L’Alliance Sahra Wagenknecht, le nouveau parti né d’une scission du parti Die Linke en janvier 2024, échoué à entrer au parlement fédéral allemand le 23 février 2025, 13 435 voix lui manquant pour passer le seuil des 5%. Dans un article publié avant ces élections, ses deux auteurs analysent les contradictions principales de cet OVNI, « ni de gauche ni de droite », ou « de gauche et de droite », qui a échoué dans sa tentative de récupérer une partie des électeurs de l’AfD en reprenant le discours anti-immigration du parti d’extrême-droite, lequel a obtenu 20% des voix et 152 députés, ce qui en fait le 2ème parti d’Allemagne en termes électoraux. Une fois de plus, il semble bien que les électeurs préfèrent les originaux aux photocopies.-FG
Lors des élections régionales est-allemandes, l’Alliance Sahra Wagenknecht a connu un grand succès. Mais à l’approche des élections fédérales, les sondages sont en baisse.
Sebastian Friedrich et Ingar Solty, Junge
Welt, 18/1/2025
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala
Sebastian Friedrich est un chercheur en sciences sociales et journaliste allemand.
Ingar Solty est un collaborateur de la fondation allemande Rosa-Luxemburg.
Des cris de joie ont retenti lors
du congrès fédéral de l’Alliance Sahra Wagenknecht (BSW) lorsque la fondatrice,
présidente et éponyme du parti est finalement montée sur scène vers la fin. Une
grande partie des 600 personnes présentes se sont levées de leurs chaises, ont
applaudi et acclamé. « Bon sang, quelle bonne ambiance ! »,
a-t-elle dit. Ceux qui pensent que l’ambiance est mauvaise ont dû se tromper de
salle, selon Wagenknecht.
Un an après sa création
officielle, la BSW se bat pour faire son entrée au prochain Bundestag. Les
sondages actuels placent le parti autour de quatre à six pour cent - une zone
critique qui détermine le succès ou l’échec. Il s’agit de la première crise
sérieuse du jeune parti, après avoir fait sensation avec un départ
impressionnant : lors des élections européennes de juin, la BSW a obtenu 6,2
pour cent des voix en partant de zéro, et lors des élections régionales dans le
Brandebourg, la Saxe et la Thuringe, il a même obtenu des résultats à deux
chiffres. Mais la crise actuelle ne vient pas de nulle part. Elle est le
résultat de cinq contradictions centrales qui accompagnent la BSW depuis sa
création.
Capital contre travail
Lors de la conférence de presse
fédérale de l’automne 2023, au cours de laquelle la création a été annoncée, et
lors du congrès fondateur du 27 janvier 2024, la jeune formation a mis l’accent
sur quatre thèmes centraux : la raison économique, la justice sociale, la paix
ou la politique de détente ainsi que la revendication de la liberté d’expression.
Ces thèmes centraux révèlent déjà des contradictions. Celles-ci sont
particulièrement évidentes dans le rapport de tension entre l’orientation
plutôt à gauche de la politique salariale et du marché du travail et le concept
de “raison économique”. Ce dernier s’oriente en premier lieu vers les intérêts
des classes moyennes et des petites et moyennes entreprises (PME) en crise et
promet d’éviter les augmentations d’impôts. Dans le même temps, le parti prône
la justice sociale, par exemple en augmentant les salaires minimums et le
niveau des retraites, ce qui est toutefois en contradiction avec son
orientation favorable aux classes moyennes.
Cette contradiction n’est pas
résolue au sein de la BSW, mais elle est masquée par des priorités. Depuis sa
création, la “raison économique” a toujours occupé la première place, avant
même des thèmes comme la "justice sociale" ou le travail. Cela se
reflète également dans le programme électoral pour le Bundestag, qui commence
par un “come-back pour l’économie allemande”, avant que le deuxième chapitre ne
traite de la justice sociale. Cet ordre peut être interprété comme une décision
stratégique d’un nouveau parti qui souhaite se démarquer - notamment de la
gauche en crise - et qui reste volontairement vague sur le plan programmatique
afin de gagner le plus de voix possible dans différents camps politiques. Le
fait de se décrire comme le représentant d’un “conservatisme de gauche”, comme
l’a formulé Wagenknecht, renforce le caractère d’un parti “attrape-tout”.
Le programme politico-économique de
la BSW reflète également le changement idéologique de la fondatrice du parti.
