12/02/2026

Chomsky, Epstein et les contradictions qui nous interpellent

Riccardo Taddei, comune-info,11/2/2026
Traduit par Tlaxcala

Riccardo Taddei est un juriste italien, expert du Machrek et auteur du livre L’ordine del Caos. Anatomia del conflitto tra Israele e Palestina [L’ordre du chaos. Anatomie du conflit entre Israël et la Palestine (Ombre corte)].

Peut-on passer sa vie à dénoncer le capital et la marchandisation des corps, puis accepter la compagnie, les faveurs et l’intimité d’un capitaliste pédocriminel* qui a construit son réseau de pouvoir également sur le trafic de jeunes filles ? Si nous prenons au sérieux ce que Chomsky a écrit sur le pouvoir, la réponse est brutale : oui, c’est possible.

Chomsky est aujourd’hui la démonstration vivante de ses propres théories sur la fabrique du consentement, non parce qu’il était hypocrite dès le départ, mais parce que personne n’est immunisé contre les dynamiques qu’il décrit lorsqu’on acquiert suffisamment de prestige. La leçon la plus dévastatrice de l’affaire Epstein-Chomsky est que le pouvoir contemporain ne fonctionne pas principalement par la répression ouverte des dissidents, mais par leur incorporation.

« L’enjeu politique n’est pas d’effacer Chomsky ou de brûler ses livres. L’enjeu est de cesser de projeter sur nos maîtres une aura de pureté… », écrit Riccardo Taddei – Il nous reste l’obligation de construire des formes de critique du pouvoir qui soient plus collectives, moins dépendantes de figures charismatiques isolées… Et il nous reste, peut-être surtout, la responsabilité d’appliquer la critique systémique à nous-mêmes, à nos cercles, à nos pratiques. Quels sont nos “Epstein”, peut-être à plus petite échelle ?… (NDLR comune-info)

 

J’ai estimé Noam Chomsky pendant des années. Je l’ai lu, cité, utilisé comme une boussole morale et intellectuelle. C’est précisément pour cela que voir son nom apparaître aussi fréquemment dans les dossiers sur Jeffrey Epstein – non pas comme un contact occasionnel, mais comme une présence récurrente, complice, reconnaissante de l’accès qu’Epstein pouvait lui garantir – n’est pas seulement une information judiciaire : c’est une gifle symbolique, l’effondrement d’une certaine image de l’intellectuel radical.

Ce qui émerge des documents est désormais clair : Chomsky ne s’est pas contenté de « rencontrer une fois » Epstein, il a entretenu cette relation pendant des années après la condamnation de 2008 pour crimes sexuels sur mineurs, le considérant comme un interlocuteur précieux pour comprendre le système financier mondial, volant à bord de son jet et bénéficiant de ses connexions. On ne peut pas réduire tout cela à une simple méprise, une distraction, un « je ne savais pas ». À ce niveau d’information, à cet âge, avec cette lucidité analytique, savoir qui est Jeffrey Epstein n’était pas un détail optionnel, c’était le point de départ – que Chomsky franchit amplement, allant même jusqu’à le justifier.

De là naît la question qui m’a laissé stupéfait : peut-on passer sa vie à dénoncer l’impérialisme, le capital, la marchandisation des corps… et ensuite accepter la compagnie, les faveurs et l’intimité d’un capitaliste pédocriminel qui a construit son réseau de pouvoir aussi sur le trafic de mineur·es ? Si nous prenons au sérieux ce que Chomsky a écrit sur le pouvoir, la réponse est brutale : oui, c’est possible. Non pas parce que c’est « juste », mais parce que le système qu’il a lui-même décrit est si envahissant qu’il englobe même ses critiques les plus radicaux, lorsque ceux-ci voient dans un nœud de pouvoir comme Epstein un canal privilégié d’accès à l’information, aux relations, aux ressources.

Ici émerge un paradoxe dévastateur : l’intellectuel qui a passé des décennies à déconstruire les mécanismes du consentement fabriqué, qui nous a appris à regarder avec suspicion toute forme de pouvoir concentré, qui a démasqué les connexions entre élites économiques et politiques, s’est retrouvé assis à la table de l’un des nœuds les plus obscurs de ce même réseau. Et la justification – vouloir « comprendre le système financier de l’intérieur » – sonne terriblement creux quand nous pensons aux jeunes filles dont la souffrance a rendu possible l’existence de cette table.

La cooptation symbolique comme stratégie de pouvoir

Ici, ce n’est pas seulement la cohérence personnelle de Chomsky qui est en jeu, aussi douloureuse que soit la déception. C’est l’image même de ce que signifie aujourd’hui être un « intellectuel critique ». L’affaire Epstein nous montre que les élites ne veulent pas seulement des milliardaires, des banquiers et des politiciens à leur table : elles veulent aussi des philosophes, des linguistes, des scientifiques, des prix Nobel, des voix de gauche. Non pas pour discuter de leurs livres, mais pour pouvoir dire : « tous, même vos maîtres, passent par ici ». C’est une cooptation symbolique. Sur le plan matériel, les corps des victimes ; sur le plan symbolique, les réputations de ceux qui auraient dû se trouver de l’autre côté de la barricade.

C’est peut-être la leçon la plus amère : le pouvoir n’a pas besoin de convaincre ses critiques de se taire. Il lui suffit de les rendre complices par la proximité, par l’accès, par cette zone grise où « fréquenter » ne signifie pas nécessairement « approuver » mais signifie certainement normaliser.

Chaque fois que Chomsky montait dans cet avion, chaque dîner partagé, chaque conversation sur la finance mondiale alors qu’ailleurs des jeunes filles étaient réduites à l’état de marchandise, constituait une petite victoire pour le système : même le plus radical des critiques peut être attiré à l’intérieur, si on lui offre assez de curiosité intellectuelle à satisfaire.

Les trois pouvoirs d’Epstein

Epstein, dans ce cadre, n’est pas un monstre isolé mais le concentré de trois pouvoirs : financier, relationnel et biopolitique. Financier, parce qu’il gère des capitaux et des patrimoines opaques et fait office d’intermédiaire entre des richesses qui se déplacent hors de la vue du public. Relationnel, parce que son agenda mêle d’anciens chefs de gouvernement, des scientifiques, des intellectuels, des managers des grandes technologies et de la finance, créant une zone grise où les décisions et les accords se prennent loin de tout contrôle. Biopolitique, parce que son « service » n’est pas seulement un conseil financier, mais aussi un accès à des corps, surtout des corps vulnérables, traités comme des biens de luxe et des instruments de chantage.

Cette tripartition est cruciale pour comprendre pourquoi Epstein était si central et pourquoi sa chute a ébranlé tant de sphères différentes. Il n’était pas « seulement » un pédocriminel, pas « seulement » un gestionnaire de patrimoine, pas « seulement » un réseauteur d’élites. Il était tout cela à la fois, et c’est précisément cette convergence qui rendait son pouvoir si absolu et son impunité si durable.

Le pouvoir financier lui donnait accès aux couloirs où se décident les sorts de secteurs économiques entiers. Le pouvoir relationnel faisait de lui un hub indispensable pour qui voulait se connecter à d’autres centres de pouvoir. Et le pouvoir biopolitique – le plus obscène – lui garantissait à la fois le contrôle direct sur les corps des victimes et une forme de contrôle indirect sur ceux qui, en le fréquentant, se rendaient potentiellement vulnérable au chantage, exposés, compromis.

Au-delà de Marx : possession, impunité, secrets partagés

Marx parlait de la possession des moyens de production ; avec Epstein, nous voyons quelque chose d’encore plus nu : la possession des corps et l’achat de l’impunité. Non seulement les corps des jeunes filles abusées, déplacées comme des marchandises entre îles, villas et avions ; mais aussi le corps social d’élites entières, maintenues ensemble par des secrets partagés, des faveurs échangées, des scandales potentiels suspendus comme des épées de Damoclès. C’est un capitalisme qui ne se limite pas à exploiter le travail : il achète le silence, il achète l’accès, il achète même la possibilité de n’être jamais pleinement jugé, comme le démontre le silence substantiel d’aujourd’hui.

C’est l’évolution – ou peut-être mieux, la révélation – de ce que le capitalisme avait toujours été, même dans ses formes antérieures, mais qui aujourd’hui se manifeste avec une clarté brutale. Des plantations esclavagistes où les maîtres revendiquaient le droit de posséder non seulement la force de travail mais les corps mêmes des esclaves, jusqu’aux magnats industriels du XIXe siècle qui exerçaient un pouvoir sexuel sur les ouvrières, le capitalisme a toujours eu cette dimension biopolitique. Epstein la porte simplement à l’extrême, la globalisant, la financiarisant, la rendant partie intégrante d’un réseau transnational de pouvoir et de perversion.

