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18/12/2023

ROBERTO CICCARELLI
Le siècle bref de Toni Negri

Toni Negri est mort à Paris dans la nuit du 15 au 16 décembre. Il avait eu 90 ans le 1er  août dernier. Celui que les médias italiens s'acharnent à appeler « il cattivo maestro degli anni di piombo », le « mauvais maître des années de plomb », avait su survivre à la répression féroce déchaînée contre l’Autonomie ouvrière organisée, non sans tâter de quelques années prison. Pour qui l’a connu, il restera dans nos mémoires comme une figure élégante, intelligente, chaleureuse, bref un vrai prince de la Renaissance égaré dans une Italie du XXème siècle livrée au Tout-Profit et à la Combinazione. Il croisera peut-être, entre la Troisième et la Septième Sphère du Paradis de Dante d’autres hérétiques, comme l’autre grand Antonio (Gramsci) ou Pierpaolo (Pasolini).-FG


 Roberto Ciccarelli, il manifesto, 5/8/2023
Traduit par
Fausto Giudice, Tlaxcala

Rencontre. L’opéraïsme, les années 70, le 7 avril, Rossanda, la reconnaissance mondiale : les 90 ans d’un philosophe communiste

 
Il a eu 90 ans le 1er aout. Photo Judith Revel

Toni Negri, tu as quatre-vingt-dix ans. Comment vis-tu ton temps aujourd’hui ?
 Je me souviens que Gilles Deleuze souffrait d’une maladie similaire à la mienne. À l’époque, il n’y avait pas l’assistance et la technologie dont nous bénéficions aujourd’hui. La dernière fois que je l’ai vu, il se déplaçait dans un fauteuil roulant avec des bouteilles d’oxygène. C’était vraiment difficile. C’est également le cas pour moi aujourd’hui. Je pense que chaque jour qui passe à cet âge est un jour de moins. Tu n’as pas la force d’en faire un jour magique. C’est comme lorsque tu mangez un bon fruit et qu’il te laisse un goût merveilleux dans la bouche. Ce fruit, c’est probablement la vie. C’est une de ses grandes vertus.

Quatre-vingt-dix ans, c’est un siècle bref.
 Il peut y avoir divers siècles courts. Il y a la période classique définie par Hobsbawm qui va de 1917 à 1989. Il y a eu le siècle américain, beaucoup plus court. Il va des accords monétaires et de la définition de la gouvernance mondiale à Bretton Woods jusqu’aux attentats de septembre 2001 contre les tours jumelles. Quant à moi, mon long siècle a commencé avec la victoire bolchevique, peu avant ma naissance, et s’est poursuivi avec les luttes ouvrières et tous les conflits politiques et sociaux auxquels j’ai participé.

Ce siècle bref s’est achevé sur une défaite colossale.
 Certes. Mais on pensait que l’histoire était finie et que l’ère de la mondialisation apaisée avait commencé. Rien n’est plus faux, comme nous le constatons chaque jour depuis plus de trente ans. Nous sommes dans une ère de transition, mais en réalité nous l’avons toujours été. Bien que sous les radars, nous sommes dans un temps nouveau marqué par une résurgence mondiale des luttes face à laquelle la riposte est dure. Les luttes des travailleurs ont commencé à croiser de plus en plus les luttes féministes, antiracistes, pour la défense des migrants et la liberté de circulation, ou les luttes écologistes.

Philosophe, tu accèdes très jeune à une chaire à Padoue. Tu participes aux Quaderni Rossi, la revue de l’opéraïsme italien. Tu enquêtes, tu fais du travail de terrain dans les usines, en commençant par la pétrochimie à Marghera. Tu as d’abord fait partie de Potere Operaio, puis d’Autonomia Operaia. Tu as vécu le long 68 italien, à commencer par l’impétueux 69 ouvrier du Corso Traiano à Turin. Quel a été le moment politique culminant de cette histoire ?
 Les années 1970, lorsque le capitalisme a anticipé avec force une stratégie pour son avenir. Par le biais de la mondialisation, il a précarisé le travail industriel ainsi que l’ensemble du processus d’accumulation de la valeur. Dans cette transition, de nouveaux pôles productifs ont été allumés : le travail intellectuel, le travail affectif, le travail social qui construit la coopération. À la base de la nouvelle accumulation de valeur, il y a bien sûr aussi l’air, l’eau, le vivant et tous les biens communs que le capital a continué d’exploiter pour contrer la baisse du taux de profit qu’il connaissait depuis les années 1960.

Pourquoi la stratégie capitaliste l’a-t-elle emporté depuis le milieu des années 1970 ?
 Parce qu’il y a eu un manque de réaction de la part de la gauche. En effet, pendant longtemps, l’ignorance de ces processus a été totale. À partir de la fin des années 1970, on a assisté à la suppression de toute force intellectuelle ou politique, ponctuelle ou mouvementiste, qui tentait de montrer l’importance de cette transformation, et qui visait à la réorganisation du mouvement ouvrier autour de nouvelles formes de socialisation et d’organisation politique et culturelle. Ce fut une tragédie. C’est là que la continuité du siècle bref apparaît dans le temps que nous vivons. Il y a eu une volonté de la gauche de bloquer le cadre politique sur ce qu’elle possédait.

Marco Pannella (Parti Radical), Rossana Rossanda, Toni Negri et Jaroslav Novak (Potere Operaio)

Et que possédait cette gauche ?
Une image puissante mais déjà alors inadéquate. Elle a mythifié la figure de l’ouvrier industriel sans se rendre compte qu’il voulait autre chose. Il ne voulait pas s’installer dans l’usine d’Agnelli, mais détruire son organisation ; il voulait construire des voitures et les offrir aux autres sans asservir personne. À Marghera, il ne voulait pas mourir d’un cancer ou détruire la planète. C’est au fond ce que Marx a écrit dans la Critique du programme de Gotha : contre l’émancipation par le travail marchandisé de la social-démocratie et pour la libération de la force de travail du travail marchandisé. Je suis convaincu que la direction prise par l’Internationale communiste - de manière évidente et tragique avec le stalinisme, puis de manière de plus en plus contradictoire et impétueuse - a détruit le désir qui avait mobilisé des masses gigantesques. Tout au long de l’histoire du mouvement communiste, c’est autour de ça que s’est menée la bataille.

Qu’est-ce qui s’affrontait sur ce champ de bataille ?
 D’une part, il y avait l’idée de libération. En Italie, elle était éclairée par la résistance contre le nazifascisme. L’idée de libération a été projetée dans la Constitution elle-même, telle que nous, les jeunes d’alors, l’avons interprétée à l’époque. Et à cet égard, je ne sous-estimerais pas l’évolution sociale de l’Église catholique qui a culminé avec le Concile Vatican II. D’autre part, il y avait le réalisme hérité de la social-démocratie par le parti communiste italien, celui d’Amendola et des togliattiens de diverses origines. Tout a commencé à s’effondrer dans les années 70, lorsque l’occasion s’est présentée d’inventer une nouvelle façon de vivre, une nouvelle façon d’être communiste.

