écrivait à Peter Thiel – cofondateur de PayPal et de Palantir, la société d’analyse de données au service des services de renseignement usaméricains et israéliens – une phrase qui résume une vision du monde : « Imagine si ce chaos était vraiment ce que Obama voulait vraiment : Irak, Iran, Libye, Syrie, Palestine, Liban, Égypte. Nous devrions admettre une stratégie brillamment exécutée ». C’était sa lecture. Le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord comme un échiquier du désordre délibéré. Epstein comme observateur privilégié – peut-être plus – de cette partie.

Les fichiers du Département de la Justice des USA dessinent de nombreuses cartes, dont celle-ci : la carte des ambitions géopolitiques et financières d’Epstein dans une région qu’il avait appris à fréquenter avec méthode. Arabie saoudite, Émirats arabes unis, Maroc, Qatar, Égypte, Libye : dans chacun de ces pays, Epstein avait cultivé des relations et des canaux, avancé des propositions. Un intermédiaire d’un type particulier, celui qui transforme l’accès aux personnes en monnaie d’échange et la confiance en levier de pouvoir. Un opérateur systémique qui avait compris, avant et mieux que beaucoup, que le monde arabe était un territoire en redéfinition. Qui savait se mouvoir dans ses couloirs informels pouvait en tirer des rentes extraordinaires. Normalisations diplomatiques, avoirs souverains gelés, grands chantiers immobiliers, privatisations de ressources stratégiques : Epstein n’était pas toujours à l’origine de ces processus, mais il savait systématiquement comment s’approcher de ceux qui les gouvernaient.

Pour le monde arabe et moyen-oriental, ces fichiers constituent un miroir inconfortable. Ils révèlent comment fonctionnent les réseaux de pouvoir transnationaux qui traversent les monarchies du Golfe, les gouvernements occidentaux, les services de renseignement et les institutions internationales ; et comment l’accès privilégié à ces réseaux s’obtenait, au moins en partie, par la complicité dans un système criminel qui exploitait les sujets les plus vulnérables.

Cet article reconstruit la dimension arabe et moyen-orientale de ce réseau : les Émirats arabes unis, le Maroc, l’Arabie saoudite, le Qatar, l’Égypte, la Libye, le Liban, la Syrie et l’Algérie, cette dernière étant un cas à part, en tant que pays que le réseau n’a jamais réussi à pénétrer. La carte, avec les noms, les dates, les sommes et – là où les documents le permettent – les intentions.

Les origines : comment Epstein est entré dans le monde arabe

L’histoire moyen-orientale d’Epstein commence en 1981 à Londres, avec un trafiquant d’armes.

Le triangle Leese-Maxwell-Khashoggi

Cette année-là, Epstein – fraîchement licencié par Bear Stearns – effectue un voyage au Royaume-Uni. Il y rencontre Douglas Leese, intermédiaire aristocratique en armes qui avait bâti sa fortune en négociant le plus gros contrat militaire britannique de l’histoire : la vente d’avions de chasse Tornado à la Royal Saudi Air Force. Selon le New York Times, Leese « a servi de mentor » à Epstein et lui a fait rencontrer l’élite britannique et internationale.

Ce fut Leese qui introduisit Epstein auprès de deux personnages qui allaient définir sa trajectoire. Le premier était Robert Maxwell, le magnat de la presse britannique déjà connu pour ses liens documentés avec le Mossad, le MI6 et le KGB, et père de Ghislaine, future complice d’Epstein, aujourd’hui en prison avec une peine de vingt ans. Le second était Adnan Khashoggi, le milliardaire saoudien, courtier en armes le plus célèbre du monde, au centre du scandale Iran-Contra, dans la liste des « clients » de la société de conseil d’Epstein.

Epstein a entamé un bref partenariat avec J. Stanley Pottinger, ancien fonctionnaire du Département de la Justice usaméricain impliqué dans un réseau de vente d’armes à l’Iran entre 1981 et 1986, les années de l’Iran-Contra. À cette époque, Israël servait d’intermédiaire dans les ventes d’armes usaméricaines à l’Iran, et les bénéfices finançaient les Contras au Nicaragua. C’est dans cet environnement qu’Epstein a appris à se mouvoir entre secrets d’État, opérations clandestines et réseaux traversant plusieurs gouvernements.

Le passeport avec résidence en Arabie saoudite

Un détail significatif : dans l’appartement new-yorkais d’Epstein, des agents du FBI ont trouvé dans le coffre-fort un passeport autrichien expiré avec sa photo, un faux nom et une adresse en Arabie saoudite. Ses avocats ont expliqué qu’il servait de protection contre d’éventuels ravisseurs. L’explication n’a convaincu aucun des enquêteurs. Avec le passeport, il y avait des diamants et des espèces.

Les Émirats arabes unis : le nœud central

De tous les pays arabes qui apparaissent dans les dossiers Epstein, les Émirats ont la présence la plus documentée et la plus détaillée, indiquant qu’il s’agit d’une relation structurelle, impliquant la figure la plus puissante du secteur logistique mondial et une diplomate à l’ONU, et atteignant, de manière indirecte, le prince héritier Mohammed bin Zayed.


Jeffrey Epstein et Sultan Ahmed Bin Sulayem, sur une photo publiée par les démocrates de la commission de surveillance de la Chambre des représentants à Washington, aux Etats-Unis, le 18 décembre 2025. Sulayem a été relevé de ses fonctions le 13 février 2026, suite aux révélations de ses liens avec « Epstine » [attention à bien prononcer, sous peine d’encourir les foudres des  pourfendeurs d’antisémites]

Sultan Ahmed bin Sulayem : l’ami qui ne l’a jamais déçu

Sultan Ahmed bin Sulayem est l’un des hommes les plus puissants des Émirats arabes unis. Né à Dubaï dans une famille ayant des liens directs avec la famille régnante Al Maktoum, il a supervisé l’expansion de la zone franche de Jebel Ali dans les années 1980, puis a dirigé DP World, le géant logistique qui gère aujourd’hui dix pour cent du trafic mondial de conteneurs dans 186 ports et 77 pays. Son nom apparaît plus de 4 700 fois dans les documents déclassifiés. Les courriels couvrent une période allant de 2007 à quelques semaines avant la mort d’Epstein en 2019 ; la quasi-totalité sont postérieurs à sa condamnation de 2008. « Tu ne m’as jamais déçu, pas une seule fois, même à moitié », écrit Epstein à Sultan bin Sulayem en juin 2013 (fichier DOJ).