Et il y a un élément supplémentaire, encore plus subtil : la possession par le secret partagé. Ceux qui fréquentaient Epstein, ceux qui acceptaient ses faveurs, ceux qui montaient dans ses avions, devenaient membres d’une communauté du silence. Pas nécessairement complices de ses crimes au sens strict, mais certainement liés à lui par un pacte implicite : je ne parle pas de ce que je sais, tu ne parles pas de moi. C’est une forme de pouvoir qui va au-delà du chantage direct : c’est la création d’une classe qui se reconnaît à travers ce qu’elle sait et tait, à travers les privilèges partagés qui restent invisibles au public.

Le court-circuit, alors, est celui-ci : un théoricien de la critique systémique qui accepte d’entrer dans cette constellation, non pas comme enquêteur infiltré, mais comme personne frayant et donc reconnaissante. Ce n’est pas l’erreur d’un jeune naïf, c’est le choix d’un intellectuel âgé qui décide que la valeur informationnelle et relationnelle d’Epstein compte plus que le scandale moral lié à son nom. Nous pouvons rationaliser autant que nous voulons – la curiosité, l’étude de « l’intérieur » des élites, le désir de comprendre les mécanismes financiers – il reste que certaines lignes, si l’on veut rester un exemple de cohérence, on ne les franchit pas. La ligne Epstein en était une.

Et ici, nous devons être honnêtes avec nous-mêmes : si c’était un intellectuel conservateur, un économiste néolibéral, un apologiste du capitalisme qui avait fréquenté Epstein, nous l’aurions liquidé d’un haussement d’épaules. « Évidemment, ils sont tous pareils, le pouvoir appelle le pouvoir ». Mais avec Chomsky, ça fait mal précisément parce que nous attendions quelque chose de différent. Nous attendions que ses théories se traduisent en pratiques de vie cohérentes, que la lucidité analytique génère aussi une vigilance éthique. Au lieu de cela, nous découvrons que l’on peut être le plus brillant analyste du pouvoir et néanmoins succomber à sa séduction lorsqu’elle se présente sous la forme « juste » – non pas comme corruption directe, non pas comme achat explicite, mais comme accès privilégié au cœur du système que l’on étudie. C’est la version intellectuelle de cette dynamique que Chomsky lui-même a décrite pour les médias : il n’est pas nécessaire d’acheter directement les journalistes, il suffit de créer des conditions structurelles où certains comportements deviennent naturels, évidents, inévitables.

Au-delà de la personne : le système qui englobe même les critiques

Pour cette raison, l’enjeu politique n’est pas d’effacer Chomsky ou de brûler ses livres. L’enjeu est de cesser de projeter sur nos maîtres une aura de pureté qui les place en dehors du monde qu’ils décrivent. Chomsky n’est pas un saint tombé de son piédestal : c’est un homme inséré dans un réseau de pouvoir qui, à un moment donné, a choisi de valoriser davantage l’accès que la distance critique. Cela fait de lui, malgré lui, un cas d’étude parfait de ce qu’il a lui-même analysé pendant des décennies : l’intégration des intellectuels dans la machine du pouvoir, leur fonction de légitimation, leur vulnérabilité à la séduction des cercles restreints.

Il y a une ironie tragique dans tout cela : Chomsky devient la démonstration vivante de ses propres théories sur la fabrique du consentement. Cette « classe intellectuelle » qu’il a décrite comme structurellement intégrée au système de pouvoir, cette tendance des experts à graviter autour des centres décisionnels, cette complicité subtile entre ceux qui analysent le pouvoir et ceux qui l’exercent – tout cela se matérialise dans sa propre biographie. Non pas parce qu’il était hypocrite dès le départ, mais parce que personne n’est immunisé contre les dynamiques qu’il décrit lorsqu’il devient suffisamment prestigieux, suffisamment « intéressant » pour les détenteurs du pouvoir réel.

La vraie question

Et alors la question change : non plus « comment Chomsky a-t-il pu ? », mais « à quel point un système est-il profond, où même les critiques les plus radicaux trouvent commode d’orbiter autour de ceux qui possèdent argent, corps, secrets ? ». Epstein et son réseau démontrent qu’à certains niveaux, le capitalisme ne se contente pas de posséder des usines, des banques et des médias. Il veut détenir aussi les corps des victimes et, avec eux, les biographies et les réputations de ceux qui pourraient un jour se lever et dénoncer. Quand tu t’assieds à cette table, tu as l’impression d’entrer « pour comprendre le système » ; en réalité, c’est le système qui entre en toi et te rend partie prenante de sa scénographie.

C’est la leçon la plus dévastatrice de l’affaire Epstein-Chomsky : le pouvoir contemporain ne fonctionne pas principalement par la répression ouverte des dissidents, mais par leur incorporation. Il n’est pas nécessaire de faire taire Chomsky quand on peut l’avoir comme invité sur son jet privé. Il n’est pas nécessaire de censurer ses critiques quand on peut le rendre partie du paysage qu’il critique. C’est une forme de neutralisation bien plus sophistiquée que la censure : laissez-les dire tout ce qu’ils veulent, pourvu qu’ensuite, dans la vie réelle, ils soient disposés à boire un verre avec vous.

Et cela vaut bien au-delà de Chomsky. Combien d’autres intellectuels critiques, militants, journalistes d’investigation se trouvent dans des zones grises similaires ? Combien acceptent des financements de fondations liées à des milliardaires discutables ? Combien participent à des conférences sponsorisées par des entreprises qu’ils critiquent par ailleurs ? Combien construisent des carrières académiques à étudier le pouvoir tout en en devenant, de manière subtile, une partie intégrante ? L’affaire Epstein est extrême, mais la dynamique est répandue.

Préserver la lucidité dans la déception

Je continue de reconnaître la valeur analytique de nombreuses pages de Chomsky. Mais je ne peux plus les utiliser comme si elles étaient le discours de quelqu’un qui est resté en dehors de l’étreinte mortelle du pouvoir qu’il critique. Cette affaire ne détruit pas la théorie, mais elle nous oblige à regarder aussi les théoriciens comme des sujets exposés à la même logique de cooptation qu’ils décrivent. Et elle nous rappelle une chose inconfortable : dans un capitalisme qui exige non seulement le profit, mais l’impunité et la possession des corps, personne – même le plus lucide des critiques – n’est automatiquement à l’abri du risque de devenir, ne serait-ce que pour un trait, partie du problème.

On pourrait même dire que cette affaire confirme, de manière perverse, la validité des analyses de Chomsky sur le pouvoir. Si le système était moins envahissant qu’il ne l’a décrit, lui-même n’y serait pas tombé. Le fait que même un critique aussi radical puisse être intégré démontre exactement à quel point les mécanismes qu’il a passé sa vie à décrire sont puissants. Ce n’est pas une consolation, mais c’est une leçon à ne pas gaspiller.

Que faire de cette prise de conscience

Alors, que nous reste-t-il ? Pas l’iconoclastie gratuite, pas la destruction de tout ce que Chomsky a écrit. Il nous reste plutôt une tâche plus difficile : apprendre à lire la pensée critique à travers les contradictions de ses auteurs, et non en dépit d’elles. Utiliser l’affaire Chomsky-Epstein comme un rappel permanent que les idées doivent marcher sur leurs propres jambes, indépendamment de qui les a formulées.

Il nous reste aussi l’obligation de construire des formes de critique du pouvoir qui soient plus collectives, moins dépendantes de figures charismatiques isolées. Si notre analyse du capitalisme s’effondre quand s’effondre notre gourou intellectuel de référence, alors elle n’était pas assez solide. Les structures de pouvoir que Chomsky a décrites existent indépendamment du fait qu’il ait été cohérent ou non dans son combat contre elles. Notre tâche est de les reconnaître et de les combattre, avec ou sans maîtres parfaits.

Et il nous reste, peut-être surtout, la responsabilité d’appliquer la critique systémique aussi à nous-mêmes, à nos cercles, à nos pratiques. Quels sont nos « Epstein », à plus petite échelle ? Quels compromis faisons-nous pour avoir accès à des ressources, des plateformes, des informations ? Où traçons-nous nos lignes rouges, et jusqu’où sommes-nous disposés à les déplacer lorsque l’accès qui nous est offert est suffisamment séduisant ?