Tu continues à te qualifier de communiste. Qu’est-ce que cela signifie aujourd’hui ?
 Ce que cela signifiait pour moi quand j’étais jeune : connaître un avenir dans lequel nous aurions le pouvoir d’être libres, de travailler moins, de nous aimer les uns les autres. Nous étions convaincus que les concepts bourgeois tels que la liberté, l’égalité et la fraternité pouvaient se concrétiser dans les mots d’ordre de la coopération, de la solidarité, de la démocratie radicale et de l’amour. Nous l’avons pensé et agi, et c’est ce qu’a pensé la majorité qui a voté à gauche et l’a faite exister. Mais le monde était et reste insupportable, il entretient un rapport contradictoire avec les vertus essentielles du vivre ensemble. Mais ces vertus ne se perdent pas, elles s’acquièrent par la pratique collective et s’accompagnent de la transformation de l’idée de productivité, qui ne consiste pas à produire plus de biens en moins de temps, ni à mener des guerres toujours plus dévastatrices. Il s’agit au contraire de nourrir tout le monde, de moderniser, de rendre heureux. Le communisme est une passion collective joyeuse, éthique et politique qui lutte contre la trinité de la propriété, des frontières et du capital.

La rafle du 7 avril 1979, premier moment de la répression du mouvement de l’autonomie ouvrière, a marqué un tournant. Pour d’autres raisons, à mon avis, c’est aussi un tournant pour l’histoire du journal il manifesto grâce à une vibrante campagne de soutien qui a duré des années, un cas de journalisme unique mené avec des militants du mouvement, un groupe d’intellectuels courageux, le parti radical. Huit ans plus tard, le 9 juin 1987, lorsque le château de cartes des accusations changeantes et infondées a été démoli, Rossana Rossanda a écrit qu’il s’agissait d’une “réparation tardive et partielle de beaucoup de choses irréparables”. Qu’est-ce que cela signifie pour toi aujourd’hui ?
 C’est avant tout le signe d’une amitié qui ne s’est jamais démentie. Rossana était pour nous une personne d’une incroyable générosité. Même si, à un moment donné, elle s’est arrêtée elle aussi : elle ne parvenait pas à imputer au PCI ce qu’il était devenu.

Qu’était-il devenu ?
 Un oppresseur. Il a massacré ceux qui dénonçaient le pétrin dans lequel il s’était fourré. Dans ces années-là, nous avons été nombreux à le lui dire. Il y avait une autre voie, celle d’écouter la classe ouvrière, le mouvement étudiant, les femmes, toutes les nouvelles formes dans lesquelles s’organisaient les passions sociales, politiques et démocratiques. Nous avons proposé une alternative de manière honnête, propre et massive. Nous faisions
partie d’un énorme mouvement qui investissait les grandes usines, les écoles, les générations. La fermeture de la part du PCI a conduit à l’émergence de l’extrémisme terroriste. Nous avons payé pour tout cela, et lourdement. À moi seul, j’ai passé au total quatorze ans en exil et onze ans et demi en prison. Il manifesto a toujours défendu notre innocence. Il était complètement idiot que moi ou d’autres membres de l’Autonomia soyons considérés comme les kidnappeurs d’Aldo Moro ou les assassins de camarades. Cependant, dans la campagne innocentiste, qui était courageuse et importante, un aspect substantiel a été laissé de côté.

Un défilé de Potere Operaio (Negri en tête)  

Lequel ?
 Nous étions politiquement responsables d’un mouvement beaucoup plus large contre le compromis historique entre le PCI et la DC. Contre nous, il y a eu une réponse policière de la part de la droite, et ça, ça se comprend. Ce que l’on ne veut pas comprendre, c’est la couverture que le PCI a donnée à cette réponse. Au fond, ils avaient peur que l’horizon politique de la classe change. Si l’on ne comprend pas ce nœud historique, comment peut-on se plaindre de l’inexistence d’une gauche en Italie aujourd’hui ?

Le 7 avril et le “théorème de Calogero*” ont été perçus comme un pas vers la conversion d’une partie non négligeable de la gauche au justicialisme et à la procuration donnée par les politiciens au pouvoir judiciaire. Comment était-il possible de se laisser prendre à un tel piège ?
Lorsque le PCI a substitué la centralité de la lutte morale à la lutte économique et politique, et ce par l’intermédiaire de juges qui gravitaient autour de lui, il a terminé sa course. Croyait-on vraiment utiliser le justicialisme pour construire le socialisme ? Le justicialisme est l’une des choses les plus chères à la bourgeoisie. C’est une illusion dévastatrice et tragique qui les empêche de voir l’utilisation de classe de la loi, de la prison ou de la police contre les subalternes. Au cours de ces années, les jeunes magistrats ont également changé. Avant, ils étaient très différents. On les appelait les “magistrats d’assaut”. Je me souviens des premiers numéros du magazine Democrazia e Diritto, pour lequel je travaillais également. Ils me remplissaient de joie parce que nous parlions de justice de masse. Ensuite, l’idée de justice a été déclinée très différemment, ramenée aux concepts de légalité et de légitimité. Et dans la magistrature, il n’y avait plus de position politique, mais seulement des déploiements entre les courants. Aujourd’hui, donc, nous avons une Constitution réduite à un paquet de normes qui ne correspondent même plus à la réalité du pays.

En prison, tu as poursuivi le combat politique. En 1983, tu as écrit un document en prison, publié par il manifesto, intitulé Do You remember revolution  [“Te souviens-tu de la révolution”]. Il y était question de l’originalité du 1968 italien, des mouvements des années 1970 qui ne pouvaient être réduits aux “années de plomb”. Comment as-tu vécu ces années ?
 Ce document disait des choses importantes avec une certaine timidité. Je pense qu’il a dit plus ou moins les choses que je viens de rappeler. C’était une période difficile. Nous étions en taule, nous devions sortir d’une manière ou d’une autre. Je t’avoue que dans cette immense souffrance, il valait mieux pour moi étudier Spinoza que de penser à la morosité absurde dans laquelle nous avions été enfermés. J’ai écrit un gros livre sur Spinoza et c’était une sorte d’acte héroïque. Je ne pouvais pas avoir plus de cinq livres dans ma cellule. Et je changeais constamment de prison spéciale : Rebibbia, Palmi, Trani, Fossombrone, Rovigo. Chaque fois dans une nouvelle cellule avec de nouvelles personnes. J’attendais des jours et je recommençais. Le seul livre que j’avais avec moi était l’Éthique de Spinoza. J’ai eu la chance de terminer mon texte avant l’émeute de Trani en 1981, lorsque les forces spéciales ont tout détruit. Je suis heureux que cela ait provoqué un bouleversement dans l’histoire de la philosophie.

En 1983, tu as été élu au parlement et tu es sorti de prison pour quelques mois. Que penses-tu du moment où l’on a voté ton retour en prison et où tu as décidé de t’exiler en France ?
 J’en souffre encore beaucoup. Si je dois porter un jugement détaché, historique, je pense que j’ai eu raison de partir. En France, j’ai été utile pour établir des relations entre les générations et j’ai étudié. J’ai eu l’occasion de travailler avec Félix Guattari et j’ai pu entrer dans le débat de l’époque. Il
m’a beaucoup aidé à comprendre la vie des sans papiers. Moi aussi, j’ai enseigné alors que je n’avais pas de carte d’identité. Mes camarades de l’Université de Paris 8 m’ont aidé. Mais d’une autre manière, je me dis que j’ai eu tort. Cela me choque profondément d’avoir laissé mes camarades en prison, ceux avec qui j’ai vécu les plus belles années de ma vie et les émeutes en quatre ans de détention provisoire. Les avoir quittés me fait encore mal. Cette prison a dévasté la vie de chers camarades, et souvent de leurs familles. J’ai 90 ans et je suis sauvé. Cela ne me rend pas plus serein face à ce drame.

