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20/05/2025

FINTAN O’TOOLE
L’Église de Rome peut-elle évoluer ?

La grande question pour le pape Léon XIV est de savoir s’il achèvera la mission du pape François de rendre l’Église catholique moins tyrannique.

Fintan O’TooleThe New York Review12/6/2025
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Fintan O’Toole (Dublin, 1958) est un journaliste irlandais, rédacteur littéraire et critique dramatique pour le quotidien Irish Times et rédacteur-conseil de la New York Review of Books. Il est également auteur, critique littéraire, écrivain historique et commentateur politique.

 

new pope leo XIV cartoon del rosso
Habemus papam, par Emanuele Del Rosso, 8/5/2025

« Si l’on considère l’origine de ce grand empire ecclésiastique, on s’apercevra facilement que la papauté n’est rien d’autre que le spectre du défunt Empire romain, assis couronné sur sa tombe, car c’est ainsi que la papauté a surgi soudainement des ruines de ce pouvoir païen », écrivait Thomas Hobbes dans des termes dépréciatifs protestants des plus cinglants. On pourrait dire que la mission du défunt pape François était de bannir ce fantôme. La grande question pour son successeur, Léon XIV (Robert Prevost), est de savoir si sa papauté achèvera l’exorcisme ou continuera à être hantée par le spectre de l’Église impériale.

La réponse est évidemment importante pour 1,4 milliard de catholiques. Mais elle porte aussi sur une question qui est au cœur de la crise contemporaine de la démocratie : la nature de l’autorité. En 2023, Prévost a déclaré : « Nous ne devons pas nous cacher derrière une idée de l’autorité qui n’a plus de sens aujourd’hui ». Alors qu’il était à la tête de la commission du Vatican sur la nomination des évêques, il a fait remarquer que « l’évêque n’est pas censé être un petit prince assis dans son royaume ». Il est probable qu’il pense également que le pape n’est pas censé être un petit empereur assis dans sa cour impériale. En choisissant de l’élire, les 132 autres cardinaux habilités à voter lors du conclave semblent avoir eu à l’esprit un petit empereur bien particulier : celui de la Maison Blanche.


Robert Prevost, aujourd’hui Léon XIV, avec des paroissiens, Motupe, Pérou, août 2018. Photo Julio Reano/AP Images

Le choix de Prevost rappelle que l’Église n’a pas survécu si longtemps sans une sorte de génie politique. Bien qu’il s’agisse d’une gérontocratie masculine, le Collège des cardinaux a parfois semblé avoir un sixième sens pour les courants historiques. En 1978, le choix d’un Polonais charismatique, Karol Wojtyła, comme pape Jean-Paul II  brillamment anticipé la chute de l’empire soviétique. Cette fois, il a pris une décision presque aussi audacieuse : créer, à un moment de crise pour les USA et leur place dans le monde, un modèle alternatif de leadership mondial usaméricain.

L’aspect le plus frappant de Prévost est qu’il incarne la nature hybride de l’identité usaméricaine. Alors que Donald Trump a mobilisé la rhétorique nazie sur les immigrants qui “empoisonnent le sang de notre pays”, le sang de Prevost est afro-créole, français, italien et espagnol. Ses grands-parents maternels étaient des personnes de couleur originaires de la Nouvelle-Orléans [et avant cela, d’Haïti, NdT]. Il est également citoyen péruvien et a passé une grande partie de sa vie à s’occuper du genre de personnes que Trump qualifie de “vermine. Lorsque le vice-président J.D. Vance a suggéré sur Fox News en janvier que le christianisme donne la priorité à l’amour de sa propre famille et de ses voisins plutôt qu’à l’amour des étrangers, un compte X appartenant apparemment à Prevost a publié une réplique : « JD Vance a tort : Jésus ne nous demande pas de hiérarchiser notre amour pour les autres ».

Avant que l’idée d’un pape usaméricain ne devienne réalité, Trump avait déjà joué avec la notion qu’il pourrait s’agir de lui. Il a déclaré le 29 avril que son “choix numéro un” pour succéder au pape François serait lui-même. Le 2 mai, moins d’une semaine après avoir assisté aux funérailles de François, Trump a posté sur Truth Social (et le compte oiciel de la Maison Blanche l’a reposté sur X) une image générée par IA de lui-même trônant sur une chaise dorée, arborant une mitre brodée d’or et vêtu d’une soutane papale blanche avec une croix pectorale tarabiscotée. Sa main droite était levée dans un geste à la fois de bénédiction et de commandement. Trump s’était inspiré de plusieurs siècles de portraits papaux, rappelant la description faite par Annalyn Swan et Mark Stevens du célèbre Portrait d’Innocent X de Diego Velázquez : « une vision faisant autorité d’un autoritaire ». Trump a qualifié ce message de “petite blague”, mais comme dans tant d’autres traits d’humour de Trump, le caractère comique de l’image de l’IA n’a pas dissimulé son intention autoritaire.

Ces petits jeux étaient le shadow-boxing préparatoire au vrai combat. Le trumpisme contient un profond filon de catholicisme réactionnaire, représenté non seulement par Vance et Steve Bannon, mais aussi par les trois candidats de Trump à la Cour suprême, qui ont tous été élevés dans la religion catholique. Ce noyau était hostile à la version de la foi de François, qu’il considérait comme faible et sans intérêt. L’opposition ouverte à François au sommet de la hiérarchie de l’Église a été menée par le cardinal usaméricain Raymond Burke, qui a été pendant un certain temps un mécène de l’Institut Dignitatis Humanae   lié à Steve Bannon. En se présentant comme pape, Trump a comblé les vœux de ses fans catholiques qui espéraient un successeur de François qui lui soit favorable (Trump a suggéré le cardinal new-yorkais Timothy Dolan comme une “très bonne” option).

Dans cette optique, le choix de Prévost peut être considéré comme quelque peu analogue aux récentes victoires de Mark Carney au Canada et d’Anthony Albanese en Australie : être le candidat anti-Trump est un avantage électoral. Prévost était ce candidat, non seulement parce qu’il offrait une continuité avec François, mais aussi en raison de sa personnalité d’USAméricain tranquille, réfléchi et tout à fait cosmopolite. En tant que Léon XIV, il s’opposera à la diabolisation des immigrants par Trump, aux attaques contre les institutions internationales et au déni de la crise climatique ; en novembre dernier, il a déclaré lors d’une conférence au Vatican que la « domination sur la nature » donnée à l’humanité par Dieu ne devrait pas devenir « tyrannique ».

Il y a cependant une question plus délicate pour Léon et les cardinaux qui l’ont choisi.