L’affaire Epstein-Chomsky n’est pas une fin, c’est un point de départ pour une réflexion plus mûre sur la critique du pouvoir. Elle nous enlève l’innocence, elle nous contraint à regarder sans voile combien il est difficile de rester cohérent dans un système conçu précisément pour coopter même les dissidents. Mais c’est précisément cette prise de conscience, pour douloureuse qu’elle soit, qui peut faire de nous de meilleurs critiques – moins enclins à l’adoration des maîtres, plus attentifs aux dynamiques concrètes du pouvoir, plus vigilants face à nos propres compromis.

La déception brûle. Mais si nous parvenons à la métaboliser sans tomber dans le cynisme, elle peut devenir le fondement d’une critique plus lucide, plus désenchantée, plus capable de regarder le pouvoir – et ceux qui prétendent le critiquer – avec des yeux réellement libres.

Après tout, mon plus grand maître, mon docker de père, m’avait prévenu dès que j’étais jeune, lycéen d’abord puis étudiant à l’université : le pouvoir te dévore, surtout si tu es un intellectuel… reste toujours fidèle à ceux dont tu es issu.

NdT
*L’original utilise le terme malheureusement généralisé de « pédophile » qui ne nous semble pas convenir aux abuseurs d’enfants et de mineurs, auquel nous préférons celui de pédocriminel.

Pristimantis chomskyi est le nom que deux zoologues équatoriens ont donné à cette espèce de grenouille découverte dans les Andes


Chomsky, Epstein y las contradicciones que nos interpelan

Riccardo Taddei, comune-info,11-2-2026
Traducido por
Tlaxcala

Riccardo Taddei es un jurista italiano, experto en el Máshrek y autor del libro L’ordine del Caos. Anatomia del conflitto tra Israele e Palestina [El orden del caos. Anatomía del conflicto entre Israel y Palestina (Ombre corte)].

¿Se puede pasar la vida denunciando el capital y la mercantilización de los cuerpos, y luego aceptar la compañía, los favores y la intimidad de un capitalista pedocriminal* que construyó su red de poder también sobre la trata de jóvenes? Si nos tomamos en serio lo que Chomsky escribió sobre el poder, la respuesta es brutal: sí, es posible.

Chomsky es hoy la demostración viviente de sus propias teorías sobre la fabricación del consentimiento, no porque fuera hipócrita desde el principio, sino porque nadie es inmune a las dinámicas que describe cuando adquiere suficiente prestigio. La lección más devastadora del caso Epstein-Chomsky es que el poder contemporáneo no funciona principalmente mediante la represión abierta de los disidentes, sino mediante su incorporación.

«Lo que está en juego políticamente no es borrar a Chomsky o quemar sus libros. Lo que está en juego es dejar de proyectar sobre nuestros maestros un aura de pureza…», escribe Riccardo Taddei – Nos queda la obligación de construir formas de crítica del poder que sean más colectivas, menos dependientes de figuras carismáticas aisladas… Y nos queda, quizás sobre todo, la responsabilidad de aplicar la crítica sistémica a nosotros mismos, a nuestros círculos, a nuestras prácticas. ¿Cuáles son nuestros “Epstein”, quizás a menor escala?… (NdR comune-info)

 

Durante años aprecié a Noam Chomsky. Lo leí, lo cité, lo utilicé como brújula moral e intelectual. Es precisamente por eso que ver su nombre aparecer con tanta frecuencia en los archivos de Jeffrey Epstein – no como un contacto ocasional, sino como una presencia recurrente, cómplice, agradecida por el acceso que Epstein podía garantizarle – no es solo información judicial: es una bofetada simbólica, el derrumbe de una cierta imagen del intelectual radical.

Lo que surge de los documentos es ahora claro: Chomsky no solo “conoció a Epstein una vez”, mantuvo esta relación durante años después de la condena de 2008 por delitos sexuales contra menores, considerándolo un interlocutor valioso para comprender el sistema financiero mundial, volando en su jet y beneficiándose de sus conexiones. No se puede reducir todo esto a un simple malentendido, una distracción, un “no sabía”. A este nivel de información, a esta edad, con esta lucidez analítica, saber quién era Jeffrey Epstein no era un detalle opcional, era el punto de partida – que Chomsky cruza ampliamente, llegando incluso a justificarlo.

De aquí nace la pregunta que me dejó estupefacto: ¿se puede pasar la vida denunciando el imperialismo, el capital, la mercantilización de los cuerpos… y luego aceptar la compañía, los favores y la intimidad de un capitalista pedocriminal que construyó su red de poder también sobre la trata de menores? Si nos tomamos en serio lo que Chomsky escribió sobre el poder, la respuesta es brutal: sí, es posible. No porque sea “justo”, sino porque el sistema que él mismo describió es tan invasivo que engloba incluso a sus críticos más radicales, cuando estos ven en un nodo de poder como Epstein un canal privilegiado de acceso a información, relaciones, recursos.

Aquí emerge una paradoja devastadora: el intelectual que pasó décadas deconstruyendo los mecanismos del consentimiento fabricado, que nos enseñó a mirar con sospecha cualquier forma de poder concentrado, que desenmascaró las conexiones entre élites económicas y políticas, se encontró sentado a la mesa de uno de los nodos más oscuros de esa misma red. Y la justificación – querer “comprender el sistema financiero desde dentro”– suena terriblemente hueca cuando pensamos en las jóvenes cuyo sufrimiento hizo posible la existencia de esa mesa.

La cooptación simbólica como estrategia de poder

Aquí no está solo en juego la coherencia personal de Chomsky, por dolorosa que sea la decepción. Es la imagen misma de lo que significa hoy ser un “intelectual crítico”. El caso Epstein nos muestra que las élites no quieren solo multimillonarios, banqueros y políticos en su mesa: también quieren filósofos, lingüistas, científicos, premios Nobel, voces de izquierda. No para discutir sus libros, sino para poder decir: “todos, incluso vuestros maestros, pasan por aquí”. Es una cooptación simbólica. En el plano material, los cuerpos de las víctimas; en el plano simbólico, las reputaciones de quienes deberían haber estado al otro lado de la barricada.

Esta es quizás la lección más amarga: el poder no necesita convencer a sus críticos de que callen. Le basta con hacerlos cómplices mediante la proximidad, mediante el acceso, mediante esa zona gris donde “frecuentar” no significa necesariamente “aprobar” pero ciertamente significa normalizar.

Cada vez que Chomsky subía a ese avión, cada cena compartida, cada conversación sobre finanzas globales mientras en otro lugar jóvenes eran reducidas a mercancía, constituía una pequeña victoria para el sistema: incluso el crítico más radical puede ser atraído hacia dentro, si se le ofrece suficiente curiosidad intelectual que satisfacer.

Los tres poderes de Epstein

Epstein, en este marco, no es un monstruo aislado sino el concentrado de tres poderes: financiero, relacional y biopolítico. Financiero, porque gestionaba capitales y patrimonios opacos y actuaba como intermediario entre riquezas que se movían fuera de la vista del público. Relacional, porque su agenda mezclaba a exjefes de gobierno, científicos, intelectuales, directivos de grandes tecnológicas y finanzas, creando una zona gris donde las decisiones y acuerdos se tomaban lejos de todo control. Biopolítico, porque su “servicio” no era solo asesoramiento financiero, sino también acceso a cuerpos, especialmente cuerpos vulnerables, tratados como bienes de lujo e instrumentos de chantaje.

Esta tripartición es crucial para entender por qué Epstein era tan central y por qué su caída sacudió tantas esferas diferentes. No era “solamente” un pedocriminal, no era “solamente” un gestor de patrimonios, no era “solamente” una red de élites. Era todo eso a la vez, y es precisamente esta convergencia la que hacía su poder tan absoluto y su impunidad tan duradera.

El poder financiero le daba acceso a los pasillos donde se deciden los destinos de sectores económicos enteros. El poder relacional lo convertía en un hub indispensable para quien quisiera conectarse a otros centros de poder. Y el poder biopolítico – el más obsceno – le garantizaba tanto el control directo sobre los cuerpos de las víctimas como una forma de control indirecto sobre aquellos que, al frecuentarlo, se volvían potencialmente vulnerables al chantaje, expuestos, comprometidos.

