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01/01/2024

RAÚL ZIBECHI
L’EZLN, 30 ans après le soulèvement : bâtisseur et inspirateur d’autonomies

Raúl Zibechi, Nacla, 22/12/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

English Zapatistas at 30: Building and Inspiring Autonomy
Italiano
Zapatistas: da trent’anni c’è un mondo nuovo

Pendant des décennies, les zapatistes ont servi de guide aux luttes menées sur l’ensemble du continent. Au milieu du chaos climatique et de la guerre sans fin, ils continuent d’imaginer et de construire des mondes meilleurs.

 

“C’est dans nos cœurs que l’horizon prend racine” (Dante Aguilera Benitez pour le Taller de Gráfica Pesada Juan Panadero).

Le soulèvement de l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN), il y a 30 ans, a réussi à placer l’autonomie au centre des objectifs de certains mouvements sociaux d’Amérique latine. Jusqu’alors, il n’existait pas de courant politique et culturel orienté dans cette direction, comme c’est le cas aujourd’hui dans la plupart des pays de la région latino-américaine. Il existait tout au plus des positions autonomistes inspirées de l’“opéraïsme” italien qui a donné naissance à l’“autonomisme” européen. Ce courant, qui a pris forme dans les analyses des philosophes italiens Antonio Negri et Mario Tronti, n’a jamais eu de poids réel dans les luttes et les mouvements latino-américains, et son influence s’est concentrée dans les universités et parmi les intellectuels marxistes.

L’EZLN a été créée en 1983 dans les régions indigènes du Chiapas. Pendant dix ans, elle s’est enracinée dans les villages et, après une vaste consultation de quelque 500 communautés, elle a décidé d’entrer en guerre, ce qui a donné lieu au soulèvement du 1er janvier 1994, le jour même de l’entrée du Mexique dans l’accord de libre-échange (ALENA). La guerre a duré moins de deux semaines, la société civile s’étant mobilisée pour exiger la paix et une période de dialogue s’étant ouverte entre le gouvernement et l’EZLN.

Le zapatisme a non seulement placé le débat sur l’autonomie au centre de sa pensée et de sa pratique politique, comme en témoignent les accords de San Andrés négociés en 1996 avec le gouvernement mexicain, mais il a également mis en avant le protagonisme des peuples originaires, qui sont les sujets les plus importants de la lutte pour l’autonomie.

Les rencontres internationales ont joué un rôle important dans la diffusion de la pensée de l’EZLN, tout comme les innombrables communiqués dans lesquels l’alors sous-commandant insurgé Marcos racontait des scènes de la vie des communautés et des miliciens et miliciennes du mouvement. La Rencontre Intercontinentale pour l’Humanité, qui s’est tenue à La Realidad en 1995, a réuni des centaines de personnes du monde entier, avec une forte présence de collectifs de jeunes Européen·nes de tendance libertaire et autonomiste.

Le fait que le zapatisme s’adresse aux groupes les plus divers de la société, mais surtout à la jeunesse urbaine rebelle (gays, lesbiennes, précaires et chômeurs) et qu’il n’utilise pas les concepts traditionnels de la gauche tels que le “prolétariat”, la “lutte des classes” et la “prise du pouvoir”, était extrêmement attrayant pour les secteurs déjà fatigués du langage monotone de la gauche.

L’influence du zapatisme en Amérique latine peut être détectée à deux niveaux : l’un plus directement lié aux militants les plus actifs et les mieux formés des nouveaux mouvements sociaux - tels que les piqueteros argentins, des secteurs de l’éducation populaire, des jeunes critiques et des artistes - et, deuxièmement, plus indirectement et transversalement dans les mouvements des peuples opprimés, en particulier les indigènes et les afro-descendants.

Les traces du zapatisme se retrouvent surtout dans les mouvements les moins institutionnalisés. D’une certaine manière, une grande partie des nouveaux mouvements ont été attirés par trois questions centrales qu’ils trouvent dans le zapatisme : le rejet de la prise du pouvoir d’État et l’option de créer leurs propres pouvoirs, l’autonomie et l’autogestion, et la façon de comprendre le changement social comme la construction d’un nouveau monde au lieu d’une transformation du monde existant.

L’influence éthique et politique du zapatisme, ainsi que l’échec des révolutions centrées sur la prise de pouvoir et le changement “par le haut”, ont conduit quelques militants à la conviction que le changement doit être lié à la reconstruction des liens sociaux que le système détruit quotidiennement.