Une papauté impériale peut-elle réellement constituer une alternative à une présidence impériale ? Ou bien l’Église elle-même peut-elle évoluer vers une sorte de domination qui ne soit pas tyrannique ? François était clairement convaincu qu’il le faut, et il y a toutes les raisons de penser que Leo comprend cet impératif. Mais il ne sera pas facile d’agir en ce sens.

Un texte important ici est le discours que François a prononcé devant le Parlement européen à Strasbourg en 2014. Il a parlé de « la méfiance des citoyens vis-à-vis des institutions considérées comme distantes, occupées à établir des règles perçues comme éloignées de la sensibilité des peuples particuliers, sinon complètement nuisibles ». Il parlait ostensiblement de l’Union européenne elle-même et, plus largement, des gouvernements démocratiques. Mais il devait être conscient qu’aucune institution n’avait passé autant de siècles à édicter des règles de manière distante que celle qu’il gouvernait lui-même. Ses paroles étaient presque une définition de la papauté traditionnelle.

François établissait un parallèle entre la manière dont un pape devrait se comporter et les normes qu’il pourrait imposer aux hommes politiques : l’Église ne peut pas être synonyme d’humilité et de sensibilité si elle reste institutionnellement arrogante et dictatoriale. Son successeur n’est certainement pas moins conscient de la contradiction entre son appel historique à faire contrepoids aux politiques tyranniques, d’une part, et la structure de la hiérarchie masculine exclusive au sommet de laquelle il se trouve aujourd’hui, d’autre part.

Hobbes n’avait pas tort en ce qui concerne l’héritage impérial de la papauté. Après la chute de l’Empire romain d’Occident, comme le note Diarmaid MacCulloch dans sa monumentale Histoire du christianisme (2009) :

les évêques de l’Église catholique étaient souvent la seule forme d’autorité latine restante, puisque la fonction publique impériale s’était effondrée. On peut supposer que des hommes compétents et énergiques qui auraient auparavant rejoint le service impérial, ou qui y avaient même commencé comme fonctionnaires, entraient désormais dans l’Église comme principale option de carrière à leur disposition.

La tension entre les origines de l’Église en tant que communauté de marginaux et son évolution en tant qu’héritière des systèmes bureaucratiques de commandement et de contrôle de l’Empire romain reste radicalement irrésolue.

Pendant la plus grande partie de son histoire, la papauté a combiné l’autorité spirituelle d’un chef religieux avec le pouvoir brut d’une monarchie terrestre. Jusqu’en 1978 et l’avènement de l’éphémère Jean-Paul Ier, le nouveau pape était couronné d’une triple tiare dont les couches symbolisaient sa position en tant que (selon la formulation modeste de la cérémonie du couronnement) « le père des princes et des rois, le souverain du monde, le vicaire de notre Sauveur Jésus-Christ sur la terre ». Lorsque cette incantation a été abandonnée, les deux premières affirmations étaient devenues manifestement absurdes, mais leur absolutisme autoritaire n’avait pas été altéré, du moins en principe.

La papauté a finalement perdu sa position de monarchie temporelle lorsque les forces armées d’une Italie renaissante et unifiée sont entrées dans Rome en septembre 1870.

Mais Pie IX anticipe cette perte en redoublant d’impérialisme spirituel. Il décrète « le devoir de subordination hiérarchique et de véritable obéissance » au « pouvoir du pontife romain ». Il attribue à la papauté « l’infaillibilité dont le divin Rédempteur a voulu que son Église jouisse dans la définition des doctrines relatives à la foi ou à la morale ». Ces doctrines, une fois proclamées, sont « irréformables ».

Le pape est ainsi devenu un empereur d’un genre nouveau, qui règne non pas sur l’espace mais sur le temps. Armé de ces pouvoirs spéciaux d’infaillibilité et d’immuabilité, il pouvait déer l’histoire et les changements sociaux. Jusqu’en 1967, « tout le clergé, les pasteurs, les confesseurs, les prédicateurs, les supérieurs religieux et les professeurs des séminaires philosophico-théologiques » devaient prêter le « serment antimoderniste » décrété par Pie X en 1910 :

je reçois sincèrement la doctrine de la foi transmise des apôtres jusqu’à nous toujours dans le même sens et dans la même interprétation par les pères orthodoxes ; pour cette raison, je rejette absolument l’invention hérétique de l’évolution des dogmes, qui passeraient d’un sens à l’autre, différent de celui que l’Eglise a d’abord professé.

Ce langage - hiérarchie, subordination, obéissance, immuabilité - a fait de l’Église l’alliée naturelle des régimes autoritaires, en particulier dans les formes qu’ils ont prises dans les pays catholiques. Le Vatican a conclu avec Benito Mussolini les confortables Accords du Latran en 1929. L’Église a déclaré que le coup d’État de Francisco Franco contre la République espagnole était une “croisade nationale” et a ensuite contribué à soutenir sa dictature. L’Église s’est également ralliée au maréchal Pétain dans la France de Vichy et à António de Oliveira Salazar au Portugal. De nombreux catholiques (individuellement et collectivement) ont agi héroïquement pour résister au fascisme et s’opposer à ses atrocités, mais ils ont dû aller à l’encontre de la doctrine de l’Église institutionnelle, qui prône la soumission au pouvoir d’un seul homme. La dictature spirituelle du pape a servi de modèle à ses équivalents temporels - c’est pourquoi, avec la résurgence du fascisme dans le monde entier, la conduite du pape a une résonance qui dépasse largement les limites de sa propre église.

En principe, l’Église impériale a été démantelée par le Concile Vatican II, convoqué par le pape Jean XXIII en 1962. Il a réimaginé l’autorité comme l’avaient fait les révolutions séculaires des XVIIIe et XIXe siècles, en la considérant comme dérivée du peuple. Sa grande innovation a été la redéfinition de l’Église en tant que “peuple de Dieu”, une déclaration effective de la souveraineté spirituelle populaire. L’encyclique “Gaudium et Spes” de 1965 (dont le titre est une évocation presque extatique de la joie et de l’espérance) déclarait :

Mû par la foi, se sachant conduit par l’Esprit du Seigneur qui remplit l’univers, le Peuple de Dieu s’efforce de discerner dans les événements, les exigences et les requêtes de notre temps, auxquels il participe avec les autres hommes, quels sont les signes véritables de la présence ou du dessein de Dieu.

Le radicalisme de cette formulation est double. Tout d’abord, il y a ce simple mot : “conduit”. Le leadership est implicitement démocratisé - il n’est pas enraciné dans le « pouvoir du pontife romain » mais dans l’action d’un Esprit universel. Plus profondément encore, le sens du divin n’est ni clair, ni absolu, ni intemporel, ni dévoilé de manière unique par le pape. Il s’agit d’un ensemble de signes mystérieux que le peuple doit travailler collectivement à déchiffrer. Ils cherchent ces indices non seulement dans la doctrine de l’Église, mais aussi dans leur propre corps et leur propre esprit, ainsi que dans les événements qui se déroulent au cours d’une histoire qu’ils partagent avec d’autres humains de toutes les confessions et d’aucune.