L’île, l’île fantôme et les femmes

Les documents révèlent que Sulayem visitait régulièrement Little Saint James, l’île privée d’Epstein dans la Caraïbe. « J’ai passé des moments vraiment magnifiques sur ton île », écrivit-il en juin 2013. Quand en septembre 2017 l’ouragan Irma dévasta la région, Sulayem offrit d’envoyer ses propres ingénieurs pour rendre l’île « à l’épreuve des ouragans ». Plus significatif encore : selon ce qu’a rapporté le Miami Herald, Epstein acheta l’île adjacente, Great St. James Cay, par le biais d’une société écran dont le bénéficiaire s’avérait être Sulayem. Le propriétaire Christian Kjaer refusait de vendre à Epstein en raison de ses condamnations pour délits sexuels : pour contourner ce refus, Epstein utilisa le nom de l’émirati. Un porte-parole de Sulayem a démenti, mais un courriel de décembre 2016 dans lequel Sulayem décrivait Epstein comme « cher ami et associé en affaires » propriétaire de ses îles contredit la version officielle.

Les fichiers montrent également que Sulayem tentait activement de trouver des emplois pour de jeunes femmes russes de l’entourage d’Epstein : l’une comme « masseuse » dans une station touristique turque, une autre dans un hôtel à Dubaï. En août 2018, dans un courriel à Epstein, Sulayem lui demandait : « Pouvons-nous lui trouver un travail dans un hôtel à Dubaï ? » Dans un autre courriel, il décrivait en détail une étudiante universitaire à Dubaï avec laquelle il avait une relation, utilisant un langage explicitement sexuel. En novembre 2007, Sulayem racontait à Epstein ses tentatives pour rencontrer un mannequin : « Après plusieurs mois d’efforts, nous avons réussi à nous rencontrer à New York. Il y a eu un malentendu : elle voulait des affaires ! Moi, je ne voulais que de la chatte ! » [she wanted some business while I only wanted some PUSSYNESS] Epstein répondait : « Louange à Allah, il existe encore des gens comme toi ». Le député républicain Thomas Massie, après avoir visionné les fichiers non censurés au DOJ, a indiqué sur X que le destinataire d’un courriel du 24 avril 2009 dans lequel Epstein écrivait « J’ai adoré la vidéo de la torture » était Sulayem ; l’identification a été confirmée par le procureur général adjoint Todd Blanche, qui cita le fichier EFTA00666117.

Le canal secret Israël-Émirats et Carbyne

En juin 2015, Epstein écrivit dans un seul courriel, adressé aux deux : « Ehud – Sultan. Sultan – Ehud ». Trois mots qui documentent le moment où il mettait en contact Ehud Barak, ancien premier ministre israélien, et Sulayem. Barak était alors président de Carbyne, une société de cybersécurité israélienne qu’il avait cofondée avec des financements d’Epstein, née dans l’écosystème de l’Unité 8200 du renseignement militaire israélien, dont le cœur de métier était de permettre aux agences de sécurité d’accéder en temps réel à la position, l’audio et la vidéo depuis les téléphones mobiles des utilisateurs. Le 5 août 2018, Sulayem écrivit à Epstein manifestant son intérêt pour Carbyne, comme l’écrit Middle East Eye. Epstein a donc agi comme un canal diplomatique non officiel entre Israël et les Émirats arabes unis des années avant que les accords d’Abraham de 2020 ne rendent publique la normalisation.

En juillet 2018, Sulayem se rendit à Tel Aviv pour des soins médicaux pour sa fille. Dans un courriel à Barak, il le remercia « pour ton aide avec notre visa ». Barak répondit qu’il serait heureux de le rencontrer pendant sa visite. Epstein facilita également une rencontre entre Barak et l’ancien premier ministre qatari Hamad bin Jassim en 2018.

Renseignement, Poutine et les kits ADN pour le souverain de Dubaï

Sulayem utilisait Epstein aussi comme canal politique en Europe. Epstein transmit à Peter Mandelson – alors secrétaire d’État au Commerce britannique – un dossier de DP World sur un projet portuaire sur la Tamise de 1,8 milliard de livres sterling. Mandelson répondit : « Je l’appellerai et lui parlerai ». DP World réalisa ensuite le London Gateway. Mandelson a été ultérieurement démis de son poste d’ambassadeur britannique à Washington pour ses liens avec Epstein. Fin février, il a été arrêté par la police britannique puis libéré sous caution. Il est sous enquête, mais aucune accusation n’a encore été formellement retenue contre lui.

Dans un courriel particulièrement pertinent, Sulayem informa Epstein qu’il attendait l’approbation pour acquérir un actif infrastructurel « sensible » conditionné à un accord bilatéral Émirats-Russie, ajoutant : « J’ai reçu une invitation officielle du bureau de Poutine pour une rencontre en tête-à-tête afin d’obtenir le feu vert directement de lui ». Epstein transmit cette correspondance à un contact inconnu avec la note : « Pour tes yeux uniquement ».

À l’été 2017, Sulayem commanda 30 kits d’analyse généalogique par ADN pour Mohammed bin Rashid Al Maktoum, souverain de Dubaï, les faisant livrer à l’appartement d’Epstein. Les kits furent enregistrés sous le nom « Rashid Epstein ».

La Kiswah : le sacrilège comme rite d’appartenance

Parmi les détails les plus symboliquement chargés émergent les événements liés à la Kiswah, le tissu noir et or brodé qui recouvre la Kaaba à La Mecque. Une image jointe à un courriel du 8 mai 2014 montre Epstein et Sulayem observant ensemble un fragment du tissu étendu à terre ; geste que les savants islamiques considèrent comme profondément irrespectueux.

En février et mars 2017, trois fragments de la Kiswah furent expédiés à Epstein via des contacts liés aux Émirats. L’envoi partit d’Arabie saoudite par British Airways, déclaré en douane comme « œuvre d’art ». Un des trois fragments provenait de l’intérieur même de la Kaaba. La question que les fichiers laissent sans réponse est la plus inconfortable : qui en Arabie saoudite a autorisé la sortie de ces objets de la chaîne de garde du Haram ? Les autorités saoudiennes n’ont jamais commenté.

Hind Al-Owais : la diplomate des droits de l’homme

Le second nom émirati d’importance est celui de Hind Abdulaziz Al-Owais, directrice du Comité permanent des Émirats pour les droits de l’homme et, depuis septembre 2015, première femme émiriatie à occuper un poste international au siège des Nations Unies. Les dossiers incluent environ 469 courriels échangés avec Epstein entre 2011 et 2012, trois ans avant sa nomination à l’ONU. Les courriels montrent des rencontres répétées dans l’appartement d’Epstein à Manhattan, des demandes d’assistance juridique et financière, et des tentatives d’Epstein d’influencer sa carrière. Le 28 janvier 2012, les fichiers montrent une rencontre organisée par Epstein entre Al-Owais, sa sœur Hala, et Reid Weingarten, l’un des plus célèbres avocats pénalistes usaméricains et avocat personnel d’Epstein.