Même Rossanda t’a critiqué...
Oui, elle m’a demandé de me comporter comme Socrate. J’ai répondu que je risquais de finir comme le philosophe. Viu les rapports qui régnaient en prison, j’aurais pu mourir. Pannella m’a matériellement sorti de prison et m’a ensuite rejeté toute la responsabilité parce que je ne voulais pas y retourner. Beaucoup de gens m’ont trompé. Rossana m’avait déjà mis en garde, et elle avait peut-être raison.

L’a-t-elle fait une autre fois ?
 Oui, lorsqu’elle m’a dit de ne pas revenir de Paris en Italie en 1997, après 14 ans d’exil. Je l’ai vue pour la dernière fois avant son départ dans un café près du musée de Cluny, le musée national du Moyen Âge. Elle m’a dit qu’elle voulait m’attacher avec une chaîne pour m’empêcher de prendre cet avion.

Pourquoi as-tu décidé de retourner en Italie ?
 J’étais convaincu que j’allais lutter pour l’amnistie de tous les camarades des années 1970. À l’époque, il y avait le bicaméralisme, cela semblait possible. J’ai passé six ans en prison, jusqu’en 2003. Rossana avait peut-être raison.

Quels souvenirs as-tu d’elle aujourd’hui ?
 Je me souviens de la dernière fois que je l’ai vue à Paris. C’était une amie très gentille qui s’inquiétait de mes voyages en Chine, craignant que je ne sois blessé. C’était une personne merveilleuse, à l’époque et depuis toujours.

Anna Negri, ta fille, a écrit “Con un piede impigliato nella storia” [Avec un pied coincé dans l’histoire] (DeriveApprodi) qui raconte cette histoire du point de vue de vos affects, et d’une autre génération.
 J’ai trois enfants merveilleux, Anna, Francesco et Nina, qui ont souffert de manière indicible de ce qui s’est passé. J’ai regardé la série de Bellocchio sur Moro et je n’en reviens toujours pas qu’on m’ait rendu responsable de cette incroyable tragédie. Je pense à mes deux premiers enfants, qui allaient à l’école. Certains les voyaient comme les enfants d’un monstre. Ces garçons, d’une manière ou d’une autre, ont vécu des événements énormes. Ils ont
quitté l’Italie et sont revenus, ils ont traversé eux-mêmes
ce long hiver. Le moins qu’ils puissent faire est d’éprouver une certaine colère envers les parents qui les ont mis dans cette situation. Et j’ai une certaine responsabilité dans cette histoire. Nous sommes redevenus amis. C’est pour moi un cadeau d’une immense beauté.

À la fin des années 1990, coïncidant avec les nouveaux mouvements mondiaux et anti-guerre, tu as acquis une solide position de reconnaissance avec Michael Hardt, en commençant par le livre “Empire”. Comment définirais-tu la relation entre la philosophie et le militantisme aujourd’hui, à une époque où l’on assiste à un retour au spécialisme et aux idées réactionnaires et élitistes ?
 Il m’est difficile de répondre à cette question. Quand on me dit que j’ai fait “un’opera” [une œuvre, mais aussi un opéra] je réponds : “Lyrique ?” Tu te rends compte ? Je suis obligé de rire. Parce que je suis plus militant que philosophe. Cela
peut faire rire certains, mais moi, je m’y vois comme Papageno*...

Il ne fait pourtant aucun doute que tu as écrit de nombreux livres...

J’ai eu la chance d’être quelque part entre la philosophie et le militantisme. Dans les meilleures périodes de ma vie, je suis passé en permanence de l’une à l’autre. Cela m’a permis de cultiver un rapport critique à la théorie capitaliste du pouvoir. Pivotant sur Marx, je suis passé de Hobbes à Habermas, en passant par Kant, Rousseau et Hegel. Des gens suffisamment sérieux pour devoir être combattus. En revanche, la ligne Machiavel-Spinoza-Marx constituait une véritable alternative. Je le répète : l’histoire de la philosophie n’est pas pour moi une sorte de texte sacré qui aurait mêlé tout le savoir occidental, de Platon à Heidegger, à la civilisation bourgeoise et transmis des concepts fonctionnels au pouvoir. La philosophie fait partie de notre culture, mais elle doit être utilisée pour ce dont elle a besoin, à savoir transformer le monde et le rendre plus juste. Deleuze a parlé de Spinoza et a repris l’iconographie qui le représente comme Masaniello. J’aimerais que ce soit le cas pour moi. Même à 90 ans, j’ai toujours ce rapport à la philosophie. Vivre le militantisme est moins facile, mais j’arrive à écrire et à écouter, dans une situation d’exil.

L’exil, encore aujourd’hui ?
 Un peu, oui. Mais c’est un exil différent. Cela dépend du fait que les deux mondes dans lesquels je vis, l’Italie et la France, ont des dynamiques de mouvement très différentes. En France, l’opéraïsme n’a pas eu beaucoup d’adeptes, même s’il est redécouvert aujourd’hui. Le mouvement de gauche en France a toujours été porté par le trotskisme ou l’anarchisme. Dans les années 1990, avec la revue Futur antérieur, avec mon ami et camarade Jean-Marie Vincent, nous avons trouvé une médiation entre le gauchisme et l’opéraïsme : cela a marché pendant une dizaine d’années. Mais nous l’avons fait avec beaucoup de prudence. Nous avons laissé le jugement sur la politique française à nos camarades français. Le seul éditorial important écrit par des Italiens dans la revue a été celui sur la grande grève des cheminots de 1995, qui ressemblait tellement aux luttes italiennes.

Pourquoi l’opéraïsme connaît-il aujourd’hui une résonance mondiale ?
 Parce qu’il répond à un besoin de résistance et de résurgence des luttes, comme dans d’autres cultures critiques avec lesquelles il dialogue : féminisme, écologie politique, critique post-coloniale par exemple. Et puis parce qu’il n’est la propriété de rien ni de personne. Il ne l’a jamais été, pas plus qu’il n’a été un chapitre de l’histoire du PCI, comme certains s’en font l’illusion. Il s’agit plutôt d’une idée précise de la lutte des classes et d’une critique de la souveraineté qui coagule le pouvoir autour du pôle maître, propriétaire et capitaliste. Mais le pouvoir est toujours divisé, il est toujours ouvert, même lorsqu’il ne semble pas y avoir d’alternative. Toute la théorie du pouvoir comme extension de la domination et de l’autorité faite par l’école de Francfort et ses évolutions récentes est fausse, même si elle reste malheureusement hégémonique. L’opéraïsme balaie d’un revers de main cette lecture brutale. C’est un style de travail et de pensée. Il prend l’histoire par le bas, faite de grandes masses en mouvement, il cherche la singularité dans une dialectique ouverte et productive.