Membres de l’EZLN au Congrès national indigène 2016 (Mariana Osornio / Wikimedia Commons / CC BY-SA 4.0)

 

“El paso del caracol” [Le rythme de l’escargot] (Dante Aguilera Benitez pour l’Atelier graphique lourd Juan Panadero)

La création de municipalités autonomes et de conseils de bon gouvernement, récemment démantelés par l’EZLN elle-même, a montré qu’il est possible de se gouverner différemment, sans créer ou reproduire des bureaucraties permanentes comme l’ont fait les révolutions réussies. Attirés par leurs particularités, des milliers d’activistes du monde entier, dont une grande majorité d’Européens, sont venus au Chiapas pour connaître de première main la réalité zapatiste et y ont contribué en faisant don de ressources matérielles.

Il serait erroné de croire que le zapatisme influence ou oriente d’une manière ou d’une autre toute cette variété de collectifs. Plus d’un millier de groupes ont soutenu le Tour pour la Vie, organisé en 2021 dans différents pays et régions d’Europe, pour les écouter et fraterniser. Je pense qu’il est plus approprié de parler de confluences, car des collectifs se sont formés et ont grandi dans le monde entier, qui revendiquent l’autonomie comme pratique politique, en se référant au zapatisme, sans aucun doute, mais pas dans une relation de commandement et d’obéissance.

Les mouvements féministes, les mouvements de jeunes précaires et chômeurs, les entreprises autogérées qui se multiplient dans le monde entier, ont trouvé dans le zapatisme une source d’inspiration pour leur détermination à créer du nouveau, leur rejet des institutions étatiques et des partis de gauche. Si les causes des rébellions ont des caractéristiques différentes, il y a partout un profond ras-le-bol du système dominant et de ses conséquences sur les jeunes, telles que la précarité de l’emploi, l’absence de perspectives de vie décente et les persécutions policières contre les contestataires.

Zapatistes contre l’armée mexicaine lors de la procession qui a transporté le corps au cimetière de Guadalupe Méndez López, tuée par des éléments de la Sécurité Publique (SP), Chiapas, janvier 2005 (Oriana Eliçabe / Flickr / CC BY-NC-SA 2.0)

Peuples autochtones  et noirs

Au cours des dernières décennies, plusieurs peuples ont réclamé leur autonomie ou l’ont construite par des actes. Les peuples indigènes sont à l’avant-garde de ce processus, notamment les Mapuches du Chili et de l’Argentine, ainsi que les Nasas et les Misak du Cauca en Colombie. Plus récemment, les peuples amazoniens sont entrés de plain-pied dans la dynamique de l’autonomie, de même que certains palenques et quilombos noirs.

Le premier groupe autonomiste mapuche a été créé en 1998, la Coordinadora Arauco-Malleco (CAM), qui a incarné une nouvelle forme de politique en menant des actions directes contre les entreprises forestières dont les plantations de pins étouffent les communautés. Aujourd’hui, il existe au moins une douzaine de collectifs mapuches qui se réclament de l’autonomie.

Les plus importants sont le CAM, Resistencia Mapuche Lafkenche (RML), Resistencia Mapuche Malleco (RMM), Alianza Territorial Mapuche (ATM) et Weichán Auka Mapu [Lucha del Territorio Rebelde], qui ont encouragé une vague de récupération de terres estimée à 500 territoires ou domaines. Les plus radicalisés sont Weichan Auca Mapu (WAM) et Resistencia Lafkenche, ainsi que le CAM, qui se distinguent par leurs actions directes contre l’industrie forestière. Il existe également des organisations de femmes mapuches.

En Colombie, le Conseil régional indigène du Cauca (CRIC) a été créé en 1971 dans le cadre d’un processus de récupération des terres. Il compte aujourd’hui 84 resguardos [réserves] dans le Cauca et 115 cabildos [communes] appartenant à huit groupes ethniques. Ils gèrent des programmes de santé et d’éducation avec le soutien de l’État, ont mis en place leurs propres formes économiques telles que des entreprises et des magasins communautaires, des associations de producteurs et une institution de troisième niveau, le Cecidic (Centro de Educación Capacitación e Investigación para el Desarrollo Integral de la Comunidad). Ils ont créé un système d’“auto-justice” et se gouvernent eux-mêmes par l’élection de leurs autorités par les cabildos. La Guardia Indígena (Garde indigène), une entité dédiée à la défense des territoires et des modes de vie indigènes, est la création autonome la plus importante.