La réponse émiratie a été silencieuse mais éloquente : Middle East Eye a documenté la suppression systématique de toute mention d’Al-Owais des comptes officiels du Comité des droits de l’homme sur Instagram, X et LinkedIn, de la page de l’Anwar Gargash Diplomatic Academy, et du site du World Governments Summit. Là où elle était visible jusqu’en décembre 2025, apparaît maintenant : « 404 Page not found ».

Epstine et MBS. Non daté

Mohammed bin Zayed et l’assassinat de Khashoggi

Mohammed bin Zayed (MBZ), prince héritier d’Abou Dhabi et homme le plus puissant des Émirats, apparaît dans les fichiers de manière indirecte mais significative. Dans les heures suivant l’assassinat du journaliste Jamal Khashoggi au consulat saoudien d’Istanbul (2 octobre 2018), Epstein écrivit à son interlocuteur Anas al-Rashid : « Ça sent quelque chose de plus grand. Ça ne m’étonnerait pas que MBZ lui ait tendu un piège », émettant l’hypothèse que MBZ avait orchestré un piège contre Mohammed bin Salman. Cette même nuit, Epstein reçut un message (expéditeur masqué) communiquant que MBZ demandait une réunion « urgente » avec départ prévu le lendemain matin.

L’Arabie saoudite : zones d’ombre et dossiers stratégiques

La dimension saoudienne est la moins documentée dans les dossiers, mais pas la moins significative. La différence qualitative avec les Émirats est nette : avec Abou Dhabi et Dubaï, il existe des courriels, des photographies, des transactions. Avec Riyad, nous avons la Kiswah, un passeport avec résidence saoudienne, un carnet d’adresses avec des noms excellents, et les conseils d’Epstein sur certains des dossiers les plus stratégiques.

Saudi Aramco et le conseil d’Epstein

Les dossiers révèlent qu’Epstein discuta avec divers interlocuteurs de l’introduction en bourse (IPO) de Saudi Aramco à plusieurs reprises. Dans un courriel de 2016, il avertit qu’une cotation publique exposerait l’Arabie saoudite à des risques juridiques et de saisie d’actifs. Dans un courriel du 17 octobre 2017 à un interlocuteur identifié comme Alahmadi, il proposa en alternative de vendre à la Chine une option pour acheter une participation de 100 milliards de dollars dans Aramco, au lieu de procéder à une IPO traditionnelle. Saudi Aramco n’a pas commenté.

Le dossier Yémen-Pakistan

Le 7 avril 2015, Epstein reçut un courriel intitulé « Pakistan Covert Deal with Saudi on Yemen » de Nasra Hassan, fonctionnaire pakistanaise ayant travaillé pour les Nations Unies pendant 27 ans et pour la Ligue arabe. Le courriel l’informait d’un accord secret par lequel l’Arabie saoudite négociait avec le Pakistan l’envoi des forces spéciales « Black Storks » à la frontière yéménito-saoudienne, en soutien à la coalition contre les Houthis. Le Pakistan vota finalement contre l’intervention le 10 avril 2015, trois jours après qu’Epstein eut été informé de l’opération militaire clandestine.

Les purges du Ritz-Carlton et Mohammed Bin Salman

Les fichiers montrent qu’en novembre 2017, pendant les purges du Ritz-Carlton de Riyad par lesquelles Mohammed bin Salman consolida son pouvoir en arrêtant des centaines de rivaux et d’hommes d’affaires, Epstein fut informé de suivre de près les développements saoudiens. En août 2019, il avait montré à James Stewart du New York Times une photographie de Bin Salman accrochée au mur de son appartement, se vantant de visites fréquentes et de contacts directs. Ces affirmations d’Epstein à un journaliste à un moment où il avait intérêt à gonfler son influence n’ont pas été vérifiées indépendamment.

Le Maroc : recrutement, immobilier, médiateurs et la variable Sahara occidental

Le Maroc est le deuxième pays arabe par densité de présence dans les dossiers : « Morocco » apparaît 1 561 fois, « Marrakech » 2 278 fois. Une obsession documentée qui traverse vingt ans et révèle non seulement une destination récurrente, mais une stratégie cohérente.

Le mariage du roi : Clinton amène Epstein

Juillet 2002, Rabat. Le roi Mohammed VI épouse Lalla Salma Bennani. Bill Clinton, invité en raison de la longue relation diplomatique entre les USA et le Maroc, amène avec lui comme invités personnels Jeffrey Epstein et Ghislaine Maxwell. Selon le New York Post, les collaborateurs de Clinton furent consternés par cette demande. Une source citée par AOL rapporte : « Clinton, Epstein et Ghislaine étaient assis avec le roi. C’était un mariage formel, dîner assis, smoking, très élégant ». Il convient de préciser qu’Epstein n’était pas l’hôte du palais royal marocain – il était le plus-one d’un ancien président. Il n’existe aucune preuve d’une relation directe entre Mohammed VI et Epstein.

La présence d’Epstein à cette cérémonie acquiert une signification rétrospective lorsqu’on considère la dynamique politique qui suivit : en 2014-2015, selon les courriels de WikiLeaks, Mohammed VI « s’engagea à verser environ 12 millions de dollars à la Clinton Foundation/CGI pour un sommet à Marrakech en mai 2015, conditionnant le versement à la participation personnelle d’Hillary Clinton. Comme l’écrivit Huma Abedin dans un courriel : ‘C’était une idée de HRC : notre bureau a contacté les Marocains et ils croient à cent pour cent le faire à sa demande. Le Roi s’est personnellement engagé à verser environ 12 millions de dollars’ ». Hillary Clinton ne participa finalement pas – le lancement de la campagne présidentielle était imminent – et Bill et Chelsea vinrent à sa place. Trump utilisa cet épisode dans ses discours de campagne des 21-23 octobre 2016 pour attaquer le « pay for play » de la Clinton Foundation. Il convient de préciser : les 12 millions sont allés à la Fondation, pas à la campagne électorale d’Hillary. Une distinction juridiquement pertinente, même si les critiques en contestaient la substance.

Le recrutement : le Maroc comme source de victimes

Les dossiers documentent que le Maroc était l’un des pays où Epstein avait des recruteurs actifs. Les courriels montrent des personnes envoyant des photographies de filles avec des mensurations corporelles détaillées et des discussions sur la façon d’obtenir des visas pour les amener aux USA. Les registres de vol documentent des voyages au Maroc de 2001 à 2019. En mars 2001, Epstein fit escale à Tanger avec Virginia Giuffre, alors mineure. Le 25 avril 2019, quelques mois avant son arrestation, il transita par l’aéroport Marrakech-Menara, fait confirmé par la DGSN (Sûreté nationale) marocaine.