Tes références constantes à François d’Assise m’ont toujours impressionné. D’où vient cet intérêt pour le saint et pourquoi l’as-tu pris comme exemple de ta joie d’être communiste ?
 Dès mon plus jeune âge, on s’est moqué de moi parce que j’utilisais le mot “amour”. On me prenait pour un poète ou pour un illuminé. Au contraire, j’ai toujours pensé que l’amour était une passion fondamentale qui maintient l’humanité debout. Il peut devenir une arme pour vivre. Je viens d’une famille qui a connu la misère pendant la guerre et qui m’a appris une affection avec laquelle je vis encore aujourd’hui. François est au fond un bourgeois qui vit à une époque où il saisit la possibilité de transformer la bourgeoisie elle-même, et de faire un monde où les gens s’aiment et aiment le vivant. L’appel à lui, pour moi, est comme l’appel aux Ciompi*** de Machiavel. François, c’est l’amour contre la propriété : exactement ce que nous aurions pu faire dans les années 70, en inversant cette évolution et en créant une nouvelle façon de produire. François n’a jamais été suffisamment pris en compte, pas plus que l’importance que le franciscanisme a eue dans l’histoire de l’Italie. Je le mentionne parce que je veux que des mots comme amour et joie entrent dans le langage politique.
[Lire
Ce communiste de Saint François]

NdT

*Pietro Calogero, substitut du procureur à Padoue, responsable de l’enquête conduisant au coup de filet du 7 avril, aurait déclaré : » « Puisqu’on ne peut pas attraper le poisson [les Brigades rouges], il faut assécher la mer [le mouvement subversif] », appliquant ainsi les principes de la guerre contre-insurrectionnelle appliqués par les militaires français “maoïstes” en Algérie, tirant les leçons de leur défaite au Vietnam (d’où était originaire sa mère). Calogero, alias Kalogero, est devenu célèbre en raison du théorème qui lui est attribué et qui établit un lien entre les responsabilités de certains professeurs d’université prêchant la subversion (appelés “professorini”, petits profs) et les actions terroristes. Le magistrat a indiqué dans ses ordres d’arrestation des crimes tels que la “formation de et la participation de bandes armées” et “l’insurrection armée contre les pouvoirs de l’État”, ainsi que des attentats, des meurtres, des blessures et des enlèvements, affirmant que les publications de l’Autonomia Operaia et d’autres documents, ainsi que les témoignages, avaient fourni des “indications suffisantes de culpabilité”. Les dirigeants du Parti communiste italien apportèrent un soutien inconditionnel à ce chevalier blanc de la contre-subversion.

** Papageno est un personnage masculin de La Flûte enchantée de Mozart, dont le rôle est écrit pour une voix de baryton. C’est un oiseleur au service de La Reine de la Nuit, « gai, léger, chantant, habillé d’un pittoresque vêtement de plumes », et « l’un des personnages les plus populaires de tout le répertoire lyrique ».

***Les Ciompi, les “batteurs” de laine, étaient la catégorie la plus pauvre des travailleurs de l’industrie textile de la république de Florence. Leur révolte (“tumulto”) de juin à août 1378 leur permit d’obtenir en juillet la création de guildes spécifiques et Michele di Lando, simple ouvrier cardeur, fut promu gonfalonnier de justice de la république de Florence. Mais l’exercice du pouvoir n’est pas sans problèmes et le mois d’août voit le retour à l’ordre antérieur. Cette révolte a fait l’objet de développements dans L’Histoire de Florence de Machiavel, qui la présente du point de vue des classes supérieures.

17/12/2023

GILAD ATZMON
Shever Tov !* : La fracture se creuse en Israël

Gilad Atzmon, 17/12/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Jamais auparavant, la fracture démographique, politique, spirituelle et idéologique de la société israélienne n'avait été aussi éclatante.

À la télévision, soir après soir, on peut voir des interviews d’héroïques femmes kibboutzniks d’un certain âge (voir photos) qui ont été récemment libérées par le Hamas dans le cadre d’un échange d’otages après 50 jours à Gaza. Ces femmes sont les derniers membres vivants du vieux sionisme travailliste. À l’adolescence, elles ont rejoint le mouvement de jeunesse travailliste israélien et ont fini par fonder des kibboutzim, principalement dans les régions proches des frontières d’Israël de l’époque.

 Ruth Munder et Margalit Mozes, deux des prisonnières israéliennes échangées contre des otages palestiniens

Ce sont elles qui ont fait “fleurir le désert”. Ce sont leurs hommes qui ont travaillé dans les champs, ce sont leurs maris qui ont envahi Gaza en 2 heures et le reste du Sinaï en 4 jours en juin 1967. Ce sont leurs hommes qui ont sauvé Israël d’une humiliante défaite en 1973. Ce sont leurs maris et leurs fils qui ont libéré les otages israéliens à Entebbe en 1977, où Benjamin Netanyahou a perdu son frère. Pourtant, elles n’ont rien à redire sur leur séjour chez le Hamas. Ce n’était pas une partie de plaisir, elles l’admettent, mais elles comprenaient les circonstances. Elles ont compris que leurs maris et leurs fils auraient fait la même chose s’ils avaient été Palestiniens. Elles comprennent le conflit. Elles l’ont vu émerger. Elles sont elles-mêmes devenues un instrument en 17 ans de siège militaire israélien sur Gaza.

C’est Netanyahou et l’armée israélienne qu’elles accusent d’être à l’origine de leur calvaire. C’est Tsahal qu’elles accusent d’être à l’origine de leur calvaire. C’est l’armée israélienne qui n’a pas su les protéger, c’est Netanyahou qui n’a pas présenté une perspective de paix et d’espoir pour Gaza et la région. 

Mais nous voyons aussi “l’autre Israël” à la télévision. Le véritable Israël, celui qu’Israël est devenu. Et ce n’est pas beau du tout.

L’armée israélienne, dominée par des commandants et des combattants sionistes travaillistes jusqu’à la fin des années 1970, a fait l’objet d’un changement démographique total. Elle est désormais soumise à l’hégémonie des gars en kippah, dont beaucoup sont des diplômés de yeshiva ultra-sionistes et des colons de Cisjordanie. Ils ont littéralement pris la place des sionistes travaillistes comme leaders politiques, militaires, idéologiques et spirituels.

 Ces Israéliens-là sont animés d’un enthousiasme expansionniste : ils placent leurs Menorahs  dans les maisons détruites des Gazaouis, ils transforment des écoles palestiniennes en ruines en “synagogues temporaires”, ils se filment eux-mêmes en train de vandaliser des magasins palestiniens détruits. Ils déshabillent des hommes palestiniens, leur bandent les yeux, les font défiler dans les rues et diffusent les photos sur les médias sociaux.

 Mais ils n’ont pas évacué beaucoup d’otages... en fait, pas même un seul depuis le début de l’opération terrestre. Jour après jour, ils ramènent en Israël des corps d’otages israéliens. Ils prétendent qu’ils ont été “assassinés à Gaza”, mais en réalité, comme tant d’habitants de Gaza, ils ont perdu la vie à cause des bombardements inconsidérés et aveugles de l’armée de l’air israélienne et de l’artillerie forces de défense israéliennes.

Les performances militaires de cette nouvelle élite israélienne ne sont rien moins qu’une catastrophe :   plus Israël s’enfonce dans la bande de Gaza,  plus grand est le spectacle du dysfonctionnement de l’opération militaire : plus de deux mois après le début de l’attaque israélienne, aucun objectif n’a été atteint.

Le pouvoir de dissuasion d’Israël a été éradiqué à jamais. Les chars israéliens Merkava sont vaincus par les roquettes RPG maison fabriquées à Gaza. Plus de 20 % des morts et blessés israéliens sont dus à des tirs amis. L’armée est épuisée et terrifiée, elle tire sur tout ce qui bouge, ami ou ennemi. Il y a 2 jours, les FDI ont réussi à tuer 3 otages israéliens qui avaient trouvé le chemin des lignes israéliennes.