Más allá de Marx: posesión, impunidad, secretos compartidos

Marx hablaba de la posesión de los medios de producción; con Epstein vemos algo aún más desnudo: la posesión de los cuerpos y la compra de la impunidad. No solo los cuerpos de las jóvenes abusadas, desplazadas como mercancías entre islas, villas y aviones; sino también el cuerpo social de élites enteras, mantenidas unidas por secretos compartidos, favores intercambiados, escándalos potenciales suspendidos como espadas de Damocles. Es un capitalismo que no se limita a explotar el trabajo: compra el silencio, compra el acceso, compra incluso la posibilidad de no ser nunca plenamente juzgado, como demuestra el silencio sustancial de hoy.

Esta es la evolución – o quizás mejor, la revelación – de lo que el capitalismo siempre había sido, incluso en sus formas anteriores, pero que hoy se manifiesta con una claridad brutal. Desde las plantaciones esclavistas donde los amos reclamaban el derecho a poseer no solo la fuerza de trabajo sino los cuerpos mismos de l@s esclav@s, hasta los magnates industriales del siglo XIX que ejercían poder sexual sobre las trabajadoras, el capitalismo siempre ha tenido esta dimensión biopolítica. Epstein simplemente la lleva al extremo, globalizándola, financiarizándola, convirtiéndola en parte integral de una red transnacional de poder y perversión.

Y hay un elemento adicional, aún más sutil: la posesión mediante el secreto compartido. Quienes frecuentaban a Epstein, quienes aceptaban sus favores, quienes subían a sus aviones, se convertían en miembros de una comunidad del silencio. No necesariamente cómplices de sus crímenes en sentido estricto, pero ciertamente vinculados a él por un pacto implícito: yo no hablo de lo que sé, tú no hablas de mí. Es una forma de poder que va más allá del chantaje directo: es la creación de una clase que se reconoce a través de lo que sabe y calla, a través de los privilegios compartidos que permanecen invisibles al público.

El cortocircuito, entonces, es este: un teórico de la crítica sistémica que acepta entrar en esta constelación, no como investigador infiltrado, sino como alguien que se codea y por tanto agradecido. No es el error de un joven ingenuo, es la elección de un intelectual anciano que decide que el valor informativo y relacional de Epstein cuenta más que el escándalo moral vinculado a su nombre. Podemos racionalizar cuanto queramos – la curiosidad, el estudio “desde dentro” de las élites, el deseo de comprender los mecanismos financieros – sigue siendo que ciertas líneas, si se quiere seguir siendo un ejemplo de coherencia, no se cruzan. La línea Epstein era una de ellas.

Y aquí debemos ser honestos con nosotros mismos: si fuera un intelectual conservador, un economista neoliberal, un apologista del capitalismo quien hubiera frecuentado a Epstein, lo habríamos liquidado con un encogimiento de hombros. “Obviamente, se valen todos, el poder llama al poder”. Pero con Chomsky duele precisamente porque esperábamos algo diferente. Esperábamos que sus teorías se tradujeran en prácticas de vida coherentes, que la lucidez analítica generara también una vigilancia ética. En cambio, descubrimos que se puede ser el más brillante analista del poder y sin embargo sucumbir a su seducción cuando se presenta bajo la forma “correcta” – no como corrupción directa, no como compra explícita, sino como acceso privilegiado al corazón del sistema que se estudia. Es la versión intelectual de esa dinámica que el propio Chomsky describió para los medios: no es necesario comprar directamente a los periodistas, basta con crear condiciones estructurales donde ciertos comportamientos se vuelven naturales, obvios, inevitables.

Más allá de la persona: el sistema que engloba incluso a los críticos

Por esta razón, lo que está en juego políticamente no es borrar a Chomsky o quemar sus libros. Lo que está en juego es dejar de proyectar sobre nuestros maestros un aura de pureza que los sitúa fuera del mundo que describen. Chomsky no es un santo caído de su pedestal: es un hombre inserto en una red de poder que, en un momento dado, eligió valorar más el acceso que la distancia crítica. Esto lo convierte, a pesar suyo, en un caso de estudio perfecto de lo que él mismo analizó durante décadas: la integración de los intelectuales en la maquinaria del poder, su función legitimadora, su vulnerabilidad a la seducción de los círculos restringidos.

Hay una ironía trágica en todo esto: Chomsky se convierte en la demostración viviente de sus propias teorías sobre la fabricación del consentimiento. Esta “clase intelectual” que él describió como estructuralmente integrada en el sistema de poder, esta tendencia de los expertos a gravitar alrededor de los centros de decisión, esta sutil complicidad entre quienes analizan el poder y quienes lo ejercen – todo esto se materializa en su propia biografía. No porque fuera hipócrita desde el principio, sino porque nadie es inmune a las dinámicas que describe cuando se vuelve suficientemente prestigioso, suficientemente “interesante” para los detentadores del poder real.

La verdadera pregunta

Y entonces la pregunta cambia: ya no “¿cómo pudo Chomsky?”, sino “¿qué tan profundo es un sistema, donde incluso los críticos más radicales encuentran conveniente orbitar alrededor de quienes poseen dinero, cuerpos, secretos?”. Epstein y su red demuestran que, a ciertos niveles, el capitalismo no se contenta con poseer fábricas, bancos y medios. Quiere poseer también los cuerpos de las víctimas y, con ellos, las biografías y reputaciones de quienes algún día podrían levantarse y denunciar. Cuando te sientas a esa mesa, crees que entras “para comprender el sistema”; en realidad, es el sistema el que entra en ti y te convierte en parte de su escenografía.

Esta es la lección más devastadora del caso Epstein-Chomsky: el poder contemporáneo no funciona principalmente mediante la represión abierta de los disidentes, sino mediante su incorporación. No es necesario silenciar a Chomsky cuando puedes tenerlo como invitado en tu jet privado. No es necesario censurar sus críticas cuando puedes convertirlo en parte del paisaje que critica. Es una forma de neutralización mucho más sofisticada que la censura: dejad que digan todo lo que quieran, siempre que luego, en la vida real, estén dispuestos a tomar una copa con vosotros.

Y esto se extiende mucho más allá de Chomsky. ¿Cuántos otros intelectuales críticos, activistas, periodistas de investigación se encuentran en zonas grises similares? ¿Cuántos aceptan financiación de fundaciones vinculadas a multimillonarios cuestionables? ¿Cuántos participan en conferencias patrocinadas por empresas que critican por otra parte? ¿Cuántos construyen carreras académicas estudiando el poder mientras se convierten, de manera sutil, en parte integrante de él? El caso Epstein es extremo, pero la dinámica está extendida.

Preservar la lucidez en la decepción

Sigo reconociendo el valor analítico de muchas páginas de Chomsky. Pero ya no puedo utilizarlas como si fueran el discurso de alguien que permaneció fuera del abrazo mortal del poder que critica. Este caso no destruye la teoría, pero nos obliga a mirar también a los teóricos como sujetos expuestos a la misma lógica de cooptación que describen. Y nos recuerda algo incómodo: en un capitalismo que exige no solo el beneficio, sino la impunidad y la posesión de los cuerpos, nadie – ni siquiera el más lúcido de los críticos – está automáticamente a salvo del riesgo de convertirse, aunque sea solo en algún rasgo, en parte del problema.

Incluso se podría decir que este caso confirma, de manera perversa, la validez de los análisis de Chomsky sobre el poder. Si el sistema fuera menos invasivo de lo que él describió, él mismo no habría caído en él. El hecho de que incluso un crítico tan radical pueda ser integrado demuestra exactamente cuán poderosos son los mecanismos que él pasó su vida describiendo. No es un consuelo, pero es una lección que no debe desperdiciarse.

Qué hacer con esta toma de conciencia

Entonces, ¿qué nos queda? No la iconoclasia gratuita, no la destrucción de todo lo que Chomsky escribió. Nos queda más bien una tarea más difícil: aprender a leer el pensamiento crítico a través de las contradicciones de sus autores, y no a pesar de ellas. Utilizar el caso Chomsky-Epstein como un recordatorio permanente de que las ideas deben caminar sobre sus propias piernas, independientemente de quién las haya formulado.

Nos queda también la obligación de construir formas de crítica del poder que sean más colectivas, menos dependientes de figuras carismáticas aisladas. Si nuestro análisis del capitalismo se derrumba cuando se derrumba nuestro gurú intelectual de referencia, entonces no era lo suficientemente sólido. Las estructuras de poder que Chomsky describió existen independientemente de si él fue coherente o no en su lucha contra ellas. Nuestra tarea es reconocerlas y combatirlas, con o sin maestros perfectos.