Cette vision n’était toutefois pas partagée par tous les participants à Vatican II. Wojtyła, qui a été élevé au rang d’archevêque de Cracovie à cette époque, a voté contre la version finale de l’encyclique. L’un des principaux théologiens allemands du concile, le professeur Joseph Ratzinger, a exprimé (comme le rapporte MacCulloch) sa « désapprobation privée de ce qu’il considérait comme l’ensoleillement facile de Gaudium et Spes ». En 1978, Wojtyła est devenu le pape Jean-Paul II. Après sa mort en 2005, c’est Ratzinger qui lui succède, sous le nom de Benoît XVI. À eux deux, ces papes contre-révolutionnaires ont dirigé l’Église pendant trente-cinq ans avant l’avènement de François. Ils ont réimposé le style autoritaire.

Le magnétisme de la superstar Jean-Paul a restauré l’éclat de la suprématie papale, et Benoît, beaucoup plus terne, a pu encore se prélasser dans sa gloire réfléchie. Mais leurs papautés ont été assombries par une ombre de plus en plus profonde.

L’absolutisme est corrompu absolument. Une culture de soumission, d’obéissance et de hiérarchie engendre des abus, des dissimulations et l’impunité. Le Vatican a protégé les ecclésiastiques qui abusaient d’enfants et de jeunes. Il a mis en place un système mondial dans lequel les victimes étaient réduites au silence et les auteurs mis à l’abri des sanctions pénales, se déplaçant souvent de paroisse en paroisse, voire de pays en pays, pour échapper à la loi.

L’effondrement de cette impunité a eu des conséquences catastrophiques pour l’Église institutionnelle, notamment dans mon propre pays. J’ai grandi dans une Irlande qui se caractérisait non seulement par son écrasante majorité catholique, mais aussi par l’omniprésence et le profond respect de son clergé. Pourtant, en 2014, l’écrivain catholique usaméricain Donald Cozzens, s’adressant à ses confrères prêtres qui s’étaient réunis au puissant séminaire irlandais de Maynooth pour célébrer le jubilé de leur ordination, a été d’une franchise brutale :

Le respect et la confiance des années passées ont été en grande partie brisés. Les bonnes personnes nous regardent d’un œil méfiant. Nous voulons leur dire : “Vous pouvez me faire confiance, je ne vous ferai pas de mal et je ne ferai pas de mal à vos enfants”. Mais la confiance a été brisée.

Il a posé une question existentielle : « Est-ce que vous, les hommes réunis ici au séminaire qui vous a formés, pourriez être les derniers prêtres d’Irlande ? » La suggestion n’était pas ridicule : en novembre dernier, l’archidiocèse catholique de Dublin a reconnu qu’ « aucun prêtre n’a été ordonné pour l’archidiocèse cette année et que seuls deux prêtres ont été ordonnés pour l’archidiocèse depuis 2020 ».

Cette perte de confiance a accéléré la perte du pouvoir papal, en particulier en Europe et en Amérique du Nord. On peut dire que les papes n’ont plus qu’une influence marginale sur les opinions et le comportement des fidèles. L’Église patriarcale n’a pas été en mesure d’empêcher les femmes catholiques de revendiquer leur autonomie personnelle et corporelle. La plupart des catholiques sexuellement actifs utilisent des contraceptifs, bien que leur interdiction soit devenue l’un des enseignements phares de l’Église après la publication de l’encyclique papale “Humanae Vitae” en 1968. La plupart d’entre eux sont favorables à la fécondation in vitro, qui est également prohibée par l’Église. Aux USA, seuls 10 % des catholiques sont d’accord avec l’insistance de l’Église sur le fait que l’avortement devrait être illégal dans tous les cas. En Europe occidentale et aux USA, une majorité de catholiques soutient le droit au mariage pour les couples gays et lesbiens. Les catholiques usaméricains ont tendance à être moins enclins à divorcer que les protestants, mais ils estiment également que les personnes divorcées devraient être admises aux sacrements. À l’inverse, les catholiques de droite se sentent libres d’ignorer l’enseignement du pape sur la crise climatique, la pauvreté et l’immigration. En substance, dans les sociétés où ils sont libres de faire des choix sur ces questions, de nombreux catholiques apprécient que le pape soit d’accord avec eux, mais ne sont pas trop gênés s’il ne l’est pas.

Ce qui compte le plus dans les démocraties, ce n’est donc pas l’enseignement du pape.

C’est son mode de leadership. Privée de son pouvoir temporel et de sa capacité à commander l’obéissance, la papauté est une démonstration de savoir-vivre. Le pape incarne une idée de ce à quoi ressemble une bonne autorité. C’est ce pour quoi François a vraisemblablement été choisi par ses collègues cardinaux en 2013. Son pontificat était révolutionnaire, non pas dans son contenu mais dans sa conduite, et l’on suppose que Léon a été choisi pour consolider cette révolution.

Suivre François n’implique donc pas une adhésion ouverte à la réforme doctrinale ou organisationnelle. D’un point de vue conceptuel, François est revenu à l’idée du peuple de Dieu, proclamée en 1965 puis annulée par Jean-Paul et Benoît. Mais il n’a pas fait grand-chose pour changer la doctrine conservatrice sur les droits reproductifs, le divorce ou l’homosexualité. Il n’a fait que des progrès limités pour mettre n à la domination écrasante d’un clergé masculin et (en principe du moins) célibataire. Il a nommé plusieurs femmes à des postes de responsabilité au sein de la Curie romaine, mais le conclave qui a suivi sa mort a montré que 133 hommes, pour la plupart âgés, contrôlaient toujours l’Église.

Le rapport nal du Synode sur la synodalité - un processus mondial de consultation des fidèles - a été publié en octobre dernier et constitue à la fois le dernier testament du pontificat de François et l’ordre du jour convenu pour celui de Léon. Il reconnaît ceux qui « ont continué à exprimer la douleur de se sentir exclus ou jugés en raison de leur état civil, de leur identité ou de leur sexualité » et reconnaît qu’ «un désir s’est fait jour d’élargir les possibilités de participation et d’exercice d’une coresponsabilité différenciée par tous les baptisés, hommes et femmes ». Mais à moins d’autoriser les femmes à devenir prêtres, la manière la plus évidente de modifier l’équilibre entre les sexes au sein de l’Église serait de faire revivre l’ancienne pratique chrétienne, qui a perduré tout au long du premier millénaire de l’Église, consistant à permettre aux femmes d’être ordonnées diacres. Le rapport laisse cette exigence en suspens : « La question de l’accès des femmes au ministère diaconal reste ouverte. Ce discernement doit se poursuivre ». Tout porte à croire que Prévost n’est guère enthousiaste à l’égard de cette idée. En octobre 2023, il a déclaré que “cléricaliser les femmes” ne résout pas nécessairement un problème, mais peut en créer un nouveau.