Les groupes mapuches du Chili et le CRIC entretiennent des relations avec l’EZLN et sont probablement les mouvements indigènes les plus proches politiquement du zapatisme.

Rencontre de femmes zapatistes avec des femmes du monde à La Garrucha, Chiapas, 2007 (Agustine Sacha / Flickr / CC BY-NC 2.0 DEED)

Les expériences se multiplient. De même qu’au Chili, il existe plus d’une douzaine de groupes autonomistes (certaines sources parlent de 15 collectifs), dans le Cauca, la Guardia Cimarrona s’est formée parmi les Afro-Colombiens et la Guardia Campesina, toutes deux inspirées de la Guardia Indígena.

L’organisation autonomiste la plus présente est probablement l’organisation brésilienne Teia dos Povos, née il y a une dizaine d’années dans l’État de Bahia. Elle rassemble des communautés et des peuples indigènes, des paysans sans terre et des quilombolas (peuples noirs descendants de marrons), au sein d’une alliance populaire qui s’étend à plusieurs États et dont l’autonomie - et le zapatisme - est le point de référence central.

Enfin, il y a les peuples amazoniens. Dans le nord du Pérou, neuf gouvernements autonomes ont été créés depuis la formation du premier en 2015, le gouvernement territorial autonome de la nation Wampis, afin de mettre un terme à l’extractivisme pétrolier et forestier, ainsi qu’à la colonisation. Au total, ils contrôlent plus de 10 millions d’hectares et, lors d’une récente réunion à Lima, il a été assuré que six autres peuples étaient engagés dans le même processus de construction de l’autonomie.

Dans l’Amazonie légale brésilienne, 26 protocoles de démarcation autonomes ont été déployés, impliquant 64 peuples indigènes dans 48 territoires différents. Les peuples agissent ainsi face à l’inaction des gouvernements, qui sont tenus de délimiter leurs territoires en vertu de la Constitution de 1988, mais ne le font que dans de très rares cas.

Pour le reste, il convient de mentionner que des dizaines de peuples indigènes vivant au Mexique ont suivi les principes zapatistes en se réunissant au sein du Congrès national indigène (CNI), dans lequel 32 peuples luttent pour leur autonomie. En 2006, le IVe congrès du CNI a décidé de signer la sixième déclaration de la jungle Lacandone et d’exercer l’autonomie dans la pratique.


S'ils en touchent un·e, ils nous touchent tou·tes : “Miradas y Espejos” [Regards et miroirs] (Dante Aguilera Benitez pour le Taller de Gráfica Pesada Juan Panadero)

De nouvelles orientations pour continuer à être

Alors que les autonomies ne cessent de se développer dans la région latino-américaine, le zapatisme a décidé de prendre un tournant important dans son processus.

Depuis le 22 octobre 2023, l’EZLN a publié une série de communiqués annonçant d’importants changements pour faire face à la nouvelle étape de l’effondrement systémique et environnemental. Les Conseils de bon gouvernement et les Municipalités autonomes, structures organisationnelles créées il y a deux décennies et symbole de l’autonomie zapatiste, cesseront de fonctionner. Au lieu d’une trentaine de municipalités autonomes, il y aura des milliers de structures de base, des gouvernements locaux autonomes (GAL) et des centaines de collectifs de gouvernements autonomes zapatistes (CGAZ), là où il y avait auparavant 12 conseils de bon gouvernement.

Les décisions qu’ils ont prises ont un horizon de 120 ans, soit sept générations. L’EZLN note qu’il y aura des guerres, des inondations, des sécheresses et des maladies et que, par conséquent, “au milieu de l’effondrement, nous devons regarder loin devant nous”.

Ils ont procédé à une autocritique du fonctionnement des municipalités et des conseils, concluant que les propositions des autorités n’étaient plus prises en compte et que les avis des citoyens ne parvenaient pas aux autorités. En fait, ils disent que c’était une pyramide qui fonctionnait et c’est pourquoi ils ont décidé de la couper.

Le point le plus important est peut-être qu’ils ont l’intention d’“être la bonne semence” d’un monde nouveau qu’ils ne verront pas, de “léguer la vie” aux générations futures au lieu de la guerre et de la mort.

« Nous pouvons déjà survivre à la tempête en tant que communautés zapatistes. Mais maintenant, il ne s’agit pas seulement de cela, mais de traverser cette tempête et d’autres à venir, de traverser la nuit et d’arriver à ce matin, dans 120 ans, où une fille commencera à apprendre qu’être libre, c’est aussi être responsable de cette liberté », poursuit le communiqué.