Ils étaient à moitié nus, ils brandissaient le drapeau blanc, mais l’armée qui s’autoproclame “l’armée la plus morale du monde” a tué 2 d’entre eux. Elle a ensuite envoyé un commandant de bataillon avec une unité d’élite pour retrouver le troisième qui avait réussi à s’échapper,  mais au lieu de sauver le pauvre garçon et de le mettre à l’abri, les FDI l’ont également tué.

J’ai entendu dire qu’un demi- million d’Israéliens ont quitté le pays à la suite de l’événement du 7 octobre... Je suppose qu’ils ont décidé de laisser le pays aux autres Israéliens, à savoir les colons. Et pour cause, ils n’adhèrent pas au carnaval du “tous unis, nous vaincrons”.

Nombre d’entre eux ont estimé que l’Israël tel qu’ils s’en souviennent relève de la nostalgie.

Ils n’ont aucun intérêt à partager leur avenir avec des gens comme Ben Gvir, Smortrich ou Netanyahou.

Ils savent également que l’alternative israélienne dite de centre-gauche est presque aussi mauvaise, voire pire.

 NdT
*Shever tov ! : Bonne fracture ! en hébreu postmoderne (sur le modèle de Mazel tov : litt. Bonne étoile, c'est-à-dire Bonne chance.

16/12/2023

GIDEON LEVY
Comme si la violence des colons ne suffisait pas :
Israël prive désormais d’eau les Palestiniens de la vallée du Jourdain

Gideon Levy & Alex Levac (photos), Haaretz, 16/12/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Depuis le début de la guerre, une vingtaine de familles palestiniennes ont été chassées de leurs maisons dans la vallée du Jourdain par la violence accrue des colons. Pendant ce temps, l’armée refuse aux communautés de bergers l’accès à l’eau. Des volontaires israéliens tentent de les protéger jour et nuit

Un campement bédouin abandonné par ses habitants en raison de la violence des colons.

Douze heures quarante-cinq, ce lundi, dans le nord de la vallée du Jourdain. Le tronçon nord de la route Allon (route 578) est désert, comme d’habitude, mais au bord de la route, entre les colonies de Ro’i et Beka’ot, un petit convoi de réservoirs d’eau, tirés par des tracteurs et des camions, est stationné et attend. Et attend. Il attend que les moutons rentrent à la maison. Des soldats des Forces de défense israéliennes étaient censés venir il y a quelques heures pour ouvrir la barrière en fer, mais les FDI ne viennent pas et n’appellent pas non plus, comme le dit la chanson. Lorsque l’on appelle le numéro indiqué par l’armée sur le portail jaune, on répond au téléphone de l’autre côté de la ligne, puis on est immédiatement déconnecté. Une militante de Machsom Watch : Women for Human Rights, Tamar Berger, a essayé trois fois ce matin, et à chaque fois, dès qu’elle s’est identifiée, l’autre partie a raccroché de manière démonstrative. Les chauffeurs palestiniens ont peur d’appeler.

C’est le temps du vent jaune, le temps des porteurs d’eau dans le nord de la vallée du Jourdain, qui sont obligés d’attendre des heures et des heures jusqu’à ce que les forces de l’armée qui détiennent la clé arrivent et ouvrent la porte pour que ceux qui transportent l’eau puissent entrer. Dans cette région desséchée, Israël n’autorise pas les résidents palestiniens à se raccorder à un quelconque réseau d’approvisionnement en eau : eux et leurs moutons doivent dépendre de l’eau coûteuse transportée dans les citernes, et les chauffeurs des camions et des tracteurs sont totalement tributaires d’un soldat muni d’une clé.

Le soldat qui détient la clé devait être ici dans la matinée. Les chauffeurs attendent ici depuis 8 heures du matin, et dans quelques minutes, il sera 13 heures. Après l’ouverture du portail, ils se dirigeront vers Atuf et rempliront les réservoirs d’eau, puis reviendront par le chemin de terre en direction des villages situés du côté est de la route, où ils devront à nouveau attendre qu’un soldat muni d’une clé daigne leur ouvrir le portail, afin qu’ils puissent distribuer l’eau aux hommes et aux animaux qui n’ont pas d’autre source d’approvisionnement.

Depuis le début de la guerre, cette barrière est fermée par défaut, après être restée ouverte pendant des années. Depuis l’attaque à la voiture piégée qui s’est produite ici il y a deux semaines, au cours de laquelle deux soldats ont été légèrement blessés, les soldats disposant de la clé ont tardé à venir ou ne sont pas venus du tout. Au cours de cette dernière période, des journées entières se sont écoulées sans que la porte ne soit ouverte et sans que les habitants n’aient accès à l’eau. Les camionneurs et les bergers doivent être punis pour une attaque terroriste (non mortelle) perpétrée par un habitant de la ville de Tamun, à l’ouest d’ici, qui a lui-même été abattu. Ainsi, les Palestiniens sont laissés à sec.

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Le côté est de la route est officiellement privé d’eau. Il est interdit de boire et d’irriguer, par ordre. C’est ce qu’a décidé Israël, dans le but inavoué d’envenimer la vie des bergers jusqu’à ce qu’elle devienne intenable pour eux, puis de les expulser de cette zone. Les colons aussi terrorisent les Palestiniens dans le but de les expulser, encore plus intensément dans l’ombre de la guerre. Comme à l’autre extrémité de l’occupation, dans les collines du sud de l’Hébron, ici aussi, à son point le plus septentrional, dans la zone appelée Umm Zuka, l’objectif principal est de se débarrasser des bergers - le groupe de population le plus faible et le plus impuissant - et de s’emparer de leurs terres.

De nouvelles clôtures ont déjà été érigées le long de la route, apparemment par des colons, autour de toute la zone, dans le but d’achever le processus de nettoyage. À ce jour, une vingtaine de familles, soit près de 200 personnes, enfants compris, ont fui, emportant leurs moutons et laissant derrière elles, dans leur fuite, des tranches de vie et des biens.

Un camion bloqué à un barrage improvisé dans la vallée du Jourdain en attendant que l’armée se décide à déverrouiller la barrière. Si les camions transportant de l’eau ne peuvent pas passer, les bergers et leurs troupeaux n’auront rien à boire.

Retour à la barrière jaune. Dafna Banai, une vétérane de Machsom Watch dans la vallée du Jourdain, qui aide les résidents avec un dévouement sans faille depuis des années, attend avec les chauffeurs de camion depuis le matin. Elle et Berger ont été arrêtés par des soldats au poste de contrôle de Beka’ot au motif fallacieux qu’elles étaient entrées dans la zone A. « Je sais qui vous êtes et ce que vous faites », leur a lancé le commandant de l’unité. Rafa Daragmeh, un chauffeur de camion qui attend depuis 9h30, est censé faire quatre tournées de livraison d’eau par jour, mais c’est maintenant le milieu de la journée, son réservoir est plein et il n’a pas encore terminé une seule tournée. Un jour, il a demandé à un soldat pourquoi ils ne venaient pas. Le soldat a répondu : « Demandez à celui qui a commis l’attaque terroriste », ce qui ressemble à une punition collective - mais ce n’est pas possible, puisque la punition collective est un crime de guerre [et que l’armée la plus morale du monde ne commet pas de crimes de guerre, NdT].

De l’autre côté du poste de contrôle, un camion-citerne vide attend également depuis le matin. Le chauffeur, Abdel Khader, du village de Samara, est là depuis 8 heures du matin. Un autre camion est rempli d’aliments pour animaux - il est peu probable que les soldats le laissent passer. Son chauffeur doit apporter la cargaison à une communauté qui vit à 200 mètres à l’est de la barrière. Deux pièges à mouches sont suspendus à côté du poste de contrôle, le temps s’écoule.