Il convient de considérer que, s’agissant d’opérations de recrutement s’étendant sur près de vingt ans dans un pays où la Direction Générale de la Surveillance du Territoire (DGST) est réputée pour la surveillance systématique des étrangers de haut profil, l’hypothèse que tout se soit passé à l’insu des autorités est difficile à soutenir. Il n’existe pas de documents prouvant une complicité institutionnelle, mais on peut la déduire logiquement.

Les négociations immobilières : un refuge planifié

Entre 2011 et 2019, Epstein mena des négociations pour acheter des propriétés de luxe au Maroc de manière systématique, révélant une stratégie qui allait bien au-delà du simple intérêt immobilier. Les négociations principales concernèrent le Palais Bin Ennakhil dans la Palmeraie de Marrakech : un domaine de 4,6 hectares avec 60 fontaines en marbre, hammam, 2 000 palmiers et murs dorés. Les négociations durèrent près d’une décennie, de 2011 à 2019. En mars 2019, Epstein fut informé que, malgré l’existence d’autres offres, la sienne était encore considérée comme « la plus sérieuse ». Les négociations s’interrompirent en avril 2019.

Dans les dix jours précédant son arrestation en juillet 2019, dans une séquence frénétique documentée par les fichiers du DOJ et rapportée par Reuters, la société Southern Trust d’Epstein ordonna à Charles Schwab de transférer globalement 27,7 millions de dollars à l’agent immobilier marocain Marc Leon, avec les fonds dirigés vers un compte de la banque suisse Julius Baer. Un premier versement de 12,7 millions fut annulé parce que les conditions n’étaient pas « acceptables » ; un second de 14,95 millions fut envoyé le 4 juillet – deux jours avant l’arrestation – depuis un compte sans couverture suffisante. Charles Schwab déposa un rapport d’activité suspecte (Suspicious Activity Report) auprès du FinCEN [Réseau de lutte contre les crimes financiers du Département du Trésor US] le 13 juillet, sept jours après l’arrestation. La transaction n’aboutit pas. La chronologie ne laisse aucun doute : Epstein cherchait à Marrakech un plan de fuite tandis que son empire s’effondrait.

Jack Lang : 673 mentions, la fille offshore, et le riad d’un ami

La figure clé de médiation entre Epstein et le Maroc est Jack Lang, ancien ministre de la Culture français et jusqu’en février 2026 président de l’Institut du Monde Arabe. Lang apparaît 673 fois dans les documents. La relation est documentée à plusieurs niveaux.

En avril 2017, Epstein lui prêta son jet privé pour un voyage au Maroc. En mars 2015, une chaîne de courriels montre Lang dans le rôle d’intermédiaire immobilier : le 29 mars, Dominique Silberstein envoya à Epstein la présentation du riad Ksar Masa à Marrakech « à la demande de Jean Poniatowski » ; le 30 mars, Monique Lang – épouse de Jack – écrivit à Epstein expliquant qu’ « un ami veut vendre sa propriété » et préférerait une négociation directe ; le 31 mars, Jack Lang fournit le prix : « 5 400 000 euros, offshore ». Lang a déclaré ne pas bien se souvenir de l’épisode et avoir « simplement transmis les demandes du vendeur sans les commenter ». La transaction n’aboutit pas, mais les courriels révèlent Lang comme intermédiaire actif facilitant l’accès d’Epstein au marché immobilier marocain.

Le chapitre le plus controversé concerne sa fille Caroline Lang. Le 22 juillet 2016, Epstein constitua Prytanee LLC – société domiciliée à Saint-Thomas, îles Vierges usaméricaines, un paradis fiscal – avec Caroline Lang comme titulaire de 50 % des parts via un « Pierre Trust » (une structure fiduciaire au nom d’une personne : détail qui en soi en dit long sur la logique d’opacité de toute l’opération). Epstein finançait la société par l’intermédiaire de la Southern Trust Company. Le but déclaré était l’acquisition d’œuvres d’art de jeunes artistes. Caroline Lang a admis n’avoir jamais déclaré cette société aux autorités fiscales françaises. Le testament d’Epstein, signé deux jours avant sa mort en août 2019, lui laissait 5 millions de dollars, somme dont elle affirme ne pas avoir eu connaissance. Elle a démissionné du Syndicat des Producteurs Indépendants (SPI) trois semaines après sa nomination, et de la Fondation Le Refuge, une organisation qui héberge et accompagne des jeunes LGBT+ chassés du domicile familial.

Le 7 février 2026, Jack Lang a démissionné de l’IMA : forcée, non volontaire, selon les communications du ministère de la Culture français. Le 17 février 2026, Anne-Claire Legendre, diplomate et conseillère de Macron pour l’Afrique du Nord et le Moyen-Orient, lui a succédé comme première femme à diriger l’IMA en 46 ans d’histoire. Le Parquet National Financier (PNF) a ouvert une enquête préliminaire pour « blanchiment de fraude fiscale aggravée » contre Jack Lang et Caroline Lang.

Fabrice Aidan : le diplomate onusien et l’affaire OCP-Engie

Un second filon français s’entremêle avec le Maroc de manière encore plus directe. Fabrice Aidan, secrétaire des Affaires étrangères français en détachement de fonctions, apparaît dans près de 200 fichiers des documents DOJ. Entre 2010 et 2017, alors qu’il travaillait comme assistant spécial de Terje Rød-Larsen aux Nations Unies, il échangea des courriels avec Epstein contenant des documents confidentiels du Conseil de sécurité ; il avait le code d’accès à l’appartement parisien d’Epstein avenue Foch ; et son nom revient dans la préparation de rencontres entre Epstein et des personnalités saoudiennes. En 2013, le FBI avait signalé aux Nations Unies une enquête pour accès à des sites de pornographie infantile impliquant Aidan : celui-ci démissionna de l’ONU avant la fin de la procédure disciplinaire, sans être poursuivi pénalement.

Le lien marocain devient explicite à travers sa carrière ultérieure : après l’ONU, Aidan devint directeur des relations internationales d’Engie, le géant énergétique français qui a conclu un accord stratégique avec OCP Group de Mostafa Terrab au Maroc. Le Desk de Rabat a titré l’un de ses épisodes d’enquête : « Fabrice Aidan : l’homme d’Epstein au cœur du deal OCP-Engie ». Aidan a été suspendu par Engie et le ministre des Affaires étrangères français Jean-Noël Barrot a déféré l’affaire à la justice.