Y nos queda, quizás, sobre todo, la responsabilidad de aplicar la crítica sistémica también a nosotros mismos, a nuestros círculos, a nuestras prácticas. ¿Cuáles son nuestros “Epstein” a menor escala? ¿Qué compromisos hacemos para tener acceso a recursos, plataformas, información? ¿Dónde trazamos nuestras líneas rojas, y hasta dónde estamos dispuestos a desplazarlas cuando el acceso que se nos ofrece es suficientemente seductor?

El caso Epstein-Chomsky no es un final, es un punto de partida para una reflexión más madura sobre la crítica del poder. Nos quita la inocencia, nos obliga a mirar sin velo lo difícil que es permanecer coherente en un sistema diseñado precisamente para cooptar incluso a los disidentes. Pero es precisamente esta toma de conciencia, por dolorosa que sea, la que puede convertirnos en mejores críticos – menos inclinados a la adoración de los maestros, más atentos a las dinámicas concretas del poder, más vigilantes frente a nuestros propios compromisos.

La decepción quema. Pero si logramos metabolizarla sin caer en el cinismo, puede convertirse en el fundamento de una crítica más lúcida, más desencantada, más capaz de mirar al poder – y a quienes pretenden criticarlo – con ojos verdaderamente libres.

Después de todo, mi gran maestro, mi padre estibador, me había advertido desde que era joven, primero estudiante de secundaria y luego universitario: el poder te devora, especialmente si eres intelectual… mantente siempre fiel a aquellos de quienes provienes.

NdT
*El original utiliza el término desafortunadamente generalizado de “pedófilo” que no nos parece adecuado para los abusadores de niñ@s y menores, por lo que preferimos el de pedocriminal.

Pristimantis chomskyi es el nombre que dos zoólogos ecuatorianos le dieron a esta especie de rana descubierta en los Andes.

Chomsky, Epstein, and the contradictions that question us

Riccardo Taddei, comune-info,11/2/2026
Translated by Tlaxcala

Riccardo Taddei is an Italian legal scholar, an expert on the Mashreq, and author of the book L’ordine del Chaos. Anatomia del conflitto tra Israele e Palestina [The Order of Chaos. Anatomy of the Conflict Between Israel and Palestine (Ombre corte)].

Can one spend a lifetime denouncing capital and the commodification of bodies, then accept the company, favors, and intimacy of a pedocriminal* capitalist who built his power network also on the trafficking of young girls? If we take seriously what Chomsky wrote about power, the answer is brutal: yes, it is possible. 
Chomsky today is the living demonstration of his own theories on the manufacturing of consent, not because he was hypocritical from the start, but because no one is immune to the dynamics he describes once one acquires sufficient prestige. The most devastating lesson of the Epstein-Chomsky affair is that contemporary power does not primarily function through open repression of dissidents, but through their incorporation.

“The political stakes are not to erase Chomsky or burn his books. The stakes are to stop projecting onto our masters an aura of purity…” writes Riccardo Taddei — We are left with the obligation to build forms of critique of power that are more collective, less dependent on isolated charismatic figures… And we are left, perhaps above all, with the responsibility to apply systemic critique to ourselves, to our circles, to our practices. What are our “Epsteins,” perhaps on a smaller scale?… (Ed. note comune-info)

 

I esteemed Noam Chomsky for years. I read him, cited him, used him as a moral and intellectual compass. It is precisely for this reason that seeing his name appear so frequently in the Epstein files – not as an occasional contact, but as a recurring presence, complicit, grateful for the access Epstein could guarantee him – is not merely judicial information: it is a symbolic slap, the collapse of a certain image of the radical intellectual.

What emerges from the documents is now clear: Chomsky did not just “meet Epstein once,” he maintained this relationship for years after the 2008 conviction for sex crimes against minors, considering him a valuable interlocutor for understanding the global financial system, flying on his jet, and benefiting from his connections. One cannot reduce all this to a simple misunderstanding, a distraction, an “I didn’t know.” At this level of information, at this age, with this analytical lucidity, knowing who Jeffrey Epstein was, was not an optional detail, it was the starting point – which Chomsky amply crosses, even going so far as to justify him.

From this arises the question that left me astounded: can one spend a lifetime denouncing imperialism, capital, the commodification of bodies… and then accept the company, favors, and intimacy of a pedocriminal capitalist who built his power network also on the trafficking of minors? If we take seriously what Chomsky wrote about power, the answer is brutal: yes, it is possible. Not because it is “right,” but because the system he himself described is so pervasive that it encompasses even its most radical critics, when they see in a power node like Epstein a privileged channel of access to information, relationships, resources.

Here emerges a devastating paradox: the intellectual who spent decades deconstructing the mechanisms of manufactured consent, who taught us to look with suspicion upon any form of concentrated power, who unmasked the connections between economic and political elites, found himself sitting at the table of one of the darkest nodes of that same network. And the justification – wanting to “understand the financial system from the inside” – sounds terribly hollow when we think of the young girls whose suffering made the existence of that table possible.

Symbolic co-optation as a strategy of power

Here, it is not only Chomsky’s personal consistency that is at stake, as painful as the disappointment may be. It is the very image of what it means today to be a “critical intellectual.” The Epstein affair shows us that elites do not only want billionaires, bankers, and politicians at their table: they also want philosophers, linguists, scientists, Nobel laureates, leftist voices. Not to discuss their books, but to be able to say: “everyone, even your masters, come through here.” It is symbolic co-optation. On the material level, the bodies of the victims; on the symbolic level, the reputations of those who should have been on the other side of the barricade.

This is perhaps the bitterest lesson: power does not need to convince its critics to remain silent. It is enough to make them complicit through proximity, through access, through that grey area where “socializing” does not necessarily mean “approving” but certainly means normalizing.

Every time Chomsky got on that plane, every shared dinner, every conversation on global finance while elsewhere young girls were being reduced to commodities, constituted a small victory for the system: even the most radical critic can be drawn inside, if offered enough intellectual curiosity to satisfy.

Epstein’s three powers

Epstein, in this framework, is not an isolated monster but the concentration of three powers: financial, relational, and biopolitical. Financial, because he managed opaque capital and assets and acted as an intermediary between wealth moving out of public sight. Relational, because his agenda mixed former heads of government, scientists, intellectuals, tech and finance managers, creating a grey area where decisions and agreements were made far from any oversight. Biopolitical, because his “service” was not only financial advice, but also access to bodies, especially vulnerable bodies, treated as luxury goods and instruments of blackmail.

This tripartition is crucial to understanding why Epstein was so central and why his fall shook so many different spheres. He was not “merely” a pedocriminal, not “merely” a wealth manager, not “merely” an elite networker. He was all of this at once, and it is precisely this convergence that made his power so absolute and his impunity so lasting.

Financial power gave him access to the corridors where the fates of entire economic sectors are decided. Relational power made him an indispensable hub for anyone wishing to connect to other power centers. And biopolitical power – the most obscene – guaranteed him both direct control over the bodies of victims and a form of indirect control over those who, by associating with him, potentially rendered themselves vulnerable to blackmail, exposed, compromised.

Beyond Marx: possession, impunity, shared secrets

Marx spoke of the possession of the means of production; with Epstein, we see something even more naked: the possession of bodies and the purchase of impunity. Not only the bodies of abused young girls, moved like commodities between islands, villas, and planes; but also the social body of entire elites, held together by shared secrets, exchanged favors, potential scandals suspended like swords of Damocles. It is a capitalism that does not limit itself to exploiting labor: it buys silence, it buys access, it buys even the possibility of never being fully judged, as demonstrated by today’s substantial silence.

This is the evolution – or perhaps better, the revelation – of what capitalism had always been, even in its earlier forms, but which today manifests itself with brutal clarity. From slave plantations where masters claimed the right to possess not only the labor power but the very bodies of slaves, to the nineteenth-century industrial magnates who exercised sexual power over female workers, capitalism has always had this biopolitical dimension. Epstein simply takes it to the extreme, globalizing it, financializing it, making it an integral part of a transnational network of power and perversion.

And there is an additional, even more subtle element: possession through shared secret. Those who frequented Epstein, those who accepted his favors, those who boarded his planes, became members of a community of silence. Not necessarily accomplices to his crimes in the strict sense, but certainly bound to him by an implicit pact: I do not speak of what I know, you do not speak of me. It is a form of power that goes beyond direct blackmail: it is the creation of a class that recognizes itself through what it knows and keeps silent about, through shared privileges that remain invisible to the public.