La transformation de la papauté par François a donc été une transformation de style plutôt que de substance. Il ne s’agit pas d’en diminuer l’importance : face à la montée en puissance des hommes forts, l’adoption par un pape d’un style de direction démocratique compte. Son biographe Austen Ivereigh a souligné l’importance de l’un des premiers actes de François en tant que pape, à savoir le choix de sa résidence : « François est allé vivre non pas dans le palais apostolique, mais dans la maison d’hôtes Casa Santa Marta, parce qu’il ne se considérait pas comme l’empereur de Rome, mais comme le pasteur en chef de l’Église ».

Dans cette comédie de mœurs, l’importance du style pourrait être tout à fait littérale.

François a conservé ses vieilles chaussures noires, à la différence des chaussures rouges fabriquées à la main de son prédécesseur Benoît. Il a arboré une croix pectorale argentée bon marché et une montre en plastique, et s’est vêtu d’une simple soutane blanche. Par contraste flagrant, son ennemi juré, le cardinal Burke, incarnait ce que François appelait par dérision le “prêtre paon”. Burke, tel que décrit par Frédéric Martel dans son best-seller Sodoma: Enquête au cœur du Vatican  (2019), rappelle le délé de mode ecclésiastique satirique du lm Roma (1972) de Federico Fellini :

Burke n’est pas à une contradiction près. En la matière, il met la barre très haut. Il peut se balader toutes voiles dehors, en cappa magna, en robe extralongiligne, dans une forêt de dentelle blanche ou vêtu d’un long manteau en forme de robe de chambre, tout en dénonçant à longueur d’interview, au nom de la tradition, une “Église devenue trop féminisée”.

François a compris l’importance de ces signifiants pour les opposants au changement.

« Ils me critiquent, a-t-il déclaré en 2017, d’abord parce que je ne parle pas comme un pape, et ensuite parce que je n’agis pas comme un roi ».  En refusant d’agir comme un empereur, il a pris le risque énorme de démystifier une fonction qui, après tout, repose sur sa revendication d’un accès personnel unique au mystère divin. Dans un célèbre passage sur la famille royale britannique, l’écrivain victorien Walter Bagehot a mis en garde : « Notre royauté doit être révérée par-dessus tout.... Son mystère est sa vie. Nous ne devons pas laisser entrer la lumière du jour dans la magie ». François a laissé entrer la lumière du jour dans la magie de la papauté, et il semble évident que Léon n’a pas l’intention de refermer ces rideaux.

Pour de nombreux catholiques, ce dégonflement de la personnalité papale a été une joie. La romancière Chimamanda Ngozi Adichie, qui était une fervente catholique dans sa jeunesse au Nigeria, a écrit un essai pour The Atlantic dans lequel elle décrit la façon dont François a permis à ceux qui avaient été aliénés par l’arrogance de l’Église de renouer avec elle. Elle note qu’en tant que jeune femme, elle avait « reculé devant la rapidité avec laquelle l’Église était capable d’ostraciser et d’humilier, devant la menace de punition qui planait toujours, comme un poing dur, prêt à frapper ». Mais elle s’est aussi rapprochée de François, un pape qui semble accorder autant d’importance à la personne qu’à l’institution. Il semble reconnaître que les êtres humains sont imparfaits. Il semble capable de dire la chose la moins catholique qui soit : « Je ne sais pas ». Ce “je ne sais pas” suggère une certaine flexibilité, une marge de manœuvre pour savoir, grandir et changer.

Peu de temps après son élection, lors d’une conférence de presse impromptue dans un avion en provenance de Rio de Janeiro en juillet 2013, François a posé une question rhétorique surprenante : « Si quelqu’un est gay, cherche le Seigneur et a une bonne volonté, qui suis-je pour juger ? » Ces cinq derniers mots sont certainement parmi les moins impérieux jamais prononcés par un pape. François a également fait une autre chose remarquablement “impapale” : il a admis qu’il avait eu tort. Sa gestion maladroite et défensive du scandale des abus sexuels commis par des ecclésiastiques au Chili a été condamnée à juste titre, mais il a confessé ses propres péchés non pas à Dieu (bien qu’il l’ait probablement fait aussi), mais aux victimes. En rencontrant chacune d’entre elles individuellement, il a admis : « Je faisais partie du problème ! J’en suis la cause. Je suis vraiment désolé et je vous demande pardon ».

Un pape qui s’efforce de ne pas juger et qui reconnaît qu’il a fait partie du problème peut-il revenir en arrière ? L’élection de Prevost suggère que la hiérarchie de l’Église sait qu’il n’y en a pas. Les manières du nouveau pape ne sont peut-être pas aussi catégoriques et sans prétention que celles de François, mais il ne cherche certainement pas à revenir au style impérial. Dans son premier discours prononcé depuis le balcon de Saint-Pierre, il a déclaré : « Je suis un ls de saint Augustin, un augustinien. » Il a dit : « Avec vous je suis un chrétien, pour vous un évêque ». Le message était clair : il est avant tout un membre du peuple de Dieu et, dans sa fonction, son devoir est de servir plutôt que de commander. Plus subtil encore, Léon a célébré sa première messe dans la chapelle Sixtine en portant des chaussures noires, comme François, et non les chaussures rouges qui ornaient les pieds des papes impériaux. Il ne sera pas un prêtre paon.

Il pourrait, plus sérieusement, se retrouver à demander pardon aux victimes d’abus sexuels commis par des hommes d’église, comme l’a fait François. Le Réseau des survivant·es d’abus par des prêtres allègue qu’en tant qu’évêque de Chiclayo au Pérou, « Prevost n’a pas ouvert d’enquête [et] a envoyé des informations inadéquates à Rome » concernant des allégations d’inconduite contre deux prêtres de son diocèse. Ces allégations prendront beaucoup plus d’importance maintenant que l’évêque est le pape.

Il devra peut-être répéter les actes de contrition personnelle de François. Dans ce cas, l’humilité ne doit pas être simplement prêchée, mais douloureusement pratiquée. Et elle doit être institutionnalisée : les excuses ultimes aux victimes d’abus cléricaux seraient la création d’une Église dans laquelle il serait impossible pour les auteurs de jouir de l’impunité - c’est-à-dire une Église dans laquelle le sacerdoce n’est plus une fonction du pouvoir patriarcal.