Semer sans récolter, sans s’attendre à récolter les fruits de ce qui a été semé, est la plus grande rupture connue avec l’ancienne façon de faire de la politique et de changer le monde. C’est une éthique politique anti-systémique que le zapatisme nous offre comme un cadeau à valoriser dans toute sa formidable dimension.


31/12/2023

ALEX ANFRUNS
Le Niger dans une perspective historique anticoloniale

Alex Anfruns, 29/12/2023
Original
Níger bajo una perspectiva histórica anticolonial
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Alex Anfruns est l’auteur du livre Niger: ¿Otro Golpe de Estado o la Revolución Panafricana ? [ Niger : un coup dÉtat de plus ou la révolution panafricaine ?]. Pendant quatre ans, il a publié avec Olivier Ndenkop le mensuel Journal de l’Afrique. Il est spécialisé dans l’histoire du droit au développement en Amérique latine et en Afrique. Il a travaillé comme analyste politique pour Telesur, Rusia Today en español et Abya Yala TV. Après avoir vécu en Espagne, en France et en Belgique, il enseigne actuellement à Casablanca et mène des recherches sur les liens thématiques entre les littératures hispanique et arabe et sur le droit au développement dans une perspective historique panafricaine.  @AlexAnfruns

L’actuel gouvernement nigérien du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP), arrivé au pouvoir le 26/07/2023 en renversant le fantoche Mohammed Bazoum, allié des Français, est venu avec la volonté de s’inscrire dans une lutte historique, la lutte anticoloniale après les Indépendances. Le néocolonialisme est une réalité. Ce qui se matérialise aujourd’hui, à travers l’Alliance des États du Sahel (Mali, Niger, Burkina Faso), c’est une coopération régionale en faveur de la souveraineté qui ouvre la porte à d’autres partenaires comme la Russie et la Chine.


Avant d’analyser le cas du Niger et de l’Alliance des États du Sahel, il est nécessaire de rappeler brièvement l’histoire des luttes anticoloniales. Cette nouvelle génération panafricaine n’est pas née du néant. Elle s’inscrit dans une longue histoire de luttes anticoloniales. Depuis la conférence de Berlin, à la fin du XIXe siècle, les puissances européennes ont tenté de se partager le gâteau du continent africain, parce qu’à l’époque, elles avaient déjà jeté leur dévolu sur ses formidables ressources. Les sociétés africaines sont déstructurées depuis des siècles, notamment par l’esclavage, et la colonisation française est bien implantée en Algérie. D’autres régions sont envisagées : c’est ce que Lénine analysait comme « l’impérialisme, stade suprême du capitalisme ». À cette époque, à la fin de la première guerre mondiale, les puissances européennes victorieuses se partagent les colonies.

Une gravure représentant Abdelkrim Al Khattabi à cheval dirigeant les rebelles du Rif contre les forces espagnoles, Maroc, années 1920 ; Apic/Getty Images

Mais elles ne s’attendaient pas à ce que la lutte anticoloniale oppose une forte résistance, si forte qu’elle a même eu un impact sur les sociétés européennes. Cette résistance à la colonisation du nord du Maroc, notamment lors de la guerre du Rif, s’est manifestée en France, mais aussi en Espagne. Des manifestations d’opposition à l’envoi de troupes espagnoles ont eu lieu. En outre, Abdelkrim Al Khattabi a mené une résistance très vigoureuse contre l’occupation, contre la colonisation espagnole. La bataille d’Annual, qui s’est déroulée en août 1921, a été un événement décisif. Bien que, d’un point de vue eurocentrique, elle soit connue sous le nom de « désastre d’Annual », du point de vue africain, il s’agit d’un exemple clair de victoire anticoloniale. Et ce fut aussi une leçon que les peuples africains pouvaient s’organiser eux-mêmes, en innovant dans leur stratégie pour vaincre les troupes coloniales. Cette victoire a tellement bouleversé la donne que la France a dû venir en aide à son concurrent, le voisin espagnol colonisateur qui exerçait un protectorat sur le Nord du Maroc :  ils furent contraints de s’allier pour vaincre le dirigeant de la guérilla rifaine !