The short-circuit, then, is this: a theorist of systemic critique who agrees to enter this constellation, not as an undercover investigator, but as someone rubbing shoulders and therefore grateful. This is not the mistake of a naive youth; it is the choice of an aging intellectual who decides that Epstein’s informational and relational value counts more than the moral scandal attached to his name. We can rationalize as much as we want – curiosity, studying elites “from the inside,” the desire to understand financial mechanisms – it remains that certain lines, if one wishes to remain an example of consistency, one does not cross. The Epstein line was one.

And here we must be honest with ourselves: if it were a conservative intellectual, a neoliberal economist, an apologist for capitalism who had frequented Epstein, we would have dismissed it with a shrug. “Obviously, they’re all the same, power attracts power.” But with Chomsky, it hurts precisely because we expected something different. We expected his theories to translate into consistent life practices, that analytical lucidity would also generate ethical vigilance. Instead, we discover that one can be the most brilliant analyst of power and nevertheless succumb to its seduction when it presents itself in the “right" form – not as direct corruption, not as explicit purchase, but as privileged access to the heart of the system one studies. It is the intellectual version of that dynamic which Chomsky himself described for the media: it is not necessary to directly buy journalists, it is enough to create structural conditions where certain behaviors become natural, obvious, inevitable.

Beyond the person: the system that encompasses even critics

For this reason, the political stakes are not to erase Chomsky or burn his books. The stakes are to stop projecting onto our masters an aura of purity that places them outside the world they describe. Chomsky is not a saint who fell from his pedestal: he is a man inserted into a power network who, at a certain moment, chose to value access over critical distance. This makes him, despite himself, a perfect case study of what he himself analyzed for decades: the integration of intellectuals into the machinery of power, their legitimizing function, their vulnerability to the seduction of inner circles.

There is a tragic irony in all this: Chomsky becomes the living demonstration of his own theories on the manufacturing of consent. This “intellectual class” he described as structurally integrated into the power system, this tendency of experts to gravitate around decision-making centers, this subtle complicity between those who analyze power and those who exercise it – all of this materializes in his own biography. Not because he was hypocritical from the start, but because no one is immune to the dynamics he describes once they become sufficiently prestigious, sufficiently “interesting” for the holders of real power.

The real question

And so the question changes: no longer “how could Chomsky?”, but “how deep is a system, where even the most radical critics find it convenient to orbit around those who possess money, bodies, secrets?”. Epstein and his network demonstrate that at certain levels, capitalism is not content with owning factories, banks, and media. It also wants to hold the bodies of victims and, with them, the biographies and reputations of those who might one day rise up and denounce. When you sit at that table, you think you are entering “to understand the system”; in reality, it is the system that enters you and makes you a participant in its stagecraft.

This is the most devastating lesson of the Epstein-Chomsky affair: contemporary power does not primarily function through open repression of dissidents, but through their incorporation. It is not necessary to silence Chomsky when you can have him as a guest on your private jet. It is not necessary to censor his critiques when you can make him part of the landscape he criticizes. It is a form of neutralization far more sophisticated than censorship: let them say whatever they want, provided that then, in real life, they are willing to have a drink with you.

And this extends far beyond Chomsky. How many other critical intellectuals, activists, investigative journalists find themselves in similar grey areas? How many accept funding from foundations linked to questionable billionaires? How many participate in conferences sponsored by companies they otherwise criticize? How many build academic careers studying power while subtly becoming an integral part of it? The Epstein affair is extreme, but the dynamic is widespread.

Preserving lucidity in disappointment

I continue to recognize the analytical value of many of Chomsky’s pages. But I can no longer use them as if they were the discourse of someone who remained outside the deadly embrace of the power he criticizes. This affair does not destroy the theory, but it forces us to also look at theorists as subjects exposed to the same logic of co-optation they describe. And it reminds us of an uncomfortable thing: in a capitalism that demands not only profit, but impunity and the possession of bodies, no one – not even the most lucid of critics – is automatically safe from the risk of becoming, even if only in some trait, part of the problem.

One could even say that this affair confirms, in a perverse way, the validity of Chomsky’s analyses of power. If the system were less pervasive than he described it, he himself would not have fallen into it. The fact that even such a radical critic can be integrated demonstrates exactly how powerful the mechanisms he spent his life describing are. It is not a consolation, but it is a lesson not to be wasted.

What to do with this awareness

So, what remains for us? Not gratuitous iconoclasm, not the destruction of everything Chomsky wrote. Rather, a more difficult task remains: learning to read critical thought through the contradictions of its authors, and not despite them. Using the Chomsky-Epstein affair as a permanent reminder that ideas must walk on their own legs, independently of who formulated them.

We also remain with the obligation to build forms of critique of power that are more collective, less dependent on isolated charismatic figures. If our analysis of capitalism collapses when our reference intellectual guru collapses, then it was not solid enough. The power structures Chomsky described exist independently of whether he was consistent or not in his fight against them. Our task is to recognize them and fight them, with or without perfect masters.

And we remain, perhaps above all, with the responsibility to apply systemic critique also to ourselves, to our circles, to our practices. What are our “Epsteins,” on a smaller scale? What compromises do we make to gain access to resources, platforms, information? Where do we draw our red lines, and how far are we willing to move them when the access offered to us is sufficiently enticing?

The Epstein-Chomsky affair is not an end, it is a starting point for a more mature reflection on the critique of power. It takes away our innocence, it forces us to look without veil at how difficult it is to remain consistent in a system designed precisely to co-opt even dissidents. But it is precisely this awareness, as painful as it may be, that can make us better critics – less inclined to the adoration of masters, more attentive to the concrete dynamics of power, more vigilant towards our own compromises.

The disappointment burns. But if we manage to metabolize it without falling into cynicism, it can become the foundation of a more lucid, more disenchanted critique, more capable of looking at power – and at those who claim to criticize it – with truly free eyes.

After all, my greatest master, my docker father, had warned me as soon as I was young, first a high school student then a university student: power devours you, especially if you are an intellectual… always remain faithful to those you come from.

Transl. Note
*The original uses the unfortunately widespread term “paedophile” which does not seem to us to suit child and minor abusers, for which we prefer the term pedocriminal.


 

L’empire vertueux : « Gardons l’Angleterre blanche !» (Churchill, 1955)

Rafael Poch de Feliu, CTXT, 28/1/2026
Traduit par Tlaxcala

Après Gaza, la question que se pose, avec une sensation de vertige, le secteur conscient de l’opinion publique européenne est de savoir comment expliquer la complicité et la coopération des gouvernements, des institutions et des médias européens avec le génocide colonial israélien. La réponse se trouve dans l’histoire : c’est l’histoire coloniale européenne qui rapproche les gouvernements occidentaux du massacre israélien.


L’industrie du divertissement est un outil fondamental de l’hégémonisme occidental. En étroite collaboration avec le complexe politico-militaire, financier et médiatique, sa production pénètre quotidiennement dans tous les foyers et joue un rôle idéologique clé, parfaitement identifié et connu. Rétrospectivement, l’industrie hollywoodienne a réussi à transformer en exploits, épopées et récits romantiques cette encyclopédie universelle de l’infamie que contient l’histoire du colonialisme européen, et plus particulièrement celle des Britanniques, parents directs de l’hégémon actuel. La liste des films glorifiant les grands crimes coloniaux reste à faire, mais il suffit de citer des classiques tels que « Lawrence d’Arabie » (1962), « 55 jours à Pékin » (1963), « Zoulou » (1964) ou « Khartoum » (1966) pour se rappeler comment toute une génération a grandi bercée et divertie par ce genre exaltant dont elle a intériorisé la légende.

Il est instructif de comparer la lecture de n’importe quel ouvrage sérieux sur l’action de l’empire britannique en Inde ou en Chine avec des films tels que « Victoria et Abdul » (2017) de Stephen Frears ou « Tai Pan » (1986) de Daryl Duke, afin de mesurer le niveau de bassesse d’un tel bombardement. Frears présente la relation d’amitié chaleureuse entre la reine Victoria et son serviteur indien à une époque où les Indiens mouraient de faim dans des crises effroyables directement liées à la gestion coloniale. Le film de Duke s’inspire de la figure de William Jardine (1784-1843) pour monter une fiction romantique, érotique et héroïque autour du principal trafiquant de drogue de l’histoire, qui a condamné 150 millions de Chinois à la toxicomanie et est devenu l’un des hommes les plus puissants et les plus riches de son temps.