Après 13 heures, une Nissan Jeep civile avec un feu jaune clignotant s’arrête. Les forces armées en sortent, déterminées et confiantes : Quatre soldats, armés et protégés comme s’ils étaient à Gaza. Ils prennent rapidement position. Un soldat grimpe sur un cube de béton et pointe son fusil sur nous sans broncher ; son commandant, masqué et portant des gants, nous demande de « ne pas interférer avec le travail » et nous menace de ne pas laisser passer les camions si nous osons prendre des photos. Peut-être a-t-il honte de ce qu’il fait.

Un troisième soldat ouvre le compartiment à bagages de la Nissan et en sort une clé qui pend au bout d’un long lacet. C’est la clé convoitée, la clé du royaume. Le soldat se dirige vers la barrière et l’ouvre. C’est maintenant l’étape du contrôle de sécurité. Peut-être que l’eau est empoisonnée, peut-être que c’est de l’eau lourde, peut-être que c’est un engin explosif. Avec les Arabes, on ne sait jamais.

Pour passer ici, il faut de la “coordination”. Un chauffeur bédouin israélien du nord du pays affirme qu’il a de la coordination. Son camion transporte des matériaux de construction. Le chauffeur du camion-citerne nous dit que la cargaison est destinée aux colons ; le chauffeur bédouin le nie et dit que c’est pour les bergers. Mais il n’y a pas un seul berger dans ces régions qui ait l’autorisation de construire ne serait-ce qu’un muret.

Un berger allemand se réchauffe au soleil et observe les événements avec émerveillement. Un tracteur passe sans encombre ; un camion, celui qui vient de l’ouest, est retardé et son chauffeur s’assoit par terre au poste de contrôle en attendant. Mais le grotesque ne fait que commencer. Le summum est atteint lorsqu’un minibus portant des plaques d’immatriculation israéliennes arrive et déverse un groupe d’étudiants de yeshiva haredi, équipés d’un amplificateur diffusant de la musique hassidique et d’un plateau de sufganiot, des beignets de Hanoukka. Les chauffeurs palestiniens qui attendent encore n’en croient pas leurs yeux - ils pensaient avoir déjà tout vu aux postes de contrôle.

Dafna Banai, vétérane de Machsom Watch dans la vallée du Jourdain, près du barrage routier cette semaine.

Les étudiants de la yeshiva, originaires de la ville de Migdal Ha’emek, dans le nord d’Israël, font une mitzvah en distribuant des beignets envoyés par le centre Chabad de Beit She’an aux soldats à ce point de contrôle et à d’autres, au grand étonnement des transporteurs d’eau palestiniens qui ne demandent qu’à traverser et à livrer leur cargaison d’eau.

Le soldat au fusil qui nous vise mâche paresseusement son beignet, une main le tenant, l’autre sur la gâchette. Tous ensemble maintenant : “Maoz tzur yeshuati” – “O puissante forteresse de mon salut”. Le camion de nourriture pour animaux ne passe pas. Pas de coordination. Un officier portant une kippa est appelé sur les lieux et, de loin, nous prend en photo avec son téléphone.

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L’unité du porte-parole des FDI, en réponse à une question de Haaretz sur le fonctionnement irrégulier du point de contrôle : « À la suite d’un certain nombre d’événements liés à la sécurité qui se sont produits ici, la porte a été partiellement bloquée. Le passage par la porte est uniquement coordonné et est autorisé en fonction de l’appréciation de la situation opérationnelle dans le secteur ».

À quelques kilomètres au nord, on trouve des vestiges de vie sur le bord de la route. Ici, deux familles d’éleveurs de moutons ont vécu pendant des années, mais les colons des avant-postes voisins ont fait de leur vie une misère jusqu’à ce qu’ils partent, il y a deux semaines, en abandonnant leurs maigres biens. Un parc pour enfants, deux réfrigérateurs, un lit en fer rouillé, deux enclos pour animaux, quelques livres pour enfants et un dessin de chaussettes légendé par le mot chaussettes en hébreu, probablement tiré d’un livre d’école.

Dafna Banai explique que les colons ont clôturé toute la zone de la réserve naturelle d’Umm Zuka, soit quelque 20 000 dunams (2 000 hectares), afin de la débarrasser de ses bergers. C’est toujours le même système, explique Banai : d’abord, on empêche les moutons de paître et on réduit les pâturages, puis les habitants des petites communautés sont attaqués presque chaque nuit - parfois les assaillants urinent sur leurs tentes, parfois ils commencent aussi à labourer le sol au milieu de la nuit, afin de créer des “faits sur le terrain”. Tareq Daragmeh, qui vivait ici avec sa famille, n’en pouvait plus et est parti, tout comme son frère, qui vivait à côté de lui avec sa famille. Nous ne sommes pas à Gaza, mais ici aussi, les gens sont forcés de quitter leur maison sous les menaces et les agressions violentes.

Plus au nord encore se trouve une communauté de bergers bien aménagée et animée. Il s’agit d’El-Farsiya, à l’extrême nord de la vallée du Jourdain, presque à la périphérie de Beit She’an. Trois familles de bergers vivent ici et deux autres non loin de là. Deux familles sont parties. L’une d’elles est revenue après que des volontaires israéliens ont commencé à dormir ici chaque nuit après le début de la guerre, protégeant ainsi les habitants. Ils sont 30 à 40 de ces beaux Israéliens, la plupart d’un âge relativement avancé (60 ans ou plus), à se partager les quarts de travail pour protéger les Palestiniens dans la partie nord de la vallée du Jourdain, qui s’étend de la colonie de Hemdat jusqu’à Mehola. « Mais combien de temps pourrons-nous les protéger 24 heures sur 24 ? » demande Banai, qui a organisé cette force bénévole.

Yossi Gutterman, l’un des volontaires, cette semaine. « Je ne pense pas que le but de la violence des colons soit de causer des dommages en tant que tels - c’est l’usure, l’intimidation, la création du désespoir », dit-il.

Trois des volontaires descendent de la colline. Amos Megged de Haïfa, Roni King de Mazkeret Batya et Yossi Gutterman, le vétéran du groupe, de Rishon Letzion. Ils sont deux ou trois par équipe de 24 heures. King était jusqu’à récemment le vétérinaire de la Direction de la Nature et des Parcs’ ; Megged, le frère cadet de l’écrivain Eyal Megged, est un historien spécialisé dans les annales des Indiens du Mexique ; et Gutterman est un professeur de psychologie à la retraite. Il est équipé d’une caméra corporelle.

Aujourd’hui, ils reviennent d’un incident de vol de moutons à des Palestiniens, et il n’y a pas encore de volontaires pour la nuit à venir. Depuis le début de la guerre, il est devenu urgent de dormir ici, explique Gutterman. « La violence des colons est devenue une affaire quotidienne, considérée comme allant de soi, et comprend des invasions nocturnes du camp de tentes, la casse d’objets, le bris de panneaux solaires. Je ne pense pas que le but soit de causer des dommages en tant que tels - c’est l’usure, l’intimidation, la création du désespoir ».

Une famille est partie, racontent les volontaires, après que des colons de Shadmot Mehola et leurs invités du shabbat d’un internat religieux du kibboutz Tirat Zvi ont cassé le bras du père de famille. « Il y a deux semaines », explique Gutterman, « alors que trois de nos amis étaient ici, des colons ont réveillé tout le camp de tentes à 2h30 du matin avec des cris et des lampes de poche, et ont effrayé tout le monde. Ils ont ensuite commencé à labourer une parcelle de terre privée qui avait récemment été déclarée “terre abandonnée”».