 

Le campement espagnol à Annual après sa prise par les Rifains, Maroc, 21 juillet 1921. Photo12/UIG via Getty Images

Puis, après la Seconde Guerre mondiale, une autre phase s’est ouverte. Lorsque l’on parle de la Libération de l’occupation nazie de la France, les combattants maghrébins ou ceux des autres pays africains colonisés ne sont pas appréciés à leur juste valeur et sont même souvent oubliés. En réalité, la participation des soldats des régions colonisées a été très importante. Mais leur reconnaissance après la Libération n’a pas été à la hauteur. Surtout, il est très important de garder à l’esprit qu’une fois la Libération intervenue en mai 1945, une très forte répression s’est immédiatement abattue sur les colonies françaises, comme l’Algérie ou Madagascar, faisant des milliers de victimes. En effet, ceux qui croyaient que la France représentait le progrès face à la barbarie nazie se sont réveillés avec une réalité bien différente. Aujourd’hui encore, à Sétif, en Algérie, le souvenir de ces massacres est très présent. Après la Seconde Guerre mondiale, la lutte anticoloniale a donc continué !

Cette lutte a donné naissance au Front de libération nationale algérien (FLN) en novembre 1954, qui était la matérialisation de décennies de souffrance du peuple algérien sous la colonisation. Les crimes du colonialisme doivent être rappelés, parce qu’ils dépassent complètement la conception de ce qu’est l’humanité, parce que le colonialisme est brutal : il l’était et l’est encore, comme nous le voyons dans d’autres arènes. Il faut le dénoncer et s’en souvenir. La résistance anticoloniale du Front de libération nationale algérien est arrivée à vaincre le colonialisme français en 1962. C’est ainsi qu’a culminé la disparition progressive de l’empire français, qui, avec l’empire britannique, avait façonné la réalité politique au niveau mondial. À cette époque, à partir de 1946, a également eu lieu la guerre d’Indochine qui, comme nous le savons, s’est poursuivie par la guerre du Viêt Nam jusqu’en 1975. Il s’agissait d’une continuité entre le colonisateur français et celui qui allait plus tard prendre la relève, l’empire usaméricain.

 

Revenons à la question des indépendances africaines. C’est en Guinée que le leader syndical Sekou Touré a donné une formidable gifle historique aux projets de la France. Touré a dit “non”. Il ne voulait pas adhérer aux projets de la Communauté française, qui était le projet néocolonial après les Indépendances. En d’autres termes, un “Non” au projet d’établir des indépendances purement nominales, ou formelles. Et ce n’était pas seulement sa perception. Sékou Touré n’était pas le seul à rejeter l’indépendance dans le cadre d’arrangements néocoloniaux, mais il y avait la même prise de conscience ailleurs en Afrique de l’Ouest, notamment au Niger, qui est le cas que j’étudie dans mon livre (“Níger: ¿Otro golpe de Estado o la Revolución panafricana?”). En effet, il y avait Djibo Bakary, éphémère Président du Conseil (3 mois) du Niger, écarté du pouvoir pour avoir appelé à voter « non » au référendum sur la « Communauté française », puis forcé à la clandestinité et à l’exil.

Parfois, lorsque l’on parle de néocolonialisme, certains discours de propagande le présentent comme s’il s’agissait de quelque chose d’artificiel, comme s’il s’agissait de pure rhétorique. Non, il n’en est rien. Ces accords coloniaux avaient une signification très précise. Dans mon livre, j’analyse un document appelé « Accords de défense 1960-1961 », qui mérite d’être cité en raison de son intérêt. Il s’agit d’accords entre la France et les nouveaux États africains : « Les parties contractantes décident de coopérer dans le domaine des matériels de défense : hydrocarbures liquides et gazeux, uranium, thorium, lithium, béryllium, leurs minéraux et leurs composés"» Mais ce n’est pas seulement au niveau de la coopération, c’est au niveau de la défense que s’établit en réalité une relation privilégiée dans la vente de matières premières stratégiques à l’ancien maître colonial, la France. En d’autres termes, les nouveaux pays dépendants se retrouvaient pieds et poings liés. En outre, les exportations étaient restreintes. Il était interdit d’exporter vers d’autres pays, c’est-à-dire que les nouveaux États africains ne pouvaient pas coopérer librement avec d’autres partenaires, en particulier l’Union soviétique, dans ce que l’on appelait le bloc socialiste. Il s’agissait plutôt de les faire entrer dans le monde capitaliste.