Dans ses publications, Wagenknecht est passée de ses débuts socialistes au sein
de la Plateforme communiste du PDS et de ses convictions marxistes, qui ont
marqué par exemple son livre “Kapitalismus im Koma” (2003) ainsi que des
travaux sur la théorie marxienne de la valeur travail, à des approches
ordolibérales. Cela apparaît clairement dans ses livres ultérieurs tels que “Freiheit
statt Kapitalismus” (2011) et “Reichtum ohne Gier” (2016). Cette transformation
idéologique marque également l’orientation fondamentale de la politique
économique de la BSW, qui se distingue clairement de la politique de classe et
du programme social-démocrate de gauche de la gauche.
Néanmoins, une certaine évolution
se dessine au sein de la BSW. Alors que dans la phase initiale, la rhétorique
était encore très axée sur les PME, les revendications concrètes du programme
électoral pour le Bundestag sont désormais davantage orientées vers les
intérêts des salariés. Le parti offre étonnamment peu aux PME. D’un côté, il
promet de réduire la bureaucratie. Cela correspond à l’expérience bien réelle
des petites entreprises, à savoir que la dérégulation profite aux grands
groupes, mais que pour elles-mêmes, le néolibéralisme s’est accompagné d’un
nombre croissant de réglementations. D’autre part, il y a la promesse des
conséquences macroéconomiques possibles d’une politique conjoncturelle
intérieure plus forte. La solution proposée pour sortir de la crise économique
- le soi-disant retour de l’économie allemande - repose sur un mélange d’investissements
dans l’avenir et d’augmentation de la demande agrégée.
La contradiction fondamentale
entre l’orientation de la politique économique et l’accent mis sur la classe
ouvrière demeure cependant. La BSW veut- elle être un parti ordolibéral dans l’intérêt
de la classe moyenne, ce qui le mettrait en concurrence avec le FDP et l’AfD ?
Ou veut-il être un parti de la classe ouvrière ? Cette question est centrale
pour l’orientation stratégique et le développement futur de la BSW. Elle reste
pour l’instant sans réponse.
La BSW tente de traiter la
contradiction entre la raison économique et la justice sociale en soulignant le
lien évident entre la crise économique actuelle et les conséquences de la
gestion de la guerre en Ukraine par le gouvernement fédéral. Une préoccupation
centrale est de réduire les coûts énergétiques pour l’industrie et les ménages.
Pour cela, la BSW propose d’entamer des négociations avec la Russie après un
accord de paix diplomatique en Ukraine, afin que la partie encore
opérationnelle du gazoduc Nord Stream soit à nouveau utilisée pour les
livraisons de gaz en provenance de Russie. L’objectif est de réduire la
dépendance vis-à-vis du gaz de schiste coûteux en provenance des USA, qui pèse
sur la compétitivité de l’industrie et sur le coût de la vie des ménages.
D’autres mesures prises par le
gouvernement actuel, telles que la loi sur le chauffage et la tarification du
CO2, qui, selon la BSW, font peser les coûts de la protection du climat de
manière inégale sur les individus, doivent également être retirées. Le parti
reconnaît néanmoins la nécessité de protéger le climat et demande des
investissements dans les technologies d’avenir. En matière de politique
fiscale, la BSW plaide pour la réintroduction de l’impôt sur la fortune et une
réforme du frein à l’endettement, à l’instar de Die Linke, du SPD, de l’Alliance
90/Die Grünen et d’une partie de l’Union - non pas pour augmenter les dépenses
d’armement, mais pour financer des projets sociaux et économiques.
La croissance économique, la BSW
l’espère surtout en renforçant la demande intérieure. Le parti réclame entre
autres un salaire minimum plus élevé de 15 euros, une augmentation des
conventions collectives et une plus grande cogestion au sein des entreprises,
ce qui la rapproche des positions du SPD et de La Gauche. L’État social doit
être renforcé : Il est prévu de réformer les retraites en vue d’une assurance
citoyenne à laquelle cotiseraient également les fonctionnaires. En matière de
politique de santé, une caisse d’assurance maladie obligatoire doit également
être introduite sous forme d’assurance citoyenne, couvrant des prestations
supplémentaires telles que les prothèses dentaires et les lunettes. En outre, la
BSW demande un système de soins dans lequel les coûts seraient pris en charge
par les pouvoirs publics.