Leo découvrira que marcher dans les pas de François est une chose, mais que connaître la destination du voyage en est une autre. François a soulevé la question difficile – non seulement pour l’Église mais pour le monde - de savoir comment agir avec autorité dans une culture contemporaine où la bonne autorité est assaillie par le despotisme fanfaron d’un côté et de l’autre par la fragmentation des médias qui avaient l’habitude de la projeter. Parallèlement à sa foi religieuse, François a placé sa foi dans la possibilité d’une forme de leadership dépourvue de pouvoir, de magie et d’obéissance forcée, et qui repose plutôt sur l’expression d’un respect partagé et d’un amour mutuel. Mais il n’a pas pu - et peut-être pas voulu - donner à cette foi une forme institutionnelle adéquate, qui reconnaisse réellement l’égalité de la moitié féminine de l’humanité et qui ne continue pas, en réalité, à juger sévèrement les personnes LGBTQ+.

Léon sera un bon pape s’il parvient, à sa manière plus calme et plus cérébrale, à maintenir la décence, la compassion et l’ouverture de son prédécesseur. Il sera un grand pape s’il parvient à traduire ce comportement bienveillant en un type de changement qui ne dépende pas en n de compte de la personnalité d’un pape. Ce changement est structurel et permanent : la transformation complète d’une dictature monarchique masculine en une incarnation vivante de l’esprit de la démocratie. Ce n’est qu’à ce moment-là que le fantôme de l’empire sera enfin enterré.

ACTA DEL PRIMER CABILDO ABIERTO DE COLOMBIAN@S EN PARÍS SOBRE LA CONSULTA POPULAR Y REFORMAS SOCIALES

 

GIDEON LEVY
Arrêtez d’appeler ça une “guerre ” de Gaza, arrêtez de vous faire complices de l’entreprise génocidaire de Netanyahou

Gideon Levy Haaretz, 19/5/2025
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Au cours du week-end, l’armée israélienne a lancé une opération de destruction à Gaza dont tout Israël est partenaire, que ce soit par action, par méconnaissance ou par indifférence. Personne ne sera absous. Bien sûr, Benjamin Netanyahou est complice au premier chef.

Des Palestiniens sur le site de leur maison détruite par une frappe israélienne, à Jabalya, dans le nord de la bande de Gaza, dimanche 18 mai 2025.
Photo Mahmoud Issa/Reuters


Le Premier ministre est en train d’écrire le chapitre le plus décisif de sa biographie politique. C’est ainsi qu’on se souviendra de lui. Pas pour le coup d’État judiciaire, pas pour ses premières réalisations, pas pour l’échec de son gouvernement, pas pour ses inculpations et ses procès criminels. Les chariots du génocide que l’armée israélienne conduit aujourd’hui sous son commandement définiront son legs.

On se souviendra toujours de lui comme du destructeur de Gaza. Tout le reste pâlit en comparaison et sera oublié, comme la neige qui fond. Dans 50 ans, l’entrée de Wikipedia appellera Benjamin Netanyahu le destructeur de Gaza. Heureusement pour eux, tous ses ministres seront oubliés. On ne se souviendra pas d’un seul membre de cette équipe hétéroclite, sans queue ni tête et sans âme, pas même du ministre de la Défense Israel Katz.

Le sous-traitant principal est le chef d’état-major des FDI, Eyal Zamir. Il a promis et mené à bien cette entreprise de destruction. C’est ainsi qu’on se souviendra de lui : Zamir, le chef d’état-major de la destruction. Le commandant de l’armée de l’air israélienne, Tomer Bar, sera son partenaire principal, le chef de la force de destruction aérienne dont les pilotes ont massacré un grand nombre de personnes depuis le ciel, sans discernement et sans pitié, et qui va maintenant poursuivre son action avec encore plus d’acharnement, sans but et sans utilité. Leurs crimes ne pourront jamais être pardonnés. Leurs mains sont couvertes de sang. Si quelqu’un en doutait encore, les 19 derniers mois ont démontré que les pilotes de l’armée de l’air ne sont pas les bons.

L’histoire les jugera au même titre que les hauts gradés de l’armée israélienne, dont aucun n’a eu le courage de refuser, d’ouvrir sa gueule ou de renoncer à son grade. C’est ainsi que l’on se souviendra de ces commandants de Tsahal, même si, pour de nombreux Israéliens, ils restent les héros du moment. Qu’ils soient jugés à La Haye ou non, ils le seront devant l’histoire, ce qui est le plus important.

Ils n’ont pas envoyé les FDI dans une guerre comme les autres - il n’y a plus personne contre qui la mener - mais dans une opération de destruction explicite et déclarée. Récemment, tous les filets de camouflage ont été retirés non seulement des machines à tuer, mais aussi des mots clés utilisés : Israël affirme vouloir provoquer la destruction complète et définitive de Gaza, concentrer les derniers réfugiés de Gaza dans une zone dense, après les avoir affamés pendant deux mois et demi, et les écraser. Ce n’est pas une guerre - dans une guerre, il y a deux côtés au conflit - mais plutôt un assaut barbare sur des montagnes de décombres et sur deux millions de déplacés démunis, choqués, épuisés, handicapés et malades qui n’ont ni abri ni refuge. Si l’armée israélienne ose distribuer médailles de mérite à la suite de cette “guerre”, ce seront des citations pour génocide pour ses commandants exceptionnels.

Tout comme les commandants, les soldats qui y participent sont également complices. Une minorité d’entre eux le regrettera un jour. Les autres refouleront leur culpabilité. Et que diront-ils à leurs enfants ? Qu’ils ont rasé Gaza ? Qu’ils ont bombardé des hôpitaux et des écoles ? Mais le gouvernement et l’armée ne sont pas les seuls à avoir agi de la sorte. Il y a eu ceux qui ont fourni une couverture, qui ont encouragé, incité, dissimulé et menti - la grande majorité des médias israéliens. On leur attribuera également la destruction de Gaza. Ils y ont participé - et de quelle manière. Il s’agit du nadir des médias israéliens.

Un esprit d’appel au meurtre a prévalu dans les studios de diffusion, depuis les présentateurs aux manières douces jusqu’aux panélistes fascistes, en passant par la plupart des “reporters” des affaires militaires. Ils ont constitué une vaste armée de propagandistes nationalistes qui ont incité à la violence et l’ont légitimée.

Une scène médiatique courageuse et décente aurait pu empêcher cette opération militaire, mais nous n’avons pratiquement rien de tel. Des médias professionnels qui nous auraient montré Gaza au cours des 19 derniers mois au lieu de l’occulter de manière méprisable juste pour que les téléspectateurs se sentent mieux ; des médias qui auraient dit la vérité sur la nouvelle “guerre”, qui auraient fait descendre dans la rue de nombreux Israéliens, non seulement au nom des otages, mais aussi au nom de deux millions d’innocents. Les petits-enfants des présentateurs Yonit Levy et Dany Cushmaro pourraient également leur demander un jour : « Étiez-vous en faveur de ça ? Et si ce n’est pas le cas, pourquoi avez-vous tout normalisé ? » Les petits-enfants des journalistes militaires Nir Dvori, Or Heller et autres va-t-en-guerrene leur demanderont rien. Ils auront honte.