 

Comme le disait Djibo Bakary, qui envisageait de suivre le chemin tracé par Sékou Touré, ce projet était « imprégné d’impérialisme ». En réalité, la France a complètement saboté cette résistance anticoloniale, notamment en distribuant des masses d’argent. Et aussi en envoyant des troupes d’Alger à Niamey, des troupes françaises, mais aussi des troupes africaines, qui avaient participé à la répression brutale en Algérie. Ainsi, le référendum qui, à l’époque, aurait pu donner au Niger une situation de véritable indépendance, a été saboté. Le résultat a été un “oui” grâce à l’ingérence de la France, une ingérence documentée par un historien néerlandais nommé Klas Van Rawel - et un autre chercheur que je cite dans mon livre, Tomas Borrel - qui explique comment le scrutin a été complètement truqué. Cela a provoqué la fuite de 40 000 paysans nigériens vers le Nigeria. Il a également causé plusieurs années de morts et de drames au Niger, car une lutte armée a éclaté à l’époque, qui a finalement été écrasée au milieu des années 1960.

 

Venons-en aux années 1970 : ce qui s’est passé au Niger à la fin de la décennie précédente, c’est la découverte de gisements d’uranium, qui était - et est toujours - une matière première stratégique d’un grand intérêt pour la France. Au Niger, entre le début des années 1970 et 1979, l’exploitation de l’uranium est passée de 9 % à 70 % des exportations. Comme je l’explique dans mon livre, la question est de savoir ce que l’exploitation de l’uranium a signifié pour l’économie et la population du Niger. À l’époque, on a tenté de renforcer le rôle de l’État en créant des entreprises publiques nationales. Cependant, lorsque le régime de Hamani Diori a tenté de renégocier le prix de l’uranium en 1974, il a été victime d’un coup d’État militaire. À l’époque, le Niger ne pouvait déjà plus utiliser ces revenus, car il s’agissait d’une matière première très précieuse. Le Niger a été empêché de se développer, car lorsqu’on aborde la question du développement en Afrique, on doit toujours tenir compte de cette relation entre l’exploitation des ressources et l’ingérence. L’histoire nous offre de nombreux exemples de cette ingérence.

 

Après l’échec de cette tentative de renégociation du prix de l’uranium, les années 1980 ont été celles de la dette. On tente alors d’imposer par la force des politiques de démantèlement de l’État par le biais du Fonds monétaire international. Il s’agissait de réduire ce que l’on appelle les “dépenses publiques” des États, du point de vue du capitalisme. C’est ce qui s’est passé dans ces années-là, empêchant de nombreux pays de progresser en matière de souveraineté et de développement. Au début des années 1990, il y a eu un processus de participation démocratique au Niger, à la suite des luttes qui ont eu lieu contre les politiques économiques du FMI. Il s’agit de luttes sociales qui ont été réduites au silence ; elles sont peu connues et devraient être davantage étudiées. En 1991, il y a eu un retour à une forme de démocratie. Mais ce n’était que des mots, car durant cette décennie, les politiques néolibérales du FMI n’ont pas été remises en cause. Il y a donc eu un processus clairement traçable qui a consisté à démanteler l’État, ce qui a empêché les Nigériens de pouvoir disposer de services de qualité, qui auraient permis à la population de sortir d’une situation de misère.  

 

Carlos Latuff

Je voudrais maintenant citer quelques chiffres sur le Niger, qui est le sujet principal de mon livre : il faut savoir que les chiffres actuels de l’extrême pauvreté sont de l’ordre de 42%. Quand on met cela en relation avec l’exploitation de l’uranium et d’autres matières premières dans ce pays et dans cette région, on ne peut s’empêcher de se poser la question : comment se fait-il qu’avec autant de richesses, avec un niveau d’exportation aussi élevé, cela ne se traduise pas par une amélioration de la population, de la situation de la population ? Lorsque je parlais de la privatisation qui s’est accentuée au Niger dans les années 1990, cela se reflète également dans les chiffres que j’analyse dans mon livre. En effet, bien que les entreprises publiques existent, elles ont été soumises à un processus de démantèlement et de privatisation. Tout d’abord, l’électricité : moins de 10 % de la population y a accès. Et ce chiffre est encore plus réduit dans les zones rurales, où l’électricité n’atteint même pas 1 % de la population. Deuxièmement, l’eau : il s’agit d’une autre ressource du Niger, que le pays possède potentiellement en raison du passage du fleuve Niger, qui est le troisième plus grand fleuve d’Afrique. Or, l’accès à l’eau est à 85 % entre les mains du secteur privé. Jusqu’à récemment, 51 % de l’eau appartenait à Veolia, une multinationale française. Puis 34 % étaient entre les mains d’acteurs privés nigériens. En d’autres termes, une fois de plus, l’accès à l’eau n’était pas garanti. Troisièmement, les communications. Si nous prenons l’exemple du réseau ferroviaire, nous retrouvons encore une fois un acteur bien connu, le groupe Bolloré, qui est une multinationale française qui a d’ailleurs été condamnée par la Cour suprême du Bénin, le pays au sud du Niger, parce qu’il y avait un projet de réseau ferroviaire transfrontalier qui intéressait les Français... Bolloré a été condamné parce qu’il n’avait pas géré ce contrat de manière légale.