Il y a moins de deux semaines, deux volontaires ont été attaqués ici. L’un a été frappé avec un gourdin et a reçu un spray au poivre dans les yeux, l’autre a reçu une pierre à la tête. « Une campagne de nettoyage ethnique est en cours ici », dit Gutterman.

Suite à un appel téléphonique, les trois hommes se précipitent vers leur voiture et se dirigent vers le nord, en direction de Shdemot Mehola. Un berger leur dit que des colons viennent de lui voler des dizaines de chèvres. La police et l’armée se rendent sur place et, avec l’aide des trois volontaires, 37 chèvres sont retrouvées et rendues à leur propriétaire. Ce ne sont pas toutes les chèvres qui ont été volées.

Pendant ce temps, les chauffeurs de tracteurs et de camions finissent de faire le plein d’eau et se dépêchent de revenir afin de passer par la même porte, qui devait rester ouverte pendant une heure. A leur arrivée, à 14h30, ils constatent que la barrière est fermée et les soldats partis. Ils ont attendu leur retour pendant quatre heures, jusqu’à 18h30. Sans doute “en raison de l’appréciation de la situation opérationnelle dans le secteur”.

 

14/12/2023

GIDEON LEVY
La première guerre unanimiste d’Israël

Gideon Levy, Haaretz, 13/12/2023
Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala

Nous n’avons jamais connu une guerre comme celle-ci, une guerre de consensus total, une guerre de silence total, une guerre de soutien aveugle ; une guerre sans objection, sans protestation, sans refus de servir, sans opposition, ni au début ni au milieu. Une guerre unanimiste, avec une approbation mur à mur - à l’exclusion des citoyens arabes de l’État, à qui il a été interdit de s’opposer - et sans points d’interrogation ni même le moindre doute.

Des Palestiniens dans un camp de réfugiés à Rafah, mardi. 
Photo : Mohammed Salem / Reuters

Une guerre qui a déjà tué près de 20 000 personnes, dont une grande majorité de civils innocents, et qui a détruit la quasi-totalité des maisons et des vies des habitants de la bande de Gaza, est-elle la guerre la plus juste de l’histoire d’Israël ? Une guerre qui cause tant d’horribles souffrances à plus de deux millions de personnes est-elle la plus morale des guerres d’Israël ? Et si ce n’est pas le cas, comment se fait-il qu’aucune voix ne s’élève pour réclamer l’arrêt du bain de sang ? Même l’effusion croissante de sang parmi les Israéliens n’a pas encore soulevé les questions “jusqu’à quand ?” et “combien d’autres ?”.

La plupart des guerres d’Israël ont été des guerres de choix. Presque tout le monde les a soutenues au début, mais peu après, lorsque le prix terrible et la futilité sont devenus évidents, la résistance a commencé. À la fin de ces guerres, beaucoup étaient contre. Rétrospectivement, d’innombrables Israéliens étaient contre elles.

Ce fut le cas lors des deux folles guerres du Liban et de toutes les attaques contre la bande de Gaza et la Cisjordanie. Chacune a été plus courte que la guerre actuelle, dont personne ne peut prévoir la fin. Et cette fois-ci, tout le monde est pour et personne ne pose de questions.

Le lavage de cerveau opéré par les médias est un véritable feu d’artifice qui jaillit jour et nuit des studios de télévision, et même ceux qui commencent à douter n’osent pas le faire publiquement. Tous unis, nous vaincrons.

Tel est le résultat d’une guerre qui a éclaté à la suite d’un attentat barbare et atroce, mais qui, depuis qu’elle a éclaté, ne connaît plus de limites. Elle n’a pas de limites et personne ne la conteste ni ne s’y oppose. Aux yeux des Juifs israéliens, la justesse de son déclenchement justifie tout ce qui s’ensuit. Aujourd’hui, après deux mois terribles, des doutes commencent peut-être à naître.

Il n’y a personne dans la société arabe israélienne qui ne soit pas choqué par les images de la bande de Gaza. Ces gens sont leurs frères, leurs parents, et contrairement aux Juifs israéliens, ils sont également exposés à la réalité de Gaza qui est cachée aux Juifs par les médias sans valeur et propagandistes. Mais les Arabes israéliens ne peuvent pas protester.

Le gouvernement menace cette communauté plus que n’importe lequel de ses prédécesseurs, en bâillonnant brutalement sa voix et en emprisonnant certains de ses membres. Les Arabes israéliens vivent aujourd’hui dans la peur, du gouvernement et de la populace juive, une peur qu’ils n’ont pas connue depuis la Nakba de 1947-48.

Dans la société juive israélienne également, parallèlement au soutien massif apporté à la guerre et à tous ses crimes, certains commencent certainement à comprendre l’horreur causée par Israël, mais là aussi, les gens ont peur de s’exprimer, par crainte du gouvernement actuel et des masses. Résultat : une guerre sans opposition.

Dans la Russie de Poutine, il y a plus de manifestations de résistance à la guerre en Ukraine qu’il n’y en a dans l’Israël supposé démocratique à la guerre à Gaza. Ce n’est pas que la justice des deux guerres soit similaire - la guerre en Ukraine est infiniment plus contraire à l’éthique [ah bon, NdT] - mais les moyens et les résultats des deux guerres sont de plus en plus similaires. Des scènes horribles dans les deux cas, des souffrances indescriptibles pour des millions de civils innocents, et tout cela en vain.

Les souffrances de Gaza n’apporteront rien à Israël. L’hiver arrive, et ces souffrances vont doubler et tripler. Israël n’a jamais semé autant de destruction et tué autant d’enfants et d’adultes qu’au cours de cette guerre. Lorsque la conversation publique se concentre exclusivement sur l’élaboration des réalisations militaires, réelles et imaginaires, tout en se complaisant sans cesse dans la souffrance israélienne - et elle seule - ainsi que sur l’étouffement de toute manifestation d’opposition, le résultat est clair.

Pour les Israéliens, il est possible de poursuivre cette guerre éternellement, de tuer tous les habitants de la bande de Gaza et de la détruire entièrement, pour de bon. C’est la solution la plus morale, la plus juste.

 

12/12/2023

JUAN GABRIEL VÁSQUEZ
Éloge des invisibles

Juan Gabriel Vásquez, El País, 7/12/2023

 Traduit par Fausto Giudice, Tlaxcala


Écrivain colombien. Bio-bibliographie

La traduction élargit notre perception de l’être humain, de ce qu’il dit, pense et ressent, et de l’influence de la langue sur le monde.


DIEGO MIR

 

Le 14 novembre dernier, l’Institut Reine Sofia de New York m’a invité à faire, pendant quelques minutes, ce que je ferais volontiers pendant des heures : parler de traduction et de traducteurs. Il s’agissait de la cérémonie de remise d’un prix que l’institut organise avec la complicité d’autres institutions et qui récompense la meilleure traduction de l’espagnol vers l’anglais aux USA Cette fois-ci, le prix a été décerné à la traductrice Charlotte Whittle, qui a traduit en anglais El infinito en un junco [L’infini dans un roseau, trad. Anne Plantagenet], le beau livre d’Irene Vallejo qui parle, parmi mille choses différentes (et toutes intéressantes), de l’importance historique de la traduction. J’ai toujours cru à la pertinence et même à la nécessité de toutes les manifestations auxquelles nous pouvons penser pour déclarer publiquement notre gratitude aux traducteurs, et je ne pense pas qu’il soit exagéré de dire que tous - et toutes, puisque les femmes sont majoritaires dans cette profession - sont les auteur·es d’une bonne partie de ce que nous disons quand nous disons : je suis humain·e.