18/05/2025

SHEREN FALAH SAAB
“Dépopulation”, “zone de mise à mort” et “seconde Nakba” : le ‘Lexique de la brutalité’ révèle la façon dont les Israéliens parlent de la guerre


Sheren Falah SaabHaaretz, 4/5/2025
Traduit par Fausto GiudiceTlaxcala

Adam Raz et Assaf Bondy, auteurs du nouveau « Lexique de la brutalité », expliquent comment le langage façonne la conscience collective israélienne à propos des Palestiniens - pour le pire.

 

Une scène dans le centre de Gaza, en 2023. « Seconde Nakba » est l’une des phrases du livre. Photo Mohammed Salem/Reuters

Fatma Hussein Areib avait 11 ans lorsqu’elle a fait ses valises et quitté sa maison de Burayr, un village proche de Gaza qui a été pris par les soldats d’élite du Palmach pendant la guerre d’indépendance d’Israël. « Mes parents avaient très peur de la guerre et nous ont dit que nous devions partir », se rappelle-t-elle les moments qui ont changé sa vie à jamais. « J’ai pris la main de mon neveu et nous avons parcouru une grande distance à la recherche d’un endroit sûr ».

Au cours de cette marche de déplacement - Burayr se trouve à environ 18 kilomètres au nord-est de la bande de Gaza - la famille a atteint la ville de Majdal, où se trouve aujourd’hui la ville israélienne ressuscitée d’Ashkelon.

Majdal est tombée plus tard, et les Areib y ont passé quelques jours. Ils sont ensuite arrivés à Deir al-Balah, dans le centre de Gaza, avant de s’installer dans le camp de réfugiés de Shabura, à Rafah, à l’extrémité sud de la bande de Gaza. Plus tard, Fatma s’est mariée et a emménagé avec son mari dans le camp de réfugiés de Jabalya, au nord, où le couple a fondé une famille.

En octobre 2023, dans le cadre de la guerre qui a suivi l’attaque du Hamas, les habitants du nord de Gaza ont reçu l’ordre de quitter leurs maisons. À 86 ans, Fatma Hussein Areib a dû à nouveau faire ses valises, mais cette fois en fauteuil roulant. Avec sa famille, elle s’est installée à Rafah, où elle a passé environ sept mois.

En mai dernier, lorsque l’armée israélienne a envahi la région, la famille est retournée à Deir al-Balah. « Il y a des similitudes entre la Nakba de 1948 et ce qui se passe actuellement dans cette guerre », a-t-elle déclaré à l’agence de presse palestinienne Wafa après s’être installée à Rafah. « À l’époque, la soif, la faim et la recherche d’un endroit sûr étaient les principales préoccupations. Mais cette guerre est beaucoup plus dure aujourd’hui ; des familles entières ont été anéanties ».


Assaf Bondy, à gauche, et Adam Raz. Photo Moti Milrod

 Dans un nouveau livre en hébreu dont le titre peut être traduit par « Un lexique de la brutalité », Adam Raz et Assaf Bondy cherchent à contribuer au débat israélien sur la guerre à Gaza et ses horribles résultats.

 « Le lexique a été publié sous forme de livre, mais il est loin d’être complet - non seulement parce que d’autres entrées doivent être incluses, mais aussi parce que ces entrées ne sont pas de l’“histoire” mais un présent continu », écrivent Adam Raz et Assaf Bondy dans l’introduction. « Les entrées continuent d’évoluer sous la pluie d’obus et de missiles, tandis que la pile de corps à Gaza ne cesse de croître. La logique qui sous-tend la politique à l’origine de cette situation est toujours au pouvoir. »

Nous voudrions éviter de tomber dans le piège de la symétrie qui cherche à désamorcer toute critique profonde. Le livre dénonce le langage qui a prévalu pendant la guerre, mais ses racines sont bien antérieures, bien sûr.

    Assaf Bondy

Comme le disent les auteurs, alors que les mots perdent leur gravité morale, il est plus important que jamais d’observer comment le discours israélien façonne la conscience collective à propos des Palestiniens. Cette formation crée une réalité violente qui est directement liée à la Nakba de 1948, lorsque plus de 700 000 Palestiniens ont fui ou ont été expulsés de leurs maisons pendant la guerre d’indépendance.

Selon Raz et Bondy, l’utilisation d’un langage militariste, agressif et violent ne minimise pas seulement l’humanité des Palestiniens, elle façonne la perception de la réalité et le comportement du public. Les analystes, les hommes politiques et d’autres personnes occupant des postes clés manipulent les mots et les phrases et, en fin de compte, contrôlent les pensées et le comportement des Israéliens.

Le Lexique de la brutalité de Raz et Bondy. Photo Lahav Halevy

 Une partie des objectifs de la guerre

 Il se pourrait que si l’histoire de Fatma Hussein Areib était rapportée dans les grands médias israéliens aujourd’hui, elle serait filtrée par des phrases neutres, cachant la tragédie. Nous verrions probablement le présentateur Dany Cushmaro interviewer des experts comme le général à la retraite Giora Eiland, qui expliquerait qu’« il n’y a pas de personnes non impliquées à Gaza » et que la seule solution est le « plan des généraux », qui préconise le blocage des approvisionnements alimentaires.

 L’analyste militaire Nir Dvori lirait « le commentaire du porte-parole de Tsahal », expliquant que les forces israéliennes ont pris le corridor Philadelphi à la frontière entre Gaza et l’Égypte, de sorte que des personnes comme Fatma ont dû être évacuées vers des « zones humanitaires ».

 Le ministre des finances d’extrême droite, Bezalel Smotrich, insisterait probablement sur la nécessité d’une « dépopulation » et d’une « émigration volontaire », notant que cela fait partie des « objectifs de la guerre ». Pour lui, comme pour la plupart des invités des studios, Fatma et tous les habitants de Gaza représentent une « menace existentielle » et « Gaza doit être rasée » par des « bombardements stratégiques ».

 Dans « Un lexique de la brutalité », Raz et Bondy ont compilé environ 150 expressions, dont « aucune personne non impliquée à Gaza », « famine », « transfert » et « Nakba 2023 », qui ont émaillé le discours israélien pendant la guerre. On retrouve ces expressions dans le travail des journalistes, des chercheurs et des militants des droits humains.