En plus d’un chapitre qui étudie les effets de la privatisation sur le peuple nigérien, mon livre contient également un autre chapitre qui analyse l’histoire du point de vue des matières premières, c’est-à-dire des grands intérêts économiques. D’une part, il y a la lutte des classes : comme je l’expliquais, pour des raisons historiques, les luttes sociales n’ont pas pu arrêter l’offensive néolibérale contre les services publics. D’autre part, il y a les grands projets d’infrastructure et l’histoire des matières premières. Nous devons partir du fait que ces trois pays, le Mali, le Niger et le Burkina Faso, ont encore une économie peu diversifiée. Dans le cas du Mali, l’or représentait jusqu’à récemment 75 % des recettes d’exportation nationales. En outre, il s’agit toujours d’économies largement informelles, à hauteur d’environ 60 %. J’affirme que le secteur secondaire a été détruit d’une manière planifiée. Comment peu-on dire qu’ils n’ont pas été capables de créer les conditions pour développer l’industrie ? En réalité, c’était la volonté d’acteurs tels que le FMI et l’ancienne puissance coloniale. Il est inconcevable que 60 ans après les indépendances, cette région ne soit pas industrialisée. Certains répondront simplement par une idée fantaisiste selon laquelle les peuples africains ne peuvent pas ou sont incapables de le faire. Non, ce n’est pas le cas. Et je le montre dans mon livre en parlant de l’autre type de coopération qui a existé avec l’Union soviétique et que la Russie est en train de relancer.

Mais revenons à la question des matières premières. Au Niger, il y a le fleuve Niger, le troisième plus grand fleuve d’Afrique. Il existe un projet d’infrastructure, le barrage hydroélectrique de Kandadji, qui a été conçu il y a plusieurs décennies pour réduire la dépendance énergétique du Niger. Il permettrait de multiplier par deux la production d’électricité. Cependant, il n’y a pas eu la volonté ou la capacité de mettre en œuvre ce projet en raison d’intérêts qu’il convient d’analyser en détail. Cet état de fait remet en cause la coopération qui a prévalu depuis l’indépendance, à savoir la coopération avec la France et les pays de l’Union européenne. Il est incompréhensible que des projets d’infrastructures de développement aussi importants ne se soient pas encore concrétisés. Ils pourront certainement se concrétiser maintenant que des pays comme le Niger, le Burkina Faso et le Mali ont chassé l’ancien pouvoir, confirmant qu’il interférait dans le Sahel d’une manière contraire à leurs intérêts. Plusieurs mesures allant dans ce sens sont déjà annoncées. Parmi les projets importants, il y a non seulement le barrage, mais aussi la découverte de pétrole, puisque le Niger ne disposait pas de cette ressource jusqu’à récemment. C’est sous le gouvernement de Mamadou Tandja - qui a été renversé par un coup d’État militaire, ce qui n’est pas un hasard - qu’il y a eu une volonté claire de diversifier les partenaires du Niger afin de progresser dans l’exploitation du pétrole. Depuis 2009-2010, il y a eu cette prise de conscience que les gisements de pétrole pouvaient apporter des revenus importants au Niger. L’exportation du pétrole nigérien a été envisagée via le Bénin, à travers ce qui serait “le plus grand oléoduc d’Afrique”. Cela représenterait un revenu de plus de 4 milliards de dollars, soit 1/4 du produit intérieur brut.