Il est frappant de constater que
la BSW dirige désormais l’idée de la méritocratie moins fortement contre les
bénéficiaires du revenu citoyen que contre les bénéficiaires de revenus non
performants issus de capitaux boursiers ou immobiliers. L’objectif est un pays « où
les travailleurs, et non les héritiers, sont récompensés ».
En matière de politique du marché
du travail et de politique sociale, la BSW se positionne ainsi à gauche du SPD,
notamment par rapport à sa pratique gouvernementale. Le programme semble en
grande partie classiquement social-démocrate et réformiste et s’engouffre dans
le vide laissé par le SPD. En même temps, le programme apparaît en grande
partie comme une version édulcorée de l’ancien programme du parti et de l’actuel
programme électoral du Parti de gauche moins une systématique globale. En
effet, Die Linke, qui se rapproche lentement de la barre des 5 % et mise sur
une entrée tout à fait réaliste au Bundestag grâce à au moins trois mandats
directs, propose toujours des concepts plus élaborés, même si sur certains
points, il existe encore (ou à nouveau) des recoupements programmatiques
importants.
La contradiction entre l’orientation
vers les PME d’une part et la classe ouvrière d’autre part va s’accentuer pour la
BSW dans les années à venir, car celles-ci seront probablement marquées par de
durs affrontements de classe, notamment par une lutte de classe accrue par le
haut. La tentative de la BSW de s’adresser à la fois aux PME et aux salariés
sera mise à rude épreuve dans le contexte de l’“Agenda 2030” annoncé par le nouveau
chancelier putatif Friedrich Merz (CDU). Ces plans comprennent des mesures
telles que des réductions d’impôts pour les entreprises et les personnes
aisées, un démantèlement social, une retraite “volontaire” à 70 ans, des luttes
pour le maintien du salaire en cas de maladie et une extension du temps de
travail normal à 42 heures par semaine.
Visions illusoires
Dans cette situation, le « modèle
allemand de la fin du XXe siècle » propagé par la BSW, dans lequel
règne l’harmonie des classes et où le capital profite de l’État social , s’avère
être une dangereuse illusion. La crise actuelle du modèle d’exportation
allemand - due à la somnolence du passage à l’électromobilité, à la concurrence
croissante de l’étranger et à l’inflation liée aux prix de l’énergie en raison
de la guerre économique usaméricaine contre la Chine et de la guerre en Ukraine
- rend cette idée irréaliste.
Ce qui sera décisif, ce sont les
lignes de front et les antagonismes que la BSW ouvrira dans le débat public.
Wagenknecht a souvent formulé sa critique du gouvernement de coalition “feu
tricolore” [SPD, FDP, Verts] et des conséquences de la guerre et de la crise
dans une perspective de classe moyenne. Ce faisant, elle voit la contradiction
principale entre l’Allemagne et les USA, mais moins celle entre les classes.
Cela pose problème, car les PME apparaissent souvent comme les adversaires les
plus véhéments des syndicats, des comités d’entreprise, des conventions
collectives régionales, des salaires minimums, des impôts et de la
redistribution. Leur dépendance structurelle vis-à-vis du grand capital et leur
position dans la lutte concurrentielle font d’elles une base peu fiable pour un
parti qui souhaiterait également défendre les intérêts des travailleurs.
Certains observateurs considèrent
que la mise en avant de vagues intérêts nationaux, comme l’exprime le slogan
central de la BSW « Notre pays mérite mieux », n’est ni une
rhétorique populiste ni une stratégie durable, mais une alliance temporaire
entre le capital non monopoliste et les salariés. Même dans un tel contexte, la
perspective des salariés pourrait être défendue plus clairement. Or, c’est
précisément ce que Wagenknecht omet souvent de faire, comme l’a critiqué
Torsten Teichert, ancien social-démocrate, devenu par la suite politicien de Die
Linke et qui a entre-temps quitté le BSW.
Dans la critique nécessaire de l’alliance
étroite du gouvernement fédéral avec les USA, il est important d’utiliser des
formulations précises afin de ne pas tomber dans des discours nationalistes qui
masquent l’antagonisme de classe à l’intérieur et attisent les illusions
politiques sur un nouveau compromis de classe dans une situation de crise.