Je commencerai par une déclaration de principe : si nous lisons et écrivons de la littérature, je crois que c’est à cause d’un sentiment d’insatisfaction. Nous ne sommes pas satisfaits de la vie qui nous a été donnée ; nous nous rebellons contre le fait qu’il n’y a qu’une seule vie, dans le sens où nous n’en avons pas d’autre après celle-ci, mais aussi contre le fait d’être confinés à une seule identité, à une seule place dans le monde, à un seul point de vue à partir duquel nous regarderons le monde jusqu’à notre mort. C’est frustrant parce que nous voulons toujours vivre et en savoir plus : nous voulons avoir d’autres vies. La littérature est un remède (imparfait, mais nous n’en avons pas d’autre pour l’instant) à ces carences ; or, la traduction pousse ce privilège un peu plus loin, et nous donne accès à des vies encore plus différentes, encore plus lointaines, ou comble le fossé qui nous sépare de ces vies lointaines. C’est pourquoi je peux dire que ma vision du monde, ma moralité, ma compréhension de ce que nous sommes en tant qu’êtres humains ont été façonnées par Homère et Tolstoï, par Aristote et Tchekhov, même si je ne parle pas un mot de grec ou de russe. J’ai souvent dit que sans traduction, je ne pourrais pas parler de ma réalité colombienne, car j’ai besoin pour cela de deux mots qui ont été traduits du grec : politicien et idiot. Vous voyez, la traduction enrichit notre compréhension de la vie.

Pendant plusieurs années, j’ai gagné ma vie en tant que traducteur, et j’ai toujours pensé qu’il n’y avait pas de meilleure école pour un apprenti écrivain que la traduction littéraire. L’équation est très simple : on apprend à écrire en lisant, et les traducteurs sont les meilleurs lecteurs du monde. Un bon traducteur comprend tous les effets ; comme un bon imitateur, il peut faire toutes les voix. Un bon traducteur reconnaît également tous les raccourcis, tous les pièges, toutes les astuces bon marché, ce qui, pour l’écrivain traduit, est un encouragement inestimable (il m’est arrivé plus d’une fois de travailler sur une phrase en pensant à ses traducteurs : pour la rendre meilleure ou plus claire, ou qu’elle ne soit pas paresseuse ou complaisante : pour qu’elle soit à la hauteur de leur métier et de leur talent). Enfin, les traducteurs sont les meilleurs détecteurs d’erreurs. Leurs courriels me font paniquer, car ils sont la preuve tangible que, quel que soit le nombre de fois qu’un manuscrit est corrigé, il y a toujours une erreur qui ne deviendra visible - au grand désespoir de l’auteur - que lorsque le livre sera déjà publié et en cours de traduction. Mais Borges avait l’habitude de dire que sa première lecture de Don Quichotte avait été en anglais, et que plus tard, lorsqu’il avait lu l’original en espagnol, il avait pensé qu’il s’agissait d’une traduction médiocre. Je ne sais pas pourquoi, mais cette anecdote me réconforte.

Le prix Reine Sofia, comme il est appelé dans le pays où il est décerné, récompense, comme je l’ai dit, une traduction de l’espagnol vers l’anglais. Personne ne peut être plus conscient de l’importance de la traduction qu’un romancier latino-américain, car notre roman est né, au moins en partie, grâce à certaines découvertes traduites. García Márquez n’aurait pas écrit le sien s’il n’avait pas découvert La métamorphose de Kafka, ou cette étrange annonce du réalisme magique qu’est Orlando de Virginia Woolf, ou Faulkner et Hemingway et Albert Camus : tous des livres qu’il a lus en traduction (et beaucoup publiés par la grande Victoria Ocampo, dont il faudrait parler plus en détail dans un autre article). La même chose peut être dite dans le sens inverse : sans la traduction de Cent ans de solitude par Gregory Rabassa, ou les traductions de Borges par Norman Di Giovanni, toute une génération de romanciers usaméricains serait difficile à imaginer : je pense à Toni Morrison et à John Barth. Mais aussi beaucoup d’autres : The Virgin Suicides de Jeffrey Eugenides est un roman admirable qui serait inconcevable sans Chronique d’une mort annoncée.

Je veux dire que la traduction est, parmi beaucoup d’autres choses, un antidote possible à la fermeture d’esprit et à la xénophobie de l’esprit. La traduction élargit notre perception de ce que sont les êtres humains, de ce qu’ils disent, pensent et ressentent, mais aussi de ce que la langue fait au monde. Gregory Rabassa dit que le principe d’incertitude d’Heisenberg s’applique à la traduction : « Chaque fois que nous appelons une pierre une pierre », écrit-il, « nous l’avons en quelque sorte transformée en quelque chose d’autre qu’une pierre ou un Stein ». Je ne sais pas ce qu’il en est pour vous, mais ce fait me semble tout à fait magique. Il y a de nombreuses années, j’en ai parlé avec Javier Marías, l’un des plus grands romanciers-traducteurs de notre langue - responsable de Tristram Shandy lorsqu’il avait une vingtaine d’années, puis des œuvres de Conrad et d’Isak Dinesen - et Marías m’a dit que la chose la plus mystérieuse à propos de la traduction est le simple fait que nous l’acceptions. Comment un texte peut-il rester le même après avoir perdu ce qui l’a rendu possible, à savoir la langue ? Comment ceux d’entre nous qui ne connaissent pas l’allemand peuvent-ils avoir l’impression d’avoir lu W.G. Sebald ou Thomas Bernhard, alors que pas un seul mot du texte traduit n’est le fruit de la décision de l’auteur ? Nous lisons en sachant que les mots sont de Miguel Sáenz, et pourtant nous pensons : j’ai lu Bernhard, j’ai lu Sebald, j’ai lu Joseph Roth.

Cela a un corollaire : les bonnes traductions font disparaître le traducteur ; les mauvaises traductions le rendent visible. Le lieu commun que nous répétons sans l’examiner est peut-être vrai, et les bons traducteurs sont invisibles dans le travail. Mais d’un autre côté, je crois, et avec toute ma conviction, qu’ils devraient être très visibles, autant que possible, dans notre société de lecteurs. Ou de citoyens, oui, car c’est aussi cela que les traductions créent indirectement, leur présence dans nos sociétés ou notre contact soutenu avec elles. C’est donc vrai : les noms des traducteurs devraient figurer sur la couverture des livres. Et c’est vrai : ils devraient être mieux payés. Et c’est vrai : l’industrie, cette industrie de l’édition qui dépend d’eux, devrait commencer dès maintenant à les protéger contre les assauts incontrôlés de ce que nous appelons l’intelligence artificielle, qui pourrait bien être le plus grand pas en arrière que nous, les humains, ayons jamais fait. Et nous, lecteurs de littérature, devrions remercier ces personnages invisibles, en leur disant de temps en temps que nous les voyons, que nous les reconnaissons, que nous les apprécions.


Statue à Grenade de  Yehuda ben Saul ibn Tibbon (Grenade 1120-Lunel 1190), le “patriarche des traducteurs”, qui traduisit de nombreuses œuvres arabes vers l’hébreu