 

Il est clair qu’il y a un problème si l’on voit que le Niger a des ressources formidables et qu’en même temps, il a été jusqu’à présent l’un des pays les plus appauvris de la planète. Mon livre est né de cette réalité, de la mise en relation de ces deux éléments et de la volonté d’amener le lecteur à me rejoindre dans mon hypothèse. Pourquoi ? me suis-je demandé. Quelle est la relation entre ces deux éléments ? Entre l’extrême pauvreté de 42% dans un pays comme le Niger et des ressources aussi formidables, par exemple, car c’est l’un des principaux producteurs d’uranium au monde. Il s’agit d’une matière première stratégique qui permet à un pays comme la France de se présenter comme “souveraine” en matière d’énergie grâce à ses centrales nucléaires. Il y a une relation entre ces deux facteurs que je qualifie de relation où il y a des complices et des coupables.

Le gouvernement actuel du Conseil National pour la Sauvegarde de la Patrie (CNSP), arrivé au pouvoir le 26/07/2023 en renversant la marionnette Mohammed Bazoum, allié à la France, est venu avec la volonté de participer à un combat historique, un combat anticolonial après les Indépendances. Le néocolonialisme est une réalité, et ce qui se matérialise aujourd’hui, à travers l’Alliance des États du Sahel, c’est une coopération régionale qui ouvre la porte à d’autres partenaires comme la Russie et la Chine.

Mon livre s’inscrit également en faux contre ce que prétend la propagande de l’OTAN ou des médias hégémoniques, selon laquelle la Russie et la Chine seraient toutes deux “les nouveaux colonisateurs”. Tout d’abord, s’il n’y a pas eu de développement jusqu’à aujourd’hui dans ces pays africains, alors qu’ils disposent de tant de ressources, c’est à cause de deux facteurs. Le premier est évidemment la corruption. Les nouvelles autorités nigériennes ont mis en place un organisme de lutte contre la corruption (COLDEFF) et - en plus des personnes qui ont fui le pays - toute la criminalité économique et fiscale qui s’est déroulée au fil des ans est déjà mise au jour et fait l’objet d’une enquête. L’autre raison que j’évoque provient d’une conversation que j’ai eue avec l’ancien conseiller présidentiel de l’Ouganda. Cet homme a travaillé avec des communautés paysannes dans différents pays africains comme le Zimbabwe. Il s’est spécialisé dans les questions de développement et a écrit un livre intitulé “Trade is War”. C’est un auteur ougandais d’origine indienne, Yash Tandon, qui explique quelque chose qui me semble très important. L’un des facteurs est la corruption, mais l’autre est celui dont parle Tandon. Il s’agit du type de coopération qui a été privilégié historiquement et qui, au lieu de le favoriser, a empêché le transfert de technologie au niveau mondial. Le droit au développement des pays du Sud est une question importante. Leur droit d’être libres de créer et de développer leur propre technologie. Il n’est pas facile à résoudre, car il y a le problème des brevets qui ont été progressivement introduits par le réseau d’acteurs néocolonialistes. Yash Tandon explique qu’un autre type de coopération était possible dans le passé. L’Union soviétique, par exemple, autorisait le transfert de technologies sans brevets. De cette manière, la technologie pouvait être imitée, et c’est ainsi qu’il y a eu un processus d’industrialisation dans certains pays africains, qui a ensuite été interrompu par l’offensive néolibérale. L’histoire des relations soviétiques avec le continent africain nous permet de mieux comprendre la situation actuelle.

Un projet de coopération vient d’être signé entre l’Université de Saint-Pétersbourg en Russie et 42 universités africaines. Il s’agit d’une coopération russo-africaine dont l’objectif est précisément de former les étudiants africains au développement et à la technologie. Ainsi, lorsque vous entendez cette propagande selon laquelle la Russie et la Chine seraient de nouveaux colonisateurs, vous devriez répondre sur la base d’une analyse détaillée des faits. La Russie et la Chine ne sont pas derrière ces pays en train de tirer les ficelles, elles sont à leurs côtés et les soutiennent dans la lutte pour leur souveraineté.

Bien sûr, les relations internationales sont une question d’intérêts. Mais il y a la possibilité que ces intérêts soient aussi fondés sur le respect mutuel, dans la mesure du possible. Sans être naïfs, les pays africains qui sont dans une nouvelle dynamique d’intégration régionale panafricaine ont cette conscience et cette idée claire : ils sont conscients que la situation de “nouvelle guerre froide” leur offre de nouvelles possibilités. D’abord, résoudre par leurs propres moyens le problème de la sécurité dans la zone des trois frontières. Deuxièmement, l’Alliance des États du Sahel n’envisage pas seulement une alliance militaire défensive, ce qui est crucial, mais aussi le développement d’une union monétaire et économique. Il s’agit donc d’un moment historique pour le panafricanisme.