Verticalisme contre capacité d’action
La deuxième contradiction occupe
également la BSW depuis sa création : celle qui existe entre la forme choisie
pour le parti et les exigences d’une force politique capable d’agir. Les
fondateurs du parti ont opté pour une structure verticale stricte, organisée du
haut vers le bas. Il ne s’agit toutefois pas d’un retour au modèle marxiste-léniniste
du parti d’avant-garde ou de cadres. Le caractère autoritaire et hiérarchique
du parti n’est pas motivé par l’idéologie, mais résulte plutôt d’une nécessité
pragmatique.
Il résulte des conditions
particulières qui ont permis l’émergence même de la BSW. Le parti n’aurait
probablement pas existé si nous n’étions pas dans un moment propice au
populisme, caractérisé par la conjonction de trois évolutions : une crise
économique, une crise politique et une méfiance croissante d’une partie
significative de la population envers les partis établis. De plus en plus de
personnes se détachent des partis traditionnels et cherchent des alternatives -
comme la BSW.
Mais une telle situation de
départ entraîne également des défis spécifiques pour les partis populistes.
Parmi les nombreuses personnes en recherche qui servent de surface de
projection à une nouvelle force politique comme la BSW, on trouve souvent des
personnes qui n’ont été politisées qu’au moment de la crise. Ces personnes sont
souvent inexpérimentées sur le plan politique et n’ont pas de vision du monde
solide. Beaucoup ont été politisées par la gestion sociale de la pandémie de coronavirus
– la BSW demande une commission d’enquête sur la politique pandémique du
gouvernement, des indemnités pour les victimes de la vaccination, etc. De plus,
la BSW - comme tout nouveau parti - est confronté à des aventuriers, des intrigants
et des fouteurs de merde, qui représentent un potentiel de perturbation
considérable pour le projet du parti.
Pour faire face à de tels défis,
la BSW a mis en place des règles strictes concernant la composition de ses
membres. Les demandes d’adhésion doivent être approuvées par le conseil d’administration
et peuvent être refusées sans justification. En outre, un délai d’opposition d’un
an a été introduit pour les adhésions, afin de pouvoir agir ultérieurement
contre les membres indésirables. Ce contrôle strict a pour conséquence que le
nombre de membres du parti est très faible. Selon ses propres informations, la
BSW compte 25 000 soutiens, mais seulement environ 1 100 membres.
La composition du noyau interne
du parti reflète également ce besoin de contrôle. Sahra Wagenknecht, marquée
par les conflits internes acharnés au sein du Parti La Gauche, a créé un
environnement d’affidés qui se caractérise en premier lieu par la loyauté et
moins par des convergences idéologiques.
Cette approche comporte toutefois
des défis. D’une part, la BSW veut tenir à l’écart du parti ceux qui pourraient
mettre le projet en péril. D’autre part, elle doit maintenir l’enthousiasme et
l’engagement militant - une tâche qui ne peut guère être accomplie sans une
base plus large. Les flyers ne se distribuent pas tout seuls, des stands d’information
doivent être mis en place et tenus, des affiches électorales doivent être collées.
Même la BSW, qui bénéficie de quelques dons individuels très importants, ne
peut pas compter à long terme sur des forces rémunérées. Après les campagnes
électorales passées et l’organisation de deux congrès du parti, les millions de
dons pourraient être en grande partie épuisés.
Cette contradiction a déjà des
conséquences négatives. Le mécontentement grandit, même parmi les membres
éminents du parti. Ainsi, le député européen BSW Friedrich Pürner a critiqué
dans une interview au Spiegel l’admission restrictive des membres, la
qualifiant de “catastrophique” : « On doit travailler et payer pour le
parti, mais on ne peut pas être membre ». Les querelles internes autour de
différentes associations BSW à Hambourg sont également l’expression de ce
conflit. Il semble que le parti ait actuellement du mal à mobiliser sa base et
ses partisans. Jusqu’à présent, seuls quelques événements ont été annoncés pour
la campagne électorale, et il n’y a plus eu de mobilisation de masse - par
exemple contre la politique ukrainienne du gouvernement fédéral - depuis
longtemps. La BSW tente de désamorcer cette contradiction en assouplissant les
règles strictes d’adhésion. Lors du congrès du parti à Bonn, Oskar Lafontaine a
annoncé vouloir ouvrir davantage le parti aux personnes qui le soutiennent.