Mostafa Terrab et les élites marocaines

Les fichiers montrent différents niveaux de relation avec les figures institutionnelles marocaines. Dans le cas de Mostafa Terrab, PDG et président d’OCP Group – le géant public des phosphates – il ne s’agit pas d’une simple tentative de contact : début 2012, Epstein dit à un homme d’affaires émirati qu’il prévoyait de prendre le petit-déjeuner avec Terrab au Maroc. Il s’agit d’une rencontre planifiée et communiquée à des tiers, une relation en cours, pas d’une première approche. La triangulation Epstein-Aidan-Terrab/OCP-Engie suggère que le réseau avait construit, via des intermédiaires, un accès réel au cœur économique du royaume. Pour Taieb Fassi-Fihri, conseiller du roi, et pour Mohamed Mounir Majidi, secrétaire particulier de Mohammed VI, les fichiers documentent des tentatives de contact dont la traduction effective en relation n’est pas confirmée.

Le Sahara occidental : la variable unificatrice

Pour comprendre la logique profonde du rapport entre le Maroc et les réseaux de pouvoir usaméricains qui recoupent l’affaire Epstein, il faut regarder la question du Sahara occidental. Mohammed VI a déclaré explicitement en 2022 que le Maroc « mesure ses relations avec les autres pays à travers le prisme de la question du Sahara ». Cette déclaration éclaire rétrospectivement vingt ans d’histoire.

La chronologie est cohérente : en 1999, Bill Clinton participa aux funérailles d’Hassan II, construisant une relation directe avec la monarchie marocaine. En 2002, Clinton amena Epstein et Maxwell au mariage de Mohammed VI comme invités personnels. Entre 2002 et 2019, le Maroc devint zone de recrutement, destination de voyage et siège de négociations immobilières pour Epstein. En 2014-2015, Mohammed VI conditionna 12 millions de dollars à la Clinton Foundation à la participation personnelle d’Hillary à une conférence. En 2016, Trump utilisa cet épisode comme arme contre Hillary. En 2018-2019, Jared Kushner négocia avec Mohammed VI : normalisation avec Israël en échange de la reconnaissance usaméricaine de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental. Le 10 décembre 2020, Trump annonça la normalisation Maroc-Israël dans le cadre des accords d’Abraham, avec la reconnaissance de la souveraineté marocaine sur le Sahara occidental comme contrepartie explicite.

La lecture d’ensemble est celle d’un royaume qui pendant vingt ans a pratiqué une stratégie de promiscuité stratégique avec les réseaux du pouvoir usaméricain – via les Clinton, via Epstein comme vecteur relationnel, via la Clinton Foundation, via Trump et Kushner – avec un objectif unique et cohérent : obtenir la reconnaissance usaméricaine de la souveraineté sur le Sahara occidental. L’objectif fut atteint.

Le Qatar : le médiateur qui n’a pas réussi

Pendant le blocus du Qatar de 2017-2021 – imposé par l’Arabie saoudite, les Émirats, Bahreïn et l’Égypte avec l’accusation de financement du terrorisme et de proximité avec l’Iran –, Epstein s’introduisit comme médiateur entre les parties.

Dans des courriels avec Sheikh Jabor Yousuf Jassim Al Thani, homme d’affaires qatari et membre de la famille royale, Epstein offrit des conseils stratégiques. Comme le rapporte Middle East Eye, le 8 juillet 2017, il écrivit que le Qatar pourrait sortir de l’isolement « si son peuple permettait au pays de reconnaître Israël », ou bien en offrant un milliard de dollars à un fonds pour les victimes du terrorisme. Il ajouta, en référence au premier ministre indien Modi : « Le premier ministre indien Modi a suivi ce conseil. Il a chanté et dansé en Israël au bénéfice du président américain. Ça a marché ! »

En juillet 2017, Epstein se proposait comme médiateur pour organiser une rencontre directe entre l’ancien premier ministre qatari Hamad bin Jassim et Bin Salman. On ne sait pas si la rencontre s’est concrétisée, mais Epstein réussit à organiser une rencontre entre Barak et Hamad bin Jassim en 2018. Le Qatar maintint sa position et le blocus se termina en 2021 sans que le pays normalise avec Israël.

Syrie et Liban : le banquier, l’intermédiaire et l’héritier

Syrie et Liban comme marché : la vision d’Epstein

En juillet 2010, Jeffrey Epstein écrivit à un associé non identifié : « Il a passé toute la semaine à Londres. Il veut acheter une autre banque au Moyen-Orient... Il en a fait une en Égypte, nous devrions en faire une en Syrie ou au Liban, les deux prochains hot spots ».  La plaisanterie – contenue dans un échange initié par le financier Tim Collins sur les opportunités d’acquisition bancaire dans la région – se terminait par une référence au milliardaire saoudo-syrien Wafic Saïd et par une observation obscène sur le tourisme sexuel au Liban. C’était en 2010 : un an avant le déclenchement de la guerre civile syrienne, cinq ans avant l’effondrement bancaire libanais.

Epstein anticipait les marchés avec la même logique avec laquelle il anticipait tout le reste.

Traces documentaires : Mandelson, Beyrouth et celui qui résista

La Syrie et le Liban ne figurent pas parmi les théâtres opérationnels d’Epstein avec la densité documentaire de l’Arabie saoudite ou du Maroc. Mais dans les fichiers émergent des traces significatives, et l’une d’elles mène directement au présent. En 2010, Epstein discuta avec le politicien britannique Peter Mandelson, déjà cité, de la possibilité de participer à un gala organisé par des banques libanaises à Washington D.C. La rencontre, si elle eut lieu, ne laissa pas d’autres traces documentaires. Mais elle révèle comment le circuit Epstein-finance-Moyen-Orient passait aussi par Beyrouth, alors capitale bancaire régionale et place privilégiée pour le recyclage des pétrodollars du Golfe.

Sur le versant opposé, les fichiers enregistrent aussi ceux qui surent résister. Le mathématicien et essayiste libano-américain Nassim Nicholas Taleb a déclaré publiquement avoir refusé à plusieurs reprises les invitations d’Epstein, ayant reconnu dès le début que l’histoire de son prétendu trading d’options était invraisemblable. « Ses opérations n’auraient pas été visibles sur les marchés pré-électroniques », expliqua Taleb. Dans le vaste catalogue de ceux qui tombèrent dans le piège de la séduction d’Epstein, Taleb reste l’une des rares exceptions documentées.