« Fumez du tabac de l’Empire » : l’Empire Marketing Board (Bureau publicitaire de l’Empire, EMB) a produit plus de 800 affiches de publicité pour inciter les Britanniques à consommer colonial, sans grand succès. Créé en 1926, il a été dissous en 1930.

Après plus de deux siècles de violence, de racisme et d’exploitation, l’empire britannique se présente toujours avec hauteur et arrogance comme une entreprise civilisatrice et exemplaire, aux côtés des empires français, espagnol, portugais, etc., déclarés défectueux ou manifestement défaillants.

« Pour certaines nations, comme l’Espagne par exemple, l’ouverture du monde a été une invitation à la prospérité, au faste et à l’ambition, une ancienne façon de procéder. Pour d’autres, comme les Pays-Bas et l’Angleterre, ce fut l’occasion de faire de nouvelles choses, de surfer sur la vague du progrès technologique », écrit David S. Landes. (Dans : La richesse et la pauvreté des nations, 1998). Cette cohérence avec le « vecteur de progrès » plus qu’ambigu que souligne avec satisfaction l’illustre historien de Harvard explique peut-être la nostalgie actuelle et renouvelée de l’empire britannique, dont font état deux auteurs critiques à l’égard de ce phénomène (Hickel et Sullivan). « Des livres très influents tels que Empire : How Britain Made the Modern World, de Niall Ferguson, et The Last Imperialist, de Bruce Gilley, ont affirmé que le colonialisme britannique a apporté prospérité et développement à l’Inde et à d’autres colonies. Il y a deux ans, un sondage YouGov a révélé que 32 % des Britanniques sont fiers de l’histoire coloniale de leur pays », soulignent-ils.

Cette même fierté envers le passé colonial est sans aucun doute honteusement présente dans de nombreuses autres anciennes nations impériales, mais nulle part ailleurs que chez les « Anglais des deux côtés de l’Atlantique », que Benjamin Franklin a définis comme « le noyau le plus important du peuple blanc », ce sentiment n’a autant de conséquences pour le présent.

« L’empire tel qu’il était a officiellement pris fin dans les années 1960, mais son héritage malheureux est toujours présent dans le monde actuel, où de nombreux conflits éclatent dans les anciens territoires coloniaux », observe Richard Gott dans son ouvrage sur l’impérialisme britannique (Britain’s Empire, 2012). « Si la Grande-Bretagne a connu un tel succès avec ses colonies, pourquoi beaucoup d’entre elles restent-elles des sources importantes de violence et de troubles ? », s’interroge-t-il. Les Britanniques, désormais relégués à l’humble rang d’ajoints du shérif, encore plus que les autres Européens, « ont continué à mener des guerres sur les terres de leur ancien empire au XXIe siècle, et une grande partie de la population britannique est revenue sans broncher à son ancienne position consistant à accepter sans réfléchir ce qui est fait en son nom dans des endroits lointains du monde », explique Gott. Le rôle que jouaient au XIXe siècle la « civilisation », le « commerce » et le « christianisme » imposés aux « sauvages » est désormais joué par l’idéologie des droits de l’homme, de l’égalité de genre et autres nobles causes. Pour toutes ces raisons, se souvenir des exploits exemplaires d’un empire aussi vertueux n’est pas un exercice historique, mais un impératif pour comprendre le présent et, en particulier, pour comprendre la complicité européenne (politique, financière, commerciale, militaire et médiatique) dans le génocide palestinien.


Prisonniers déportés d'Angleterre vers l'Australie

Le goulag britannique

L’empire britannique était une dictature militaire dans laquelle les gouverneurs coloniaux imposaient la loi martiale à la moindre dissidence. Pendant plus de 200 ans, il a été le théâtre de révoltes constantes et de violences répressives. Dans la métropole même, des centaines de milliers de personnes ont été confinées dans le goulag insulaire de Sa Majesté. En particulier après que l’indépendance des USA eut mis fin à ce territoire colonial du Nouveau Monde – dans les trente années précédant 1776, un quart des immigrants arrivés au Maryland étaient des condamnés –, des îles des Caraïbes comme les Bermudes et Roatán, au Honduras, d’Asie, comme Penang, en Malaisie, ou de l’océan Indien comme les Seychelles ou les Andaman, faisaient partie du pénitencier insulaire britannique, qui envoyait également de nombreux prisonniers indiens et chinois à Singapour. Au XIXe siècle, les Seychelles étaient une prison pour les chefs de révoltes et les notables locaux, de Zanzibar, de Somalie, d’Égypte ou du Ghana, qui, pour une raison ou une autre, ne pouvaient être exécutés. L’archevêque Makarios, leader des nationalistes chypriotes grecs, y fut emprisonné jusqu’en 1956. Mais c’est l’Australie, la grande île-continent offrant des espaces illimités, qui fut la grande destination dont le gouvernement avait besoin pour les déchets sociaux de sa révolution industrielle catastrophique, grand jalon de ce « progrès » commenté par Landes.

En 1840, la moitié de la population de Tasmanie, soit environ 30 000 personnes, était composée de détenus. Comme il était coûteux de maintenir les prisonniers dans les prisons métropolitaines, les peines minimales de déportation vers l’Australie pour s’en débarrasser, même pour de petits vols, étaient de sept ans. Entre 1788 et 1868, 162 000 condamnés ont été envoyés en Australie, parmi lesquels 4 000 syndicalistes, chartistes, luddites, les célèbres « filles de Rebecca » du Pays de Galles, qui détruisaient les péages et les barrières pour protester contre la privatisation et les péages sur les routes, ainsi que 2 000 révolutionnaires irlandais.

La terrible situation des personnes persécutées et condamnées dans la métropole, qui à leur tour persécutaient et massacraient la population indigène dans les colonies, comme cela s’est produit de manière si féroce aux USA avec les nations indiennes, s’est répétée dans d’autres colonies européennes et également en Australie. En 1824, le gouverneur militaire de Nouvelle-Galles du Sud a autorisé les colons, dont beaucoup étaient d’anciens condamnés déportés, à tuer les aborigènes à leur guise. Le gouverneur s’appelait Thomas Brisbane et son nom de famille donne aujourd’hui son nom à l’une des grandes villes australiennes.

 

Below Decks (Sous les ponts), par Rodney K. Charman (1995). Représentation de l'intérieur d'un «cercueil flottant» ( long cónra) transportant des migrants irlandais vers l’Amérique. Collection du musée Knights of Columbus

La famine en Irlande

Certains considèrent la famine qui a frappé la Chine pendant le Grand Bond en avant (1958-1962) comme la plus grave de l’histoire. Un siècle plus tôt, la famine en Irlande (« An Gorta Mór ») a été bien pire que celle de Chine si l’on tient compte de la proportion de la population touchée. Avec huit millions d’habitants, la famine et ses conséquences ont coûté la vie à un à deux millions d’Irlandais. Certains endroits ont perdu un tiers de leur population, la moitié étant morte et l’autre moitié ayant émigré. ( Patrick Joyce, Remembering Peasants. A personal History of a Vanished World, 2024).

« J’ai visité les vestiges désolants de ceux qui furent autrefois de nobles Peaux-Rouges dans leurs réserves d’Amérique du Nord et j’ai exploré les quartiers noirs où les Africains sont dégradés et réduits en esclavage », écrivait en 1847 James Hack Tuke, un philanthrope quaker anglais, dans une lettre après sa visite à Connaught, « mais je n’ai jamais vu autant de misère, ni une dégradation physique aussi avancée, que celle des habitants des marécages d’Irlande ».

D’autres pays comme la France, la Belgique, les Pays-Bas, l’Allemagne et la Russie ont également souffert du mildiou de la pomme de terre en 1846/1847, mais contrairement à ce qui s’est passé en Irlande sous la domination britannique, ils ont freiné les exportations des autres denrées alimentaires pour compenser la perte. La politique anglaise destinait à l’exportation les denrées alimentaires produites en Irlande, une stratégie dont le maintien était considéré comme plus important que la vie des Irlandais. L’un des protagonistes de cette politique, le sous-secrétaire au Trésor Charles Trevelyan, était plus préoccupé par la « modernisation » de l’économie irlandaise que par le sauvetage de vies humaines, et il a donc vu dans la famine une occasion d’appliquer des réformes radicales de libre marché.

« Nous n’avons aucun doute que, en raison des lois impénétrables mais immuables de la nature, le Celte est moins actif, moins indépendant et moins travailleur que le Saxon. Telle est la condition archaïque de sa race », écrivait The Times, le quotidien central de l’establishment impérial.