Anti-establishment contre participation à des gouvernements régionaux
La troisième contradiction réside
dans l’autoprésentation simultanée de la BSW en tant que parti
anti-establishment et la volonté formulée d’assumer des responsabilités
gouvernementales. C’est surtout dans le traitement des mesures Corona, dans la
guerre en Ukraine et dans la critique des crimes de guerre du gouvernement
israélien et de son soutien par le gouvernement fédéral que la BSW peut se
positionner comme une véritable alternative aux partis établis. Dans ces
domaines, le parti donne l’impression d’être rebelle et inadapté. C’est surtout
sur la question de la paix que la BSW apparaît, pour de nombreux anciens
fonctionnaires et électeurs de Die Linke, comme le parti pour la paix le plus
conséquent, libre de l’attitude d’opposition “oui, mais” de l’organisation mère.
Pour de nombreux anciens électeurs de Die Linke qui ont soutenu la BSW pour la
première fois lors des élections européennes de l’année dernière, le
comportement des anciens dirigeants de Die Linke en est la preuve : alors que
la tête de liste sans étiquette Carola Rackete a voté en faveur de nouvelles
livraisons d’armes à l’Ukraine, l’ex- président du parti Martin Schirdewan s’est
abstenu - un acte qui a été perçu comme un abandon d’une politique de paix
conséquente.
Mais la BSW a souligné sa volonté
de participer aux gouvernements de Länder, notamment lors des campagnes
électorales en Saxe, en Thuringe et dans le Brandebourg. Cette volonté, qui n’était
peut-être que rhétorique au départ, est rapidement devenue réalité : en
Thuringe et dans le Brandebourg, la BSW a effectivement assumé des
responsabilités gouvernementales. Cela est sans doute moins dû à l’enthousiasme
des partenaires de coalition potentiels pour le nouveau projet qu’au fait que,
compte tenu du fort score de l’AfD aux trois élections, il n’aurait guère été
possible d’obtenir des majorités en dehors d’alliances avec l’extrême droite.
Le fait que la BSW soit désormais aux affaires devrait également être lié au
soutien de ses propres partisans. Selon une enquête menée par ARD-Deutschlandtrends
peu avant les élections régionales en Saxe et en Thuringe, 99 % des
partisans de la BSW au niveau national étaient favorables à une participation à
un gouvernement régional. Dans le même temps, Wagenknecht s’est privée de sa
propre position de négociation lorsque, le soir des élections, elle a elle-même
et sans nécessité écarté la possibilité de tolérer un gouvernement minoritaire
en déclarant à la télévision que les Länder est-allemands avaient besoin d’un
gouvernement stable.
Le double rôle de la BSW, à la
fois parti de gouvernement et alternative populiste anti-establishment
crédible, recèle cependant une contradiction insoluble. La BSW hérite ainsi en
quelque sorte d’une contradiction de son ancien parti mère, Die Linke, dont la
résistance au feu tricolore a été freinée avant les élections par des espoirs
illusoires d’un gouvernement fédéral “rouge-rouge-vert” et ensuite par
la force des fédérations régionales dans lesquelles Die Linke gouverne ou a
gouverné avec le SPD et les Verts. Pour la BSW, la contradiction de l’establishment
pourrait également être une cause de son bas niveau actuel dans les sondages.
Depuis les élections régionales dans les Länder est-allemands en septembre
dernier, où la BSW se situait encore à environ neuf pour cent au niveau
national, les valeurs ont chuté de manière presque linéaire. L’aggravation de
ce conflit interne semble peser durablement sur le parti.
Socio-économie contre choc des cultures
L’autodésignation de la BSW comme
force conservatrice de gauche, souvent entendue surtout au début, repose sur l’hypothèse
qu’il existe en Allemagne un déficit de représentation : un groupe de personnes
plutôt conservateur sur les questions sociopolitiques, mais de gauche sur les
questions socio-économiques. Cette thèse, longtemps débattue en sciences
politiques, a été l’une des conditions centrales de sa fondation.
Indépendamment du bien-fondé de cette hypothèse et de la question de savoir si
l’ampleur réelle de cet écart de représentation correspond aux attentes des politologues,
le fait de se concentrer sur les positions conservatrices en matière de
politique sociétale et sur les positions sociales-démocrates (de gauche) en
matière socio-économique comporte le risque d’une nouvelle contradiction.
La politique migratoire est un
sujet particulièrement sensible. Au début, celle-ci jouait un rôle secondaire
au sein de la BSW, mais elle est devenue une priorité à partir de l’été 2024.