Peter Thiel, Tom Barrack, Larry Summers, Michael Wolff et Kenneth Starr

Tom Barrack : le fil qui arrive au présent

Mais le nœud central qui unit la Syrie, le Liban et le réseau d’Epstein a un nom précis : Thomas Joseph Barrack Jr., dit Tom. Les grands-parents de Barrack étaient des chrétiens libanais de Zahlé, émigrés aux USA à la fin du XIXe siècle. Lui est né à Culver City, Californie, en 1947. Il a fait fortune dans le private equity en fondant Colony Capital, est devenu l’un des hommes les plus proches de Donald Trump – décrit par le journaliste Michael Wolff comme faisant partie d’un trio de « mousquetaires de la vie nocturne des années 80 et 90 » avec Trump et Epstein – et a présidé le comité d’investiture du premier mandat présidentiel en 2017. En 2021, il a été inculpé pour avoir opéré comme agent clandestin des Émirats arabes unis, utilisant son accès à la Maison Blanche pour avancer les intérêts d’Abou Dhabi tout en cherchant des centaines de millions de dollars d’investissements des fonds souverains du Golfe. Un jury l’a ensuite acquitté en 2022.

Dans les dossiers Epstein, Barrack apparaît 544 fois. Les documents montrent une relation de confiance profonde et continue : dîners privés, introductions auprès de personnages clés, discussions de stratégie politique. Epstein orchestrait pour lui des rencontres avec Peter Thiel, avec l’ancien premier ministre israélien Ehud Barak, et avec Vitaly Churkin, représentant permanent de la Russie à l’ONU. Le calendrier d’Epstein pour le 29 août 2016 – des semaines après que Barrack eut prononcé le discours phare à la Convention républicaine en soutien à Trump – porte la note : « Déjeuner avec Ehud Barak, Tom Barrack et Vitaly Churkin ». Trois continents de pouvoir réunis autour d’une table par Epstein.

Les documents montrent aussi qu’Epstein s’adressait à Barrack comme canal potentiel vers Trump, et qu’à plusieurs reprises il l’incitait à déplacer les communications sur Signal (dont les enregistrements ne sont pas inclus dans les fichiers du gouvernement). La nature exacte de ce qui transita par ces canaux chiffrés reste inconnue.

Aujourd’hui, Tom Barrack est ambassadeur usaméricain en Turquie et envoyé spécial de Trump pour la Syrie et le Liban. Le 19 juin 2025, il a remis au gouvernement libanais une proposition en cinq points pour le désarmement du Hezbollah, conditionnant le soutien économique usaméricain à la centralisation des armes sous contrôle étatique. En juillet, il a rencontré le président Joseph Aoun à Beyrouth, avertissant que sans un tournant décisif, le Liban risquait une érosion existentielle : « Tu as Israël d’un côté, l’Iran de l’autre, et maintenant la Syrie qui se manifeste si rapidement que si le Liban ne bouge pas, il redeviendra Bilad al-Sham ». L’expression – qui évoque la Grande Syrie historique – a déclenché des polémiques transversales dans l’espace politique libanais.

L’homme que Trump a choisi pour négocier l’avenir de deux des pays les plus instables de la région est celui qu’Epstein utilisait comme relais privilégié vers la Maison Blanche, et avec qui il partageait – de l’aveu même contenu dans les documents – la nécessité de communiquer en dehors de toute archive traçable. Ce n’est pas une accusation : Barrack n’a pas été inculpé pour quelque crime que ce soit lié à Epstein, et aucun document ne prouve une implication dans les crimes sexuels. Mais la continuité biographique est un fait, et comme telLE mérite d’être enregistrée.

Égypte et Libye : crises, avoirs gelés et opportunisme

L’Égypte : la famille Moubarak

Les fichiers montrent qu’après la chute d’Hosni Moubarak en février 2011, une demande d’assistance provenant du cercle familial de l’ancien président – selon Reuters attribuable à l’épouse du fils Gamal Moubarak – fut transmise à Epstein. La nature de l’assistance demandée n’est pas spécifiée dans les documents, et Reuters n’a pas été en mesure d’établir si Epstein a pris des mesures en réponse. Il est cependant significatif qu’au moment de vulnérabilité maximale d’une des familles les plus puissantes du monde arabe, quelqu’un ait pensé à Epstein comme point d’accès.

La Libye : la chasse aux 80 milliards

Le chapitre libyen est parmi les plus révélateurs des dossiers sur le Moyen-Orient. En juillet 2011, quelques mois après le début de la révolte soutenue par l’OTAN qui allait conduire à la mort de Kadhafi, un associé d’Epstein nommé Greg Brown lui envoya un courriel avec pour objet : « Opportunités financières et légales liées à l’instabilité libyenne ». Comme rapporté par Al Jazeera, le courriel estimait à 80 milliards de dollars les fonds libyens gelés au niveau international, dont 32,4 milliards déposés dans des banques usaméricaines, observant que la valeur réelle pouvait être « trois ou quatre fois supérieure » en considérant les avoirs souverains faisant l’objet de détournements. Le plan prévoyait de récupérer un pourcentage de ces fonds – entre 5 et 10 pour cent – avec des honoraires entre 10 et 25 pour cent pour les récupérateurs. « Mais la vraie affaire » (The real carrot), ajoutait le courriel, « c’est si nous réussissons à devenir leurs hommes de référence, parce qu’ils prévoient de dépenser au moins 100 milliards l’année prochaine pour reconstruire le pays ». Le courriel mentionnait l’implication possible d’anciens agents du MI6 et du Mossad.

Dans ce cadre s’inscrit l’histoire de Basit Igtet. Né à Benghazi dans une famille hostile au régime de Kadhafi – son père fut tué par le régime – Igtet s’était enfui en exil à Zurich, où il avait construit une carrière entrepreneuriale. En 2011, pendant la révolution, il fut nommé Envoyé spécial du Conseil national de transition pour les affaires humanitaires, après une campagne de lobbying international qu’il avait menée depuis l’exil. En 2012, il épousa Sara Bronfman, héritière de la famille Seagram et financière principale de NXIVM, l’organisation de Keith Raniere , condamné en 2019 pour trafic sexuel et racket. Raniere commença à instruire Igtet sur l’ambition de devenir Premier ministre de la Libye, bien qu’Igtet ait une épouse juive et n’ait pas vécu en Libye depuis des décennies. Igtet se présenta au poste de Premier ministre en 2014, financé par l’argent de sa femme, sans succès. La Libye post-Kadhafi émerge dans les dossiers Epstein non pas comme un pays mais comme une opportunité : des milliards de dollars gelés, des institutions détruites, une absence de contrôles. Un vide que beaucoup cherchaient à remplir.