The Economist, le même hebdomadaire qui, dans les années 1990, prônait les vertus de la thérapie de choc russe, qui a fait un demi-million de victimes, principalement des hommes en âge de travailler, tout en dénigrant la mauvaise réforme chinoise, avait publié le 30 janvier 1847 un éditorial consacré à la crise irlandaise : « Que les innocents souffrent avec les coupables est une triste réalité », disait-il, « mais c’est l’une des grandes conditions sur lesquelles repose l’existence de toute société. Chaque violation des lois de la morale et de l’ordre social entraîne sa propre punition. C’est la première loi de la civilisation ». (Dans : The Economist and the Irish Famine, par Crooked Timber )

Depuis le XVIe siècle, une dîme était en vigueur en Irlande, obligeant les Irlandais, majoritairement catholiques, à verser un dixième de leurs revenus annuels pour financer l’Église protestante. Jusqu’en 1829, les catholiques qui refusaient de prêter serment d’allégeance à la couronne protestante ne pouvaient accéder à la fonction publique. Pendant la famine, les théologiens protestants anglais attribuaient le fléau de la pomme de terre au « papisme », c’est-à-dire au catholicisme, qui avait « provoqué la colère de Dieu ». L’hebdomadaire satirique Punch publiait régulièrement des caricatures présentant les Irlandais comme des singes brutaux, sales, paresseux, violents et seuls responsables de leur propre malheur.

En 1847, alors que le Times ignorait les ravages de la famine, une campagne d’aide fut lancée aux USA, mettant en évidence l’inaction du gouvernement de Londres. Les colis portant la mention « Irlande » étaient transportés gratuitement par chemin de fer et 114 navires furent affrétés pour acheminer l’aide.

L’holocauste irlandais se poursuivait pour ceux qui parvenaient à émigrer. Au cours du dernier des trois siècles de traite négrière, au cours desquels environ dix millions d’Africains ont été transférés vers le Nouveau Monde, la moitié d’entre eux ayant péri pendant la capture et le transport, selon l’un des grands historiens de ce trafic (Joseph Miller, 1988, dans Way of Death), les émigrants irlandais ont connu un sort similaire. Sur les navires anglais qui transportaient les émigrants irlandais vers l’Amérique, les conditions étaient si épouvantables qu’un sur quatre mourait pendant le voyage ou dans les six mois suivant son arrivée dans le Nouveau Monde. La mortalité enregistrée sur ce qui était décrit comme des « cercueils flottants » n’était pas inférieure à celle des navires transportant des esclaves africains vers les colonies. Le fait que cette mortalité ait été particulièrement élevée sur les navires anglais témoigne d’une négligence criminelle manifeste : pour chaque décès d’un émigrant à bord d’un navire américain, il y en avait quatre sur un navire britannique, et pour chaque malade arrivant aux USA sur un navire américain, il y en avait cinq sur un navire britannique. En 1847, sur les 98 000 émigrants arrivés au Canada à bord de navires anglais, 25 000 sont morts pendant le voyage ou dans les six mois suivant leur arrivée. Tout cela a fait la une des journaux américains et canadiens, mais le Times de Londres l’a ignoré. Le gouvernement britannique n’a commencé à prendre des mesures qu’en 1854, sept ans plus tard. (Thomas Gallagher, La lamentation de Pady 1846-1847. Prélude à la haine, 1982. Version espagnole 2007. Toujours inédit en français).

L’industrie du divertissement a complètement ignoré la famine en Irlande, mais en 2018, une rare exception irlandaise produite au Luxembourg a présenté « Black 47 », du réalisateur et scénariste Lance Daly, un film d’action au rythme effréné de western construit sur la trame de cette tragédie historique. The Times a cette fois souligné la « théâtralité machiste » du film, dont il a noté que « tout est profondément absurde, mais dans un contexte troublant de profondeur ». The Independent a souligné le caractère « excessivement sombre » de ce qu’il a qualifié de « western de pacotille » en référence aux westerns spaghetti, et The Guardian a regretté que « la caricaturisation des méchants diminue l’impact » de ce film formidable qui a néanmoins été un succès au box-office...

L’Irlande à l’Ouest et la Birmanie à l’Est ont été les territoires les plus puissants et les plus tenaces dans leur résistance aux Anglais, c’est pourquoi la répression y a été particulièrement dure, mais en Inde aussi, les bouleversements, les famines et les révoltes ont été chroniques.

Fresque sur les murs du Shaheed-Smarak ou Auditorium du Mémorial des Martyrs à Jabalpur MP (Inde), représentant le Mouvement Quittez l'Inde par l'artiste local Beohar Rammanohar Sinha de Santiniketan.

Inde

Selon une estimation récente, rien qu’au cours des quarante années allant de 1880 à 1920, la colonisation britannique a causé en Inde environ 100 millions de morts, provoquées par l’appauvrissement de la population et la fréquence et la mortalité accrues des famines. (Jason Hickel, Dylan Sullivan, How British colonialism killed 100 million Indians in 40 years). « Il s’agit de l’une des plus grandes crises de mortalité induite par des politiques dans l’histoire de l’humanité », soulignent les auteurs. « Elle est plus importante que le nombre total de décès survenus pendant toutes les famines de l’Union soviétique, de la Chine de Mao, de la Corée du Nord, du Cambodge de Pol Pot et de l’Éthiopie de Mengistu », toutes survenues au XXe siècle, précisent-ils. Avant cela, en 1770, une grande famine a ravagé le Bengale, tuant environ 10 millions de ses habitants, soit un tiers de la population. La situation a été aggravée par le monopole sur le riz et d’autres produits imposé par la Compagnie britannique des Indes orientales qui gouvernait le territoire. L’effondrement et les taxes, combinés à la sécheresse et à la famine, ont marqué le début de la domination anglaise en Inde, une situation qui allait durer 200 ans.

Dès son arrivée sur le sous-continent au XVIIe siècle, la Grande-Bretagne a détruit le secteur manufacturier indien, qui exportait des tissus dans le monde entier. Le régime colonial a supprimé les droits de douane sur les produits textiles britanniques et a créé un système de taxes et de barrières internes qui empêchaient les Indiens de vendre leurs produits dans le pays et encore moins de les exporter. « Si l’histoire de la domination britannique en Inde devait être résumée en une seule donnée, ce serait celle-ci : entre 1757 et 1947, il n’y a pas eu d’augmentation du revenu par habitant et, dans la seconde moitié du XIXe siècle, les revenus ont certainement diminué de plus de 50 % », explique Mike Davis (Late victorian Holocausts, 2002). La nouvelle économie coloniale a fragilisé les populations face aux sécheresses et aux phénomènes naturels défavorables qui ont favorisé la famine. Selon l’historien Robert C. Allen (Global Economic History: A Very Short Introduction, 2011), sous la domination britannique, l’extrême pauvreté est passée de 23 % en 1810 à plus de 50 % au milieu du XXe siècle, les salaires réels ont diminué et les famines sont devenues plus fréquentes et plus meurtrières. Un passé lointain ?

Le plus important homme politique anglais de la Seconde Guerre mondiale, Winston Churchill, mort en 1965, était un raciste avoué. Dans les années 1940, il qualifiait les Indiens de « peuple bestial avec une religion bestiale » et, à propos de la famine de 1943 au Bengale, qui fit trois millions de morts, il affirmait que « c’était de leur faute s’ils se reproduisaient comme des lapins ». En 1919, Churchill s’est déclaré « totalement favorable à l’utilisation de gaz toxiques contre les tribus non civilisées » [en Irak et en Palestine, NdT]. Dans les années 1930, il qualifiait les Palestiniens de « hordes barbares qui ne mangent que du fumier de chameau ». Avant la guerre, il était un admirateur de Mussolini (« je ne pouvais m’empêcher d’être charmé par son attitude aimable et simple et son calme aplomb ») et avait des mots élogieux pour Hitler en 1937, l’année de Guernica : « on peut détester le système de Hitler et pourtant admirer ses réalisations patriotiques. Si notre pays était vaincu, j’espère que nous trouverions un champion aussi admirable qui nous redonnerait courage et nous ramènerait à notre place parmi les nations ». Lors de la campagne électorale de 1955, Churchill a proposé pour le parti conservateur un slogan auquel de nombreux Européens souscrivent aujourd’hui : « Gardons l'Angleterre blanche ! ».