Outre les thèmes de la guerre en Ukraine, de l’économie et du social, la
politique migratoire a été reprise activement et à plusieurs reprises,
notamment par Wagenknecht. En juillet 2024, elle a durci sa rhétorique en
parlant de “bombes à retardement” à propos des demandeurs d’asile gravement
criminels. Sur le plan programmatique également, la BSW défend ici des
positions qui sont plutôt à classer à droite : ainsi, le parti demande que les
procédures d’asile se déroulent autant que possible en dehors de l’UE et que
les immigrants gravement criminels soient refoulés et, si nécessaire, expulsés.
Aucun droit de séjour ne doit être accordé aux ressortissants de “pays tiers”
[hors UE et Suisse] et il est souligné que l’Allemagne a besoin d’un “répit” par
rapport à l’immigration incontrôlée.
En se concentrant de plus en plus
sur les thèmes de la politique migratoire, la BSW se place dans l’arène
politique de l’AfD et reprend les champs de discours de celle-ci. Cette
orientation provoque également des tensions au sein du parti. D’une part, les
représentants de la BSW les plus proches des syndicats et les plus à gauche
misent notamment sur la politisation des conflits, c’est-à-dire sur les
conflits de classe entre le ceux d’en haut et ceux d’en bas D’autre part, il y
a une tendance à lier la question sociale à la question de la migration.
Wagenknecht a par exemple mis en relation les coûts mensuels des réfugiés - par
exemple pour les prestations en espèces, le logement et l’infrastructure - avec
la retraite d’une femme « qui a travaillé dur toute sa vie et a élevé deux
enfants » [exemple classique des discours de l’extrême-droite en
Europe, notamment Vox en Espagne, NdT].
Au-delà de la gauche et de la droite ?
Enfin, la cinquième contradiction
réside dans l’auto-description du parti comme se positionnant au-delà des
catégories de gauche et de droite, considérées comme dépassées, et le problème
d’un manque de clarté sur ce que le parti représente réellement. C’est
justement sur le thème de la « gauche et de la droite » que règne un
désaccord considérable, même au sein du parti. Aujourd’hui, gauche signifie
souvent tout et rien, y compris des choses opposées. Mais la BSW ne veut pas
non plus être “socialiste”. Christian Leye, secrétaire général de la BSW, l’a
qualifiée de parti de gauche au sens classique du terme dans une interview
accordée à Neues Deutschland - Der Tag. Une telle classification est
toutefois en contradiction avec l’auto-classification que l’ancienne députée de
Die Linke au Bundestag, Sabine Zimmermann, a effectuée lors de la campagne
électorale du Land de Saxe, lorsqu’elle a déclaré - en s’emmurant ainsi dans l’establishment
- que l’on se situait « à droite du SPD et à gauche de la CDU ».
Cette désorientation politique se
manifeste également dans l’approche contradictoire de l’AfD. Au début, la BSW
se positionnait comme une “alternative sérieuse” au parti d’Alice Weidel et de
Björn Höcke. Wagenknecht, en particulier, a souligné la différence entre ceux
qui, au sein de l’AfD, sont considérés comme des fascistes et ceux qui, selon
elle, ne sont pas d’extrême droite. En février 2024, Wagenknecht a déclaré à
propos d’Alice Weidel que la coprésidente de l’AfD « ne défend pas des
positions d’extrême droite, mais des positions conservatrices et économiques
libérales ». Weidel tient certes des discours agressifs, mais Wagenknecht
ne voit pas d’idéologie völkisch [national-populiste]
chez elle.
Alors que Wagenknecht et ses
compagnons de route avaient misé, dans la phase de fondation, sur le fait de ne
pas s’attaquer à l’AfD, mais de se présenter comme une opposition résolue aux
Verts, l’AfD semble désormais avoir été choisie comme adversaire stratégique
principal de la BSW dans la phase chaude de la campagne électorale pour le
Bundestag. Quoi qu’il en soit, l’AfD a également été durement attaquée lors du
congrès fédéral du parti à Bonn.
Ce changement de cap pourrait s’expliquer
par les résultats actuels des sondages : Alors que la BSW perd continuellement
des voix depuis septembre, l’AfD enregistre des valeurs en hausse. Avec 21%
actuellement, elle n’a aucun souci à se faire pour entrer au Bundestag -
contrairement à la BSW qui doit craindre pour son existence.
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