« Zone de mise à mort ». La ville de Jabalya, dans le nord de la bande de Gaza, le mois dernier. Photo Omar Al-Qattaa/AFP

  « Nous voulions prendre ces phrases couramment utilisées, comme la chanson ‘Harbu Darbu’, et demander aux lecteurs de s’arrêter un instant pour voir ce que cette phrase signifie, et comment, en la normalisant, nous devenons une société brutale », explique Bondy, sociologue.

 « Nous n’ignorons pas les horreurs que le Hamas a perpétrées contre nous, Israéliens. Nous n’ignorons pas non plus les horreurs perpétrées par le Hamas contre les Palestiniens ».

6h29 n’est pas le point de départ de la tragédie que nous vivons. Les personnes qui insistent pour dire que c’est le cas cherchent à dissimuler le contexte, l’histoire de la répression.

        Un lexique de la brutalité

 

« Mais nous voudrions éviter de tomber dans le piège de la symétrie qui cherche à désamorcer toute critique profonde et authentique. Le livre dénonce le langage qui prévalait pendant la guerre, mais ses racines sont bien antérieures, bien sûr ».

Le livre s’ouvre sur la phrase « 6:29 A.M. » - qui marque le début de l’assaut du Hamas à travers la région frontalière. Selon Bondy et Raz, « 6h29 n’est pas le point de départ de la tragédie que nous vivons. Les personnes qui insistent sur ce point cherchent à dissimuler le contexte, l’histoire de la répression - 6 h 28. Toute action, en tout lieu et à tout moment, s’inscrit dans un contexte ».



« Zones humanitaires ». La bande de Gaza en juin 1949. Photo AP

 

Selon Raz, historien et chercheur à l’Institut Akevot pour la recherche sur le conflits israélo-palestinien, « la compréhension du contexte nous permet de comprendre pourquoi nous sommes arrivés à une réalité où des milliers de Palestiniens étaient prêts à perpétrer des horreurs contre des civils israéliens et des ressortissants étrangers ». Ce contexte joue également dans l’autre sens : pourquoi tant d’Israéliens étaient prêts à légitimer le bombardement et l’affamement de la population civile palestinienne, ainsi qu’une politique de puissance de feu sans entrave.

« La logique qui sous-tend les opérations militaires à Gaza et en Cisjordanie n’est pas née le 7 octobre. Il faut remonter au point de départ : 1948.    Israël a déporté des centaines de milliers de Palestiniens, détruit des villages, permis à la population de piller les biens de leurs anciens voisins, d’assécher les vergers et les champs, et de faire preuve d’une grande violence physique ».

Des expressions telles que « Seconde Nakba » et « Nakba 2023 » dans « Un lexique de la brutalité » traduisent la perception qu’ont les Palestiniens de la guerre, au milieu d’images de charniers à Gaza, de massacres et de cadavres jonchant les rues. Ces termes sont également utilisés par les Israéliens.

En novembre 2023, le ministre de l’agriculture Avi Dichter a été interrogé par Canal 12 sur la question de savoir si les images de personnes fuyant le nord de Gaza pouvaient être comparées à des images de la Nakba. Il a répondu : « Nous sommes en train de déclencher la Nakba de Gaza ». Lorsqu’on lui a demandé à nouveau s’il s’agissait d’une « Nakba de Gaza », il a répondu : « La Nakba de Gaza de 2023. C’est comme ça que ça finira ».



« Famine ». Khan Younès ce mois-ci. Photo : Abdel Kareem Hana/AP

En 2021, Raz a écrit sur le massacre de Deir Yassin en 1948 dans Haaretz, où, à l’aide de témoignages et de documents, il a dressé un tableau effrayant des meurtres perpétrés par les soldats israéliens pendant la guerre d’indépendance. Le dévoilement des procès-verbaux des réunions du cabinet en 1948 a renforcé la prise de conscience que le gouvernement était conscient de ce qui se passait et que le massacre de Deir Yassin n’était pas inhabituel.

Aujourd’hui, des expressions du « Lexique » telles que « dépeuplement », « décombres », « émigration volontaire » et « Amalécites » - mentionnées dans le débat général israélien et par les hommes politiques - donnent aux Palestiniens une impression de déjà-vu. Le Premier ministre Benjamin Netanyahou a même déclaré le 29 octobre 2023 : « C’est notre deuxième guerre d’indépendance .... C’est la tâche de notre vie ; c’est aussi la tâche de ma vie ».

À Deir Yassin et Kafr Qasem, l’assassinat se faisait à bout portant. Aujourd’hui, un pilote largue une bombe d’une tonne sur une zone humanitaire, parfois sans savoir ce qu’il bombarde.

    Adam Raz

Comme l’explique Adam Raz, « les procès-verbaux des réunions du cabinet en 1948, rendus publics après des décennies mais toujours pas dans leur intégralité, montrent qu’à côté de la prise de conscience par les décideurs des événements sur le terrain, tels que les expulsions et les actes de massacre et de pillage, certains d’entre eux ont également exprimé leur stupeur. Il est évident que de nombreux membres du cabinet ont réalisé que leurs actes allaient façonner la société en train de se former.

« Le gouvernement actuel se distingue.... C’est-à-dire qu’il y a une politique explicite de transfert, de meurtre et de famine, et cela conduit de plus en plus de gens en Israël et dans le monde à accuser Israël d’avoir perpétré le crime des crimes : le génocide ».

Raz ajoute : « À Deir Yassin et à Kafr Qasem, les meurtres étaient commis à bout portant. Aujourd’hui, un pilote, peut-être un électeur du Meretz (gauche), largue une bombe d’une tonne sur une zone humanitaire, parfois sans savoir ce qu’il bombarde. Le lendemain, il ouvre Haaretz, lit un article et se met en colère. Il ne veut pas que son pays agisse avec une telle brutalité. Il ne fait aucun doute que les conditions de combat ont changé ».

 

Khan Younès, dans le sud de la bande de Gaza, en octobre 2023 Photo : Ashraf Amra/AP

Selon Bondy, ce qui est remarquable dans la guerre actuelle « c’est l’utilisation brutale des mots. Il n’y a plus de honte ni de désir de dissimulation. C’est ce qui est si unique dans cette guerre. Depuis le début, les dirigeants disent exactement ce qu’ils vont faire - et c’est exactement ce qu’ils font.

« C’est tellement choquant que nous avons décidé, plutôt que de nous concentrer sur les actes réels ou sur une analyse juridique des actes, de nous concentrer sur le langage qui met à nu une grande partie des actes, mais surtout la réalité dans laquelle nous vivons ».

Certaines phrases du livre font directement référence à la société israélienne, comme « drapeau israélien ». « Dès le remaniement judiciaire des mois précédant la guerre, le centre et la gauche se sont approprié le drapeau national après qu’il eut été un élément essentiel des manifestations de la droite, comme la Marche des drapeaux à Jérusalem-Est », écrivent Raz et Bondy.