 Mona Juul et Terje Rød-Larsen à une représentation londonienne de la pièce de Broadway à leur gloire, "Oslo", 2020

Les accords d’Oslo : la paix achetée ?

L’élément le plus déstabilisant pour l’histoire diplomatique récente émergeant des dossiers ne concerne pas directement les pays arabes. Il concerne le processus qui a défini pendant trente ans les termes de la question palestinienne.

Qui étaient Juul et Rød-Larsen, et qu’ont-ils construit ?

Terje Rød-Larsen et Mona Juul sont les diplomates norvégiens qui, au début des années 1990, facilitèrent secrètement les négociations qui menèrent à la signature des accords d’Oslo le 13 septembre 1993 : le premier accord formel entre Israël et l’OLP. Les concepteurs du canal secret furent le ministre des Affaires étrangères norvégien Johan Jørgen Holst, Rød-Larsen et Juul. Les négociations se déroulèrent pendant des mois dans le plus grand secret : pour l’OLP, elles furent menées par Ahmed Qurei, qui rapportait directement à Arafat ; pour Israël, par le directeur général du ministère des Affaires étrangères Uri Savir, qui rendait compte à Shimon Peres.

Rød-Larsen était directeur de l’Institut Fafo pour la recherche sociale appliquée d’Oslo, un think tank académique qui avait mené des recherches sur les conditions de vie dans les Territoires occupés, fournissant la couverture académique pour engager les contacts avec l’OLP. Mona Juul était la diplomate du ministère des Affaires étrangères qui pouvait faciliter les contacts au plus haut niveau institutionnel. Leur histoire fut racontée dans la pièce de Broadway « Oslo » (2016-2017) et dans le film éponyme de 2021, tous deux célébrant leur courage et leur disposition à prendre « des risques personnels pour la paix ». Ce qui sera découvert en 2026 est que Rød-Larsen transmettait les critiques enthousiastes de la pièce à Epstein et qu’Epstein avait payé environ 70 000 euros pour que la première bénéficie d’une représentation exclusive gratuite au Vivian Beaumont Theater de New York en 2017, devant un public d’environ mille membres de l’International Peace Institute de Rød-Larsen.

La triangulation avec Epstein : prêts, appartement et femmes

Les dossiers publiés en janvier 2026 impliquent le couple de manière circonstanciée et à plusieurs niveaux, comme le documente InsideOver.

L’un est celui des prêts et des liens financiers : Epstein prêta à Rød-Larsen 130 000 dollars en 2013. Son testament, signé deux jours avant sa mort en 2019, prévoyait un legs de 5 millions de dollars pour chacun des deux enfants du couple, pour un total de 10 millions. Dans un message de 2017, Rød-Larsen écrivit à Epstein : « Tu es mon meilleur ami, et un être humain très rare et profondément bon ».

Un autre concerne l’appartement de Frogner : en 2018, Juul et Rød-Larsen achetèrent un luxueux appartement de plus de 300 m² à Frogner, Oslo ouest, pour 14 millions de couronnes [+1,25  M€], environ la moitié de sa valeur marchande. Le vendeur, l’armateur Morits Skaugen, a déclaré dans des courriels à Epstein avoir vendu « non volontairement », à prix réduit, avec Epstein dans le rôle d’intermédiaire. Un avocat de Skaugen a décrit les actions du couple, avec l’aide d’Epstein, comme des « méthodes mafieuses ».

Encore, sur les voyages et le passeport diplomatique : en avril 2011, Mona Juul figurait comme passagère – avec son mari et leurs deux enfants – sur un vol programmé pour mai 2011 sur l’un des jets privés d’Epstein. Juul utilisa son passeport diplomatique en relation avec les besoins du pilote privé d’Epstein, une possible violation des règles du service extérieur norvégien. Lorsqu’on l’interrogea sur les circonstances, Juul déclara n’avoir « aucun souvenir » des épisodes cités par le quotidien Aftenposten.

Enfin, les jeunes femmes : selon les enquêtes d’Al Jazeera, Rød-Larsen écrivit des lettres officielles de recommandation aux autorités usaméricaines pour faire obtenir des visas à de jeunes femmes russes de l’entourage d’Epstein, décrivant des mannequins sans parcours académique comme dotées de « capacités extraordinaires adaptées à des rôles de recherche ». Une victime a déclaré à NRK croire qu’Epstein l’avait envoyée à l’institut de Rød-Larsen « pour la manipuler ».

Les archives privées et les documents disparus

Un autre élément crucial, qui précède le scandale Epstein, concerne la gestion de la mémoire historique des accords d’Oslo. Il n’existe pas un seul document des archives officielles du ministère des Affaires étrangères norvégien relatif à la période janvier-septembre 1993 : exactement la période où se déroulèrent les négociations secrètes les plus décisives. Comme rapporté par Euractiv, Rød-Larsen révéla posséder de « vastes archives privées » qu’il n’entendait pas remettre, affirmant qu’il les donnerait à une institution internationale de confiance. L’historienne Hilde Henriksen Waage, qui avait entamé une recherche pour le ministère des Affaires étrangères en 1998, raconta que Mona Juul l’appela personnellement pour lui demander comment elle osait procéder sans d’abord parler avec elle et son mari. En 2000, Juul la convoqua dans son bureau et lui dit que, dans l’intérêt du rôle norvégien dans le processus de paix, elle ne pouvait pas poursuivre sa recherche. Waage a qualifié la situation de violation « évidente » de la loi norvégienne sur les archives. Jonas Gahr Støre, aujourd’hui Premier ministre norvégien, est également accusé d’avoir tenté d’étouffer le scandale lorsqu’il était ministre des Affaires étrangères.

Le nœud Toka, Barak et les services secrets

En mai 2018, Ehud Barak écrivit à Epstein lui demandant de transmettre à Mona Juul une présentation de Toka, la société de renseignement israélienne dont Barak était cofondateur. Barak précisa que Rød-Larsen lui avait demandé de passer le matériel à Mona « parce qu’il se sentait inadapté » et mentionna une rencontre imminente entre Rød-Larsen et Epstein. Le lendemain, Juul envoya un message avec pour objet « Kjell G. » – vraisemblablement en référence à Kjell Grandhagen, ancien chef des services secrets norvégiens – qui fut transmis à Epstein par Rød-Larsen. Une diplomate norvégienne utilisant le courriel officiel du ministère des Affaires étrangères pour communiquer avec Epstein, et faisant transiter des contacts des services secrets à travers ce réseau : voilà ce que les fichiers documentent.

La démission, la mise en examen et la question palestinienne

Mona Juul a démissionné en février 2026 de son poste d’ambassadrice norvégienne en Jordanie et en Irak. Le ministère des Affaires étrangères lui a retiré son habilitation de sécurité. Le 9 février 2026, l’Økokrim – le parquet norvégien pour les crimes économiques – l’a formellement inculpée pour corruption aggravée ; Rød-Larsen est mis en examen pour complicité de corruption aggravée. L’ancien Premier ministre norvégien Thorbjørn Jagland, ancien président du Comité Nobel de la Paix et secrétaire général du Conseil de l’Europe, est également sous enquête pour des avantages présumés reçus d’Epstein. La princesse héritière Mette-Marit a présenté des excuses publiques. Les deux accusés plaident non coupables.

Mustafa Barghouti, secrétaire général de l’Initiative nationale palestinienne, a déclaré à Al Jazeera n’être « pas du tout surpris » : « Oslo était un piège, et je n’ai aucun doute que Rød-Larsen était influencé par la partie israélienne tout le temps ». Il a ajouté que les millions de dollars provenant potentiellement d’une figure liée au Mossad comme Epstein vers la famille Rød-Larsen suggèrent que la corruption était « directement destinée à servir les intérêts d’Israël contre les intérêts du peuple palestinien ». À l’heure actuelle, il n’existe pas de preuves documentaires établissant un lien de causalité entre l’argent d’Epstein et les choix diplomatiques de Rød-Larsen dans les années 1990. Le scandale pose cependant une question historique qui ne peut plus être éludée, et que les enquêtes de l’Økokrim pourraient clarifier.

L’Algérie : le réseau qui n’est pas passé

L’Algérie apparaît dans les dossiers Epstein de manière radicalement différente de tous les autres pays examinés : non pas comme partenaire, non pas comme destination, non pas comme base opérationnelle. Elle apparaît comme un objectif que le réseau n’a pas réussi à atteindre de la manière habituelle.

Des documents examinés par des sources journalistiques françaises et algériennes suggèrent qu’entre 2015 et 2017, le réseau d’Epstein tentait des approches indirectes vers l’Algérie, évitant le contact direct avec la direction. La méthode était celle de l’entrisme offshore : agir via Paris, Moscou, Dubaï pour intercepter les élites algériennes émergentes. À Paris, des sources journalistiques rapportent l’existence d’un canal de recrutement ciblant de jeunes femmes de l’élite et de la diaspora algérienne.

Dans ce cadre s’inscrit, tangentiellement, la figure du recruteur Daniel Amar Siad, originaire de Kabylie, qui opérait entre Paris, Barcelone, Dubaï et le Maroc. Siad était également représentant aux Émirats du MAK (Mouvement pour l’autodétermination de la Kabylie), classé comme organisation terroriste par l’Algérie en 2021. Son rôle dans le réseau Epstein était celui de recruteur en Europe et en Méditerranée, figure de second plan opérationnel, sans poids politique autonome. Il vaut la peine de le mentionner car sa présence à Dubaï, avec un compte bancaire émirati et des liens avec les cercles proches d’Epstein, est documentée par des sources primaires du DOJ (document EFTA00767847).

Ce qui est certain, et distingue l’Algérie de tous les autres pays analysés, c’est le résultat : l’Algérie est parmi les pays qui n’ont jamais reconnu Israël. Elle n’a pas signé d’accords de normalisation. Elle maintient une position de soutien à la cause palestinienne. Le contraste avec les Émirats, le Maroc et le Bahreïn – qui ont signé les accords d’Abraham en 2020 – est net.

Où nous mène la carte

Les dossiers Epstein ne sont pas la preuve d’une grande conspiration avec un centre et une régie unique. Ils sont quelque chose de plus banal et de plus systémique : la documentation de la manière dont fonctionne le pouvoir global lorsque les mécanismes de contrôle public cessent d’opérer.

Les Émirats arabes unis étaient le pays avec la présence la plus profonde et opérationnellement la plus significative. Sultan Ahmed bin Sulayem entretenait avec Epstein une relation de trente ans qui incluait des visites sur l’île privée, l’achat de biens immobiliers via des sociétés écrans, des canaux diplomatiques officieux avec Israël, du renseignement partagé sur les mouvements de DP World, et l’implication dans un système de placement de jeunes femmes entre hôtels et stations du Golfe. La suppression systématique de la présence numérique de Hind Al-Owais par les autorités émiraties est un acte politique institutionnel documenté.

Le Maroc émerge comme hub de recrutement, terrain de négociations immobilières suggérant un plan de fuite, et nœud de réseaux d’influence liant Clinton, la Clinton Foundation, Epstein comme vecteur relationnel, et enfin Kushner et Trump. L’objectif du royaume – la reconnaissance usaméricaine de la souveraineté sur le Sahara occidental – fut atteint en 2020 dans le cadre des accords d’Abraham. Jack Lang reste la figure clé de médiation ; l’affaire Aidan-OCP-Engie révèle un niveau supplémentaire de pénétration dans la structure économique du pays.

Le Qatar est le pays qui a résisté : Epstein cherchait à l’utiliser comme pion pour le convaincre de normaliser avec Israël, mais le Qatar maintint sa position.

La Libye post-Kadhafi était vue par le cercle d’Epstein comme une opportunité extraordinaire : des milliards de dollars gelés, des institutions détruites, une absence de contrôles. Le plan avec d’anciens agents du MI6 et du Mossad témoigne de la façon dont le réseau d’Epstein se superposait aux cercles les plus opaques du renseignement international.

L’affaire Juul-Rød-Larsen pose une question historique légitime sur la négociation des accords d’Oslo, que les enquêtes de l’Økokrim pourraient clarifier. Il n’existe pas de preuves que l’argent d’Epstein ait influencé les choix diplomatiques des années 1990, mais la question est devenue impossible à ignorer. La disparition de l’intégralité des archives relatives aux négociations de 1993 des archives officielles norvégiennes – en possession de Rød-Larsen comme « archives privées » – a transformé cette question en urgence institutionnelle.

L’Algérie est l’absence significative : le pays que le réseau n’a pas réussi à pénétrer de la manière habituelle est aussi le pays qui n’a pas normalisé [avec Israël].

Reste une question que les fichiers rendent légitime et à laquelle ils n’ont pas encore répondu : jusqu’à quel point les relations entre les pays arabes signataires des accords d’Abraham et Israël étaient-elles déjà consolidées avant 2020, construites au cours de décennies par des canaux comme celui d’Epstein ? Et quel rôle la collecte de kompromat – matériel compromettant – sur des figures politiques clés a-t-elle joué dans le façonnement de ces relations ? Les dossiers Epstein ont ouvert cette question. Personne n’y a encore répondu.