L’agitation des drapeaux lors des manifestations reflétait une guerre pour le « foyer », pour le pays, pour l’essence du régime. Mais les deux auteurs ajoutent que « le drapeau exprime également l’exclusion des Palestiniens israéliens des protestations contre la guerre, et pour un accord sur l’échange d’otages ».

« Agiter le drapeau reflète un désir honnête de renverser le gouvernement sanguinaire actuel, mais cela indique aussi parfois une acceptation de la réalité des dernières décennies : l’occupation, la suprématie juive, la violence des colons et le vol des biens palestiniens. C’est ce qui est apparu clairement lorsque de nombreuses personnes ont été émues en voyant nos courageux soldats hisser le drapeau à Gaza en novembre 2023 (et à de nombreuses reprises depuis)».

Rien de nouveau

Plus on creuse les phrases du « Lexique de la brutalité », plus on se rend compte que la stratégie linguistique contemporaine reflète une perception des Palestiniens qui a commencé en 1948 et qui est toujours d’actualité.

Par exemple, les « zones humanitaires » remplacent les « zones de sécurité » qui figuraient dans des documents précédemment censurés dans les archives de l’État. Cette expression se substitue au transfert des Palestiniens après la prise de leurs villes en 1948.


« Émigration volontaire ». Le centre ville de Lod en juillet 1948. Photo : Palmach Archive/Estate of Yitzhak Sadeh

 Selon Ismail Abu Shehade, habitant de Jaffa, dans un document, « ils nous ont entourés de barbelés et de trois portes ; nous ne pouvions quitter la zone que pour travailler dans l’un des vergers d’agrumes autour de la ville, ce qui nécessitait une confirmation de la part de notre employeur. »

Aujourd’hui, cependant, la libre circulation n’est pas autorisée à Gaza, et un Palestinien qui se déplace prend un risque, comme le raconte Aisha, une ancienne habitante de la ville de Gaza qui s’est réinstallée dans la région de Muwasi, dans le sud-ouest de Gaza, qui a été déclarée zone humanitaire.

« Nous avons peur de retourner en ville parce que nous avons peur de tomber sur l’armée et de nous faire tirer dessus », a-t-elle déclaré à Haaretz. « Le sens est d’être bloqué et menacé de mort, car les zones humanitaires sont parfois bombardées ».

En 1948, l’expression « émigration volontaire » a été employée pour atténuer la politique de déplacement avec des mots modérés et non chargés d’émotion. Selon les comptes rendus des réunions du cabinet, le ministre des affaires des minorités, Bechor-Shalom Sheetrit, a abordé la question du déplacement des Palestiniens dans la ville de Lod, au centre du pays.

« Selon les estimations militaires, il reste 3 000 habitants. Quarante-huit heures après la conquête, il ne reste plus d’habitants ni à Lod ni à Ramle. Je n’ai pas été informé, et je n’ai pas pu obtenir de réponse, sur la question de savoir si ces résidents ont été déplacés par la force ou volontairement ».

 

La ville de Gaza ce mois-ci. Photo  Jehad Alshrafi/AP

« S’ils sont partis de leur plein gré, c’est leur affaire. S’ils ont été déplacés par la force, il faut régler ce problème.

« La population [arabe] dans le pays, principalement dans les villes, a considérablement diminué. Dans les villages où il reste des habitants, une guerre [des mots] constante se déroule avec l’armée pour savoir s’il faut les laisser tranquilles ou les déplacer. Ma demande est de fixer une ligne d’action claire qui empêchera l’anarchie qui s’est installée de notre côté ».

Le terme « pillage », qui figure également dans « Un lexique », n’est pas nouveau non plus. Ce phénomène s’est produit en 1948, comme le décrit Raz dans son livre en hébreu « Pillage des biens arabes pendant la guerre d’indépendance ». « Dans le lexique, nous montrons que les commandants autorisaient les soldats à piller. Il s’agit d’une combinaison de cupidité et de vengeance contre les Palestiniens », explique-t-il.

« Ce qui est surprenant, c’est qu’en 1948, il n’y avait pas de quoi se vanter. Aucun article d’opinion n’a été publié en sa faveur. Mais aujourd’hui, il y a des vidéos de soldats en train de piller qui sont presque pornographiques. C’est-à-dire qu’ils voient cela comme quelque chose de positif. Ils espèrent tirer un capital culturel de leurs pillages ».

Certaines phrases dépendent du contexte. Par exemple, la phrase « Les FDI ont encore beaucoup de travail à faire » rappelle les remarques de Smotrich en 2021 lorsqu’il s’est adressé aux législateurs arabes à la tribune de la Knesset. « Vous êtes ici par erreur », a-t-il déclaré. « Ben-Gourion n’a pas fait le travail et ne vous a pas mis à la porte en 1948 ».

« Drapeau israélien ». Soldats israéliens à Khan Younès l’année dernière. Photo : Ohad Zwigenberg/AP

Pour Raz, il s’agit d’un maillon d’une longue chaîne. « Rien n’est nouveau ici. Lorsqu’ils parlent de « famine », Israël n’a pas commencé à priver les Palestiniens de nourriture tout récemment. Cela fait des années qu’il compte les calories, des deux côtés de la ligne verte ».

Il appuie ses affirmations sur des documents datant du début des années 50, lorsque les Bédouins du Néguev ont été concentrés dans une certaine zone après la guerre d’indépendance.

« Cette concentration avait pour but de s’approprier des terres fertiles et, en partie, de contrôler l’alimentation des Palestiniens », explique Raz. « On ne peut pas comprendre la politique actuelle de famine si l’on croit qu’elle a surgi de nulle part. Israël bloque la bande de Gaza depuis de nombreuses années ».

Selon lui, les pratiques actuellement utilisées à Gaza, telles que les « incendies de maisons » et les « zones de mise à mort » (expressions figurant dans « Un lexique ») ne sont pas nouvelles. La seule différence se situe « au niveau de l’intensité, pas de la logique. Israël contrôle les mouvements des Palestiniens et s’empare de leurs terres depuis 1948 ».

Malgré la brutalité du langage et la dureté de la réalité, Bondy continue d’envisager l’avenir avec optimisme. « Nous espérons que la société israélienne n’a pas encore sauté dans l’abîme et qu’au moins certaines personnes qui liront ce livre participeront à des manifestations et brandiront une autre pancarte à côté de celle appelant à la libération des otages », dit-il.

Bondy espère que « davantage de personnes appelleront - autour de la table, dans les salons et lors de manifestations - à la fin de cette terrible guerre ; que certains de nos lecteurs feront quelque chose pour une plus grande coexistence dans la région ».